Axe 2: Espaces et altérités (pouvoir et contre-pouvoir)


Responsables de l'axe

L’axe 2 accueille en majorité des chercheurs issus de l’axe 1 du précédent plan, dont il constitue une poursuite et un approfondissement logique, avec quelques inflexions et des apports nouveaux dus essentiellement à l’arrivée de nouveaux chercheurs.

Estelle EPINOUX

Maître de conférences

Nathalie MARTINIERE

Professeure des universités

Intégrant la diachronie et la perspective du temps long, celle, pluridisciplinaire, de l’histoire culturelle et médiatique, il continue à explorer les questions de rapport à l’espace et la notion d’altérité, les jeux de pouvoir et de contre-pouvoirs, à la fois dans la littérature, l’image (fixe ou mobile) et la civilisation. Logiquement, la géocritique qui connaît un essor international, les recherches postcoloniales et décoloniales, la francophonie, la world literature, les études politiques et géopolitiques y conservent toute leur place, tandis que l’approche éco-critique ou les littératures dites « mineures » s’y développent.

Membres de l'axe

Cécile BERTIN-ELISABETH

Professeure des universités

Philippe COLIN

Maître de conférences

Valérie CROISILLE

Maître de conférences

Fabien DESSET

Maître de conférences

Jean-Michel DEVESA

Professeur des universités

Luis FE CANTO

Maître de conférences

Georges FOURNIER

Professeur des universités

Romain GARNIER

Maître de conférences HDR

Lucie GENAY

Maître de conférences

Gérard GRELLE

Maître de conférences

Vincent LAGARDE

Maître de conférences

Yves LIEBERT

Professeur des universités

Milena MIKHAILOVA

Maître de Conférences, HDR

Saïd OUAKED

Maître de conférences

Nicole PIGNIER

Professeure des universités

Bertrand ROUBY

Maître de conférences

Vinciane TRANCART

Maître de conférences

Bertrand WESTPHAL

Professeur des universités

Membres associés

Martine YVERNAULT

Professeure des universités émérite

Angelika SCHOBER

Professeure des universités émérite

C’est à l’échelle planétaire que s’y inscrit la réflexion culturelle, par l’observation des relations aux pouvoirs en tous genres, particulièrement à travers les discours dits minoritaires, la circulation internationale des œuvres, les canons, la question des traductions, voire de l’édition. Cette orientation est enfin en phase aussi avec les deux masters de traduction et études culturelles (ITC-Identités et Transferts Culturels et TCT-Transferts Culturels et Traduction), et celui de LEA (Management Interculturel) rattachés à EHIC.

Pour des raisons de lisibilité et pour favoriser les regroupements de chercheurs travaillant sur des thématiques proches, l’axe a été divisé en 3 sous-axes. On notera néanmoins que certaines recherches peuvent recouper plusieurs sous-axes.

Traduction, variations

La question de la traduction et des variations qu’elle entraîne sur les textes est abordée de points de vue différents (hispaniste, angliciste, langues anciennes) et établit des liens entre espaces et temporalités éloignés, interrogeant les processus interculturels.

S’y insèrent des traductions d’ouvrages. Martine Yvernault mène plusieurs projets de front : Les deux Mort d’Arthur moyen-anglaises (dans le cadre du programme de traductions de textes en moyen-anglais dirigé par Colette Stévanovitch, Univ. de Lorraine, publiées par Brepols) ; Richard Coer de Lyon (éd. Peter Larkin), traduction du Manuscrit Cotton Nero A.x., en collaboration avec Petya Ivanova (The Poems of the Pearl Manuscript, droits de traduction obtenus par les Éditions Classiques Garnier, remise fin 2021). Vinciane Trancart traduit l’ouvrage de Raphaël Alberti, L’homme déshabité (UGA éditions, 2020). Luis Fe Canto achèvera en 2021 plusieurs projets : dans le cadre du projet ARIC intitulé « CORSAIRES », une traduction en espagnol et une édition critique du texte du frère trinitaire Pierre Dan, Les Illustres Captifs qui sera publié chez Renacimiento, Sevilla ; une édition critique de Las Memorias de un viaje a Francia, de Antonio de Ulloa qui sera publiée chez Polifemo et traduite pour la revue XVIII siècle (DHS) dans sa collection Lire le XVIII siècle.

Ce sous-axe comprend également une réflexion sur la traduction comme pratique et la multiplication des réécritures en contexte contemporain.

Ainsi, la traduction du chant flamenco, de l’espagnol vers le français, suppose une réflexion traductologique plus vaste s’agissant d’un répertoire gitano-andalou, poétique et musical, rimé et rythmé selon des codes étrangers à l’art occidental. Ce travail mené par Vinciane Trancart implique de travailler sur les notions de traduction, variations et réécritures en réfléchissant aux transferts culturels et civilisationnels, en termes de contacts interlinguistiques et interculturels, mais aussi en termes de pouvoir, sachant que ces chants flamencos appartiennent aux littératures dites mineures. Il rejoint donc les préoccupations du sous-axe 2. Ce travail s’est accompagné de la création du télé-atelier « Trad. Cant. Flam. » qui se réunit tous les deux mois en 2020-2021. Sont également prévues plusieurs manifestations : en lien avec les orientations du master TCT, une première journée d’étude sur « Traduction et altérité :  comment traduire pour les générations d’aujourd’hui ? » le 23 mars 2021, tandis que dans le cadre de la création de la revue en ligne FLAMME, un numéro est envisagé avec pour thème « Traduction et altérité ».

Réécritures

Les problématiques liées à la traduction ne sont pas sans lien avec le phénomène des réécritures qui s’est particulièrement développé dans la période récente et qui est l’objet d’étude de plusieurs chercheurs de l’axe.

Ainsi, Fabien Desset mène une étude de l’art dans la poésie romantique de Percy Bysshe Shelley (1792-1822) qui lui permet de travailler dans une optique transtextuelle ou transesthétique, en mobilisant la transtextualité de G. Genette, le concept d’ekphrasis et même la « mise en rock » de poèmes ; contacts culturels et interculturalité s’y révèlent notamment à travers les voyages des Shelley tandis que le recours à la géocritique permet de travailler sur les contacts entre géographie classique et moderne.

Le travail sur les réécritures montre aussi comment la pratique de la réécriture fait figure de contre-pouvoir et permet d’interroger le rapport entre centre et marges ou de renégocier les questions liées à la mémoire traumatique, par exemple celle des descendants d’esclaves sur laquelle travaille Valérie Croisille, laquelle aboutit à l’écriture d’un trauma transgénérationnel (concept de Postmémoire) dans les récits contemporains d’écrivaines noires américaines qui montrent notamment comment le corps de la femme noire, incarnant le trauma collectif de l’esclavage, devient un véritable lieu de mémoire.

Nathalie Martinière étudie la façon dont le concept de réécriture mobilise également les classiques produits en régime colonial, soulignant le poids du texte déjà écrit. Miroirs littéraires de la mondialisation, les réécritures exhibent les racines historiques et littéraires de celle-ci tout autant que les réactions identitaires contemporaines qu’elle suscite : la réécriture met en regard des systèmes de valeurs conflictuels et les négociations en jeu au sein de transferts culturels qui opèrent dans tous les sens. Dans cette optique, la figure de l’auteur et ses mises en scène littéraires, particulièrement celle de Joseph Conrad, offre un point d’observation du processus très efficace, à la fois objet d’attaques et « icône» littéraire, figure où se reflète l’évolution idéologique du monde occidental et les réactions suscitées au-delà. Le Projet collaboratif entre la Société Conradienne française et l’Associazione Italiana di Studi Conradiani initié en 2015 (« The Joseph Conrad Transnational Project: Navigating between Texts and Theory») a donné lieu à un colloque international organisé par Nathalie Martinière à Limoges en septembre 2017, lequel a débouché sur deux numéros de L’Epoque Conradienne (41 & 42) ; cette collaboration se poursuivra avec un atelier lors du Congrès d’Esse (septembre 2021), dans l’optique d’une publication. Est également prévu un séminaire intitulé « Transcultural Biography and œuvre of Joseph Conrad-Korzeniowski and its Reverberations with Contemporary Artists » les 16 et 17 septembre 2021 à l’Académie Polonaise des Sciences à Paris autour de ce même thème, en collaboration avec la Société Conradienne française et l’université de Silésie (coordinatrice générale : Prof. Agnieszka Adamowicz-Pośpiech). La recherche sur le canon, les questions de légitimité, les rapports entre genre majeur/mineur ouvrent par ailleurs des possibilités de rencontre avec les collègues littéraires de l’axe 1.

Le sous-axe 2B envisage les transferts d’un point de vue diachronique aussi bien que synchronique et met à jour des phénomènes d’imbrication tant culturelle que linguistique. Il s’intéresse aux langues, aux littératures, aux images (fixes et mobiles), à la manière dont se manifestent les rapports de pouvoir en leur sein, les négociations qu’ils nécessitent et dont ils témoignent. Il met en jeu les théories postcoloniales et décoloniales aussi bien que la géocritique, les concepts de littérature-monde (ou world literature), de littératures mineures mais aussi le jeu entre interculturalité, transculturalité, multiculturalisme, dans le cadre européen comme dans les Amériques.

Contact de langues et cultures

La question des transferts culturels renvoie aux contacts de langues et cultures à toutes les époques et donc aux questions de substrat et de mots d’emprunts qu’étudie Romain Garnier (prix Benveniste 2010, ex-membre junior IUF promotion 2013, Trésorier de la Société de Linguistique de Paris depuis 2017) – tant bases lexicales que calques sémantiques – et en outre à la dimension aréale de convergence linguistique. Ce type de travail s’inscrit dans le prolongement d’une recherche menée lors du plan précédent sur la notion d’interface entre lexique « patricien » et lexique « plébéien » dans une tentative de description du latin parlé, avec trois articles en cours de rédaction :

“Complex Sigmatic Clusters in Greek”

“Fossile Greek Adverbs in -φι,-θι,-χι”

“Homeric κέρδιον ‘better’”

Et des travaux en cours de publication : « Reassessing Phonology as a Heuristic Approach : the Case of Lydian », Journée d’études annuelle de la SLP, « Perspectives on Ancient Languages ». Paris, janvier 2020, Université Sorbonne Nouvelle Paris III ; « Late or Vulgar Latin Loanwords in Gothic : a Reassessment », Colloque international Latin Vulgaire Latin Tardif (LVLT XIV). Ghent, septembre 2020 ; « Germanic Weak Verbs Reanalysed as Strong Ones: a Survey». 16. Fachtagung der Indogermanischen Gesellschaft. «Jenseits der Formenlehre. Indogermanische Morphologie mit Grauzonen-und Schnittstellenphänomenen», Zürich, mars 2021.

Ses autres projets et programmes de recherche sont les suivants :

-Projet de dictionnaire historique et encyclopédique du latin (DHELL) du Centre Alfred Ernout (EA 3549) coordonné par Michèle Fruyt.

-Membre du projet DÉRom « Dictionnaire Étymologique du ROman » (CNRS + ATILF), coordonnépar Eva Büchi (CNRS, Université de Lorraine) & Wolfgang Schweickardt (Université de Saarland).

-Membre du projet PROFITEROLE « PRocessing Old French Instrumented Texts for the Representation of Language Evolution » (CNRS), coordonnépar Sophie Prévost (CNRS). Contribution personnelle : « Modeling and development of diachronic morphological lexicons ».

Postcolonial et décolonial

Les théories postcoloniales et décoloniales sont une porte d’entrée vers l’étude des représentations des Noirs (du XVe au XXIe s) qui témoigne aussi des (en)jeux de pouvoir entre centre et marge et questionne les territoires dits périphériques : leur histoire, leur patrimoine, leur littérature, leur art, etc. Développée entre espaces européens et américains – notamment caribéens – cette recherche menée par Cécile Bertin se fonde sur les transferts culturels en interrogeant les processus interculturels et leurs diverses traductions. Un colloque « Méditerranée-Caraïbe : deux archipélités de pensée ? » est prévu (12-13 octobre 2021).

Théorie postcoloniale et perspective décoloniale permettent également à Philippe Colin de travailler sur l’indigénéité en Amérique Latine (XIX-XXe), les représentations de l’altérité et la production de la race sociale à travers l’histoire des pensées critiques en Amérique Latine. Il s’agit plus particulièrement d’étudier les politiques de la visualité dans les Amériques, sous ses formes hégémoniques ou contre-hégémoniques. Ce qui inclut l’histoire des traditions intellectuelles critiques (académiques et militantes) en Amérique Latine et plus généralement les rapports entre race et modernité. En 2020, ce travail a donné lieu à une conférence/débat présentée dans le cadre du festival Zébrures d’automne (Limoges) et à la publication d’un volume (Penser, dire et représenter la race dans les Amériques).

Bertrand Rouby travaille sur les littératures de langue anglaise issues de la décolonisation (Nigéria, Dominique) qui peuvent elles aussi être envisagées dans une perspective postcoloniale, laquelle interroge la représentation de l’espace et du corps. La notion de feuilletage y est centrale : feuilletage de l’espace, à travers les lieux où l’enregistrement au cadastre se double d’une narration collective, et feuilletage du langage, dans des textes jouant de l’ambiguïté entre création propre et traduction.

Ces travaux sur la représentation de l’espace peuvent être mis en rapport avec les deux journées d’étude autour de la contre-cartographie organisées par Diane Braco et Lucie Genay en 2019 et 2020. Elles aboutiront à la publication d’un ouvrage collectif, Contre-cartographier le monde (Pulim, collection « Espaces Humains », 2021).

Littérature monde, world literature

La géocritique a été lancée par Bertrand Westphal dans EHIC au moment où l’équipe a été créée. Son rayonnement s’exerce désormais à une échelle internationale. Il s’agira d’en dresser un bilan complet, de comprendre quelle place elle occupe dans le domaine des études spatiales et de voir quelles en sont les déclinaisons. Géocritique – étude de représentation macroscopique des phénomènes culturels : world literature, planetary turn, global studies, vision décentrée de la world literature (for a worldwide world literature), focus particulier sur le marché de la traduction et de l’édition, à l’intersection entre géocritique, études postcoloniales et sociologie de la littérature, littératures du Global South, en particulier, Amérique(s) latine(s) et Afrique(s)), cartographie/contre-cartographies littéraires et artistiques et même street art : toutes ces perspectives peuvent être envisagées. Cette perception interdisciplinaire peut ouvrir sur des collaborations hors domaine littéraire : Écoles nationales supérieures d’art, à commencer par l’ENSA Limoges (une journée d’études a déjà été organisée en 2018 ; une première co-direction de thèse UNILIM/ENSA en 2020) mais aussi géographie, anthropologie, architecture, etc. (collaborations régulières via des invitations, etc.). En découle une ouverture internationale à grande échelle, en raison de la diffusion quasiment globale de la géocritique ces dernières années. L’objectif, dans les 5 prochaines années, consiste à accompagner la diffusion de la géocritique et de ses applications dans des domaines connexes (études postcoloniales, écocritique, world literature, posthumanisme, …). Cela suppose une mobilité constante – évidemment entravée depuis quelques mois – et une disponibilité à l’égard d’institutions diverses et multiples (interdisciplinaire, international). Cela suppose aussi une production scientifique soutenue (est prévue la parution en 2021 de L’Infini culturel, chez Minuit). Cela suppose enfin une grande attention réservée aux mises en perspective de la world literature (critiques et propositions) : un colloque sur le sujet sera organisé en 2022 ; un appel d’offres Action Grand Public AAP Région Nouvelle-Aquitaine est en cours sous le titre VisionNAges (2020-2022) avec l’Université Bordeaux-Montaigne, sur l’étude des représentations cinématographiques de la Nouvelle-Aquitaine et des régions qui la composaient jusqu’en 2015, avec un fort apport théorique de la géocritique. L’originalité du projet réside en premier lieu dans la perspective qu’il adopte, consistant à réunir chercheurs en études cinématographiques, géographes, économistes de la culture et spécialistes de la géocritique pour questionner l’impact de ces politiques à partir de l’analyse des représentations qu’elles ont générées en termes d’imaginaires des territoires. À Limoges, des journées d’études sur les représentations du Limousin au cinéma et dans les documentaires sont prévues pour le printemps 2021.

Littératures mineures

Les littératures mineures seront explorées plus particulièrement à travers l’étude des romans québécois (francophonie des Amériques) que mène Hélène Amrit, membre associée depuis 2019, suivant les thématiques de l’extrême contemporain et les dichotomies « littérature et mondialisation », « sociocritique et sociopoétique » (Duchet, Barthes). Une autre facette des littératures mineures interrogera les questions de l’autofiction, de la littérature migrante, du réalisme, de la dystopie. Les romans québécois seront étudiés grâce aux outils théoriques de la sociocritique et de la sociopoétique. Cette recherche donnera lieu à un échange avec l’Université Jawaharlal Nehru (Inde). Suite à un séjour à l’Université Jawaharlal Nehru comme professeure invitée en février-mars 2014, puis en février 2020 où un colloque international a déjà été co-organisé, Hélène Amrit envisage de créer un « séjour d’étude » où des universitaires spécialistes du Québec interviendraient auprès d’un public de doctorants en provenance des universités indiennes. Il s’agira de générer une entente entre EHIC et le Centre d’études francophones de l’Université Jawaharlal Nehru afin de créer des échanges entre universitaires en sciences humaines et littératures, ainsi que d’organiser des séjours à l’Université de Limoges pour les doctorants indiens en études francophones.

La question des littératures mineures se retrouve également abordée dans les travaux de Vinciane Trancart portant sur le flamenco. Cette recherche implique de travailler non seulement sur les notions de traduction mentionnées plus haut, mais également sur des « chants » qui appartiennent au « champ » des littératures dites mineures. Cette étude sera approfondie dans différents projets : co-organisation d’un colloque international « De la ville à la nation : continuité et ruptures dans l’histoire de la chanson espagnole contemporaine (XIXe-XXIe siècles) » dont les partenaires sont le CREC EA 2292 (Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3), l’UCM (Madrid) et EHIC (Limoges). Il aura lieu à Paris en avril 2021 (reporté depuis 2020).

Interculturalité, trans-culturalité, multiculturalisme

La recherche sur les littératures mineures met en jeu les notions d’interculturalité, de trans-culturalité et de multiculturalisme qui permettent de mettre en lumière les caractéristiques intrinsèques de ces littératures, particulièrement dans les aires géographiques suivantes : les Caraïbes, l’Espagne et l’Autriche. Ces notions interrogent les modes d’interactions entre les cultures, les changements et les transformations qui en résultent, suivant une démarche d’acceptation et de (re)connaissance de l’autre. Elles portent également sur les représentations et les modes de pensée qui déterminent les relations entre les êtres humains pour dépasser la seule approche de la traduction mentionnée plus haut. Il s’agira ici de s’intéresser, dans les espaces européens et américains – notamment caribéens – aux marginalités et à leurs représentations, ainsi qu’aux transferts culturels en interrogeant les processus interculturels.

Dans ce domaine de recherche s’intègrent plusieurs projets de Cécile Bertin, dont un ouvrage portant sur l’art dans la Caraïbe et plus précisément sur trois artistes plasticiens de la Caraïbe : une Martiniquaise, Franco-créolophone, dont les dernières œuvres portent sur la ville, le monde urbain de Fort-de-France (capitale de la Martinique) ; une artiste de République Dominicaine, hispanophone, dont la dernière exposition avait pour thème les arbres, et un artiste dominicain (de l’île de la Dominique) anglophone dont l’œuvre est traversée par la présence de l’eau. Il s’agit d’une analyse de leur travail plastique et d’une mise en contexte selon leur origine afin de mettre en valeur leur approche de la Martinique (île où ils résident.aient tous les trois). Cette thématique donnera également lieu à la rédaction d’une notice comparative (portant sur la perception de la race dans l’Espagne moderne) pour le projet sur la race porté par Frédéric Régent (Paris I) : « Chronologie, territoire et représentation de la race dans les sources françaises », de deux notices encyclopédiques pour le projet ANR « Transatlantic Cultures » (encyclopédie interactive et multimédia en accès libre) : rubrique « Mémoires transatlantiques », et à la publication d’une édition critique du Lazarillo en América de José Narciso Lasso de la Vega et de Don Pablos en América de Enrique Bernardo Núñez chez EdoBNE, Madrid, Clásicos hispánicos.

Luis Fe Canto participe au projet ARIC entre Poitiers et Limoges (EHIC/CRIHAM) intitulé « CORSAIRES », dont il est le porteur pour EHIC (voir notre partie « Bilan » supra). Ce projet renforce la recherche internationale sur plusieurs mécanismes socio-historiques de longue durée (histoire maritime de la course atlantique et méditerranéenne, histoire de l’esclavage et du travail forcé, histoire militaire, histoire sociale, économique et culturelle). La base de données aura des applications dans les humanités numériques (cartographie, applications sur internet, applications muséales, archives) et pourra être associée aux politiques culturelles et touristiques actuelles des régions françaises et européennes.

Enfin, un projet mené par Bertrand Rouby concernant l’interculturalité en art contemporain, vise à étudier comment les artistes issus de la décolonisation investissent l’espace pavillonnaire de la biennale de Venise et, par extension, aborde la question de la représentation collective dans un contexte morcelé.

Images (image fixe, cinéma)

L’interculturalité, la trans-culturalité et le multiculturalisme s’expriment largement au travers d’un travail dans l’écrit et ouvrent également sur un autre pan d’étude déjà abordé lors du précédent plan quadriennal, à savoir l’approche visuelle de ces questions. Quelques collègues se proposent de concentrer leur étude sur le cinéma de fiction, le cinéma documentaire ainsi que sur l’image fixe et plus précisément le dessin de presse.

L’un des points de cette étude sur l’interculturalité portera sur le cinéma irlandais, suivant une approche à la fois esthétique et civilisationnelle. Menée par Estelle Epinoux, elle dépassera les frontières de l’Irlande pour inscrire son cinéma dans le cadre européen et dans une perspective internationale, en prenant en compte la représentation cinématographique de la diaspora irlandaise aux États-Unis, en Amérique du Sud, Amérique Centrale et Caraïbes. L’étude des films irlandais permettra d’interroger les échanges, les transferts et influences esthétiques entre Europe, États-Unis, Australie et Irlande. Les films irlandais, de surcroît ceux réalisés par les membres de la diaspora irlandaise, présentent une Irlande en pleine mutation dont la spécificité culturelle sera interrogée. Dans ces films, les espaces géographiques et esthétiques représentés fluctuent, révélant les circulations et croisements qui les génèrent. Suite à l’organisation d’une journée d’étude le 13 décembre 2018 à l’Université de Limoges intitulée « Images et perceptions de l’Amérique du Sud, de l’Amérique centrale et des Caraïbes dans la culture irlandaise », elle fera l’objet d’une publication internationale courant 2021 avec Cambridge Scholars Publishing. Dans le cadre d’une AOI obtenue en 2020 et qui se poursuivra sur plusieurs années, articulant enseignement et recherche, cette dernière portera sur un membre de la diaspora irlandaise (Stephen Smith) ayant vécu en Australie au XIXe siècle. Il impliquera un travail sur des sources primaires, gravures, documentaires, films de fiction et donnera lieu à des collaborations avec le Musée Epic de Dublin, et à des collaborations avec des chercheurs irlandais et australiens.

Le travail sur l’image comprendra également une étude du film documentaire portant sur le domaine Anglo-Saxon, proposée par Georges Fournier. Elle donnera lieu à une publication : Georges Fournier, Renée Dickason, La BBC : 1922 – 1995, Paris : Atlande, 2021. Co-écrit par deux spécialistes des médias britanniques, cet ouvrage rédigé en anglais et en français couvre l’ensemble des aspects relatifs à la BBC sur la période de 1922 à 1995. Y sont abordés les aspects politiques, institutionnels, mais aussi un grand nombre de programmes qui ont fait la réputation de cette institution. Destiné aux étudiants aux concours mais aussi à toute personne souhaitant approfondir ses connaissances sur le sujet, La BBC – 1922-1995 tente de fournir une approche la plus complète possible sur l’une des institutions britanniques les plus connues à travers le monde, en raison de sa couverture de l’information nationale et internationale ainsi que par la qualité des fictions, documentaires, séries et programmes novateurs qui y sont diffusés.

Le dernier pan de cette étude sur l’image inclura un travail d’Angelika Schober sur les dessins de presse avec pour objectif l’organisation, en France, d’une exposition avec son catalogue en 2024 à partir d’une collection de dessins de la colombe, parus dans la presse de plus de vingt pays. Cette réalisation aura pour titre : « Géocritique d’un signe : La colombe de la paix dans les dessins de presse internationaux ». L’objectif sera de reprendre l’analyse de la colombe de la paix dans les dessins de presse ayant déjà donné lieu à trois contributions à des colloques avec publication en France et en Égypte (La caricature de l’ennemi dans les affiches électorales de l’Autriche de l’entre-deux-guerres, dans Ridiculosa, VI, revue de l’E.I.R.I.S., Équipe Interdisciplinaire de Recherche sur l’Image Satirique, 1999, Brest, p. 199-207 ; « Vienne s’affiche – Vienne à l’affiche : auto-représentation ou auto-glorification? »; Colloque  « Géocritique de Vienne », Académie Diplomatique, Vienne (Autriche), novembre 2006.

Si rapport à l’espace et questions d’altérité, jeux de pouvoir et contre-pouvoirs s’envisagent du point de vue des cultures, des littératures ou des images qu’elles font naître, ils seront également abordés du point de vue civilisationnel, du début du XXe siècle à l’ultra-contemporain, donnant à voir une déclinaison de figures de résistance qui se renouvellent au gré des situations et des nécessités, tentant de réinventer rapport à l’autre et inscription dans l’espace.

Pouvoir, contre-pouvoir et négociations

Applicable aux niveaux local, national et international, l’étude des interactions entre des acteurs, des hiérarchies, des rapports de force, des stratégies se révèle essentielle à l’examen de questions sociales et politiques contemporaines. Ainsi on peut s’interroger sur des questions fondamentales en rapport avec la définition même du pouvoir et des systèmes de gouvernance, alors que la perspective d’une gestion plus démocratique pour une société plus juste peine à se matérialiser.

Les questions des rencontres entre les cultures qu’étudie Saïd Ouaked peuvent s’envisager sur le versant politique : comment la question de la diversité culturelle est-elle traitée dans l’espace médiatique et politique, notamment dans les oppositions et conflits qu’elle génère ? Cela soulève la question du pouvoir et des contre-pouvoirs : comment les discours dominants exploitent-ils les images et les représentations anxiogènes de la diversité ? Ces travaux, entamés lors du plan précédent, viennent de donner lieu à la publication d’un ouvrage collectif en collaboration avec des collègues de l’équipe MIMMOC (Poitiers), Les Défis De La Diversité Culturelle Dans Le Monde Du Travail au XXIe Siècle : Politiques, Pratiques et Représentations en Europe et Dans les Amériques. Bruxelles, Peter Lang Publishing, 2020. Ces questions peuvent être élargies pour réfléchir à l’état de santé de nos démocraties. Comment analyser et inverser les systèmes de domination ancrés dans des discours de division ? Quels outils sont mis en œuvre dans la sphère publique et quel est leur impact sur le processus démocratique ?

Lucie Genay travaille sur les questions de pouvoir et contre-pouvoirs qui sont également au cœur des débats et des tensions cristallisées autour des armes et des déchets nucléaires depuis leur genèse dans les années 1940. Dans l’Ouest des Etats-Unis, les questions liées aux conséquences du colonialisme, ainsi que les points de rencontre entre différentes cultures (autochtones, hispaniques, anglo-saxonnes) sont des aspects incontournables de l’analyse qui s’inscrit dans le domaine de l’histoire sociale et régionale alliée à une approche multiscalaire. Ces travaux ont donné lieu à une monographie sur l’histoire, le développement et le rôle du site de Pantex à Amarillo au Texas, Under the Cap of Invisibility: A Nuclear Weapons Plant in the Texas Panhandle, (manuscrit en cours d’évaluation aux Presses universitaires du Nouveau-Mexique) ; un autre projet de recherche de terrain est envisagé sur l’histoire de l’Idaho National Laboratory (INL) et du nucléaire en Idaho. Une visio-conférence est programmée en 2021 (« Nuclear Enchantment in New Mexico and the Southwest: A People’s History ») dans le cadre du programme Places and People du Center for Southwest Research, Bibliothèque Zimmerman, Université du Nouveau-Mexique, Albuquerque (États-Unis).

La question des résistances à des pouvoirs dominateurs sera également analysée dans une autre aire géographique, à savoir celle de l’Autriche à travers la figure du sociologue Ernst Karl Winter dont les travaux demandent à être réédités. Gérard Grelle a pour objectif de mettre en forme ces manuscrits à caractère historique qui devront être transformés et saisis sous Word en vue d’édition : Ernst Karl Winter, Austria (manuscrit de 2000 pages rédigé en 1942-43 en langue anglaise, histoire de l’Autriche de 1848 à 1938) ; Ernst Karl Winter, Reflexion zur österreichischen Geschichte der Zwischenkriegszeit (manuscrit daté de 1939-40, 150 pages) ; Ernst Karl Winter, Politische Schriften aus dem amerikanischen Exil (écrits politiques en exil en vue de la constitution d’un gouvernement d’exil autrichien, 100 pages). Parallèlement, la rédaction de la première monographie sur Winter est en cours : Gérard Grelle, Das politische Denken von Ernst Karl Winter, Quer- und Vordenker seiner Zeit (monographie en allemand, environ 300 pages). Le tout paraîtra soit aux éditions Plattform Historia, soit chez Europaverlag, soit Böhlauverlag.

Éco-critique

Les notions de pouvoir et de contre-pouvoir mènent également à s’interroger sur leur dimension humaine et plus particulièrement sur leur influence sur les activités humaines et leur représentation (art, littérature, design). Enfin, les questions écologiques et l’impact des activités humaines donneront lieu à des travaux qui peuvent s’inscrire dans la continuité des recherches menées dans le cadre de l’exploration des relations entre dominants et dominés. Elles ouvriront ce champ vers le domaine des Animal Studies autour de penser/panser la question animale, tandis que les travaux concernant le nucléaire impliquent également de prendre en considération les problèmes liés à l’environnement et à la santé.

Valérie Croisille travaille dans le domaine des Animal Studies, interrogeant la façon dont, en littérature anglophone, on « écrit » les animaux. Dans nos sociétés « post-domestiques » (Richard W. Bulliet), on perd le contact avec les animaux, dans une logique d’invisibilisation qui les enferme loin de nos regards dans des élevages ou dans des abattoirs. Mettre les animaux au centre de notre réflexion permet de battre en brèche des approches telles que l’anthropomorphisme qui sacralise le point de vue de l’être humain, ou la zootechnie, qui conçoit l’animal comme une machine (rappel du Code noir qui envisageait l’esclave noir comme un bien-meuble), comme une ressource à disposition de l’homme, un objet à exploiter. À la suite de philosophes comme Peter Singer, ou Tom Regan qui ont ouvert le champ des Animal Studies, il s’agira de « désanthropiser » certaines notions afin de se rapprocher du point de vue animal au maximum, tout en sachant qu’une identification parfaite est impossible, comme nous le rappelle le philosophe américain Thomas Nagel dans son article « What Is It Like To Be a Bat ? » (1974). L’enjeu est de mettre au centre de la recherche l’animal lui-mêm, en tant que tel, en évitant l’écueil du phallogocentrisme dénoncé par Derrida. La zoopoétique peut se concevoir comme une zoopo-éthique. L’évolution de la représentation littéraire des animaux permet un dé-centrage : à l’inverse d’un Upton Sinclair qui, en 1906, écrivait sur les abattoirs de Chicago en adoptant le point de vue des humains qui y travaillaient, des auteurs choisissent à présent de se positionner du point de vue animal, comme l’écrivain, vétérinaire et philosophe anglais Charles Foster, dans Being a Beast (2016), ou le romancier australien d’origine sud-africaine J. M. Coetzee, qui, dans The Lives of Animals (1999), Elizabeth Costello (2003), et diverses nouvelles telles que « The Glass Abattoir » (2017), dénonce la cruauté envers les animaux et appelle à une libération de ceux qu’il voit comme les actuels damnés de la Terre.

Dans la continuité des recherches menées sur le nucléaire, Lucie Genay s’intéressera à l’impact de cette industrie comme « activité humaine » : aux problématiques socio-économiques, politiques et culturelles, viennent s’ajouter celles de l’environnement et de la santé. Les effets des rayonnements ionisants sur le corps des employés du nucléaire et des populations habitant à proximité des sites de production, de stockage ou d’essai, font débat depuis les années 1950. Les tensions entre expertise et expérience, épidémiologie scientifique et populaire, ou encore démocratie participative et sécurité nationale font partie des éléments intéressants à étudier sur plusieurs échelles : dans le temps, puisque chaque scandale et accident a révélé d’autres risques liés à l’exploitation de l’atome ; et dans l’espace, puisque ces risques sont portés, acceptés ou rejetés différemment selon les populations concernées. La question de justice environnementale est ici capitale et pour comprendre comment les personnes cohabitent avec les installations nucléaires ; une analyse du tissu socio-culturel et de l’histoire économique et politique est également primordiale.

Enfin, toujours dans la perspective de l’impact des activités humaines, Nicole Pignier, nouvelle membre après avoir appartenu au CeRes ( Centre de Recherches sémiotiques, Limoges) et Vincent Lagarde, nouveau membre également (en poste à l’IAE, Limoges), intégrés à EHIC en 2020 et 2021, questionneront les continuités, ruptures éco-phénoménologiques qui fondent ou traversent les activités humaines en s’interrogeant sur cette série de termes porteurs : design, esthésie, éco-critique, énonciation et éthique. Dans une approche éco-critique/éco-sémiotique, ils étudieront le pouvoir/contre-pouvoir du design des appareillages techno-symboliques sur nos rapports à nos milieux de vie, à ceux des autres mais aussi aux mondes vivants comme à la Terre qui les accueille, l’oikos. Le design sera alors envisagé en tant que lieu où non seulement s’énoncent des esthésies voire des anesthésies, des éthiques mais également où elles se façonnent. Pour Nicole Pignier, de multiples projets sont attachés à cette recherche, à commencer par la participation à « Des milieux aux matérialités, co-concevoir/co-construire » porté par l’École nationale supérieure d’architecture de Versailles dans le cadre d’une réponse à l’AAP en 2021 ; une participation à un ouvrage collectif sous la forme de Mélanges autour du paradigme sensible, 2021 : Eric Heilmann (dir.), éditions ISTE ; la publication en 2021/2022 d’un ouvrage de vulgarisation (monographie) sur les schèmes de perception. Tous deux envisagent avec Till Kuhnle une journée d’étude à Limoges à l’automne 2021 intitulée « Designer l’innovation territoriale. Entre pouvoir et contre-pouvoir ». Quant à Vincent Lagarde, il est sur le point de déposer un important projet AAP ESR 2021 nommé « Sécurité et Résilience alimentaires en Nouvelle Aquitaine » (SEREALINA), impliquant le CNRS (UMR 5319 Passages), et les Universités de Bordeaux, Bordeaux Sciences Agro, Pau et les Pays de l’Adour, Poitiers.