Vilniaus Universitetas :
Exploration sémiotique de l’architecture et des plans

Manar Hammad

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Mots-clés : énonciation spatiale, espace physique, espace social, méthodologie, perspective, plans, sémiotique de l'espace

Auteurs cités : Algirdas J. GREIMAS, Manar HAMMAD, Louis HJELMSLEV

Plan

Texte intégral

1. Remarques liminaires

Note de bas de page 1 :

 Ce centre de recherches sémiotiques porte le nom de A.J. Greimas, qui en inspire les travaux.

Cette analyse est née d’une d’opportunité. Le Greimo Centras de l’Université de Vilnius1 m’invita en 2012 à faire une série de conférences portant sur mes travaux en sémiotique de l’espace. J’ai suggéré alors d’animer un séminaire portant sur un cas concret, pour dynamiser la participation des chercheurs présents. On me proposa le site même de l’Université de Vilnius. Ce choix reflète la valorisation de ce lieu en Lituanie : résultat d’une longue croissance perturbée par quelques secousses, cet ensemble de bâtiments témoigne de l’histoire du pays. Peu de sites universitaires dans le monde gardent des éléments du seizième siècle parmi les additions des périodes suivantes. Cette institution témoigne en plus du désenclavement intellectuel du pays, dont la situation riveraine de la Baltique impliquait un éloignement certain par rapport aux centres où s’élaborait le savoir européen. L’analyse fut amenée à expliciter que, dès ses débuts, l’Université de Vilnius attestait l’opposition implicite entre valeurs locales et valeurs universelles.

Note de bas de page 2 :

 Titres lituaniens cités en bibliographie.

J’ai visité l’ensemble des lieux à trois reprises. Afin de mieux saisir ce complexe spatial, j’ai demandé si l’on pouvait en trouver des plans. Deux ouvrages d’histoire de l’architecture en avaient publié2, mais l’échelle était petite et les détails peu lisibles. Justinas Dudenas et Magdalena Slavinska trouvèrent dans les archives du département de l’héritage culturel auprès du Ministère de la Culture (Kulturos Paveldo Departamentas prie Kulturos Ministerijos) un corpus remarquable, rassemblant plus de cent plans, pliés et regroupés en «albums» selon une logique dépendant de projets d’aménagement successifs. J’ai été amené à opérer un choix dans ce large ensemble, selon des critères qui seront détaillés ci-dessous. En cours d’analyse, partant des références mentionnées dans les ouvrages évoqués, j’ai retrouvé à la Bibliothèque Nationale de Paris un ensemble de plans dessinés pour Vilnius aux seizième et dix-septième siècles, parmi lesquels j’ai retenu un petit nombre dont la pertinence sera précisée.

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Fig. 1 : Vue satellite de l’Université de Vilnius insérée dans le tissu urbain. (Google). Le Nord est en haut.

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Fig. 2 : Plan métallique placé à l’entrée de l’Université. (Photo 586046 MH 2013). 1 Grande Cour; 2 Cour de l’Observatoire; 3 Cour de la Biblio-thèque; 4 Cour Sarbievijus; 5 Cour Dauksa; 6 Cour Daukantas;  7 Cour des Arcades: 8 Cour Gucevicius; 9 Cour Mickevicius; 10 Cour Stanevièius; 11 Cour Sirvydas; 12 Cour de l’ancienne imprimerie; 13 Cour des Bourses

Fig. 3, 4, 5, 6. : Plans d’ensemble de l’Université de Vilnius. (Archives DHC). Le Nord est à gauche. Les plans sont rangés par date, ramenés à la même échelle.

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Fig. 3. : Sur fond blanc. Plan de 1773 (ou 1780), annoté en Latin, reproduit dans un ouvrage d’histoire de l’architecture.

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Fig. 4. : Sur fond bleu (tirage). Plan de 1802, annoté en Français. (Archives DHC)

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Fig. 5. : Sur fond rouge (tirage). Plan de 1921, annoté en Polonais. (Archives DHC)

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Fig. 6. : Sur fond jaune. Plan de 1997, dossier projetant des travaux. (Archives DHC).

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Fig. 7. : Plan d’ensemble de l’Université de Vilnius, 1997. (Archives DHC).

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Fig. 8. : Plan de 1582. Les façades sont rabattues autour de la Grande Cour. Un mur diaphragme sépare l’Université de l’église St Jean. (BnF)

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Fig. 9 : Plan de 1642. Projet approuvé en 1643, annoté en Latin, représentant le Premier Étage de l’Université. (BnF)

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Fig. 10 : Cartouche de plan, 1997. (Archives DHC).

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Fig. 11 : Légende de plan, 1802, langue française. (Archives DHC).

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Fig. 12 : Annotation de plan, 1820, langue polonaise. (Archives DHC).

L’analyse d’un tel corpus dépassait largement les possibilités temporelles d’une courte visite. Le professeur Kestutis Nastopka obtint du Conseil des Sciences de Lituanie (Lietuvos Mokslo Taryba) les moyens de me faire revenir à Vilnius, dans le but explicite de poursuivre l’étude sémiotique des espaces de l’Université de Vilnius. D’où résulte cette exploration sémiotique, qui n’est qu’une étape dans l’avancement d’une étude plus détaillée.

Les plans d’architecture offrent, par rapport aux lieux réels, un avantage considérable : ils sont manipulables et reproductibles. Par leurs différentes échelles, ils facilitent la saisie de l’organisation d’ensemble ou celle des détails. Par leurs différentes dates, ils mettent en évidence des transformations qui ont affecté l’espace. Il y avait dès lors intérêt à modifier la définition de l’objet d’étude : il ne s’agissait plus des bâtiments universitaires dans leur état actuel, mais d’un objet complexe comprenant les plans et les bâtiments. À l’hétérogénéité de ce matériau pris comme Expression correspond l’unité du niveau du Contenu, où le sens ne connaît pas de différences spécifiques aux matières de son expression. Ce qui met en évidence la pertinence de la méthode sémiotique, capable de manifester les effets de sens unificateurs.

Selon les conventions du métier, chaque plan d’architecte porte un «cartouche» qui identifie le lieu dessiné, la date d’établissement du document, le nom de son auteur et celui du commanditaire. Ces marques d’énonciation situent l’énoncé graphique du plan dans l’espace, le temps et la société. Il est intéressant de rappeler que ces cartouches de plans sont le pendant récent des colophons inscrits sur les tablettes d’argile mésopotamiennes ou sur les rouleaux de papyrus grecs : la logique sémiotique n’a pas changé en plus de quatre mille ans.

Note de bas de page 3 :

 Notre travail portera plus sur des caractères spatiaux que sur des faits linguistiques.

Note de bas de page 4 :

 Un quart des cartouches ne portent pas de date.

Les plans disponibles sont annotés en langue naturelle. Selon les cas, cela peut être l’une des cinq langues suivantes : Latin, Lituanien, Polonais, Russe, Français. Si cette variation linguistique témoigne de la multiplicité des intervenants sur l’Université de Vilnius, elle pose un problème de compétence interprétative : pour pleinement tirer profit du corpus, il faudrait comprendre toutes ces langues. Ce qui n’est pas notre cas. Par manque de compétence linguistique, nous ne pourrons pas tirer des plans toute l’information dont ils sont potentiellement porteurs3. En particulier, nous ne pouvons pas faire la différence entre des plans dressés pour décrire l’état des lieux et des plans préparés pour proposer une modification des lieux. C’est pourquoi les cas ambigus seront écartés, et nous ne retiendrons qu’une partie du corpus disponible4. De toute manière, la courte durée allouée à notre étude interdit de prétendre à l’exhaustivité du corpus. Si l’on voulait être exhaustif, il faudrait consacrer plusieurs années à cette entreprise, et il en résulterait un travail de thèse. Notre objectif est donc restreint à celui d’une analyse exploratoire, portant sur une sélection de plans en comparaison avec les lieux in situ.

2. Remarques méthodologiques

2.1 Langage /vs/ Discours

Note de bas de page 5 :

 Deux publications (1974 et 1976) consignent les résultats des recherches du Groupe 107, cf Bibliographie.

Entre 1972 et 1976, nous avons consacré beaucoup d’énergie et de temps à l’étude des plans d’architecture, au titre de Directeur Scientifique du GROUPE 107, formé d’architectes intéressés par les questions du sens dans l’espace5. J’ai soutenu ma thèse de doctorat, dirigée par A.J. Greimas, sur les questions méthodologiques liées à l’analyse des plans en architecture. En ces années, le regard sémiotique projeté sur les objets non verbaux était fortement marqué par l’approche linguistique qui servait de modèle. Nous avions opté pour une démarche hjelmslevienne, en lieu et place de la démarche saussurienne étroite promue par André Martinet : il nous était apparu que la distinction entre un plan de l’Expression et un plan du Contenu était plus riche de promesses qu’une démarche empêtrée dans la reconnaissance des signes et la poursuite de la double articulation supposée caractériser le langage dans toutes ses manifestations.

Note de bas de page 6 :

 GREIMAS 1973b et 1976b.

Note de bas de page 7 :

 HAMMAD 1979b, 1983a, 1984, 1985a, 2013.

Note de bas de page 8 :

 HAMMAD 1983b, 1986a.

L’approche discursive, progressivement mise en place par Greimas sur des objets littéraires tels que les contes populaires et les récits littéraires6, paraissait alors inadéquate pour les plans d’architecture : ceux que nous considérions ne permettaient pas d’identifier des transformations entre un avant et un après, un sujet et un objet. Ce fut sur un corpus de type anthropologique, constitué par des observations sur le comportement des usagers dans des maisons et des sanctuaires au Japon, que l’analyse discursive de l’Expression spatiale put être mise au point entre 1976 et 19807, marquant les débuts d’une analyse sémiotique des énoncés spatiaux. L’extension à l’énonciation spatiale devait être mise au point dans les années 1983-19868. Quarante ans après nos débuts sémiotiques sur un corpus de plans d’architecture, nous nous proposons de revisiter ce domaine avec les outils méthodologiques forgés dans l’intervalle et mis au point sur d’autres lieux.

2.2 L’hypothèse du langage descriptif

La première hypothèse sémiotique formulée à propos des plans d’architecture supposait que ces derniers relèvent d’un type de langage descriptif de la classe des discours scientifiques, assertant que telle chose est située à tel endroit (hypothèse vérifiable pour la topographie), mettant en place une correspondance biunivoque entre l’Expression et le Contenu, sans ambiguïté ni polysémie. Transcrits en langage verbal, les énoncés dessinés des plans seraient du type : «telle chose est située à tel endroit, elle a telle forme».

Un tel langage réglé présuppose un niveau méthodologique de contrôle : en l’occurrence, il s’agit des conventions de projection et de représentation, que nous aborderons au paragraphe suivant. Il convient de dire auparavant que l’hypothèse résumée ci-dessus n’est que partiellement vraie : en fait, les plans «disent» beaucoup d’autres choses, qui ne sont pas de la simple forme assertive supposée. En particulier, les projets d’architecture décrivent des bâtiments qui n’existent pas : ce qu’ils dessinent relève du pur virtuel. Les tenants de l’hypothèse descriptive arguent qu’un projet décrit la future architecture «comme si elle existait». Mais cela n’est que partiellement vrai : en restreignant les plans à cette fonction, on passerait à côté des dimensions énonciative, argumentative et conditionnelle des projets d’architecture. Car certains plans jouent, dans le processus d’élaboration de la forme, le rôle d’un support de discussion : plusieurs projets sont souvent formulés pour le même lieu, les mêmes fonctions. C’est en particulier le cas des projets concurrents lors d’un concours d’architecture. D’autres plans détaillent les phases de construction d’un projet : des fondations jusqu’aux couvrements, les premières étapes étant les conditions nécessaires pour l’élaboration des étapes suivantes. On y trouve donc des relations de consécution dans le temps, et des relations de présupposition logique comparables à celles du langage verbal. Ce qui nous mène plus loin que la simple description assertive.

Note de bas de page 9 :

 DUCROT 1972.

Dans le projet de 1582 pour l’Université de Vilnius, le plan révèle l’existence de trois groupes sociaux (cf. fig. 1 et § 3) : les enseignants, les administrateurs, les serviteurs (domestiques). Or ces usagers, dont on lit l’existence à travers les plans, ne sont représentés nulle part dans le dessin. Certains sont mentionnés par les libellés de la légende, d’autres sont présupposés par l’organisation des lieux. Il en découle que le langage verbal participe à l’interprétation des plans, et que ces derniers véhiculent des effets de sens non dessinés, comparables au non dit du langage verbal9.

Par conséquent, si le discours des plans d’architecture comprend un niveau descriptif, il ne se restreint pas à ce dernier et comprend d’autres niveaux de sens qu’il convient de préciser. Et si une partie du sens est dans les présupposés des éléments dessinés, une autre partie du sens est inscrite dans la structure (les relations) organisant les éléments dessinés. En somme, le langage descriptif joue le rôle d’une condition nécessaire mais non suffisante.

2.3 Conventions de représentation : langage régissant le langage descriptif

En tant que langage de type scientifique, le dessin d’architecture présuppose un langage méthodologique qui le régule : ce sont les conventions relatives à la construction du dessin en vue de stabiliser le sens qui y est inscrit. Les autres dimensions sémiotiques (énonciation, présupposition) obéissent à d’autres discours régissants que nous n’aborderons pas ici.

2.3.1 Le plan d’architecte est une coupe à un mètre du sol

Note de bas de page 10 :

 C’est presque le cas pour les photographies prises par les satellites.

En termes géométriques, le «plan d’architecture» est une variété de projection euclidienne cylindrique orthogonale. Elle suppose un plan de projection horizontal placé sous l’édifice à représenter. Le centre de projection étant placé à l’infini, l’œil de l’observateur théorique verrait les toitures du bâtiment10, et non un «plan». Pour produire un plan d’architecte, il faut supposer un plan géométrique, parallèle au plan de projection, et sectionnant les murs du bâtiment à la hauteur d’un mètre au-dessus du sol pertinent (cela peut être l’un quelconque des étages utiles de la construction considérée). Il faut aussi supposer que toutes les parties situées au-dessus du plan horizontal de section sont supprimées par une opération de l’esprit, et que l’opération de projection euclidienne est appliquée à la section virtuelle ainsi révélée au regard de l’observateur théorique. Dans cette projection, les objets pleins et opaques oblitèrent la visibilité de ce qui se trouve au-delà d’eux sur la ligne du regard projectif.

Il en résulte que les baies (portes et fenêtres) perçant les murs ne sont représentées que si elles sont traversées par le plan de section. Les baies trop hautes (lucarnes des écuries et des entrepôts), ou trop basses (circulation des fluides), restent invisibles. Cette convention est adaptée aux lieux de vie ou aux espaces de travail : elle est efficace pour la description de tels édifices. D’autres conventions de coupe peuvent être mises en place, en archéologie par exemple, lorsqu’on vise à décrire certaines particularités des bâtiments objets du discours dessiné. Lorsqu’un bâtiment comporte plusieurs étages, on établira autant de plans qu’il y a d’étages. Nous verrons que dans le cas de l’Université de Vilnius, cela livre des résultats non triviaux (§ 3.5.2).

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Fig. 13 : Plan, église St Jean. (Archives DHC).

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Fig. 14 : Coupe verticale sur voûtes et coupe horizontale sur murs, même lieu et même échelle (Bibliothèque, premier étage, extrémité nord), mises en correspondance verticale). (Archives DHC).

Alors que les plans d’architecture sont projetés du haut vers le bas, il arrive souvent que les plans d’ingénieur soient projetés du bas vers le haut, pour mieux décrire les éléments porteurs sur lesquels s’exercent les charges descendantes. Dans tous les cas, seuls les accidents des surfaces continues sont représentés, i.e. leurs contours et leurs arêtes vives. En toute rigueur, les surfaces cylindriques, sphériques, ou complexes des voûtes ne sont représentables que par leurs arêtes et leurs intersections, lorsqu’elles existent. En cas d’absence de telles arêtes, on pratique des rabattements conventionnels, par lesquels des sections verticales de voûte sont ramenées par rotation dans le plan horizontal de projection. Cette procédure est souvent mise en œuvre dans les plans de l’Université de Vilnius.

Malgré toutes les précautions, un ensemble de projections verticales ne suffit pas à éliminer les cas d’ambiguïté : beaucoup de points du volume, situés sur une même ligne du regard, se retrouvent confondus en projection. Afin de lever les ambiguïtés, on construit des projections horizontales selon les conventions de la coupe et de la façade. De nombreux exemples de ce type sont attestés dans le corpus.

Les canalisations autorisant la circulation des fluides (adductions et évacuations) et de l’électricité doivent faire l’objet de plans différents, car ils sont souvent noyés dans les sols ou les parois. Enfin, pour éviter les erreurs dues aux déformations des supports en papier sous l’effet de l’humidité ou du vieillissement, on ne prélève pas sur le dessin les dimensions des éléments architecturaux et des espaces disponibles : les dimensions dessinées ne sont qu’indicatives, les dimensions contractuelles sont celles que l’on note, à l’aide de chiffres et d’unités, selon les conventions de cotation. Il en découle que le caractère topographique d’un plan d’architecture n’est pas aussi contraignant que celui de la carte d’un topographe. Le corpus de l’Université de Vilnius comporte de nombreux plans cotés, dont des plans spécialisés pour les canalisations.

En résumé, l’établissement des plans d’architecture présuppose beaucoup d’opérations virtuelles, pour établir les qualités spatiales d’un objet supposé réel. Ceci démontre que le discours graphique a besoin, pour établir un niveau de l’être, de mettre en place des éléments dont l’existence est virtuelle. Autrement dit, il s’agit de modalités de l’être, plus ou moins virtuel ou actualisé. L’effet de sens «réel» est construit par le discours dessiné, tout comme l’effet de sens «objectif» est construit par le discours scientifique. Il y a un parallélisme entre les deux procédures, qui combinent des opérations dans l’énoncé et dans l’énonciation.

2.3.2 Représenter les murs /vs/ Représenter les Voûtes :
Dessins non superposables /vs/ Dessins superposables

Sur un plan courant du corpus de Vilnius, on peut reconnaître trois types de dessins identifiables par les règles logiques d’appartenance d’un point à une zone du plan. Ces règles relèvent des niveaux sémiotiques de l’Expression et du Contenu.

Dessins de Type A

Ce type correspond au «plan architectural» défini en 2.3.1 comme section virtuelle du bâtiment à un mètre du sol. Les points de ce plan obéissent à une règle d’appartenance exclusive : un point qui appartient à une région ne peut appartenir à une autre région. Exemple : un point pris dans une région grisée représentant l’épaisseur du mur ne peut appartenir à une région qui représente un espace utilitaire dédié au mouvement des usagers. Il résulte de la règle d’appartenance exclusive que deux plans de type A ne peuvent être superposés l’un à l’autre (= ils ne peuvent pas être dessinés l’un par-dessus l’autre).

Lors de la lecture d’un plan de type A, la récurrence régulière de certaines configurations de forme permet de dresser une typologie morphologique pour identifier des lieux et des fonctions : cour entre bâtiments, portique, couloir, église, salle, cheminée, toiture, latrines, salle de bains. Cependant, un grand nombre d’informations échappent à la description géométrique des plans de type A. À titre d’exemple : rien ne permet de distinguer, par la forme géométrique, une petite salle d’enseignement d’une salle de séjour d’enseignant ou du bureau d’un administrateur. La disposition relative des lieux permet parfois de faire la différence, mais ce n’est pas toujours le cas. Les grandes dimensions de certaines salles les destinent à un usage collectif, mais il est difficile de préciser lequel.

L’accumulation des observations historiques permet de dire que peu nombreux sont les lieux monofonctionnels (ex : lieux d’aisance), et que la plupart des lieux ont vu se succéder plusieurs fonctions (ils sont de facto polyfonctionnels, dans la diachronie). À l’Université de Vilnius, le réfectoire est devenu galerie de minéralogie avant d’être investi par la bibliothèque. Plusieurs salles de séjour d’enseignants ou d’administrateurs ont été transformées en bureaux ou en salles de cours.

Couche dessinée de Type B

L’exemple caractéristique pour les dessins de ce type est celui des plans de voûtes évoqués ci-dessus. Un tel dessin n’est jamais occurrent seul : il présuppose l’existence d’un dessin de Type A qui lui serve de référence. Du point de vue du Contenu, les couches A et B peuvent être considérées comme des isotopies sémantiques disposant chacune de sa cohérence particulière (ex : plans au sol /vs/ plans de voûtes).

Dans un document ordinaire du corpus, les points des régions dessinées par les lignes d’un plan combinant une couche A avec une couche B n’obéissent pas à une règle d’appartenance exclusive : un même point du plan peut représenter soit un point de la voûte (couche de type B), soit un point des lieux couverts par la voûte (couche de type A), soit les deux points superposés (les couches de type A et de type B dessinées sur le même support matériel). Le lecteur choisit sa lecture en fonction des fins qu’il poursuit sur une isotopie donnée. Dans la pratique, il s’avère qu’un rapide apprentissage suffit pour éviter toute ambiguïté de lecture.

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Fig. 15 : Plan notant la présence de voûtes entre les murs (bâtiment Alumnatas). reproduit dans Lietuvos architekturos istorija.

La présence nécessaire du dessin de type A avec le dessin de type B, ainsi que la règle non exclusive d’appartenance, justifient la qualification «superposable» qui a été donnée à ce type de dessins dès les premières analyses menées avec le Groupe 107 en 1972.

Il convient de noter cependant que, si l’on isole les traits relevant d’un dessin de type B, et qu’on y identifie des régions séparées par des traits, les points des régions de ce dessin obéissent à une logique d’appartenance exclusive : un point qui appartient à une région de couche B ne saurait appartenir à une autre région de la même couche B. La superposabilité est une caractéristique externe à la couche B et identifie sa relation à la couche A ; elle n’est pas interne à la couche B.

Dans le plan composite obtenu par la superposition d’une couche B sur une couche A, les lignes d’une couche B traversent des régions d’une couche A sans les diviser en régions distinctes : les lignes qui appartiennent à la couche B n’appartiennent pas à la couche A (autrement dit : pour les lignes, entre couches, la relation d’appartenance est exclusive). Pour distinguer les lignes de la couche B des lignes de la couche A, les dessinateurs leur attribuent un traitement graphique spécial : couleur différente, tracés interrompus divers (pointillés, tiretés).

Si les dessins d’une couche B sont superposés sur les dessins d’une couche A, c’est en premier lieu pour des raisons d’économie, en second lieu pour ajouter un contenu qui ne peut être véhiculé par la seule couche A. L’économie est matérielle : elle provient du fait que les traits de la couche B sont calés sur les traits représentant les murs dans la couche A. En d’autres termes, les zones représentant des murs servent aussi bien à la couche A qu’à la couche B. Ils servent de connecteur d’isotopies et calent la relation de présupposition entre les couches.

Les contenus d’une couche de type B s’ajoutent aux contenus d’une couche de type A sans les modifier. Lorsque la couche B représente des voûtes, le tracé des arêtes et des profils rabattus de celles-ci qualifie, pour un lecteur averti, les espace ainsi couverts. Une telle lecture exige de l’entraînement et le développement de certaines capacités cognitives de représentation dans l’espace à trois dimensions. Elle est éminemment utile lorsque l’architecte est appelé à intervenir sur les espaces pour les diviser (résection des grands espaces en espaces plus réduits). Cette pratique est régulièrement attestée dans le corpus des plans de l’Université de Vilnius. Les techniques de construction mises en œuvre pour l’édification de ces bâtiments anciens (abondance des voûtes, faible récurrence des planchers) imposent la nécessité de représenter les formes des voûtes si l’on veut intervenir matériellement sur les lieux, tant pour les modifier que pour les aménager.

Inscriptions de Type C

Contrairement aux plans dessinés, qui représentent des éléments spatiaux, l’écriture d’un texte ne vise pas à représenter des formes dans l’espace, comme elle ne le divise pas en régions dont le contenu serait pertinent. Aucune réalité matérielle ne correspond au tracé du trait composant une lettre de l’alphabet, un mot, ou un syntagme. Les caractères de l’écriture se développent dans un espace matériel qui ne constitue pas un «espace Expression» auquel correspondrait un «espace de Contenu». Le texte écrit peut parler d’espace, comme il peut parler d’abstractions, de sentiments, de relations… S’il en était toujours ainsi, tout se passerait comme si le support d’écriture était une chose immatérielle ou transparente différente de celle du plan dessiné (couche A ou couche B), superposée à celle-ci. En somme, l’écriture symbolique serait indifférente à l’espace matériel sur lequel elle est inscrite.

Cependant, lorsqu’elle est posée sur des plans d’architecture, l’écriture ne leur est pas totalement indifférente. Tout du moins, dans un corpus de plans professionnels. Il en serait autrement si des plans avaient été récupérés comme un palimpseste pour rédiger un roman ou un traité de philosophie. Dans notre corpus, il convient de distinguer deux mécanismes de fonctionnement de l’écriture :

  • Localement, dans la proximité immédiate de ses traits, l’écriture suppose transparent son support, et ses traits ne séparent pas des régions spatialement pertinentes.

  • Considérée comme un voisinage fini incluant une suite signifiante de caractères, une inscription d’écriture se comporte comme un élément graphique doté d’une identité propre (cette identité étant fondée sur le Contenu) et dont l’implantation dans l’Expression (i.e. la place dans le plan, la position) est pertinente.

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Fig. 16 : Plan annoté en langue polonaise. 1820. Au centre, la Grande Cour. Les lieux sont numérotés et les commentaires référés par le numéro, afin d’assurer la lisibilité du commentaire. (Archives DHC).

Ainsi, une mention telle que «Grande Cour» ne divise pas l’espace de ladite cour en régions plus petites, mais l’identifie par une dénomination toponymique dotée d’un caractère déictique métalinguistique : ici, cette région, c’est la Grande Cour. De même, une cote chiffrée comme 8,90 m ne découpe pas quatre minuscules régions (correspondant au 8, au 9 et au 0) dans une région plus grande, mais elle qualifie dans le système métrique la distance sur laquelle elle se trouve inscrite.

Les cartouches inscrits dans les coins des plans d’architecture identifient le contenu de ces derniers par une désignation (exemple : Université de Vilnius), et précisent la date, le lieu, le Maître d’Ouvrage, le Maître d’Œuvre, le propos du plan (construire, réparer, décrire). Tous ces éléments relèvent de la classe des inscriptions de Type C. Ils en constituent un sous-ensemble particulier, destiné à l’identification des acteurs, de l’espace et du temps (les trois variables de la figurativisation sémiotique). En d’autres termes, ils relèvent de la dimension énonciative du discours des plans d’architecture.

Au niveau du Contenu, les inscriptions de type C portées à l’intérieur du plan jouent un rôle métalinguistique par rapport aux éléments des couches de type A et B : elles identifient les lieux et leurs fonctions, les dimensions des espaces, la composition des matériaux, etc.

Les hachures et les grisés, dessinés dans certaines zones graphiques pour les distinguer de leurs voisines (ex : opposer les murs pleins aux espaces vides utiles) ou pour en distinguer les matériaux qualifient les régions sur lesquelles ils sont portés : les traits individuels d’un semis régulier de hachures ou de motifs symboliques ne divisent pas le plan en régions. Leur emplacement est signifiant : ils qualifient des régions ou des traits.

La présence récurrente d’inscriptions et de hachures relevant du Type C sur tous les plans de notre corpus démontre la nécessité de ce type d’information : les plans de type A ou B ne véhiculent pas la totalité de l’information nécessaire à la compréhension. En termes de grammaire narrative, ils véhiculent des éléments du niveau profond et du niveau de surface, quelques éléments du niveau figuratif. Mais les éléments du dessin graphique, par les règles mêmes qui les régissent, sont incapables de représenter dans le plan le temps ou les acteurs sociaux. La représentation des murs et des couvrements ne renseigne pas sur les activités susceptibles d’être menées à l’intérieur des espaces ainsi définis. Par contre, les inscriptions en langue naturelle permettent, par l’identification fonctionnelle comme salle de cours, bibliothèque, observatoire, ou comme logement, de transmettre une information précieuse pour l’analyse sémiotique des lieux.

Récapitulation partielle

Les critères du Contenu imposent de reconnaître qu’un plan d’architecture est un feuilleté multicouches : c’est une Expression syncrétique, à laquelle correspond un contenu où de multiples relations logiques sont reconnaissables. Il est possible de séparer le discours d’un plan donné en plusieurs couches, en y reconnaissant des isotopies homogènes, dotées d’un point de vue sémiotique par couche. Le Contenu des plans résulte d’une combinaison des contenus des trois types de plans. On peut reconnaître des relations logiques entre les discours couches (théorie des types logiques). La majorité des plans du corpus manifeste une visée utilitaire atteinte par la combinaison des couches.

2.4 Énonciateur construit et Énonciataire construit

Indépendamment des éléments d’énonciation inscrits en langue naturelle dans le cartouche, les éléments dessinés dans les plans présupposent un énonciateur et un énonciataire dotés de compétence selon le savoir et le pouvoir, modalités que l’on peut préciser en partant desdits dessins.

2.4.1 L’énonciateur du plan

Les règles d’établissement du plan comme coupe virtuelle horizontale à un mètre du sol présupposent un sujet cognitif connaissant les lois de la projection euclidienne cylindrique, capable de positionner son point de vue à l’infini, de positionner un plan de projection virtuel sous l’architecture concernée, dans un espace matériel plein et impénétrable. De même, le sujet cognitif est capable de «sectionner» virtuellement des murs porteurs sans les déranger, pour élaborer un contour théorique enregistré à une échelle réduite dans le plan. Ce contour théorique n’existe pas : il existerait, si l’on pouvait effectuer pragmatiquement toutes les opérations virtuelles ainsi supposées. Mais c’est cependant ce contour que l’on dessine.

Autre paradoxe de l’opération : la réduction d’échelle revient à mettre en œuvre une projection conique, alors que l’on applique les règles de la projection cylindrique. On résout la difficulté en faisant appel à l’homothétie et à la géométrie projective.

En résumé, le plan d’architecture, destiné à agir sur la réalité objective, ne représente aucune réalité objective. Il représente une virtualité, un objet cognitif correspondant à une partie des qualités des choses, selon des conventions fixées par la pratique. Ce qui revient à dire qu’il est établi par un sujet cognitif construit, dont on convient de préciser les compétences et les opérations. Ce sujet n’est pas l’architecte, l’ingénieur ou le dessinateur physique, mais un sujet conventionnel.

2.4.2 Lecteur énonciataire construit

De manière symétrique, le discours du plan présuppose un lecteur (énonciataire) doté de compétences comparables à celle du sujet énonciateur : il connaît les règles de projection et les conventions de représentation utilisées. Il est capable lui aussi de se placer à l’infini, à la verticale d’un plan pour lire ce dernier, ou dans la masse de la terre en sous-sol pour lire une coupe des caves. Il est capable de séparer les plans d’une voûte des plans des murs, de lire l’un indépendamment de l’autre, ou l’un en fonction de l’autre.

En somme, le lecteur des plans dispose d’un savoir-faire et d’un pouvoir faire cognitifs : il est compétent pour un certain genre de travail. Ce n’est pas un sujet pragmatique banal. Rappelons qu’un tel savoir est présupposé pour l’analyse sémiotique qui va suivre.

Le sémioticien désireux d’analyser des dessins d’architecture devra donc réunir une double compétence, celle de l’architecte géomètre et celle du sémioticien. Le cadre diachronique du corpus lui impose d’acquérir des connaissances historiques, ce qui constitue une troisième dimension de la compétence. L’analyse qui suit dépend donc de ces trois dimensions, et les données dégagées seront plus ou moins satisfaisantes selon la compétence sectorielle de l’analyste et du lecteur de l’analyse.

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Fig. 17 : Plan d’ensemble de l’Université, 1802. Le Nord est placé en haut. Les lieux sont numérotés par catégorie (un numéro unique désigne plusieurs lieux remplissant la même fonction). Le commentaire est en langue française. (Archives DHC).

3. Esquisse d’analyse de contenu

3.1 Intervention du lecteur Destinataire

La lecture sémiotique est une procédure active : elle participe à la structuration du texte et à l’extraction des valeurs sémantiques qui y sont inscrites. L’assertion est vraie pour tout objet sémiotique, qu’il soit libellé en langue naturelle ou qu’il soit dessiné sur de grandes feuilles de papier. Malgré le caractère technique initial des plans du corpus, l’analyste peut les regarder à partir d’un autre point de vue, à la recherche d’autres informations qui y sont inscrites de manière explicite ou implicite.

Commençons par les éléments explicites : lorsqu’un plan est établi, dans le cadre d’une intervention particulière sur un lieu limité, il met en œuvre une procédure descriptive qui s’applique à d’autres éléments architecturaux, périphériques par rapport à l’intervention projetée. Ceci relève de la fonction «langage descriptif» générale des plans. On peut donc y trouver, explicitement enregistrés à un moment donné, des éléments qui ont disparu depuis.

Ce qui est implicite peut n’appartenir à aucun plan en particulier : les comparaisons, au sein d’une collection de plans, peuvent faire ressortir ce qu’aucun d’entre eux n’a inscrit. La comparaison des plans fait apparaître les changements d’aménagement et les changements de sens afférents. Entre un projet formulé et ce qui a été réalisé, les différences sont révélatrices d’effets de sens liés au choix et aux valeurs abstraites qu’il met en œuvre. La succession diachronique des plans révèle des transformations et des effets de sens nés de ces transformations. Le corpus des plans de l’Université de Vilnius abonde de tels cas. Leur identification et leur interprétation dépendent de la compétence de l’analyste.

Terminons en rappelant que notre compétence d’analyste est aujourd’hui différente de la compétence dont nous disposions dans les années 1971-1976 lors de nos premières analyses de plans. Il est intéressant de relever les changements de méthode mise en œuvre et les nouvelles isotopies de contenu abordées.

3.2 Lecture diachronique des plans

Note de bas de page 11 :

 HAMMAD 1998, Le sanctuaire de Bel à Tadmor-Palmyre.

Note de bas de page 12 :

 HAMMAD 2008a, Articuler le temps à Tadmor-Palmyre.

Lors de l’analyse du sanctuaire de Bel à Palmyre11, nous avons mis en évidence le fait que les effets de sens les plus intéressantsn’étaient pas inscrits dans les éléments particuliers de l’architecture, mais dans les transformations que les lieux avaient subies. Car c’est dans ces changements que l’on peut retrouver l’expression des actes d’énonciation des maîtres d’ouvrage, et celle des changements de valeurs profondes affectant la société ou les relations entre les hommes et les divinités. Il convient donc de regarder de plus près les changements diachroniques sur l’ensemble des plans disponibles, tout en sachant que ledit ensemble n’est pas exhaustif, ce qui impose de prendre certaines précautions méthodologiques12.

3.2.1 Distribution temporelle des plans

Les cartouches enregistrent les dates de préparation des plans. On peut dès lors examiner la distribution de ces derniers dans le temps, sachant que le corpus dont nous disposons n’est pas exhaustif. Il y a cependant de bonnes chances pour qu’il soit représentatif de ce qui est préservé. Le relevé des dates révèle rapidement que leur répartition sur une échelle chronologique n’est pas régulière. On note quatre périodes au cours desquels les plans abondent, et l’on peut mettre cette abondance en relation avec des événements locaux affectant l’Université ou avec des changements politiques affectant la Lituanie :

1582-1642

Cette période correspond à la phase initiale de fondation et d’agrandissement des bâtiments de l’Université.

1773-1820

Cette période suit un incendie qui a affecté les bâtiments. Cela donne l’occasion de reconstruire et de modifier le complexe universitaire.

1921

Cette période d’activité constructive est en liaison avec la reprise d’activité de l’Université après une longue fermeture motivée par des raisons politiques.

1964-1998

Cette période correspond à une reprise intense des activités universitaires, des agrandissements et des rénovations successives. Le quatre centième anniversaire de l’Université a été l’occasion de travaux de restauration et d’aménagement. En particulier, un certain nombre de fresques ont été peintes en liaison avec ces célébrations. Les fresques n’apparaissent pas sur les plans, mais les sujets qu’elles illustrent invitent à les considérer dans le cadre d’une analyse sémiotique portant sur l’ensemble de l’Université. L’indépendance du pays a eu une incidence certaine sur ces travaux d’aménagement.

Il est intéressant de noter que l’on ne dispose pas de plans correspondant à l’époque de la construction de l’observatoire (1752-1753). De tels plans ont probablement péri dans l’incendie de 1773, qui a pu détruire les plans antérieurs. Ce qui expliquerait leur absence et la lacune dans la distribution chronologique.

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Fig. 18 : Plan d’ensemble de l’Université, rez-de-chaussée, 1921. Le Nord est en haut. Le plan est annoté en langue polonaise. Noter l’absence du plan de l’église StJean, et l’arcade qui sépare la Grande Cour de l’église. La combinaison de ces deux éléments graphiques signifie qu’à la date de 1921 on considérait que l’église St Jean n’appartenait pas au domaine universitaire. La réduction d’échelle dans cette reproduction gêne la lecture des traits indiquant la présence des voûtes ainsi que leur type. (Archives DHC).

Seuls les plans établis à partir de 1802 sont dressés selon les règles que nous avons brièvement évoquées ci-dessus. Les plans antérieurs ne suivent pas les règles et prennent quelques libertés avec la représentation des bâtiments. Certains ne sont que des projets, d’autres sont des reconstitutions modernes établies à partir de croquis ou d’indications anciennes. Nous adopterons donc les plans de 1802 comme base de notre analyse historique de l’organisation de l’Université de Vilnius, les comparant avec ce qui les précède et ce qui leur succède.

3.2.2 Diachronie extensive des transformations

Il serait intéressant de reconstituer graphiquement, à partir des plans, la suite des transformations des bâtiments de l’université. Or de grosses lacunes chronologiques subsistent et la suite est incomplète. Toute reconstitution serait lacunaire, et l’on n’a pas de plans correspondant à la période où l’université fut fermée et où les bâtiments furent affectés à des fonctions diverses. Il semblerait que de tels plans aient été non retenus dans les archives universitaires, pour des raisons idéologiques : ne sont conservés que les documents dont la maîtrise d’ouvrage est clairement l’Université.

Dans la succession chronologique des plans, on peut lire l’agrandissement progressif de l’université à partir de son noyau initial : elle s’est étendue à l’Est, au Sud, au Nord, et tend à occuper la totalité de l’îlot urbain déterminé par les rues de l’Université, de St Jean, Pilies et Skapo. On peut donc lire dans cette évolution un tropisme extensif aux dépens d’espaces auparavant privés, et dont les limites sont les espaces publics de circulation. On peut prédire sans gros risque d’erreur que l’Université occupera la totalité de son quadrilatère urbain dans un temps relativement proche.

3.2.3 Inscription de l’Université en face de l’église St Jean

L’Université fut fondée sur une parcelle de terrain située à l’Ouest de l’église St Jean, le long d’une rue qui prendra le nom de l’université. Ladite église était l’édifice de culte majeur de Vilnius et desservait la ville dans sa totalité. Lors de la fondation de l’Université, cette dernière ne fut pas dotée d’une église propre, et l’église St Jean fut confiée aux jésuites qui dirigeaient l’université. On a beau rappeler qu’un mur séparait l’université de l’église, et que l’église continuait à desservir les habitants de la ville, il y a dans l’implantation de l’université face à l’église, et dans la direction jésuite commune à l’église et à l’université, des indices qui suggèrent fortement que l’église St Jean était destinée à rejoindre l’université. On attendit pour finaliser l’opération que d’autres églises importantes soient construites en ville, et que l’université prenne de l’ampleur.

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Fig. 19 : Église StJean. Façade actuelle sur la Grande Cour. (Photo 586071 MH 2013).

Note de bas de page 13 :

 Architekturos Paminklai VIII, 1984, pp. 13-14.

Note de bas de page 14 :

 Architekturos Paminklai VIII, 1984, p. 21.

Note de bas de page 15 :

 Lietuvos architektuuros istorija I, 1987, dessin 172, page 291.

Notons, dès l’implantation initiale, que la relation spatiale de vis à vis entre les deux lieux (Expression) manifeste une relation symbolique désirée (Contenu). Un ancien dessin, daté de 1582, montre l’existence d’un mur modérément haut (deux à trois mètres) marquant la séparation entre la grande cour de l’Université et l’église St Jean13. Un portail sobre était ouvert dans ce mur, dans l’axe de l’église, pour autoriser la circulation et marquer la relation entre ces deux espaces encore autonomes. Les fondations de ce mur ont été retrouvées par les archéologues en 197814 sous le dallage de l’actuelle Grande Cour. Un plan de projet, daté du dix-septième siècle15, montre un accès direct (numéro 28) situé à l’étage entre un couloir de l’université et une coursive de l’église St Jean. Il subsiste aujourd’hui quelques traces architecturales attestant qu’une telle connexion projetée a été réalisée, au moins pour sa partie initiale jonctive. La coursive haute de l’église semble avoir été coupée lors de l’adjonction d’une chapelle latérale sur le flanc nord.

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Fig. 20 : Extrait du plan de 1582: la façade de l’église St Jean se profile derrière le mur qui ferme la Grande Cour vers l’Ouest. (BnF, Paris)

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Fig. 21 : Extrait du rapport de fouille de 1987, position des fondations du mur de séparation sous le pavé de la Grande Cour. (Architekturos Paminklai VIII 1984).

Nous avons visité, dans le voisinage immédiat du Rectorat actuel, les restes d’une ancienne chapelle construite au premier étage face à l’église St Jean. En hauteur, son volume occupait le premier étage et le deuxième étage à la fois. Par son emprise horizontale et son implantation topologique, cette chapelle était destinée à la direction de l’Université. Elle n’aurait pu, en aucun cas, accueillir l’ensemble du corps enseignant et celui des étudiants. Pour les réunions plénières en relation avec le divin, l’église St Jean a été nécessaire pour l’Université.

Signalons que le plan de 1921, établi après la réouverture de l’Université, n’inclut pas l’église St Jean parmi les bâtiments universitaires (fig. 18). Cette exclusion (motivée par des raisons idéologiques) est marquée graphiquement de deux manières :

  • Le plan de l’église n’est pas dessiné, alors que les autres bâtiments universitaires sont dessinés.

  • Entre l’église St Jean et la Grande Cour, le plan de 1921 dessine un alignement de piliers régulièrement espacés, qui représentent une arcade linéaire tendue entre le coin oriental du bâtiment Nord de la cour et le coin oriental de la bibliothèque méridionale (qui sera transformée en Salle des Colonnes). L’absence de traces au sol de ladite arcade permet de conclure que le plan de 1921 représente un projet qui n’a pas été exécuté à cet emplacement.

3.2.4 Adoption des directions cardinales

Alors que les rues de Vilnius sont curvilignes et suivent des directions aléatoires par rapport aux directions cardinales, on donna aux nouveaux bâtiments de l’Université des façades droites et on les inscrivit conformément aux directions Nord-Sud (corps de bâtiment du Rectorat, et celui du Réfectoire qui accueillit ultérieurement la Bibliothèque) et Est-Ouest (bâtiment au Nord de la cour de l’Herbarium, ultérieurement devenue cour de l’Observatoire). Ce fait est d’autant plus remarquable que l’église St Jean n’était pas exactement orientée Est-Ouest. Son orientation antérieure approximative fut conservée, même lors de sa reconstruction au dix-septième siècle, mais sa direction imposante ne fut pas adoptée pour les constructions de l’Université.

Cependant, l’Université ne recula pas sur son terrain pour corriger l’orientation le long de la rue qui prit son nom : elle se contenta de respecter le tracé extérieur préexistant, légèrement brisé, pour tirer le meilleur profit du terrain qui lui était offert. L’ouverture de la porte au sommet de l’angle plat atténuait la perception de ce dernier. C’était la première manifestation en ces lieux de l’idée d’utiliser un artifice architectural pour masquer un manque de cohérence formelle. Nous verrons que le même procédé sera utilisé avec récurrence sur les cours, en particulier avec les portiques et avec la façade de la Salle aux colonnes sur la Grande Cour.

Ces questions d’orientation ne sont pas anodines. En adoptant des façades droites, l’Université affirmait la primauté de la régularité (et de la rigueur) sur l’irrégularité locale. En adoptant les directions cardinales pour ses nouveaux bâtiments, elle affirmait son adhésion à des valeurs universelles, valides en tout point du globe terrestre, et les opposait au caractère aléatoire du tracé des rues de Vilnius. Inscrite dans l’architecture dès la fondation, l’opposition universel / local se manifesta à maintes reprises ultérieurement, en particulier à la fin du vingtième siècle avec les fresques murales reprenant des thèmes mythologiques grecs et baltes.

Nous noterons au passage que l’orientation exacte Nord-Sud, mise en place au seizième siècle, simplifia l’installation des additions de l’Observatoire au dix-huitième siècle, en particulier le réglage du mur portant les lunettes méridiennes qui en faisaient la fierté.

3.3 Lecture syntaxique de l’espace physique

Parallèlement à l’analyse diachronique du corpus des plans, l’analyse synchronique tire profit du transfert de sens entre la forme de l’Expression graphique et la forme du Contenu sémantique. De ce fait, elle met en évidence une syntaxe logique qui se développe dans la simultanéité.

3.3.1 La cour comme unité constructive

En Lituanie, la cour entourée de bâtiments semble être une unité constructive utilisée aussi bien en milieu rural qu’en milieu urbain. L’étendue centrale à ciel ouvert est souvent de dimensions relativement importantes par rapport à l’anneau périphérique construit. L’ensemble ne présuppose pas un maître unique, mais il constitue un voisinage partageant un espace privé rendu semi-public par la multiplicité des propriétaires et par la circulation des usagers. Une ou plusieurs ouvertures assurent le passage direct entre l’extérieur et la cour. L’accès aux bâtiments périphériques se fait par la cour centrale et non par l’extérieur. Au vingtième siècle, bon nombre de nouveaux quartiers construits à Vilnius ont mis en œuvre de tels bâtiments autour de larges cours.

Ce schéma organisationnel contrôlant les accès et relevant d’une logique défensive est mis en œuvre dans l’Université dès le seizième siècle, et la croissance du complexe universitaire peut être décrite en termes de cours assemblées les unes aux autres par contiguïté. Lorsqu’un corps de bâtiment se trouve entre deux cours, on constate que l’entrée des salles se fait par un portique placé le long d’une cour, alors que les fenêtres des salles donnent sur une autre cour. Rares sont les cas où un couloir central dessert des salles placées de part et d’autre et ayant vue sur deux cours différentes.

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Fig. 22 : Grande Cour, vue vers le Nord-Est. Noter la ligne de rupture de pente sur la toiture du bâtiment occidental à gauche. La rupture de pente est masquée sur la toiture du bâtiment Nord, mais visible sur la ligne du pignon oriental près de l’église. (Photo 590050 MH 2013)

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Fig. 23 : Grande Cour, vue vers le Nord-Est.Noter les fresques sur les pilastres entre arcades au premier étage. Les arcades du premier sont plus élancées que celles du rez-de-chaussée. Les lignes ocres du pavé sont tracées à l’aplomb des piliers. (Photo 586075 MH 2013).

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Fig. 24 : Grande Cour, vue vers l’Ouest. La fresque du premier étage n’est pas au centre de la façade. Les lignes ocres du pavé partent perpendiculaires à la façade de l’église et rencontrent la face opposée selon un angle non droit. (Photo 586060 MH 2013)

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Fig. 25 : Plan de 1802, mention de l’Apothicairerie dans la légende en Français, au numéro 14. (Archives DHC).

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Fig. 26 : Plan de 1802, locaux portant le numéro 14, correspondant à l’Apothicairerie, sur la cour connue aujourd’hui en référence à l’Observatoire. (Archives DHC).

Comparées aux autres cours de la ville de Vilnius, où l’on constate la présence régulière d’une végétation abondante, les cours de l’Université manifestent un caractère minéral marqué, à l’exception notable de la cour de l’Observatoire, laquelle fut fondée comme un herbarium destiné à procurer des herbes médicinales à l’apothicaire mentionné par les légendes des plans (l’herbarium est dessiné sur le plan de 1773, l’apothicairerie est mentionnée dans la légende du plan de 1802 annoté en langue française). On peut noter aussi la relative pauvreté en équipements prévus pour s’asseoir dans les cours. Ceci est probablement à mettre en liaison avec le froid des longs hivers qui ne favorise pas la vie en plein air. Mais, quelle que soit la raison ultime, il n’en reste pas moins que les cours de l’Université de Vilnius apparaissent plus comme un moyen spatial de distribution des salles et de circulation des personnes que comme des lieux de vie collective ou communautaire.

Toutes les cours anciennes de l’Université étaient entourées, sur plusieurs étages, de portiques sous arcades destinés à distribuer la circulation sur la périphérie. Initialement prévus comme des arcades ouvertes sur les cours, les portiques ont été partiellement murés et dotés de fenêtres vitrées afin de protéger du froid les espaces de circulation sans leur enlever la lumière. Ces portiques reproduisent aux différents étages la fonction distributrice des cours. Ce qui surmarque cette dernière, attirant l’attention sur le fait que la circulation des personnes est l’un des problèmes majeurs qui se posent dans les lieux qui rassemblent un grand nombre d’usagers pour un nombre important d’activités communes.

Outre l’accès physique (pragmatique) des usagers aux lieux, les cours et les portiques assurent un accès visuel (cognitif) à une partie plus réduite des dits lieux. Pour un observateur placé en hauteur sur l’une des cours, les arcades assurent le moyen de connaître les déplacements des différents usagers qui passent par là. Ce qui contribue à la fonction de surveillance des activités.

La Grande Cour reçoit enfin, de manière intermittente, des activités de célébration réunissant un grand nombre de personnes. De telles réunions exigent non seulement la présence simultanée d’une foule, mais leur pleine réalisation suppose que la foule puisse se percevoir elle-même comme corps social afin de se pénétrer de son caractère unitaire, communautaire.

3.3.2 L’organisation topologique des cours en résille

Les cours de l’Université sont dotées de diverses qualités, qu’elles doivent tant à leur morphologie propre (grandes ou petites, allongées ou trapues, régulières ou irrégulières, entourées de bâtiments plus ou moins hauts, garnies de portiques ou disposant de façades closes, lumineuses ou sombres…) qu’à la topologie des lieux (disposition par rapport aux espaces publics extérieurs, aux cours précédentes ou suivantes dans un parcours, accès pragmatiques et/ou visuels des visiteurs, fonctions abritées par les bâtiments donnant sur la cour…). À ces qualités physiques correspondant des investissements sémantiques descriptifs et/ou des investissements modaux, dont les combinaisons contribuent à déterminer des relations différenciées entre les cours. Pour les analyser, il convient de commencer par les relations topologiques, qui sont fondatrices du sens construit sur le déplacement des usagers.

Note de bas de page 16 :

 Les numéros de cette légende vont de 7 à 27, ce qui laisse présupposer un début de légende qui ne nous est pas parvenu. Certains numéros indiquent un lieu unique, doté d’une fonction spécifique. D’autres numéros renvoient à une classe fonctionnelle manifestée par plusieurs lieux. C’est le cas en particulier pour le numéro 27 indiquant des «entrées».

Sur le plan de rez-de-chaussée daté de 1802, trois entrées sont indiquées pour le complexe de l’Université (par le numéro 27 selon la légende16) et le font communiquer avec l’extérieur. Deux de ces entrées présentent un caractère relativement privé par rapport au troisième :

Note de bas de page 17 :

 La fonction résidentielle est indiquée par la légende pour toutes les salles sauf une : 11 est une salle de cours publics, située le long de la rue près de la porte.

  • Au Sud, sur la rue St Jean, une petite entrée sous porche mène vers une cour de service ;

  • À l’Ouest, une porte donne dans le bâtiment résidentiel17 placé entre la rue de l’Université et la cour de l’Herbarium (devenue par la suite cour de l’Observatoire).

  • Au Nord-Ouest sur la rue de l’Université, on trouve la seule entrée qui ait un caractère public marqué : située entre deux corps de bâtiments, elle se présente comme un passage en plein air menant de la rue (à l’Ouest) vers une cour (à l’Est) qui précède la Bibliothèque «nouvellement aménagée» selon la légende (No 16).

Par conséquent, l’ensemble des locaux de l’Université paraît, en 1802, être commandé par un unique passage public. De ce fait, le contrôle des accès était relativement facile.

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Fig. 27 : Plan de 1802, Cour de la Bibliothèque. Un corps de bâtiment bas sépare la cour de la rue de l’Université. (Archives DHC).

Sur ce même plan, trois passages partaient de la cour de la Bibliothèque, qui jouait le rôle d’une cour d’entrée et de contrôle. Deux de ces passages menaient vers des cours, le troisième donnait accès à un bâtiment :

  • Au Nord-Est, un passage en plein air menait vers une cour Nord Orientale (aujourd’hui cour Sarbievijus) en passant entre le bâtiment de la Bibliothèque et les bâtiments situés au Nord, occupés aujourd’hui par la Faculté d’Histoire.

  • Au Nord, un passage sous porche menait vers la cour de la Faculté d’Histoire (Dauksa Kiemas) : le fait que ce passage soit plus étroit que le premier, et couvert par un plafond, lui donne un caractère plus privé.

  • Au Sud-Est, une petite porte donnait accès au bâtiment de l’Observatoire bordant la cour au Sud. Cette porte avait un caractère encore plus privé.

En résumé, la cour de la Bibliothèque mène vers deux cours (Sarbievijus et Dauksa) ; elle donne accès à un bâtiment (l’Observatoire). Il découle de la morphologie de ces passages une hiérarchie nette des accès, qui est celle de l’ordre dans lequel ils sont cités ci-dessus.

Note de bas de page 18 :

 La comparaison des plans permet de conclure que ce corps de bâtiment n’avait qu’un rez-de-chaussée, sans étage. Il contenait des cuisines et des remises de rangement.

En 1820, la destruction du corps de bâtiment18 formant séparation entre la Cour de la Bibliothèque et la rue de l’Université a ouvert cette cour sur la rue, créant un espace public qui demeure propriété de l’Université : cela revient à dire que l’Université a reculé sur son terrain pour accueillir largement et librement les gens, renonçant au contrôle de l’ancien passage public unique. Cette transformation équivaut à un acte énonciatif formulant par les moyens de l’architecture une invitation non verbale : le visiteur est amené à passer insensiblement de la rue dans la cour, il entre à l’Université sans le savoir, et il se trouve implicitement convié à poursuivre le mouvement vers l’intérieur des lieux. Une telle opération est loin d’être triviale : les rapports entre l’Université et la ville changent radicalement. D’une Université centrée sur elle-même, quasi-autonome au sein de la ville, presque fermée à l’égard de celle-ci, on passe à une Université largement ouverte à la ville et invitant le passant à y entrer.

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Fig. 28 : Plan de 1921, Cour de la Bibliothèque. Le bâtiment bas a été démoli et la cour est ouverte sur la rue de l’Université. (Archives DHC).

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Fig. 29 : Cour de la Bibliothèque en 2013. Vue vers le Sud-Est. (Photo 586047 MH 2013).

L’ouverture vers l’Ouest de la cour de la Bibliothèque a réarticulé la façade de l’Université vers l’extérieur et en a modifié le sens : en lieu et place de bâtiments bas sans identité particulière longeant la rue, le passant voit dorénavant le bloc monumental de la Bibliothèque élevé sur trois étages (nouvellement aménagée, dit le plan de 1802), et le bloc de l’Observatoire élevé sur quatre étages. Ces deux bâtiments projettent, vers l’extérieur de l’Université, une image idéologique de celle-ci : réserve de savoir disponible d’un côté, savoir en construction sur le cosmos (et le temps) de l’autre. Nous y reviendrons.

Note de bas de page 19 :

 La porte de bronze a été installée en 1997, à l’occasion du quatre-cent-cinquantième anniversaire de la publication du premier livre en lituanien.

Aujourd’hui, quatre portes permettent le passage conditionnel entre cette cour devenue publique et le reste de l’Université : aux trois passages portés sur le plan de 1802 s’est ajoutée une porte à l’Est, menant directement vers le hall de la Bibliothèque. Ce dernier passage a été doté d’une porte de bronze sculpté, au caractère cérémoniel et commémoratif19. Presque toujours fermée, cette porte est plus un monument qu’un passage.

Du côté Est du complexe universitaire, lorsque l’église St Jean était extérieure à l’Université, elle constituait un pôle privilégié commun à l’institution universitaire et à la ville. C’est là que la communication institutionnelle avait lieu entre les deux entités distinctes. Une porte méridionale orientale pouvait faire concurrence à celle de la rue de l’Université au Nord-Ouest. Mais en 1802, cet état de choses avait déjà changé : le plan montre l’église intégrée dans l’Université, soustraite à la ville, et le dessin n’indique aucune entrée de ce côté, même s’il note l’existence d’une porte sur un enclos placé entre la rue et l’église. Il ne s’agit pas d’un oubli : le dessin signifie qu’il n’y avait pas d’entrée publique à l’Est pour l’Université, et la primauté était déjà donnée à l’entrée Ouest, même avant la transformation de la cour de la Bibliothèque en espace semi-public.

Parallèlement, la cour Nord-Est (qui deviendra Sarbievijus) ne communiquait pas avec la rue Pilies à l’Est : son entrée se faisait par l’Ouest. Cette polarité directionnelle de l’ouverture persiste encore aujourd’hui : l’Université de Vilnius s’ouvre à l’Ouest, alors que ses bords Nord, Est et Sud demeurent relativement (mais non totalement) fermés.

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Fig. 30 : Cour de la Bibliothèque en 2013. Porte de bronze. (Photo 586044 MH 2013).

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Fig. 31 : Sur la rue de l’Université, silhouette de l’ancien portail muré. (Photo 586038 MH 2013).

Une orientation similaire prévalait aux seizième et dix-septième siècles, lorsque l’Université ne se développait que sur deux cours, celle de l’Herbarium et la Grande Cour. L’ouverture se faisait vers l’Ouest, tout comme l’église St Jean. Alors que l’église doit son orientation à des motivations théologiques anciennes, il est probable que l’orientation de l’Université soit due à sa situation entre la rue et l’église St Jean, cette dernière étant valorisée. Il convient de relever qu’une telle orientation initiale ait perduré dans le temps.

Le noyau de l’Université se développait autour de deux cours, Herbarium et Grande Cour, entre lesquelles un passage sous voûte était aménagé. Sur le plan de 1802, ce passage (indiqué par le nombre 27) était large de deux baies. Aujourd’hui, il n’en subsiste plus qu’une. Ce changement témoigne du fait que ledit passage n’a plus le rôle principal qu’il avait auparavant : on l’empruntait pour passer de la rue à la Grande Cour. Aujourd’hui, le passage entre l’Herbarium et la rue a été muré, et la Grande Cour communique, par un porche sur escaliers, avec la cour Sarbievijus. Ce qui renforce le rôle de la cour de la Bibliothèque comme espace principal d’accès à l’Université. L’Herbarium, qui avait été une cour d’accès principal, est devenu Cour de l’Observatoire et se trouve relégué à une situation de cul-de-sac dont la fréquentation est inférieure à celle des autres cours.

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Fig. 32 : Cour Sarbievijus en 2013. Vue vers l’Est. (Photo 586050 MH 2013).

Alors que les cours de l’Observatoire et la Grande Cour se trouvent au même niveau horizontal (altitude), ce qui autorise leur connexion de plain-pied, les Cours de la Bibliothèque et Sarbievijus se trouvent à un niveau inférieur : le terrain naturel est en pente descendante vers le Nord, et les cours sont aménagées à l’horizontale, ce qui impose des travaux de terrassement. La différence de niveau entre le couple des cours méridionales d’une part, et le couple des cours septentrionales d’autre part, a entraîné une longue absence de connexion directe Nord-Sud entre les cours : le plan de 1802 marque l’absence de lien direct entre Herbarium et cour de la Bibliothèques, comme entre la Grande Cour et la cour Sarbievijus. De ce fait, la communication entre les cours était indirecte, et l’Université ne se présentait pas comme un complexe de cours connexes, mais comme deux ensembles de deux couples de cours : un ancien couple au Sud, un nouveau couple au Nord.

Le passage de cour en cour présuppose un contrôle possible au point de passage. On peut remarquer à ce propos que le non-passage, examiné ci-dessus, est un cas extrême de contrôle : celui de l’interdiction permanente. Il faudra percer les murs pour établir un passage, ce qui est une opération non triviale. Une succession de passages contrôlés est analysable, en termes sémiotiques, comme une succession d’attributions de valeurs modales (pouvoir accéder) qui signifient une augmentation de la compétence du sujet. Une telle interprétation se vérifie parfaitement sur le couple initial des cours : de l’Herbarium on passe à la Grande Cour puis à l’église St Jean. Le parcours est ascendant sur une échelle du prestige ou de la sacralité.

Cependant, la même logique ne se vérifie pas sur le couple ultérieur des cours : de la cour de la Bibliothèque à la cour Sarbievijus, il n’y a aucune progression sémantique. Rien non plus lors de l’addition ultérieure des cours Daukantas, des Arcades, Gucevicius, Mickevicius. Dans tous ces cas tardifs, la progression de cour en cour n’est pas valorisée symboliquement, et la progression est purement utilitaire.

Nous tirerons de cette comparaison deux conclusions :

  • La première est d’ordre méthodologique : les progressions à travers des passages successifs contrôlables n’exploitent pas toujours les possibilités du contrôle et ne valorisent pas toujours les espaces ultérieurs par rapport aux espaces antérieurs. Pour que les espaces ultérieurs soient valorisés, il est nécessaire qu’ils reçoivent un investissement sémantique au plan du Contenu, et qu’ils reçoivent un traitement de mise en valeur au plan de l’Expression (dimensions, lumière, matériaux, formes…).

  • La seconde est relative à l’Université de Vilnius, objet de notre description : alors que le couple de cours initiales (Herbarium et Grande Cour) était sémantiquement investi et organisé pour signifier une progression sémantique (une petite cour peu éclairée précède une Grande Cour lumineuse), les autres cours rajoutées par la suite n’ont pas été intégrées dans ce schéma. Leur organisation s’est limitée à la simple juxtaposition d’un couple de cours (Bibliothèque, Sarbievijus) au nord du couple initial hiérarchisé. Leur réorganisation postérieure fut purement utilitaire : les cours juxtaposées ne sont ni sémantiquement investies ni hiérarchiquement organisées. La situation a été rendue plus confuse lorsque la première entrée de l’Université, par une porte entre la rue de l’Université et l’Herbarium, a été bouchée, oblitérant le parcours direct qui pénétrait presque en ligne droite à travers l’Université, de la rue jusqu’à l’église St Jean. Un tel changement est indubitablement lié à la perte d’importance idéologique del’église dans une institution universitaire devenue laïque.

3.3.3 L’organisation semi-axiale initiale et son investissement sémantique

C’est par l’analyse de la topologie et de l’alignement que nous avons établi ci-dessus l’organisation hiérarchique du noyau architectural initial de l’Université (cour de l’Herbarium, Grande Cour, église St Jean). Nous avons montré que l’organisation des accès menait de la rue sous-valorisée à l’église sur-valorisée. Il n’en reste pas moins que cet axe orienté de l’Ouest vers l’Est reçoit, par les fonctions des lieux qu’il organise, une organisation sémantique non triviale :

  • À l’Ouest, la cour de l’Herbarium sert à produire des herbes médicinales, stockées et utilisées dans l’Apothicairerie, son laboratoire et ses magasins, tous désignés par le numéro 14 sur le plan de 1802. Avant d’être une cour de résidence, ou une cour utilitaire de circulation, elle eut une fonction importante pour la santé des professeurs et des étudiants.

  • À l’Est s’élève la majestueuse église St Jean, déjà évoquée.

  • L’opposition polaire ainsi résumée impose d’identifier, sous les dénominations fonctionnelles des lieux, des valeurs profondes abstraites :

  • Les herbes médicinales et l’Apothicairerie renvoient au Corps des hommes, que l’Université s’occupe de soigner et de maintenir en bon état.

  • L’église renvoie à l’Esprit des hommes, que la foi et le culte sauvent.

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Fig. 33 : Axe Herbarium-Église St Jean, passant par la Grande Cour. Noter que ce plan de 1773 (non conservé dans les archives DHC) figure le jardin des herbes divisé en quatre secteurs.

Note de bas de page 20 :

 Le Collège Jésuite était dirigé par un Prieur. Le poste de Recteur, attesté dès 1579, était plutôt administratif. Les fonctions confiées au Recteur furent augmentées par la suite.

Par conséquent, l’Université de Vilnius apparaît, lors de sa fondation, tendue sur un axe sémantique intéressant, entre le Corps à l’Ouest et l’Esprit à l’Est. Entre les deux termes extrêmes, dans le corps de bâtiment qui sépare l’Herbarium de la Grande Cour, est installé le Rectorat20 qui veille sur le savoir dispensé en ces lieux, et sur la jonction entre l’Esprit et le Corps. Le centre physique des lieux coïncidait avec le centre symbolique de l’Université. Ce qui est loin d’être trivial. Ces lieux, dont l’allure extensive moderne brouille l’organisation spatiale ancienne, ont commencé par une structure forte qui ne s’est pas exprimée de manière ostentatoire. On reconnaît là l’une des marques de la Compagnie de Jésus.

Lorsqu’on compare les deux cours placées sur cet axe, la cour de l’Herbarium apparaît relativement petite par rapport à l’autre, plus grande. La cour de l’Herbarium est aussi moins lumineuse que la Grande Cour. Leurs qualités descriptives leur attribuent une relation hiérarchique conforme à celle qui se dégage de l’opposition entre le Corps et l’Esprit. Il n’y a aucun doute sur le fait que la Grande Cour ait été la cour principale de l’Université. Elle continue à l’être, malgré les changements d’investissements symboliques.

3.3.4 L’organisation sémantique projetée par les visites publiques

À cette structuration symbolique initiale de l’espace s’oppose une autre structuration sémantique, relativement récente, projetée sur les lieux par l’organisation de visites guidées payantes, ouvertes au public. Considérant que les bâtiments de l’Université de Vilnius jouissent du double privilège d’être esthétiquement intéressants et historiquement parmi les plus anciens de la ville, ils ont été ouverts au tourisme. Les visites guidées sont confiées au personnel de la Bibliothèque (qui dispose d’une documentation historique sur ce sujet), alors que les billets sont vendus à un guichet spécialisé implanté près du passage contrôlé entre la Cour de la Bibliothèque et la Cour de Sarbievijus.

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Fig. 34 : Bipolarité de l’Université résultant des pratiques de la visite:: la Bibliothèque est au centre de la partie publique visitable, le Rectorat est au centre de la partie privée non visitable. (Dessin MH)

Note de bas de page 21 :

 Nous avons consacré à cette problématique une publication entière: HAMMAD 1998a.

Lors de la visite, les visiteurs sont guidés sur un parcours objectivement intéressant, mais tel n’est pas l’objet de notre analyse. Ce qui est spatialement signifiant, c’est que l’on accorde aux visiteurs l’accès à une partie non négligeable de l’Université, tant dans quelques bâtiments qu’à travers certaines cours. Un document distribué à l’accueil précise quelles sont les cours visitables et les cours non visitables. En fait, les cours constituent une partie considérable de ce qui est visitable : ce sont les lieux publics de circulation. Il y a quand même des cours non visitables, retirées de la circulation publique ordinaire. D’autres parties de l’Université ne sont pas ouvertes à la visite. De ce fait, l’ensemble de l’Université se trouve objectivement divisé en deux parties sémantiquement caractérisées : une partie publique (accessible), et une partie privée (non accessible). En cela, elle ne diffère en rien d’un appartement ordinaire en ville : certaines de ses parties (salon, salle à manger) sont ouvertes aux visiteurs, alors que d’autres parties (chambres) restent fermées et privées. La logique sous-jacente, qui est celle de la privatisation21, est la même, bien que l’organisation spatiale et sociale soit plus développée et plus complexe à l’Université.

Au cœur de la partie publique, le visiteur voit la Bibliothèque en ses différentes salles, y compris l’Observatoire qui n’a plus de fonction astronomique et se trouve dépendre de la Bibliothèque. Au cœur de la partie privée, interdite au visiteur, ce dernier perçoit le Rectorat qui règne sur l’Administration et sur les salles d’enseignement. De ce fait, l’Université devient bipolaire et manifeste deux centres, un centre public et un centre privé. Une telle organisation n’est perçue que par les visiteurs externes. Pour les universitaires, tant étudiants que professeurs ou administrateurs, il n’y a qu’un seul centre : le Rectorat. Par conséquent, la notion de centre sémantique dépend du point de vue projeté sur l’Université, et de l’expérience pragmatique des espaces. Il n’est pas indifférent de rappeler qu’aucun des centres sémantiques évoqués (Bibliothèque, Rectorat) ne se trouve placé au centre physique des locaux de l’Université. Entre la centralité sémantique, reconnue au niveau du Contenu, et la centralité physique, reconnue au niveau de l’Expression, il n’y a pas de correspondance directe.

3.3.5 Les portiques sur arcades et leur valeur énonciative

Revenons un moment à une perspective diachronique, et comparons la gravure de 1582, les plans de 1610, 1642, 1802 et l’état actuel des lieux. Une telle fourchette chronologique n’a de sens que pour le noyau initial de l’Université de Vilnius, soit la cour de l’Herbarium et la Grande Cour.

Sur les plus anciens dessins (1582, 1610), les cours ne sont pas bordées de portiques, et les façades des bâtiments sont formées de murs percés de quelques fenêtres. Sur tous les plans postérieurs à 1642, chacune des cours est bordée de portiques sur deux ou trois côtés, sur un ou plusieurs étages, selon les cas. On en déduit que les portiques ont probablement été rajoutés au cours de la première moitié du dix-septième siècle, plaqués le long de certaines façades, et empiétant sur la surface initialement plus grande des cours. Cette hypothèse probable est confirmée par la configuration des toitures, visibles depuis la tour de l’Observatoire ou depuis une terrasse élevée située au Sud de la Grande Cour : les surfaces des toits de tuiles révèlent clairement et nettement des lignes de rupture et/ou des changements de pente au droit des anciennes façades, et tous les portiques sont surmontés de toitures individualisables manifestement rajoutées. Nous avons donc une certitude : les portiques des deux cours ne sont pas d’origine, ils ont été rajoutés. Ce qui modifie notre compréhension des cours et de leur système de circulations. Du point de vue topologique, le changement est radical :

Avant les portiques, les salles des étages se commandaient les unes les autres dans chaque corps de bâtiment. En d’autres termes, elles formaient des enfilades, à l’ancienne manière.

Après l’installation des portiques, les étages présentent une configuration topologique comparable à celle du rez-de-chaussée, dotée d’une distribution en périphérie. Les enfilades deviennent inutiles, et l’on peut accéder aux salles par les portiques. Ce qui constitue un gain notable en souplesse distributionnelle, et en possibilités de privatisation différenciées. La structure profonde du complexe universitaire en est modifiée, pour ne pas dire bouleversée. Ceci en constitue l’aspect fonctionnel énoncif.

La même opération d’addition des portiques possède une valeur énonciative remarquable et complexe. La composante plus visible est une référence stylistique : les portiques superposés, ouvrant sur les cours par des arcades, constituent une référence directe à l’Italie et à son architecture, tant monastique que palatiale. On pourrait n’y voir qu’une affaire cosmétique, tout au plus une référence discrète au siège romain de la Compagnie de Jésus. Mais il y a plus. Car les arcades construites en une seule opération, comme en témoigne leur unité technique et stylistique, revêtent les différents bâtiments de l’Université d’une façade homogène, masquant par la même opération les allures disparates des différentes façades élevées à des moments différents et percées de fenêtres aux dimensions variées à des intervalles inégaux (voir gravure 1582).

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Fig. 35 : Gravure du dix-huitième siècle représentant les portiques de la Grande Cour: Au mur occidental, les arcades se limitent au rez-de-chaussée. Sur les côtés méridional et septentrional, les baies des arcades du premier étage sont grand ouvertes: les fenêtres n’y ont été aménagées que plus tard. (Archives DHC).

Sur la cour de l’Herbarium, l’Apothicairerie est restée un bâtiment bas et modeste. À la place de l’Observatoire s’élevait encore un bâtiment en bois, comme nous l’apprennent les documents relatifs à la fondation de l’Observatoire au milieu du dix-huitième siècle. Les portiques et les arcades ne sont donc ajoutés qu’aux deux corps de bâtiments orientés Nord-Sud, l’un longeant la rue, l’autre séparant l’Herbarium de la Grande Cour. Ces deux bâtiments ont trois étages.

Sur la Grande Cour, les portiques sont ajoutés aux trois corps de bâtiments qui entourent la cour face à l’église St Jean : à l’Ouest, au Sud, et au Nord. Une gravure de 1785 (due à P. Smugleviciaus) montre qu’à cette date les portiques Nord et Sud avaient des baies ouvertes régulières sur les trois étages des façades (les baies diminuent de taille et changent de forme en passant du rez-de-chaussée au premier puis au deuxième étage), alors que sur la façade Ouest, seul le rez-de-chaussée montrait des arcades ouvertes, les deux étages supérieurs étant dotés de fenêtres ouvertes dans un mur crépi. L’espacement horizontal des fenêtres ne correspond pas à celui des arcades du rez-de-chaussée : elles ne correspondent donc pas à des arcades bouchées, et l’on peut en déduire que les étages n’ont pas été dotés d’arcades dès la première mise en œuvre de l’opération. Il en résulte que l’allure générale de cette cour offrait une similitude avec la cour de l’Herbarium (voir dessin antérieur à 1767 figuré sous la main de Mme Elzbieta Oginskyté-Puziniené), enserrant une façade plate percée de fenêtres entre deux façades articulées par des portiques superposés ouverts.

Par cette opération, chacune des deux cours gagne en homogénéité interne, et les deux cours acquièrent une homogénéité (externe) entre elles. Les choses n’en sont pas restées là. De l’autre côté de la rue, le complexe de bâtiments dit Alumnatas, construit autour d’une cour, a été doté de trois étages de portiques ouverts similaires : l’opération d’homogénéisation s’est étendue au-delà du complexe universitaire vers une fondation para-universitaire. Mais il y a plus.

Lorsqu’en 1820 le corps de bâtiment faisant séparation entre la cour de la Bibliothèque et la rue a été abattu, ladite cour s’est trouvée largement ouverte sur la rue à l’Ouest, exposant aux yeux de tous l’hétérogénéité de ses trois façades construites à des périodes différentes pour servir des finalités distinctes. On élabora alors un projet qui ne fut pas réalisé, mais dont il reste une trace : trois plans (T3 n589030, T4, T5), annotés en langue polonaise, non datés par leur auteur mais dont la date restituée est 1820 environ. Sur ces plans, on voit que l’on projeta de construire, sur les trois côtés subsistants de la cour de la Bibliothèque, un portique dont les arcades auraient été similaires à ceux des deux cours que nous venons de considérer. Si ces portiques avaient été réalisés, la cour de la Bibliothèque aurait gagné en homogénéité interne, et elle aurait gagné en ressemblance avec la Grande Cour et la cour de l’Observatoire, même si l’opération avait été restreinte au seul rez-de-chaussée.

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Fig. 36, 37 : Ignatius Eggenfelder, peinture représentant Elzbieta Oginskyté-Puziniené, donatrice qui subventionna la construction de l’Observatoire en 1753. Dans sa main, elle tient un dessin du projet: le mur Nord de la cour est plat, les murs Est et Ouest présentent des portiques aux baies ouvertes. Peinture conservée à l’Observatoire de l’Université de Vilnius. (Photo 590061 et 590062 MH 2013).

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Fig. 38 : Plan de la cour de l’observatoire, 1921. La longueur inégale des ailes Ouest et Est est visible. Le bloc des lunettes méridiennes a été ajouté. Le tracé des voûtes est assez complet. (Archives DHC).

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Fig. 39 : État actuel de la cour de l’Observatoire. (Photo 586082 MH 2013).

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Fig. 40 : Portique projeté pour la cour de la Bibliothèque, sur trois côtés. Vers 1820. (Archives DHC).

Reconsidérons l’ensemble de ces opérations dotant sélectivement les cours de portiques à arcades. Elles procèdent toutes d’une logique unique : celle de recouvrir une disparité antérieure pour faire apparaître une homogénéité postérieure. La disparité est synonyme de désordre, l’homogénéité est synonyme d’ordre. Car les belles ordonnances de l’architecture et des armées procèdent d’une même idée : installer une relation d’ordre sur une classe d’équivalence. C’est ainsi que s’expriment les instances de pouvoir lorsqu’elles affirment leur autorité sur une instance multiple dont elles forgent l’unité. Ces transformations relèvent indubitablement de l’énonciation non verbale, exprimée sur les dimensions de l’espace modifié entre un avant et un après. Par-delà le cadre physique de l’Université, c’est la communauté universitaire elle-même qui est visée.

3.3.6 Récapitulation sur les effets de sens syntaxiques

Les portiques sous arcades ajoutés sur les deux façades d’une cour créent une semi-symétrie là où il n’y en avait pas : ils sont en symétrie topologique (positionnelle) si elle n’est pas métrique. Car les portiques qui se font face n’ont pas la même longueur, tant sur la cour de l’Herbarium que sur la Grande Cour. De plus, ils ne sont pas parallèles l’un à l’autre sur la Grande Cour. On ne peut donc parler, pour les mettre en relation, d’axes de symétrie au sens strict du terme. Il n’en reste pas moins que la ressemblance entre ces façades qui se font face joue le rôle d’une semi-symétrie : elle signale qu’une symétrie a été voulue et non réalisée. La forme allongée des deux cours permet de leur attribuer, à défaut d’axe de symétrie, un axe d’allongement. Dans la cour de l’Herbarium, cet axe d’allongement est orienté vers l’observatoire, tournant le dos à l’apothicairerie. Dans la Grande Cour, l’axe d’allongement est surdéterminé par le plan non rectangulaire qui installe une convergence orientée vers le rectorat. Mais du point de vue de la volumétrie, la cour est orientée vers l’église st Jean. De ce fait, la Grande Cour est dotée d’un axe bipolaire au lieu d’être orientée vers un pôle unique.

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Fig. 41 : Axes d’allongement de la Cour de l’Observatoire et de la Grande Cour, portés sur le plan de 1802 (nettoyage numérique sur Archives DHC).

Lorsque l’on assemble les deux cours par concaténation, on constate que leurs axes d’allongement sont orthogonaux et ne se placent pas dans le prolongement l’un de l’autre. De ce fait, l’orientation topologique de base, construite sur le déplacement et sur les investissements sémantiques, allant de la Cour de l’Herbarium à la Grande Cour, n’est pas reprise par l’orientation projective mise en place par l’addition des portiques. Ce défaut de cohérence est dû à l’héritage diachronique : dès le premier tracé, les axes d’allongement des deux cours étaient orthogonaux. Ce manque de cohérence a été perçu par ceux qui ont fermé la porte d’accès initiale qui faisait communiquer la rue avec la petite cour : ils ont admis la non progression plastique d’une cour à l’autre. Ce qui a déclassé la petite cour et l’a transformée en cul de sac.

Corrélativement à l’absence d’axialité dominante, les passages sont souvent positionnés hors des axes et relégués dans les coins. Sur la résille des cours, il n’y a pas de relation d’ordre total. Tout au plus trouve-t-on aujourd’hui deux cours de prestige (Cour de la Bibliothèque à l’entrée, Grande Cour à l’intérieur) et une cour de grande circulation, portant le nom de Sarbievijus mais plus couramment identifiée comme celle de la Faculté de Philologie. Si toutes les facultés étaient restées serrées sur ce site ancien, la lisibilité des choses aurait été plus brouillée.

Devant la complexité et la monumentalité des bâtiments de l’Université de Vilnius, on ne peut qu’être surpris par l’absence des développements perspectifs et axiaux caractéristiques des grandes entreprises architecturales des dix-septième et dix-huitième siècles. On peut, à titre d’hypothèse, mettre ceci en relation avec la non assertion d’une autorité séculière forte : le pouvoir politique ne s’affirme pas outre mesure ici, et la direction de l’Université se contente d’une autorité discrète sur le savoir.

En récapitulant l’analyse syntaxique menée sur les plans et les bâtiments de l’Université de Vilnius, nous pouvons résumer en faisant ressortir trois traits structurants :

  • La présence d’une structure topologique agglutinante au niveau profond, révélatrice d’une organisation spatiale archaïsante,

  • L’absence de structurations projectives (axes et perspectives) liées au pouvoir,

  • La présence d’interventions homogénéisantes tardives (portiques et arcades) visant à en réaffirmer l’unité spatiale et communautaire.

La lecture paradigmatique des plans fera ressortir d’autres composantes sémantiques.

3.4 L’espace social inscrit dans les plans et bâtiments

Commençons par une précision restrictive : il ne sera pas question ici de tous les lieux pris en charge par les structures syntaxiques que nous avons abordées au paragraphe 3.3. Nous limiterons notre ambition, dans cette étude exploratoire, à un petit nombre de lieux dont nous constatons la mise en relation, au niveau du Contenu, avec deux catégories d’acteurs humains distinguées selon une relation topologique simple qui oppose un intérieur à un extérieur. Nous commencerons par l’étude des lieux qui nous renseignent sur la population interne de l’Université, groupe que nous désignons par le syntagme la société universitaire ; puis nous considérerons les lieux mis en relation avec la population externe à l’Université, et que nous nommerons le Public.

Nous partirons de deux plans, retenus parmi les plus anciens (1642 et 1802) du corpus recueilli. Nous passerons ensuite à la considération des lieux tels qu’ils se présentent aujourd’hui. De ce fait, l’analyse fera appel aussi bien aux plans qu’à l’architecture, pour les mettre en relation avec les acteurs sociaux impliqués dans des interactions observables ou reconstruites à partir de l’examen des éléments dessinés. Notre analyse sera surdéterminée par la perspective choisie, construite sur l’isotopie sémantique qui oppose l’intérieur à l’extérieur, le privé au public, impliquant simultanément les espaces et les acteurs en interaction dans lesdits espaces. Nous verrons que les valeurs profondes véhiculées par les manifestations de surface relèvent de la hiérarchie sociale, de la valeur du savoir caché sous l’apparence, et du maintien, dans la longue durée, de l’opposition entre les valeurs locales et les valeurs universelles.

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Fig. 42 : Légende latine du plan de 1642. Les fonctions des locaux sont identifiées par numéro. (BnF, Paris).

3.4.1 La société universitaire présupposée par les plans

Considérons le plan de 1642 de l’Université de Vilnius, conservé à la Bibliothèque Nationale de Paris dans un recueil de plans produits par la Compagnie de Jésus. La notice mentionne qu’il a été dessiné en 1642 et approuvé en 1643. Il succède à une série de projets établis en 1610, 1618 et 1621 suite à l’incendie qui détruisit l’ancien Collège des Jésuites de Vilnius (la destruction par le feu est mentionnée sur les plans de 1610). La confrontation des plans serait intéressante, mais elle dépasserait les limites de cette analyse exploratoire. On peut cependant relever le fait que le plan de 1642 est plus détaillé que les précédents. Le soin mis à l’exécuter, et l’approbation dont il fit l’objet, tendent à faire conclure qu’il fut le produit d’une discussion étendue sur plus de trente ans, au terme de laquelle un consensus semble avoir été dégagé.

Note de bas de page 22 :

 Dans l’usage moderne de la langue française, le premier étage est celui qui surmonte le rez-de-chaussée, ce dernier n’étant pas identifié comme «étage» et non compté comme tel. Le même étage, dit «premier» en Français, est dit «deuxième» dans plusieurs langues, y compris le Latin et le Lituanien, où le rez-de-chaussée est identifié comme «étage» et compté comme tel.

Note de bas de page 23 :

 Ne pas confondre avec la grande tour de l’Église St Jean, rubrique 2 de la légende.

La comparaison avec les lieux actuels permet de constater, malgré la ressemblance globale avec l’organisation présente, que le plan de 1642 n’a pas été exécuté de manière stricte. Seule la feuille qui représente le premier étage22 nous est parvenue, mais la légende mentionne l’existence de deux autres étages supérieurs, le tout au-dessus d’un rez-de-chaussée. Comme il s’agit d’un étage, le lecteur est bien en peine de repérer l’entrée du complexe architectural sur le dessin. Cependant, la rubrique 4 de la légende latine manuscrite mentionne une petite tour23 surmontant la «porte commune du Collège et de l’École» : ladite porte aurait été située au Sud, sur l’actuelle rue St Jean. Aucune trace n’en subsiste à l’emplacement correspondant : ni fondations de tour, ni porche d’entrée. Autre décalage : à l’Est de la Grande Cour, un corps de bâtiment est dessiné, séparant la Cour de l’Église St Jean. Or les fouilles de 1978 sous le dallage de la cour n’ont révélé que les traces d’un mur simple, celui qui est représenté sur le dessin de 1582. Nous avons donc la certitude que ce plan de 1642 n’a pas été exécuté tel quel, mais nous pouvons admettre, en considérant le processus de son élaboration et de son approbation, que son organisation correspondait à la société universitaire qu’il devait accueillir. Dès lors, son analyse nous livrerait le reflet d’un état historique de ladite société.

Le premier étage du plan de 1642 manifeste la présence marquée des espaces privés : un mur plein et continu sépare la Grande Cour de la petite cour, déterminant deux déambulatoires distincts. A plusieurs reprises, les rubriques de la notice font la différence entre deux groupes : Collège et École (rubrique 4), les nôtres (nostris, rubriques 8,9,18) et les externes (rubrique 5). La rubrique 26 mentionne même une clôture, probablement au sens monastique. Nous en conclurons que si la société universitaire s’oppose, dans son ensemble, à un extérieur non universitaire, elle connaît, en son sein, des divisions ultérieures que nous allons explorer.

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Fig. 43 : L’un des plans de 1610 porte la mention que le projet est relatif à la reconstruction des bâtiments consumés par le feu. (BnF, Paris).

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Fig. 44 : Plan d’un projet de 1610, étage supérieur. Noter l’assemblage de deux cours ouvertes dont les axes d’allongement sont orthogonaux. Un local collectif, à l’implantation distinguée, est prévu à droite au centre. En haut à droite, l’emplacement des latrines correspond à celui du plan de 1642. (BnF, Paris).

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Fig. 45 : Plan d’un projet de 1610, étage «médian». Noter que la cour orientale (en bas du dessin) est refermée par un corps de bâtiment (limité au rez-de-chaussée). Un local collectif, et des latrines se retrouvent à droite du dessin. Noter le changement de distribution entre étages. (BnF, Paris).

Groupes sociaux impliqués par les plans

Note de bas de page 24 :

 Par d’autres sources, on sait que la salle du rez-de-chaussée sous la salle 16-17 servait de réfectoire. Nous aurons à y revenir.

Réparties sur la périphérie occidentale de la petite cour, on trouve trois salles dites communes (10, 13, 16-17), des latrines communes, cinq cellules d’habitation pour les professeurs (11), et une petite chapelle (18) dite «domestique pour les nôtres». Les salles 10 et 13 semblent être des salles de travail scientifique : Logique, Physique, Métaphysique, etc. dit la légende. La salle 16-17 est une bibliothèque réservée aux professeurs24.

Réparties sur la périphérie orientale et méridionale de la Grande Cour, on trouve sept salles d’enseignement, dites salle d’école (indiquées par les chiffres 1 et 3 répétés). Au Sud, à la jonction des deux cours, on trouve une grande salle de conférences (7- Aula sine salam), accessible par deux portes (5 et 8) ouvertes de part et d’autre du mur plein séparant les cours.

A partir d’une telle description, on peut proposer la répartition de l’ensemble du site universitaire en deux zones contiguës mais séparées : autour de la petite cour, la communauté des professeurs ; autour de la grande cour, l’école d’enseignement. La symétrie est cependant perturbée par l’attribution des salles juxtaposées formant l’aile Nord de la Grande Cour : ce sont les six cellules du Père Provincial, du Recteur, des deux Confesseurs, et de deux adjoints. Le positionnement des logements de ces personnes mérite un commentaire : ils ne sont pas logés avec les professeurs autour de la petite cour. On aurait pu les placer dans l’aile Ouest de celle-ci, là où sont logés des professeurs. En les plaçant autour de la cour de l’École, on affirme leur rôle administratif et non éducatif. En implantant leurs cellules sur le chemin qui mène de l’ensemble de l’étage à l’Église, on les place en position de contrôle quotidien par rapport à la population des élèves et des enseignants (ce groupe comprend des professeurs et des Maîtres, selon la légende relative au deuxième étage (dit 3°)).

Une particularité de la distribution des lieux renforce la distinction entre le groupe des administrateurs et celui des professeurs : chacun de ces groupes dispose d’un lot de latrines communes qui lui est propre, regroupées en deux points éloignés vers le Nord et placés à l’extrémité d’un long couloir destiné à éloigner les lieux de vie des lieux émetteurs d’odeurs inévitables en l’absence d’un système de chasse.

La société universitaire se trouverait donc distribuée en trois niveaux articulés par quatre relations sémantiques différentes :

  1. Administrateurs /vs/ Administrés (relation de contrôle hiérarchique)

  2. Les Administrés sont divisés en Enseignants /vs/ Élèves (relation selon la transmission du savoir)

  3. Les Enseignants sont distingués en Professeurs /vs/ Maîtres (relation selon le degré d’acquisition du savoir)

  4. Les Élèves sont distingués par une relation spatiale en Internes /vs/ Externes. Les élèves internes sont logés au troisième étage (dit 4°) de la Grande Cour.

Projetée sur les catégories précédentes, la relation spatiale fait apparaître les Administrateurs, les Professeurs et les Maîtres comme des Internes. C’est l’ensemble de ces internes qui est dit «nôtres» dans les rubriques de la légende, logés à l’intérieur de la clôture. On peut supposer qu’ils appartenaient tous à la Compagnie de Jésus.

Ce qui peut être sommairement résumé par le schéma suivant :

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Un sixième groupe est présupposé par les dispositions architecturales du plan de 1642 : on y trouve en effet un ensemble de salles communes explicitement désignées comme chauffées (10, 13, 16-17). Les cheminées sont indiquées sur le plan en trait fin, et le dessinateur a pris soin d’en marquer la bouche d’alimentation : toutes les cheminées sont alimentées en combustible par l’extérieur des salles qu’elles chauffent. Le même dispositif est reconnaissable parmi les cellules d’habitation attribuées aux professeurs et administrateurs, comme parmi les salles de cours. Dans tous ces cas, les cheminées sont mitoyennes à deux locaux chauffés : leur chaleur est diffusée par chacun de leurs côtés allongés. Ce qui mérite commentaire, ce n’est pas le fait que l’on chauffe les locaux à Vilnius, puisque l’hiver y est rigoureux et que le chauffage s’impose. Ce qui est remarquable, c’est que toutes les bouches d’alimentation sont extérieures aux locaux chauffés, qu’ils soient à usage commun ou à usage individuel. En d’autres termes, c’est par le couloir froid que l’on ajoute le combustible. On pourrait arguer que le procédé vise à éviter un éventuel incendie, après celui de 1610 qui restait présent dans les mémoires. Cela est possible. Mais le procédé technique et sécuritaire a une incidence sociale : il présuppose un groupe de domestiques qui apporte le combustible, sans que les personnes chauffées n’aient à quitter leur environnement douillet. Les domestiques sont explicitement mentionnés (rubrique 21) pour le Père Provincial. Mais on les retrouve tout aussi explicitement, et en plus grand nombre, dans les plans de 1802. Le fait social est stable dans le temps, et la société universitaire est hiérarchiquement différenciée.

La société universitaire distribuée dans l’espace

Le plan de 1642 ne décrit qu’un étage sur un ensemble de quatre niveaux. Ce qui est insuffisant pour tenir un discours raisonné sur la distribution de la société universitaire dans l’ensemble des espaces qui lui sont dévolus. Il n’en reste pas moins que nous pouvons tirer de ce seul niveau des informations non triviales, que nous complétons par des informations tirées des plans de 1802 :

Sur le plan de 1642 :

1. Les administrateurs et les enseignants de l’Université y sont logés. Cela semble aller de soi. Il serait intéressant de comparer à la pratique des autres universités européennes de l’époque, mais nous ne disposons pas de l’information nécessaire. L’exemple des grandes universités anglaises (Oxford, Cambridge) indiquerait qu’il en était de même ailleurs, mais les exemples de Bologna en Italie et de la Sorbonne en France plaideraient en sens contraire. En tout état de cause, la situation de Vilnius en 1642 semble être l’héritière du Collège Jésuite qui fut transformé en Université : la résidence y était de règle.

2. Le deuxième constat dépend du premier. Il concerne la présence des salles de cours 10 et 13 dans la partie «privée» des lieux : elles sont identifiées comme «communes», destinées aux «nôtres». En d’autres termes, l’enseignement y est destiné aux jeunes jésuites en cours de formation, et non aux élèves externes qui suivent d’autres études. C’est ce caractère «interne» d’une partie de l’enseignement qui explique l’implantation des salles dans la distribution de l’ensemble.

3. Le Provincial, le Recteur et les Confesseurs sont logés au premier étage, ce qui suffit pour caractériser ce dernier comme «étage noble». L’expression était courante en Italie et en France pour désigner ce même étage dans les demeures de l’aristocratie. L’usage s’étend donc à l’Université de Vilnius. Du point de vue de la privatisation, les locaux de l’étage sont plus éloignés de la circulation publique, et leur accès est plus contrôlé : ils sont plus privés que le rez-de-chaussée.

4. Tous les logements se réduisent à des salles simples (parfois dites cubicula : cellules pour dormir) dépourvues d’équipements sanitaires ou culinaires. Les besoins alimentaires et les besoins naturels sont extériorisés, pour être servis dans des locaux collectifs et non privés. Le modèle fonctionnel sous-jacent est celui du monastère et non celui de la résidence.

5. La séparation des fonctions est étendue à celle de l’enseignement : les matières différentes sont enseignées dans des salles différentes (logique, physique, métaphysique…) ; les relations avec les externes se font dans d’autres salles. La bibliothèque est séparée, la chapelle est séparée. En ceci, l’espace universitaire s’oppose aux espaces domiciliaires de l’époque, où la multifonctionnalité des locaux était la norme.

Sur le plan de 1802 :

6. Les cuisines occupent quatre locaux regroupés deux par deux, les sites étant relativement éloignés l’un de l’autre, ce qui laisse entendre que l’activité culinaire n’y était pas faite pour les mêmes groupes, l’un étant interne et l’autre externe.

7. On note la présence de remises et d’écuries : l’Université disposait donc de montures, et peut-être de voitures hippomobiles.

8. Certains personnages se voient attribuer plusieurs locaux contigus (ex : L’abbé Kundzaz, professeur émérite, bénéficie de sept locaux à l’étage). L’explication d’une telle situation n’est pas évidente.

Sur les plans de 1642 et 1802 :

9. Sur le plan de 1802 au moins deux locaux sont destinés à des domestiques, mentionnés par la légende. Sur le plan de 1642, le Provincial disposait de deux serviteurs logés à côté de lui, et l’ensemble des cheminées présuppose un groupe de domestiques dont le logement est inconnu.

10. Les plans de 1642 et de 1802 indiquent la présence de salles de prestige (Aula) destinées aux grands événements de l’Université, auxquels le public est admis. Dès les débuts, ces espaces tendent à être placés dans la rangée Sud des bâtiments. Cette tendance n’a pas été démentie par l’évolution de l’Université. Nous aurons à y revenir.

Enfin, un groupe de quatre plans, datables vers 1820 ou peu après, fourmille d’indications sur les locaux et leur usage. Nous n’avons pas pu exploiter ces documents par manque de compétence linguistique : les commentaires y sont rédigés en polonais.

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Fig. 46 : Cour et portiques du bâtiment externe dit Alumnatas. Son plan est attesté dans les archives avec la date probable de 1622. (Photo MH 591078 2013).

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Fig. 47 : Salle aux colonnes, dite aussi Aula, réservée aux réunions de prestige, en particulier les remises de diplômes. Les plans attestent qu’elle fut utilisée comme bibliothèque au dix-huitième siècle. (Photo 591006 MH 2013).

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Fig. 48 : Salle dite du théâtre, placée au premier étage entre le rectorat et la salle aux colonnes. Elle sert couramment aux réunions de préparation des doctorants. (Photo 590116 MH 2013).

La société universitaire distribuée dans le temps

La division de l’espace de l’Université de 1642 en partie privée (interne) et partie publique (externe) ne fait que transcrire spatialement une distinction temporelle qui différencie ceux qui ne passent qu’un bref laps de temps à l’Université (étudiants) de ceux qui y passent longtemps, pour ne pas dire toute leur vie (enseignants et administrateurs). Le plan de 1802 identifie même des professeurs émérites qui continuent à habiter dans l’université, et un «habitué ou mansionnaire de l’Église» (logé au numéro 17 du plan de l’étage 2).

Quant au bâtiment dit Alumnatas, dont le nom suggère la présence d’anciens étudiants de l’université, il semble qu’il ait été dévolu à la formation de prêtres catholiques  destinés à œuvrer au sein des églises uniates des pays orthodoxes. Alors que la fondation daterait de 1582, des plans datés de 1622 en donnent la forme actuelle.

La société universitaire réunie dans l’espace et le temps : Salles collectives de Prestige

Certaines salles de l’Université sont consacrées aux cérémonies relatives aux grandes entrées et sorties de l’université (accueil des nouveaux à l’université, distribution des diplômes de sortie, décès d’enseignant ou d’administrateur). Il est indubitable que de telles cérémonies assurent une interface périodique entre l’Université et le public extérieur. Mais elles remplissent aussi une fonction identitaire : elles permettent à la société universitaire de se voir elle-même, dans sa totalité, en fonctionnement. Elles ne sont donc pas uniquement dirigées vers l’extérieur, mais vers l’intérieur aussi. A ces titres, elles sont doublement nécessaires.

Dans la mesure où l’Université forme les élites du pays, les cérémonies d’attribution de diplôme affirment en public la compétence desdites élites. La participation d’anciens universitaires à de telles cérémonies réaffirme la continuité des groupes sociaux et leur reproduction dans les fonctions dirigeantes.

Aujourd’hui, trois espaces de l’Université remplissent ce rôle : l’Église St Jean, la Salle des Colonnes (surtout pour les cérémonies de sortie), la Salle du Théâtre (pour les réunions d’entrée). Il convient de noter que l’implantation actuelle de ces trois espaces manifeste un regroupement remarquable : elles sont alignées au Sud du complexe universitaire, près d’un emplacement déjà marqué en 1642 (salle 7). Deux de ces salles sont à l’étage «noble». Elles sont à proximité immédiate du Rectorat actuel. Ce qui est signifiant.

L’usage de ces espaces distingués est restreint dans le temps, ce qui revient à parler de temps distingués, pour des personnes distinguées. La valorisation porte donc sur les trois catégories sémiotiques fondamentales du niveau figuratif, celles des acteurs, de l’espace et du temps. Ces espaces valorisés ont connu des variations dans le temps et dans l’attribution fonctionnelle, mais l’on peut affirmer avec confiance leur stabilité dans la longue durée. Une telle stabilité est certainement liée à la nécessité des fonctions remplies.

3.4.2 Les bâtiments universitaires orientés vers le public

C’est au cours de la période 1802-1820 que les transformations architecturales du complexe universitaire expriment une nouvelle manière de penser le rapport entre l’Université et la société qui lui est extérieure. Ces changements spatiaux sont à mettre en relation avec les bouleversements politiques advenus : à partir de 1795, Vilnius et sa région sont détachés de la Pologne pour être intégrés dans l’empire russe. Brusquement, l’Université de Vilnius change de statut : alors qu’elle n’avait été que la deuxième université de l’union entre la Pologne et le Grand-Duché de Lituanie, elle apparaît comme la plus grande université de l’empire russe. À ce titre, elle reçoit de l’attention, jusqu’à ce que le soulèvement populaire de 1831 entraîne sa fermeture en 1832.

L’Université en perspective externe

Même lorsque l’analyse distinguait des externes et des internes parmi les étudiants de l’Université, la perspective mise en œuvre était interne : c’était à partir de l’Université que l’on regardait la population universitaire. Les transformations qui advinrent en 1820 présupposent un regard externe, qu’il convient de considérer.

La destruction du corps de bâtiment qui formait séparation entre la Cour de la Bibliothèque et la Rue de l’Université ouvrit ladite cour à la ville et proposa à cette dernière une nouvelle façade, haute de trois étages au lieu d’un seul. Les bâtiments offerts aux regards n’étaient plus des latrines (au Nord) ou des cuisines et de vulgaires remises de service (au Sud). En leur lieu et place, on pouvait voir maintenant des bâtiments dont les fonctions étaient susceptibles de porter un discours idéologique relatif à l’Université. Non content de les faire voir, on s’employa à les faire admirer en y apportant des modifications.

Le bâtiment Nord-Sud : Réfectoire, Galerie de Minéralogie, Bibliothèque

Note de bas de page 25 :

 Conservés à la Bibliothèque Nationale de France, Paris.

Lorsqu’on compare, d’un point de vue morphologique, les projets dessinés entre 1610 et 1642 pour l’Université de Vilnius, on constate que, malgré les variations multiples proposées, il y a une morphologie globale constante présente dans la majorité desdits plans. Verbalement, on peut en donner une description sommaire : deux cours rectangulaires sont juxtaposées sur la direction Est-Ouest, formant une espèce de 8 couché, auxquelles s’ajoute une protubérance rectangulaire projetée vers le Nord, à l’extérieur du 8 à proximité de la ligne de jonction des deux cours. La position et la forme de la protubérance varient d’un projet à l’autre. Selon l’étage représenté, l’intérieur de la protubérance est aménagé autrement. Mais le constat est là : six projets25 prévoient un bâtiment rectangulaire projeté au Nord de l’ensemble formé par les deux cours accolées.

Dans l’état qui nous est parvenu, ce bâtiment projeté vers le Nord comprend trois étages. Son implantation n’est pas conforme à celle du plan de 1642 : au lieu d’être placé sur l’axe Nord-Sud de la petite cour, comme le propose le plan de 1642, ce bâtiment est construit dans le prolongement du corps de bâtiment séparant les deux cours. C’est ainsi qu’il figure sur le plan de 1802. Selon toute probabilité, cette implantation date du dix-septième siècle. En collationnant divers textes, on apprend que le rez-de-chaussée y était aménagé en réfectoire, le premier étage en bibliothèque pour les professeurs (avec onze tables individuelles placées devant chacune des onze fenêtres), et le deuxième étage en cellules pour les enseignants. Soit trois fonctions rattachées à la partie «privée» ou «interne» de l’Université. De ce fait, le bâtiment était fonctionnel, tourné vers l’intérieur de la société universitaire, et ne projetait aucune image vers le public extérieur à l’Université. Selon certains plans, il aurait été entouré d’un jardin clos de murs.

Le Réfectoire

Couverte d’une voûte surbaissée, la salle du réfectoire est éclairée par des fenêtres ménagées sous des voûtes latérales orthogonales, dont les intersections avec la voûte principale rythment l’espace et ménagent, au centre du plafond, un rectangle qui reçut une peinture à la fresque représentant la vierge offrant aux jésuites la protection de son manteau ouvert. La salle était précédée d’un vestibule doté d’un lavabo.

Malgré ses dimensions, la salle du réfectoire est agréable par son volume et sa lumière. Les repas pris ensemble réaffirmaient tous les jours l’identité collective de la communauté des enseignants et des administrateurs. Il en découle que le réfectoire avait une importance majeure pour la communauté, ce qui justifie la présence du bâtiment qui l’abrite sur tous les projets.

Il serait intéressant de savoir si les repas communautaires accueillaient les novices, si ces derniers prenaient leurs repas ailleurs, ou à un autre moment dans le même réfectoire. Il ne semble pas qu’une telle information soit conservée.

En 1773, la Compagnie de Jésus fut dissoute par ordre pontifical. L’événement eut de multiples conséquences, dont seules celles qui sont relatives à l’Université de Vilnius et à ses bâtiments nous intéressent ici : la communauté interne des enseignants et des administrateurs disparut, les repas communautaires furent abolis. Toute tentative de les réactiver aurait pu passer pour une tentative de reformer la communauté jésuite en ces lieux. Il en découle que le réfectoire perdit sa fonction utilitaire. Selon toute probabilité, il fut fermé pour un temps indéterminé. Parallèlement, la bibliothèque des professeurs jésuites, qui surmontait le réfectoire, fut fermée.

La Salle de Minéralogie

Sur deux plans de 1820 (annotés en langue polonaise), nous apprenons que le premier étage et le deuxième étage surmontant l’ancien réfectoire accueillent désormais une galerie de minéralogie. Elle occupe l’espace jadis dévolu à la bibliothèque des professeurs et au logement de certains enseignants. La transformation mérite que l’on s’y arrête. Car c’est en 1820 que l’on abat le corps de bâtiment longeant la rue de l’Université, ouvrant la cour sur la ville, et plaçant, par la même opération, le bloc de bâtiment Nord-Sud en position de façade publique de l’Université. Or le réfectoire est désaffecté depuis une cinquantaine d’années, de même que le premier et le deuxième étages. Il importe donc de ne pas présenter de l’Université l’image d’un bâtiment désaffecté, et on lui assigne de nouvelles fonctions.

Le choix d’y placer une collection de minéraux est intéressant, non pas pour la valeur desdits minéraux, mais pour les présupposés non dits de l’opération. En 1820, l’empire russe est relativement sous-développé, alors que la révolution industrielle bat son plein en Angleterre. Or la révolution industrielle a été mise en place en exploitant les minerais de charbon et de fer présents dans le sous-sol. Par conséquent, le savoir minéralogique apparaît comme un savoir clef, susceptible de guider vers la mise en valeur des ressources cachées du sous-sol. C’est cette promesse de richesse qui est mise en avant par le nouvel aménagement, non les cailloux réunis par des amateurs passionnés. La richesse concerne le pays dans sa totalité, non la seule université.

Alors que les agriculteurs connaissent la surface du sol et ses capacités agronomiques, les géologues en explorent les dessous, les richesses cachées. Le rôle de l’Université est de guider vers les richesses, en passant du visible du sol à l’invisible du sous-sol. Les maîtres de ce savoir sont potentiellement les maîtres de la richesse du pays. L’empire russe annonce, par cette opération architecturale appliquée à l’Université, vouloir mettre en valeur la Lituanie, ce qui présuppose qu’elle avait été négligée par les pouvoirs antérieurs. Par des moyens non verbaux, un discours politique est superposé à celui de l’aménagement de l’Université, et adressé à l’ensemble de la population.

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Fig. 49 : Salle du deuxième étage de la bibliothèque. (Photo 590015 MH 2013).

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Fig. 50 : Salle du premier étage de la bibliothèque. (Photo 590013 MH 2013).

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Fig. 51 : Salle du rez-de-chaussée de la bibliothèque. (Photo 590008 MH 2013).

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Fig. 52 : Le bâtiment de la bibliothèque tel qu’il est visible de la cour extérieure. (Photo 586034 MH 2013).

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Fig. 53 : Étage décoré de l’Observatoire, construit en 1753. (Photo MH 586049 2013).

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Fig. 54 : Bâtiment de l’Observatoire tel qu’il est visible de la cour extérieure, dite cour de la bibliothèque. (Photo 586033 MH 2013).

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Fig. 55 : Plan de 1820, premier étage. L’espace de l’actuelle Bibliothèque est occupé par une Galerie de Minéralogie. (Archives DHC).

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Fig. 56 : Plan de 1820, deuxième étage. L’espace de l’actuelle Bibliothèque est occupé par une Galerie de Minéralogie. (Archives DHC).

La Bibliothèque

Le plan de 1802 nous apprend, par sa légende, qu’une nouvelle bibliothèque vient d’être aménagée à la place du réfectoire. Elle redouble de facto une bibliothèque ouverte au cours du dix-huitième siècle au Sud de la Grande Cour, dans le bâtiment qui sera ultérieurement connu sous le nom d’Aula ou Salle des Colonnes (cette dernière transformation fut décidée par le recteur Stroynowski après 1810). Nous ne savons pas si les deux bibliothèques coexistantes étaient ouvertes à l’ensemble de la population universitaire, ou si elles accueillaient sélectivement des professeurs ou des étudiants.

Un doute est introduit par l’un des plans de 1820, annotés en langue polonaise : il y est dit, si nous comprenons bien l’indication, que la salle de l’ancien réfectoire servirait aux réunions publiques du Conseil d’Administration de l’Université. Or le plan de 1802 parle d’une nouvelle bibliothèque au même endroit. Le décalage entre les deux plans peut être dû au fait que c’étaient deux projets dont les dessins ont été conservés, et que la réalité des choses pouvait être différente. Il ne nous est pas possible de trancher avec certitude à partir de ce qui est disponible. Notons cependant que le plan de 1820 représente, sur les trois côtés subsistants de la cour de la bibliothèque, un portique sur colonnade qui n’a jamais été exécuté. Ce qui inviterait à conclure que le plan de 1820 formulait un projet non suivi de réalisation complète. La présence actuelle d’une bibliothèque à la place du réfectoire, et la présence de meubles massifs datant du dernier quart du dix-neuvième siècle, période où les lieux étaient occupés par une bibliothèque publique non universitaire (l’université fut fermée en 1832 en réponse au soulèvement de Vilnius en 1831), invitent à penser que le projet de salle de réunion publique est resté à l’état de projet, et que la bibliothèque fut installée en ces lieux dès 1802.

Nous ignorons la date exacte de la fermeture des galeries de minéralogie. On peut supposer que la fermeture de l’Université en 1832 leur porta un coup sévère. Toujours est-il que la bibliothèque occupe aujourd’hui leur espace : elle s’est étendue du rez-de-chaussée aux deux étages supérieurs (avec accès sélectif aux professeurs et aux doctorants). Cela répond peut-être à une augmentation des besoins en ce domaine. Mais cela correspond aussi à la perte de pertinence du discours politique de l’année 1820 : du point de vue énonciatif, le discours était tenu par des Russes ; du point de vue énoncif, la géologie n’avait pas tenu ses promesses, et le sous-sol n’avait pas livré de richesses cachées.

De nos jours, la Bibliothèque développe son imposante façade sur trois étages face à la ville : elle affirme avec force l’importance de son rôle comme réserve de savoir, fondatrice de la compétence de l’Université à transmettre du savoir et à produire un nouveau savoir. Par-delà le fonctionnement quotidien de l’institution bibliothécaire, un discours non verbal est adressé par l’Université au Public. Elle affirme sa compétence par l’architecture et par la fonction (conservation et transmission du savoir).

Notons, avant de passer à la suite, que ce bâtiment avait été initialement pourvu d’une charge sémantique inscrite dans une perspective interne, tournée vers l’intérieur, et qu’il se retrouve, suite à la dissolution de la Compagnie de Jésus et aux bouleversements politiques, re-sémantisé à deux reprises, inscrit dans une perspective conçue pour l’extérieur.

Le bâtiment Est-Ouest : l’Observatoire

La construction de l’Observatoire de l’Université de Vilnius débute en 1752 ou 1753. Elle est déterminée par deux conditions actualisantes. La première s’inscrit sur la dimension du savoir : c’est le retour d’un fils du pays (Zebrauskas) après des études de mathématiques et d’astronomie aux universités de Vienne et de Prague. La seconde s’inscrit sur la dimension du pouvoir : une mécène aristocrate (Elzbieta Oginskyté-Puziniené) accorde les fonds nécessaires. Le mathématicien astronome manifeste ses capacités d’architecte en construisant, sur les trois étages préexistants du bâtiment situé au Nord de la petite cour, deux étages et deux tours destinés à l’observatoire.

Il est intéressant de noter que l’opération est déterminée par des facteurs locaux, antérieurs à la dissolution de la Compagnie de Jésus et à l’arrivée de l’empire russe. Par conséquent, les transformations de ce bâtiment débutent avant celles du bâtiment Nord-Sud abritant la Bibliothèque. Elles vont les accompagner.

Note de bas de page 26 :

 Le plan conservé de 1773, qui décrit l’ensemble de l’Université, montre la cour de l’herbarium sans la protubérance des tourelles enserrant le mur mérdien. Un passage libre traverse la cour, menant de la rue vers la Grande Cour.

En 1777 (soit après le départ des jésuites), l’architecte Knackfus rajoute, contre la face sud du bâtiment de l’observatoire, et aux dépens de la petite cour26, une extension architecturale centrée autour d’un mur méridien, construit en grès, et orienté exactement dans la direction du Nord astronomique, pour recevoir un ensemble de lunettes méridiennes (sur sextant, sur quadrant, et une lunette de transit). Les autres éléments architecturaux de cette extension, en particulier les tourelles rondes, servent à assurer la stabilité de ce mur méridien. Notons au passage que l’architecte tirait profit, avec un siècle et demi de décalage, de l’inscription des bâtiments universitaires selon les directions cardinales.

Après la fermeture de l’Université en 1832, l’observatoire continua de fonctionner. Cependant, l’arrêt de la formation de nouveaux astronomes finit par en gêner les opérations. En 1876, un incendie affectant la tour mit fin au fonctionnement de l’observatoire. Il n’en reste pas moins que la décoration externe du bâtiment continua à offrir au public le spectacle d’instruments scientifiques relatifs aux mathématiques et à l’astronomie : même après l’arrêt du travail scientifique, l’Observatoire continuait à annoncer, vers l’extérieur de l’Université, l’importance de l’astronomie, au voisinage de la Bibliothèque. Ce sont les effets de sens induits par ce voisinage que nous allons considérer, et en noter la mutation après la réouverture de l’Université en 1919.

La conjonction des bâtiments N-S et E-W sur la cour d’accueil

Pour le visiteur qui arrive à la cour d’accueil de l’Université, les bâtiments de la Bibliothèque et de l’Observatoire dominent les lieux par la largeur de leur façade et par la hauteur de leur bâtiment (trois étages pour l’une, cinq étages pour l’autre). Très visibles tous les deux, ces bâtiments déterminent ensemble l’image de l’Université, et l’effet de sens qu’elle véhicule vers le visiteur. Si l’on tient compte des transformations subies par chacun de ces bâtiments, on détermine deux périodes, ou tranches de temps, dotées d’investissements fonctionnels et sémantiques différents. La question commence à se poser à partir de 1820, date à laquelle la cour est ouverte vers la ville. Auparavant, la cour qui nous intéresse était interne à l’Université et ne tenait pas un discours orienté vers le public.

Entre 1820 et 1832, la cour juxtapose la galerie de minéralogie et l’observatoire. Entre 1919 et nos jours, elle juxtapose la bibliothèque et l’observatoire. Chacune de ces périodes, séparées par le laps de temps où l’Université de Vilnius fut fermée, projette vers le public une image de l’institution. Nous examinerons les valeurs sémantiques qui sont véhiculées, en leur stabilité et leur changement.

1820-1832.

La juxtaposition de la galerie de Minéralogie avec l’Observatoire met en opposition les disciplines scientifiques de la Géologie et de l’Astronomie. La première s’occupe du sous-sol, la seconde s’intéresse au cosmos. Les deux domaines d’étude partagent en commun l’invisibilité première de leur objet : pour les étudier, il faut des instruments, de la méthode, des théories et de l’argumentation. Les deux disciplines mettent en œuvre un savoir dynamique, en cours de construction : au début du dix-neuvième siècle, elles évoluent rapidement et constituent des terrains d’excellence pour les scientifiques. En les mettant en avant, l’Université de Vilnius déclare en public qu’elle s’active dans des domaines d’actualité. La juxtaposition met en évidence le caractère appliqué de la géologie, et le caractère théorique de l’astronomie, les promesses de richesse de la première, et le désintéressement intellectuel de la seconde. Sur la dimension de l’espace, la géologie s’intéresse au domaine local, l’astronomie s’adresse à l’universel, où l’espace est intimement lié au temps.

En conséquence, la juxtaposition de la galerie de minéralogie et de l’observatoire montre l’Université comme une institution maîtrisant la réunion des contraires : l’apparent et le caché (ou visible/invisible), l’espace et le temps, le local et l’universel, l’appliqué et le théorique, l’économique et le désintéressé. Ce qui constitue, en somme, une assez belle image.

1919-2013.

La juxtaposition de la Bibliothèque et de l’Observatoire ne met plus en coprésence deux domaines scientifiques en pleine activité. L’observatoire est désaffecté et se trouve réduit au statut de musée pour un savoir révolu. Il sera même intégré dans la bibliothèque, qui en gérera les locaux comme des parties constitutives. La référence au cosmos, et à l’universel est perdue. Au contraire, l’observatoire apparaît comme une attestation locale d’une gloire passée : ici, un tel a fait ceci et cela. Symétriquement, la Bibliothèque, qui s’est installée à la place de la galerie de Minéralogie, apparaît comme le lieu abstrait d’un savoir général et universel. Ce savoir caché n’est pas statique : il sert de fondement à la transmission actuelle du savoir, et à la production intellectuelle future promue par l’Université.

En conséquence, la juxtaposition de la bibliothèque et de l’observatoire continue de mettre en œuvre la réunion des contraires local/universel, statique/dynamique, mais elle les investit autrement dans l’espace, et la prééminence est sans conteste attribuée à la Bibliothèque. Pour le public, c’est le centre de l’Université. Ce qui confirme ce même résultat, auquel nous sommes parvenus par une analyse différente. La concordance du résultat de méthodes indépendantes fonctionne comme un mécanisme de véridiction et valide les deux analyses.

Il est intéressant de relever que cette cour d’accueil n’évoque pas l’ensemble des disciplines enseignées au sein de l’Université (Droit, Gestion, Mathématiques, Médecine, Physique…). Par le dispositif actuellement en place, l’Université s’est contentée de tirer profit, au mieux et au moindre coût, des possibilités disponibles et cohérentes avec son message.

3.4.3 Les espaces semi-publics orientés vers la société universitaire

Indépendamment de la cour d’accueil tournée vers le public extérieur, l’Université de Vilnius déploie, à l’intérieur de ses locaux et à l’intention de sa propre population universitaire, un certain nombre de dispositifs de communication non verbale. Ces dispositifs n’investissent pas les salles de travail, qui sont les lieux de transmission et de production du savoir, mais plutôt les espaces de circulation interne. Tous les lieux d’implantation sont éloignés de l’entrée de l’Université, ce qui exclut que cette communication puisse s’adresser au public extérieur à l’Université : on s’adresse au public interne. Dans cette communication de forme réflexive, on reconnaîtra dans l’Administration de l’Université un sujet énonciateur, et dans la population des étudiants et des enseignants un sujet énonciataire. Ces actes de communication non verbale sont à sens unique et n’attendent pas de réponse. Ils réitèrent, d’une certaine manière, le dispositif de la cour d’accueil projetant une image identitaire vers l’extérieur, et déterminent de ce fait, enchâssée à l’intérieur de l’espace Universitaire, la division intérieur/extérieur (privé/public) : l’Administration (et en particulier le Rectorat) est à l’intérieur de l’intérieur, en position de noyau central de l’espace social.

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Fig. 57 : Grande Cour, fresque au-dessus du passage menant à la Cour de l’Observatoire. (Photo 586070 MH 2013).

Le mode d’expression choisi pour cette forme de communication est celui des arts plastiques : c’est par la fresque et la mosaïque que l’Université s’exprime. Ce qui attire l’attention et pose la question de la finalité des dits actes : y a-t-il un contenu précis véhiculé par cette forme de communication, ou bien s’agit-t-il simplement d’objets offerts à l’appréciation esthétique, sans autre objectif que celui de l’art pour l’art ? Sans nier la valeur plastique des œuvres impliquées, force est de reconnaître la présence d’un autre type de message, que nous nous proposons d’expliciter.

Cadre énonciatif

Note de bas de page 27 :

 Il n’y a pas de légende ou de cartels tels qu’on en trouverait dans un musée sous les œuvres d’art ou à proximité immédiate.

Les fresques murales récentes ont été implantées dans des espaces couverts, ce qui les distingue des anciennes fresques ornant les cours à ciel ouvert de l’Université de Vilnius. Dans la Grande Cour, quelques fresques commémoratives représentent des donateurs et de grands personnages ayant joué un rôle par rapport à l’Université. Ces fresques extérieures ont une valeur énonciative directe, lisible même si l’on n’identifie pas immédiatement les personnages représentés27. Il y a une cohérence évidente entre la tenue des personnages, leur prestige, et celui de la Grande Cour : inscrit sur une isotopie politique, leur discours s’adresse au public externe autant qu’à la société universitaire, sinon plus. Mais les fresques qui nous occupent ne suivent pas cette manière de faire. En les installant dans des lieux couverts, on les a démarqués par rapport aux précédents. Ce qui invite à considérer de plus près le contenu énoncif de leur discours.

Note de bas de page 28 :

 Cette situation résulte peut-être du fait qu’il n’y a plus, sur l’ancien site de l’Université de Vilnius, qu’un petit nombre de facultés, et que les autres facultés sont allées s’installer dans de nouveaux bâtiments en périphérie urbaine.

Les fresques récentes occupent les murs de certaines parties de la circulation distributive : ce sont des vestibules dotés d’une relative expansion aréolaire, non des couloirs linéaires étroits. Pour le visiteur, l’extension de tels espaces, et leur occupation par des œuvres d’art, ne manquent pas de dégager une impression de luxe. Non pas un luxe ostentatoire affichant des matériaux précieux, mais une propension à dépenser l’espace avec libéralité28. Autre constante : les œuvres et les lieux qui les reçoivent sont au premier étage, lequel continue à être l’étage valorisé de l’Université.

On notera cependant que ces vestibules relèvent de la classe des espaces de service, desservant les salles de travail : ce sont des espaces servants, non des espaces servis. Ce qui rabaisse leur positionnement sur une échelle honorifique parmi les espaces de l’Université. Il n’en reste pas moins que les espaces de circulation ont été récemment revalorisés par des opérations d’aménagement, de rafraîchissement des peintures, et par l’installation inhabituelle de canapés et de fauteuils en certains lieux propices à la rencontre. Quelques paliers des bâtiments alloués à la bibliothèque sont remarquables à cet égard. Ce qui démontre, de la part de l’administration universitaire, une volonté d’investir les espaces de circulation interne afin d’y rendre les rencontres plus faciles et le stationnement plus agréable. Cette politique peut être mise en rapport avec le fait que les espaces internes de circulation sont intensément fréquentés lorsque le froid extérieur rend les cours extérieures inhospitalières.

On peut aussi relever le fait que les espaces de circulation sont des lieux de passage obligé, et que les vestibules sont des lieux d’attente fréquente, avant ou après les sessions de travail. Ce qui revient à dire que les personnes qui y circulent sont soumises à l’obligation de voir ce qui est apposé sur les murs, sans que leur volonté y soit pour quelque chose. Il y a, dans ce dispositif énonciatif prescriptif, quelques ingrédients qui évoquent celui de la propagande.

Pour cette étude exploratoire, nous n’avons pas eu le loisir de réunir les données nécessaires à l’analyse de l’ensemble des vestibules ayant reçu des fresques et des mosaïques (nous en avons reconnu cinq). Considérant qu’il convient de ne pas rallonger cette analyse outre mesure, nous restreindrons notre propos aux deux vestibules les plus visibles, i.e. les plus proches des cours structurant le site.

Vestibule des fresques baltes

Situé au premier étage du bâtiment oriental au fond de la cour Sarbievijus, ce vestibule n’est pas visible de ladite cour. On y accède par un escalier récent dont le tracé impose plusieurs changements de direction. De ce fait, le visiteur ne perçoit plus la relation spatiale entre le vestibule considéré et la cour d’accès, le rapport à l’espace extérieur est suspendu : ce volume est détaché de tout contexte externe, ce qui équivaut à un débrayage spatial au sens sémiotique. Quatre portes (en plus de la porte d’accès) distribuent la circulation de manière rayonnante : cet espace, qui n’est plus référencé visuellement par rapport à l’extérieur, sert de référence autonome à d’autres lieux.

Maigrement éclairé par trois fenêtres aux vitres translucides (vitraux au plomb), le vestibule est couvert de voûtes en croisée d’arêtes et en berceau, avec quelques éléments d’appui médian. Les murs sont couverts d’un lambris de chêne sombre jusqu’à la hauteur de 1,60 m environ. Les parties des murs surmontant les lambris, ainsi que les voûtes, sont recouvertes de fresques colorées. Au sol, une plaque de bronze posée sur un socle bas de granite porte un bas-relief semblable à ceux des tombes médiévales. Une longue inscription, développée sur près de soixante lignes, traverse la plaque ainsi que l’un des personnages (une femme) représentés couchés.

Aucune information verbale n’accompagne ces éléments plastiques : rien n’indique l’auteur de cette œuvre, le sujet, le titre, la date d’exécution, l’entité qui a assumé les frais. Il y a quelque chose d’étrange dans ce silence énonciatif, par rapport aux normes actuelles d’identification des œuvres d’art. A contrario, trois inscriptions sont peintes dans le cadre des fresques, intégrées dans leur surface, exécutées avec leurs couleurs, mêlant leurs formes aux dessins. Deux de ces inscriptions, placées au-dessus de portes, identifient des locaux administratifs de l’Université : la chaire des lettres baltes (Baltu Filologijos Katedra), la chaire de langue lituanienne (Lietuviu Kalbos Katedra). Une troisième inscription surmontant une porte identifie une salle de conférences : Kazimiero Bugos Auditorija.

Les inscriptions du bas-relief en bronze sont illisibles pour un néophyte. Il faut un commentaire savant pour apprendre que l’inscription commémore des dialectes baltes disparus : on ne les parle plus, il n’y a pas de textes correspondants, on n’en conserve que les dénominations comme souvenir. De ce fait, certains visiteurs voient dans ce monument une tombe des populations baltes disparues depuis l’intrusion des cultures du sud-ouest européen.

Dans la partie antérieure du vestibule, les fresques sont découpées en panneaux qui respectent les éléments de surface déterminés par l’architecture et ses lignes structurelles : voûtes, arcs doubleaux, tympans, panneaux de mur. Le fond des croisées d’arêtes est peint en bleu nuit, celui des doubleau est blanc. Au bord des panneaux bleus, des figures peintes jouent au trompe l’œil avec le cadre, à la manière des fresques de plafond baroques. Les grandes surfaces murales sont découpées en panneaux inégaux séparés par des cadres blancs. La gamme de couleurs utilisées est restreinte : y dominent l’orange, le jaune, le blanc et le noir. Les panneaux sont occupés par des scènes narratives où figurent des personnages humains, masculins ou féminins, toujours nus, accompagnés de quelques animaux, arbres, ou des éléments mobiles. Personnages et scènes semblent être dispersés et disparates : les contenus narratifs restent incompréhensibles.

Dans la partie postérieure, sur un fond blanc tapissant une voûte en berceau, un grand arbre est dessiné au faîte et sur le tympan terminal du passage menant vers l’auditorium. Certains y voient un arbre de vie, mais les étoiles qui sont dessinées dans la masse du tronc induisent une autre lecture, celle de la voie lactée, qui serait vue comme l’arbre primordial dans certains mythes baltes. Sur le reste du berceau de la voûte, des cadres elliptiques et octogonaux délimitent des scénettes narratives dont le contenu n’est pas aisément compréhensible.

Note de bas de page 29 :

 Selon A.J.Greimas, lorsque les lituaniens cultivés échangent une correspondance, ils commenceraient leur courrier par l’expression «Cher apiculteur» (communication verbale)

Il faut un commentaire verbal pour mettre cet ensemble de scènes en relation avec l’un des ouvrages d’Algirdas Julien Greimas, publié en langue lituanienne et dont la traduction française postérieure est intitulée «Des dieux et des hommes». Il tente d’y reconstituer la cohérence des bribes conservées de la mythologie lituanienne, pour leur redonner sens. C’est alors que l’on peut interpréter parmi les fresques, par exemple, la silhouette d’un homme dont le visage est recouvert d’une résille et qui porte, enfilés sur son bras droit, deux petits cadres en bois : c’est un apiculteur en route pour entretenir une ruche29. Et l’on peut aussi replacer en perspective le bas-relief recouvert des noms de dialectes baltes disparus. Insérées entre la chaire des lettres baltes et la chaire de langue lituanienne, les œuvres plastiques de ce vestibule célèbrent la mémoire des anciennes populations baltes, ancêtres des lituaniens actuels. A défaut d’une galerie des ancêtres, ce lieu propose une version visuelle d’une mythologie incomplète et peu comprise. Exprimée en termes non verbaux, cette réalisation est un hommage parallèle à celui du sémioticien qui s’est penché sur l’aspect discursif de l’ancienne culture locale.

La fragmentation des scènes peintes correspond à la fragmentation des récits conservés, et la difficulté à les interpréter correspond à la difficulté d’interpréter les fragments littéraires. L’absence d’interprétation explicite écrite peut être lue comme l’expression de l’incertitude relative aux interprétations possibles. La mise en espace des œuvres, telle que nous l’avons brièvement décrite avec des mots, équivaut à un acte énonciatif : celui d’une invitation à poursuivre les études et la réflexion sur ce même matériau.

Précisons, avant de clore ce paragraphe, ce que rien n’annonce sur place : le peintre auteur de ces œuvres s’appelle Petras Repšys (né en 1940). L’ensemble des fresques a été peint entre 1974 et 1984. Elles représenteraient librement les saisons de l’année, chaque saison étant développée sur un mur. Au vu des scènes peintes, il n’apparaît pas avec évidence que les saisons aient un caractère dominant, même si elles permettent de regrouper les scènes. Le discours visuel semble déborder largement les contenus du titre verbal.

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Fig. 58 : Vestibule balte. Voûtes et fresques murales. (Photo 586095 MH 2013).

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Fig. 59 : Vestibule balte. Fresque et inscription. Chaire des études lituaniennes. (Photo 586096 MH 2013).

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Fig. 60 : Vestibule balte. Fresque et inscription. Chaire des études baltes. (Photo 586102 MH 2013).

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Fig. 61 : Vestibule balte. Voûtes et fresques murales. (Photo 586092 MH 2013).

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Fig. 62 : Vestibule balte. Fresque de l’apiculteur. (Photo 586100 MH 2013).

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Fig. 63 : Vestibule balte. Bas-relief des langues baltes disparues. (Photo 586112 MH 2013).

Vestibule des fresques grecques

Situé au premier étage du bâtiment oriental de la cour Daukantas, ce vestibule est visible de la cour, à travers deux fenêtres, lorsque les conditions d’éclairage sont favorables. On y accède par une volée d’escalier droite faisant face à la porte d’entrée du bâtiment. De ce fait, le visiteur perçoit clairement la relation entre cet espace et celui de la cour d’accès : il n’y a aucune perte de repères comparable au cas du vestibule balte.

Le vestibule a l’allure d’un palier rectangulaire spacieux, éclairé par deux grandes fenêtres aux vitres claires. Trois couloirs en partent, le premier devant l’escalier, le second vers la gauche, le troisième derrière la trémie d’escalier, près de la façade. Les murs peints sont divisés en grands panneaux rectangulaires réguliers, surmontés d’une frise et soulignés d’une bande, ces deux éléments linéaires étant ornés d’une suite de carrés figurant des caissons schématiques. Entre les grands rectangles à fond rouge grenat, de longues barres verticales, alternativement noires et blanches, dessinent des encadrements.

A l’intérieur de chaque rectangle rouge on voit une grande figure féminine blanche, dont les plis des vêtements antiques trahissent le mouvement. Certaines des figures tiennent des instruments de musique, d’autres tiennent un masque ou des feuilles inscrites. Des caractères grecs, tracés en blanc sur le fond rouge et formant de grandes lignes courbes semblables à celles qui garnissent les vases attiques, inscrivent les noms de chacune des muses près de sa représentation.

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Fig. 64 : Vestibule grec. Fresques des muses. (Photo 587004 MH 2013).

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Fig. 65 : Vestibule grec. Fresques des muses. (Photo 587002 MH 2013).

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Fig. 66 : Le Vestibule grec est au premier étage, derrière les fenêtres surmontant l’inscription DOMUS PHILOLOGIAE. (Photo 590001 MH 2013).

Il suffit d’avoir des rudiments de culture classique pour identifier le contenu du décor ornant ce vestibule. Même en l’absence d’une indication verbale placée par les autorités universitaires, on identifie sans peine les neuf muses. On ne peut cependant deviner que le peintre s’appelle Rimtautas Gibavicius (1935-1993), ni qu’il peignit cet ensemble en 1969. Pour cela, il faut chercher l’information ailleurs.

Représentées de profil, les muses exhibent des yeux immenses surmontés de sourcils marqués rejoignant un nez grec caractéristique. Les visages ne sont guère personnalisés : ils tendent plutôt vers un type idéal, à la manière classique. Cependant, les fresques ne présentent pas des figures rouges sur fond noir, ni des figures noires sur fond rouge comme le firent tour à tour les céramistes attiques. Elles retiennent de l’ancienne tradition sa gamme limitée à trois couleurs mais elles se permettent des écarts en changeant la valeur du rouge et en adoptant le blanc pour les figures. L’interprétation de cet écart n’est pas fournie.

Comme il n’y a qu’une figure par rectangle, les fresques ne présentent pas de scènes narratives identifiables. Mais les muses adoptent des attitudes dynamiques signifiant qu’elles sont en pleine action : l’immobilité du geste dessiné est instable, et le mouvement présupposé. Chaque figure est donc porteuse d’un programme d’action propre, même si les partenaires présupposés de l’interaction ne sont pas représentés.

Le visiteur est en droit de se demander pourquoi les muses sont installées là, entre l’inscription DOMUS PHILOLOGIAE, placée au-dessus de la porte d’entrée, et le département des études germaniques. Par ce rapprochement spatial qui équivaut à un acte d’énonciation, l’énonciataire est invité à rechercher ce qui est commun aux muses de la Grèce classique, à la philologie et aux études germaniques. La réponse  est double. D’une part, les études anglaises, françaises et russes voisinent aves les études germaniques et les lettres classiques. D’autre part, la Renaissance italienne a voulu, au quinzième siècle, retrouver les valeurs universelles de la culture humaine en retournant aux œuvres littéraires et plastiques de la Grèce antique. L’Antiquité Grecque fut idéologiquement posée comme représentant des valeurs humaines intemporelles, valables pour tous les hommes. La tâche des hommes de la Renaissance était de promouvoir ces valeurs, aux dépens des valeurs qui prévalaient alors, et qui étaient identifiées comme Gothiques. L’architecture gothique fut décriée et dénoncée comme locale : l’universalité de la culture grecque était affirmée dans l’espace (partout), dans le temps (pour toujours), et dans la société (pour tous). La Renaissance milita avec force en ce sens : son action fut polémique, elle fit reculer le Moyen-Âge. La création de l’Université à Vilnius manifeste, avec un siècle et demi de décalage, l’arrivée de la vague polémique de la Renaissance, dont les valeurs universelles devaient supplanter les valeurs locales. Au dix-neuvième siècle, ce furent les intellectuels allemands qui représentèrent pour la Lituanie les porteurs de la culture classique universelle. Ce qui permet d’interpréter l’implantation en ces lieux de l’ensemble de fresques considéré.

Mise en opposition des deux vestibules peints

La comparaison des deux vestibules met en évidence les valeurs profondes qui sous-tendent leur opposition : le vestibule balte représente le particularisme culturel local, le vestibule grec représente l’universalité de la culture classique. Ils ont en commun leur mode d’expression non verbale et l’absence de message verbal d’accompagnement. S’ils sont installés tous deux au premier étage à proximité immédiate d’une cour, l’un explicite sa relation spatiale à la cour et l’autre la brouille. Ce faisant, ils expriment par un débrayage spatial la clarté de l’ancrage temporel de la culture grecque classique et l’indétermination de l’ancrage temporel de la culture balte locale. Le vestibule grec est un volume rectangulaire simple au plafond plat, alors que le vestibule balte est un assemblage de volumes voûtés doté de supports médians. Au foisonnement des scènes narratives baltes s’oppose la simplicité de la disposition des muses posées hors de toute temporalité narrative, en une position inspiratrice inchoative.

En somme, tant l’implantation topologique, que la morphologie volumétrique et la distribution des surfaces expriment, de manière non verbale, l’opposition des valeurs baltes locales et des valeurs grecques universelles. L’espace d’un ici précis est associé à des valeurs peu déterminées, alors qu’un ailleurs imprécis est associé à des valeurs très déterminées. La situation paradoxale constatée résulte d’une longue action polémique passée qui s’était donné pour objectif d’affaiblir les contours d’une culture locale associée au paganisme, alors que la culture nouvelle importée était associée au christianisme : les pays baltes ont été les dernières terres européennes à adopter la religion qui prétend à l’universalité.

En accueillant de tels ensembles de peinture vers la fin du vingtième siècle, l’Université de Vilnius ne se propose pas de rallumer une lutte idéologique qui a déjà eu lieu et dont les résultats sont fermement établis. Elle ne peut donc que représenter visuellement les deux sources de la culture qu’elle se propose de développer dans le pays : une source locale, fondatrice de l’identité en ces lieux, et une source universelle, tout aussi constitutive de l’identité dans un monde en expansion. La coprésence de ces espaces peints équivaut à une assertion de coexistence pacifique, de type contractuel et non polémique. Alors qu’à sa fondation l’Université de Vilnius fut une institution universalisante dont le prosélytisme tendait à réduire le particularisme lituanien, elle se voudrait aujourd’hui conciliatrice entre les deux groupes de valeurs, assumant les deux composantes de l’héritage en ces lieux. Tout du moins, c’est l’image construite qui ressort de l’analyse. Le message non verbal est adressé à la population universitaire interne : celle qui réfléchit sur sa culture et élabore la nouvelle culture du pays.

On notera que l’opposition entre les valeurs locales et universelles était déjà repérable dans le tracé de l’implantation des bâtiments de l’Université à la fin du seizième siècle. L’isotopie que nous considérons traverse donc la longue durée dans l’institution et se retrouve dans différents moyens d’expression.

3.5 Les acteurs non humains de l’espace universitaire

Lorsque nous avons mis en place les concepts nécessaires à une analyse sémiotique de l’espace (GROUPE 107 : 1973 ; Hammad 1977, 1979, 1983), nous avons reconnu la nécessité de considérer l’interaction de trois composantes principales : l’espace comme étendue articulée disponible au mouvement, les hommes dont l’action et l’interprétation produisent le sens, les objets manipulés par les hommes dans l’espace. Nous avons successivement concentré notre attention, aux paragraphes 3.3 et 3.4, sur l’Espace de l’Université et sur la Société Universitaire. Il nous reste donc à considérer de plus près la troisième catégorie d’acteurs impliqués dans les processus signifiants. Il n’est pas question d’en faire l’inventaire, ni de mener une analyse exhaustive dans cette étude exploratoire. Nous ferons donc une sélection de ce qui nous paraît pertinent en première approche. Nous commencerons par les acteurs de l’environnement, tels que nous en avons déjà reconnu la présence dans des séquences signifiantes (Hammad 1985a, 1989a et 1989b), puis nous passerons à l’interaction sémiotique entre les formes de couvrement et les façades.

Ce faisant, nous illustrerons encore une fois, à la suite de nos travaux sur l’électromagnétisme (Hammad 1985a), le verre (Hammad 1989b) et les panneaux de façade de Le Corbusier à La Tourette (Hammad 1989a) le fait que les objets matériels sont investis, par les hommes, de valeurs modales destinées à réguler la circulation d’acteurs humains et/ou non humains. Il en découle que l’architecture et les objets manufacturés apparaissent comme des dispositifs délégués par les hommes pour interagir avec les hommes et les choses. Dans ces analyses, la dimension du Contenu assure la cohérence de la démarche sémiotique (Hammad 1985b). En raison de la nouveauté relative de certains développements, il sera nécessaire de tenir ici un discours méthodologique et épistémologique encadrant les éléments d’analyse appliquée à l’Université de Vilnius.

3.5.1 Les acteurs immatériels présupposés par l’architecture

Un architecte qui examine les lieux selon une perspective technique reconnaît, dans la matière et la forme des bâtiments de l’Université de Vilnius, plusieurs éléments qui apparaissent comme une réponse apportée à des problèmes posés par des acteurs dont la matérialité n’est guère évidente : nous voulons parler du froid, du feu et du temps. Nous considèrerons ces acteurs dans la mesure où ils ont une incidence sur la forme architecturale et nous montrerons que leur interaction avec l’architecture relève du sens.

Le froid

Le froid n’est ni un objet ni une matière. Au terme correspond un concept, inscrit sur l’isotopie thermique. Les physiciens définissent une grandeur dénommée chaleur, reconnue comme l’une des formes de l’énergie, susceptible d’être emmagasinée dans la matière ou d’y circuler plus ou moins rapidement de manière quantifiable. Ce qui permet de reconnaître, du point de vue thermique, des matériaux isolants et des matériaux conducteurs. Dans le langage technique des constructeurs, le froid n’est que le contraire de la chaleur. Pour la climatologie, le refroidissement résulte parfois de la diminution d’exposition au rayonnement solaire, suite au mouvement de la terre sur son orbite (augmentation de la distance terre-soleil, inclinaison de l’axe de rotation par rapport au plan de l’écliptique), ce qui fait que la terre reçoit moins de chaleur. D’autres fois, sans que l’alternative soit exclusive, le refroidissement résulte du déplacement des masses d’air et de l’abaissement de leur température.

Il n’est pas question ici de faire de la thermodynamique ni de la climatologie. Nous nous contenterons de considérer quelques faits architecturaux pour en expliciter la relation sémiotique au froid :

Épaisseur des murs. Si les murs de l’Université de Vilnius atteignent couramment un mètre d’épaisseur, et dépassent souvent 1,50 m, c’est pour opposer au froid une barrière protectrice : la masse de la pierre, et son épaisseur, ont pour rôle d’isoler l’espace intérieur du froid extérieur. En d’autres termes, la pierre a pour fonction d’interdire le passage du froid (ou, ce qui revient au même, interdire la fuite de la chaleur en sens inverse). Le mur est donc investi de la charge modale «ne pas pouvoir faire» à l’égard de l’acteur froid. Ce n’est pas un interdit virtualisant (devoir ne pas faire), mais une actualisation négative.

Comme les choses inertes ne sont pas dotées de vouloir propre, c’est le vouloir du constructeur qui s’exprime lorsqu’il place un mur épais dont la mauvaise conductibilité thermique (incapacité à conduire = ne pas pouvoir faire) «doit» assurer l’isolation désirée. Les hommes sont doublement impliqués dans l’interaction entre le froid et les murs : d’une part, c’est l’homme qui perçoit le froid et le chaud et décide du confort qui lui convient ; d’autre part, c’est l’homme qui augmente l’épaisseur des murs pour améliorer l’isolation. Cependant, considérant que la présence de l’homme est constante dans ces interactions, certains analystes tendent à ne plus en parler, et vont même jusqu’à dire que les murs épaississent en réponse au froid, installant les murs et le froid en des positions actantielles anthropomorphes opposées, gommant l’implication présupposée des hommes et produisant un discours aux apparences objectivées.

Reconsidérons les conditions de cette interaction. Malgré l’épaisseur des murs, on constate que le froid passe quand même, mais lentement. Le passage n’est donc pas arrêté par le dispositif matériel mis en place, mais il est ralenti : c’est l’une des formes possibles de l’accès conditionnel (Hammad 1989a). Le constructeur ne délègue donc pas à la pierre la tâche de fermer le passage au froid (alors qu’une porte fermée arrête le passage des hommes), mais celui de le ralentir. En agissant sur la forme des murs et sur leur épaisseur, le constructeur protège les usagers de l’agression du froid. En termes sémiotiques, le mur de pierre est un sujet délégué dépourvu de perception et de cognition, dépourvu de volition, manipulé pour opposer une certaine résistance à l’anti-sujet froid, tout aussi dépourvu de perception, de cognition et de volition. Le constructeur est dans la position du Destinateur (le Maître d’œuvre est délégué par le Maître d’ouvrage), l’usager dans la position du Destinataire.

Portiques à arcades. Lorsque le constructeur place (au dix-septième siècle), devant les murs de l’Université de Vilnius, plusieurs portiques à arcades, il interpose entre lesdits murs et les vents froids un dispositif qui freine la vitesse de ces derniers, réduit leur énergie cinétique, et réduit leur contact avec les murs en question. Il en résulte une pré-isolation du mur, lequel avait déjà pour fonction d’isoler l’espace intérieur. Il y a donc redoublement de l’isolation par installation d’un espace tampon intermédiaire. Et l’on obtient un meilleur résultat à l’intérieur : la chaleur y est mieux conservée. Le mécanisme sémiotique de base est le même que le précédent, au redoublement itératif près.

Les baies ouvertes sous les arcades ont pour fonction de laisser passer la lumière tandis que les piliers porteurs brisent le flux de l’air. Elles reçoivent donc la charge modale «pouvoir faire» à l’égard d’un deuxième acteur immatériel : la lumière. Le portique à arcades est donc un acteur syncrétique doté de deux charges modales différentes à l’égard de deux acteurs naturels différenciables froid et lumière.

Rétrécissement des baies d’arcades. Au cours du dix-huitième siècle, on réduisit la taille des baies des arcades en y élevant des murs où l’on découpa des fenêtres. Cette opération améliora la fonction d’isolation thermique, aux dépens de la fonction qui laissait passer la lumière. Ce qui témoigne d’un choix effectué par les usagers : ils craignaient plus le froid, et pouvaient pallier la diminution de l’éclairage naturel par l’utilisation d’un éclairage artificiel à l’intérieur.

Vitrage des fenêtres sous arcades. A un moment ultérieur, peut-être au dix-neuvième siècle, les baies rétrécies des arcades, devenues fenêtres, furent garnies de vitres. Ces dernières fonctionnent comme un filtre sélectif, investi de deux modalités contraires à l’égard de deux acteurs différents : la vitre laisse passer la lumière (pouvoir faire) tout en empêchant le passage de l’air froid (ne pas pouvoir faire). Encore fois, il s’agit d’un sujet délégué, analysable comme acteur syncrétique réunissant deux rôles actantiels pour réaliser un comportement donné à l’égard d’un sujet désirable (lumière) et un comportement différent à l’égard d’un anti-sujet indésirable (le froid).

Ce faisant, les portiques à arcades ont été progressivement transformés en semi-couloirs isolés de l’extérieur, et assurant, par leur fonction d’espace tampon, une meilleure isolation des salles de travail. Le tout pour le bénéfice de la société universitaire, qui réunit syncrétiquement, en dernier ressort, les rôles de sujet Destinateur manipulateur et de sujet Destinataire bénéficiaire. Il n’en reste pas moins que l’on peut décrire le phénomène considéré comme un processus diachronique, inscrit entre un avant et un après, où la transformation dynamique est une opposition entre le froid et l’architecture. Au cours du processus duratif, les formes de l’architecture changent pour mieux lutter contre le froid. Ledit processus est encore en cours : on peut s’attendre à de nouvelles évolutions dans l’avenir.

Le feu

Le feu n’est pas un acteur matériel non plus. Malgré la commodité d’usage du terme, et l’ancienneté de son attestation dans toutes les langues, la notion recouverte est difficile à définir. En termes scientifiques, il est plus simple de parler de la combustion que de parler du feu : la combustion est un processus chimique qui réalise la combinaison d’un combustible et d’un comburant, modifiant la structure des deux pour produire un troisième corps résultant (ou plus d’un corps résultant). Dans la transformation, on dit que la partie combustible est détruite. On pourrait en dire tout autant du comburant, mais le discours est régi par une perspective qui privilégie l’un des produits aux dépens de l’autre, car le comburant n’est souvent que l’oxygène de l’air, omniprésent, invisible et gratuit. En termes sémiotiques, la partie combustible est dotée d’une compétence : celle de pouvoir brûler. Les produits incombustibles sont dotés de la compétence contraire : celle de ne pas pouvoir brûler. Entre les deux, il y a la gamme des produits qui se consument plus ou moins bien, ou plus ou moins mal.

Note de bas de page 30 :

 C’est de l’ordre du devoir. Ce devoir n’est pas investi dans le combustible même : il est reporté sur les sources de chaleur, les hommes qui les manipulent, ou les phénomènes naturels susceptibles de produire de la chaleur.

Peu de réactions de combustion sont spontanées. Le plus souvent, le démarrage d’une combustion exige30 un apport de chaleur initial : cet apport est porteur d’une autre modalité, celle de pouvoir démarrer la réaction. Du point de vue sémiotique, elle précède la modalité du pouvoir (brûler), ce qui la rend comparable à la modalité virtualisante. Elle s’en distingue pourtant, puisqu’elle n’est assimilable ni à une volition ni à une obligation reconnaissable dans la matière. Elle se place en position intermédiaire entre une modalité virtualisante et une modalité actualisante. Dans la mesure où elle rend possible une réaction possible, on pourrait parler d’une modalité actualisante itérative (pouvoir pouvoir). Indépendamment de l’aspect sémiotique des choses, la question d’apport de chaleur initial est déterminante pour qualifier les matériaux combustibles : Certaines réactions de combustion dégagent de la chaleur, ce qui entretient la poursuite du processus. Elles caractérisent les matériaux bons combustibles, qui favorisent la propagation des incendies. D’autres réactions consomment de la chaleur, ce qui fait qu’elles s’arrêtent spontanément dès que la source de chaleur est tarie. Elles caractérisent les produits ignifuges, susceptibles de freiner la propagation d’un incendie, sinon de l’arrêter.

Sans faire de thermochimie, nous allons considérer l’incidence du feu sur les bâtiments de l’Université de Vilnius, en continuant à utiliser le terme feu par commodité. Les textes attestent avec récurrence la destruction de certains bâtiments par le feu, tant au dix-septième qu’au dix-huitième siècle. La mention «edifici combusti» est présente sur les plans d’architecture dessinés en 1610 pour l’Université de Vilnius et conservés à la Bibliothèque Nationale de France. La collection de plans que nous avons réunie témoigne des réponses des constructeurs successifs, qui ont agi de manière rationnelle en abaissant le risque de feu par l’élimination de différents éléments combustibles (architecture en bois : murs, plafonds, planchers, fermes de toiture : ce sont les acteurs qui peuvent brûler, i.e. dotés de la modalité du pouvoir faire) puis par l’élimination des sources de chaleur (qui apporteraient la modalité actualisante). Le bois éliminé est remplacé par des matériaux incombustibles (ne pas pouvoir faire) : pierre naturelle et pierre artificielle (briques, tuiles).

Nous ignorons quelle était la proportion des premiers bâtiments universitaires construits en bois. La construction en bois était courante dans les pays du nord, riches en forêts. Nous savons par un texte de 1753 que le corps de bâtiment qui avait précédé l’observatoire au même emplacement était en bois. Les textes attestent l’élimination progressive du bois dans les constructions de l’Université, selon un mécanisme modal de lutte contre le feu. D’un point de vue culturel, l’élimination du bois équivaut à une régression des manières de faire locales, et le remplacement par la pierre et la tuile équivaut à l’adoption de manières savantes venues d’ailleurs, i.e. de cette même Italie d’où venaient les nouvelles valeurs dites universelles.

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Fig. 67,68 : La ligne blanche horizontale coupant la toiture du bâtiment occidental de la Cour de l’Observatoire signale l’existence d’un mur pare-feu à cet endroit. C’est aussi la trace du mur de façade antérieur à l’addition des portiques sur arcades. (Photo 586086 et 590054 MH 2013).

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Fig. 69 : Le bâtiment bas de l’Apothicairerie (au sud de la Cour de l’Observatoire) rappelle les anciens bâtiments de l’Université. (Photo 586077 MH 2013).

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Fig. 70 : Une des rares cheminées revêtues de céramique, survivant dans le vestibule de la Bibliothèque. (Photo 590105 MH 2013).

Opérations d’élimination du combustible :

  • Élimination de murs en bois. En 1753, l’observatoire de pierre remplace un bâtiment en bois.

  • Élimination des plafonds en bois. Ces opérations ne sont pas datées, mais le constat est clair : il n’y a pratiquement pas de plafonds en bois représentés sur les anciens plans. Le plafond à caissons du troisième étage de la bibliothèque est une addition tardive.

  • Élimination de planchers en bois. Certains planchers ont été éliminés au bénéfice de dallages minéraux, mais un grand nombre de locaux (dont le rectorat et la bibliothèque) conservent de beaux planchers en bois. Ces opérations ne sont pas datées, et le processus a été moins radical que celui qui a affecté les plafonds.

  • Diminution de la quantité de bois par simplification des charpentes de toiture. Les toitures reposent sur des membrures de bois, mais on ne voit sur aucun plan une charpente triangulée en fermes, telles que la Champagne et les Pays-Bas les connaissent depuis le Moyen-Âge. Ce n’est pas la rareté du bois qui produit cette absence, mais une décision délibérée des constructeurs, désireux de diminuer la quantité de bois utilisée dans la construction, afin de diminuer les risques d’effondrement en cas d’incendie.

  • Diminution de la quantité de bois par réduction des portées entre appuis. On constate, dans les bâtiments et sur les sections dessinées dans le corpus des plans, que les portées des membrures en bois sont relativement courtes. Nombreux sont les appuis sur maçonnerie, accompagnés parfois de poteaux intermédiaires, ce qui permet l’utilisation de pièces de faible portée, aux sections réduites.

Opérations d’élimination des sources de chaleur :

Note de bas de page 31 :

 Ces murs pare-feu sont visibles sur les toitures représentées dans des gravures du 18° et 19° siècles.

Note de bas de page 32 :

 Pour les voir commodément, il faut monter dans les tours ou sur l’une des rares terrasses, au-dessus de la chaufferie moderne.

Installation de murs pare-feu. On voit dans les bâtiments de l’Université, et les plans en confirment l’ancienneté31, des pans de mur qui traversent les toitures de tuile, créant des lignes de rupture blanche dans les surfaces rouges32. Le changement de pente de la toiture, de part et d’autre de la ligne de rupture, confirme que les pans de toiture sont indépendants. Ces murs pare-feu empêchent (ou plutôt retardent) la progression du feu entre deux charpentes voisines. En outre, ils conservent la trace de l’opération par laquelle des portiques ont été ajoutés devant des murs préexistants. Car les trois programmes dégagés pour les portiques (améliorer la distribution circulatoire des hommes, isoler du froid, retarder la progression du feu) ne sont pas exclusifs et le même acteur matériel mur réalise plusieurs programmes sémiotiques à caractère technique.

Alimentation des cheminées par l’extérieur. Ce procédé est attesté sur le plan de 1642. Il assure l’éloignement entre les bouches de feu et les éventuels matériaux susceptibles de prendre feu : planchers, objets mobiliers.

Habillage des cheminées avec des céramiques. Le procédé permet d’interposer un isolant entre le feu et les matières combustibles présentes au voisinage.

Élimination des cheminées. Très peu de cheminées ont survécu à ce jour. On en voit des traces internes sur certains murs, ou les boisseaux externes sur les anciennes gravures. Le chauffage a été expulsé hors des bâtiments éducatifs pour être centralisé en une installation réduisant les risques d’incendie.

Rareté des couloirs placés entre deux rangées de salles. Tout couloir placé entre deux rangées de salles a besoin d’un éclairage artificiel, lequel constituait une source potentielle d’incendie. Deux bâtiments anciens disposent d’un couloir central : celui de l’observatoire, dont la mise en chantier date de 1753, et l’étage du bâtiment fermant au nord la Grande Cour, attesté sur le plan de 1802. Dans les deux occurrences, le couloir central est éclairé par une fenêtre axiale placée à une extrémité, afin de réduire l’usage d’un éclairage à combustion.

Ces opérations ont été mises en œuvre à divers moments historiques. Nous les avons regroupées en fonction de leur logique sémiotique, commençant par celles qui éliminent les objets susceptibles de prendre feu, terminant par celles qui éliminent les sources susceptibles de démarrer le feu. Elles ont été accompagnées par des opérations installant, en lieu et place des matériaux combustibles, des matériaux incombustibles, tels que pierre, brique et céramique. La forme sémiotique de ces opérations est toujours celle de l’actualisation négative.

Le temps

Le temps n’est pas un objet matériel non plus. Pourtant, on utilise ce terme pour désigner un ensemble de facteurs responsables des dégradations qui affectent les bâtiments dans la durée. Les dégâts peuvent être dues à l’usage répété, aux intempéries, ou au vieillissement. Nous retiendrons le terme temps par commodité, pour désigner un ensemble d’acteurs ayant une incidence négative sur les bâtiments dans la durée, et suscitant une réaction préventive ou corrective des constructeurs. Pour mettre de l’ordre dans la multitude de processus de dégradation reconnaissables, nous distinguerons les processus externes et internes d’une part, les processus physiques et chimiques d’autre part.

Relèvent des agressions externes les infiltrations d’eau (pluie ou fonte des neiges affectant les charpentes et les murs), les circulations souterraines d’eau sous les fondations, le gel, le vent, le feu, les champignons et les vers qui attaquent le bois. Relèvent des processus internes les modifications qui affectent la matière dans la durée : sa cohésion (ex : effritement des mortiers, dissolution de composants sous les fondations), son élasticité (le bois devient cassant en vieillissant). De ce point de vue, la matière est un lieu où interagissent les composants matériels avec les contraintes exercées, mettant en évidence le fait que la matière oppose aux contraintes externes une réaction interne : c’est le domaine de la résistance des matériaux, selon la terminologie des ingénieurs. Dans cette perspective, les matériaux sont plus ou moins compétents à l’égard de certaines sollicitations (compression, traction, torsion, cisaillement). Si nous considérons la morphologie des bâtiments comme un discours porteur de sens, l’état d’équilibre des organes constructifs n’est explicable que par le fait qu’il sont dotés de résistance aux sollicitations : les charges externes sont équilibrées par des contraintes internes. En d’autres termes, la relation conflictuelle entre un sujet et un anti-sujet est résolue en un état d’équilibre de type contractuel. C’est un tel état d’équilibre que les constructeurs visent à faire durer.

Relèvent des processus physiques l’usure des sols dans les lieux de circulation humaine intense (passages, couloirs, escaliers), la circulation des eaux en sous-sol, les tassements différentiels sous les fondations, l’infiltration des eaux à travers les fissures et les matériaux poreux, le caractère gélif de certains matériaux exposés au froid, la perte de compétence des matériaux lessivés, l’effritement des mortiers et le fluage de certains éléments de construction qui se déforment dans la longue durée sous un effort constant. Relèvent des processus chimiques la dissolution de composants emportés par les eaux infiltrées, l’oxydation des bois, les divers processus de vieillissement des matériaux.

Dans tous les cas évoqués, les processus duratifs exercent une action négative sur les bâtiments universitaires : le temps est un acteur anti-sujet, auquel le sujet Université oppose des actions contraires visant à assurer la continuité de l’existence matérielle de l’Université dans la durée. Sujet et anti-sujet sont anthropomorphisés, et le programme narratif de base est inscrit sur l’isotopie temporelle. Les gains et les pertes sont identifiables en termes de durée : un bâtiment qui se dégrade voit sa vie abrégée, un bâtiment qui résiste voit sa vie allongée.

À la recherche de la longue durée pour la vie des bâtiments, les constructeurs de l’Université de Vilnius ont mis en place des fondations de pierre, dont le gros module assure une meilleure résistance aux agents chimiques (circulation de l’eau) et physiques (gel, solifluxion). Les briques cuites des murs et des voûtes constituent une pierre artificielle répondant bien aux sollicitations mécaniques, et résistant bien au passage de l’eau et du feu. Les tuiles céramiques offrent des qualités comparables. Les formes mises en œuvre tirent parti des qualités des matériaux : les voûtes profitent de l’excellente résistance des briques à la compression, les membrures des toitures profitent de l’excellente résistance du bois à la flexion, les tegulae des tuiles profitent de l’imperméabilité des céramiques et de leur relative légèreté.

L’institution universitaire est une personne morale, prévue pour durer. Identifiable comme l’acteur collectif présupposé par les bâtiments universitaires, elle inscrit dans la matière son programme de longue vie dans la durée. Société universitaire et bâtiments universitaires visent une longue vie, pour ne pas dire l’immortalité, au service de la société qu’ils sont censés servir, et qu’ils présupposent dotée d’une longue vie. Il est intéressant de relever que les résultats matériels du programme temporel «perdurer» sont cohérents avec ceux des programmes de lutte contre le froid et de réduction des risques de feu. Il y a convergence objective de trois programmes contre un ensemble d’anti-sujets regroupés sous les vocables du froid, du feu et du temps.

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Fig. 71 : Arcs-boutants et contreforts stabilisant les bâtiments orientaux de la cour Sarbievijus. (Photo 586053 MH 2013).

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Fig. 72 : Contreforts de la face sud de la cour Sarbievijus. (Photo 586051 MH 2013).

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Fig. 73 : Contreforts de la face sud de la cour Sarbievijus. (Photo 586052 MH 2013).

Citons quelques exemples illustrant de manière particulièrement visible la lutte des bâtiments universitaires contre les effets négatifs du «temps»:

  • Dans la cour de l’observatoire, l’addition de Knackfuss en 1777 destinée à porter les lunettes méridiennes est dotée de deux tourelles rondes qui en flanquent les coins au Sud. Lesdites tourelles ont une fonction de consolidation, visant à stabiliser dans la durée le mur méridien portant les lunettes. Elles relèvent d’une solution préventive, qui devance les dégradations avant leur occurrence.

  • La cour Sarbievijus offre aux regards quatre ensembles d’éléments constructifs destinés à contrer les dégradations du temps :

    • Le passage d’entrée, menant de la cour de la Bibliothèque à la cour Sarbievijus, est doté, à la hauteur du premier étage, de trois arcs diaphragmes parallèles tendus entre le bâtiment de la Bibliothèque et celui de la Faculté d’Histoire. Ces arcs s’opposent aux poussées latérales développées par les voûtes de la Bibliothèque et empêchent le mur Nord de se déverser vers l’extérieur. Ces arcs figurent sur les plans de 1921 (premier étage) : ils sont donc antérieurs à cette date. Un plan daté de 1997 note cependant que la Bibliothèque avait disposé, au premier étage, de deux fenêtres qui ouvraient en direction du Nord, et qui furent murées à l’époque «classique» lorsque les trois arcs diaphragmes extérieurs furent ajoutés. La concomitance des deux opérations de consolidation, indiquée par des hachures identiques, ne pouvait être justifiée que par l’apparition de désordres structurels.

    • À l’Est de la cour, près du passage menant de la cour Sarbievijus à la cour Daukantas, un pilier est surmonté de quatre arcs, superposés en deux paires et formant un mur diaphragme ajouré. Ces arcs s’opposent au déversement vers le Nord du corps de bâtiment abritant le vestibule balte.

    • Immédiatement au Sud des quatre arcs cités, quatre gros contreforts verticaux, hauts de trois étages et revêtus de tuiles rouges, flanquent la face Ouest du bâtiment abritant le vestibule balte. Ces contreforts taillés en sifflet s’opposent au déversement dudit bâtiment vers l’Ouest.

    • Sur la face Sud de la cour Sarbievijus, cinq contreforts renforcent les bâtiments qui séparent cette cour de la Grande Cour. Lesdits contreforts manifestent des tailles et des formes différentes, ce qui signifie que les désordres redoutés n’ont pas la même magnitude. Le nombre même des contreforts signifie que cette cour a déjà été le théâtre de désordres notables, probablement récurrents. Il convient de rappeler deux faits : en premier lieu, cette cour est une extension de l’ancien noyau. Son emprise était probablement occupée par des bâtiments non universitaires qui ont été démolis pour faire place à l’Université. Lorsqu’ils existaient, leur masse et leurs murs épaulaient les bâtiments de l’Université. Après leur démolition, il fallut les remplacer par des contreforts pour contenir la poussé latérale vers le Nord. En second lieu, le site urbain manifeste, en ces lieux, une pente générale dirigée du Sud vers le Nord, i.e. de la Grande Cour vers la Cour Sarbievijus. Comme le sol de chaque cour doit être sensiblement horizontal, l’aménagement de la deuxième cour s’est fait en contrebas de la première, ce qui a partiellement dégagé (déchaussé) les fondations du bâtiment ancien bordant au Nord la Grande Cour. Les fondations exposées ont été affaiblies, et il a fallu renforcer le tout en rajoutant des contreforts. Non notés sur le plan d’ensemble de 1773, les contreforts apparaissent clairement sur les plans de 1802, 1921 et sur tous les plans ultérieurs. On peut donc en dater la construction entre 1773 et 1802.

Les quatre contreforts orientaux, et deux des contreforts méridionaux sont recouverts de tuiles rouges, destinées à accélérer l’écoulement de l’eau et à préserver des infiltrations nocives la masse des contreforts. En somme, les tuiles protègent les contreforts qui protègent les murs et les voûtes. La relation de protection est transitive.

Lors des agrandissements ultérieurs de l’Université, par intégration dans son domaine de bâtiments préexistants, ces derniers n’ont plus été démolis pour que l’on construise à leur place des bâtiments conçus pour l’usage universitaire. Considérés comme édifices relevant du patrimoine, ils ont été conservés, et réhabilités à des degrés divers pour les adapter à leurs nouvelles fonctions. Ces opérations de réhabilitation sont à considérer comme des opérations de lutte contre l’action du temps. De nombreux plans du corpus sont relatifs à ces travaux.

3.5.2 La mise en visibilité des solutions techniques

L’équilibre, la solidité et la durabilité sont des effets de sens inscrits dans la matière et saisis par l’observateur. La luminosité généreuse ou avare d’un lieu est un effet de sens produit par la structure construite, par son orientation, et par les ouvertures de ses baies. Cependant, deux facteurs tendent à brouiller la lisibilité de tels effets de sens. En premier lieu, l’utilité des choses du monde naturel tend à faire privilégier leur saisie sous le seul angle de l’usage, aux dépens de ce qui fait sens. En second lieu, il est nécessaire de disposer d’une compétence analytique pour isoler les effets de sens évoqués et les faire ressortir au premier plan. En somme, il n’est guère aisé d’interpréter un discours matériel dont la visée première n’est pas communicationnelle mais utilitaire. Nous nous proposons cependant d’expliciter notre point de vue en saisissant la composante sémantique de certaines solutions techniques mises en œuvre à l’Université de Vilnius. Ce faisant, nous explicitons sur un cas particulier l’une des thèses de Louis Hjelmslev : toutes les sciences sont des sémiotiques particulières.

La difficulté de l’entreprise sémiotique en ce domaine est augmentée du fait que les dispositifs techniques ne sont pas visibles au même degré. Nous aborderons donc cette question au préalable.

La mise en visibilité comme stratégie discursive

La question de la visibilité se pose au même titre, quoique différemment, pour les bâtiments et pour les plans. Dans une perspective discursive, nous la poserons en termes ternaires, comme résultat d’une opération où quelqu’un donne à voir quelque chose à quelqu’un d’autre. Derrière les manifestations du montré et du caché se profilent un sujet énonciateur et un sujet énonciataire. La compétence du second est construite par le premier dans le discours, car montrer équivaut à fournir à l’énonciataire la capacité de voir ; cacher équivaut à le priver de la capacité de voir.

Par delà les conventions de la projection géométrique et de la représentation graphique, l’énonciateur choisit de tracer un plan d’ensemble ou un détail constructif, une façade ou une coupe, comme il fixe les limites de ce qu’il dessine et de ce qu’il ne dessine pas. Les raisons du choix dépendent du programme discursif : il peut s’agir d’une pertinence pragmatique (ex : projeter des transformations à tel endroit), d’une contrainte épistémique (donner par un plan d’ensemble une idée synthétique générale, détailler par un plan d’exécution la manière de réaliser un objet), ou d’une règle de convenance. La multiplication des dessins établis à partir de points de vue différents accomplit une finalité cognitive similaire à celle du déplacement de l’observateur dans le monde naturel : la multiplication des points de vue rend possible une construction cognitive plus riche, plus complète, facilitant une saisie synthétique tenant compte du visible et de l’invisible. Un plan archéologique peut différencier, par diverses hachures, les éléments appartenant à différentes périodes constructives : il distingue alors, dans la simultanéité de ce qui est présent, ce qui fut construit au 16es, au 17es, ou au 18esiècle (ex : plan de l’église St Jean). Par un tel procédé, le plan différencie sa visibilité de celle qui advient in situ, où les couches les plus récentes recouvrent les couches les plus anciennes et les rendent invisibles. Un tel plan tire profit de sa conception implicite comme une section à un mètre de hauteur (§2.3.1). De manière générale, un dessin de section (ou coupe) donne à voir ce qui est caché dans le monde naturel. Il projette sur papier ce que l’on verrait si l’on coupait par un plan, en un emplacement donné, le bâtiment ou les éléments considérés, qu’il s’agisse d’un sol naturel, d’une fondation, d’un mur ou d’une voûte. Une telle représentation rend visible ce qui est invisible, modifiant la compétence de l’énonciataire.

Dans le monde naturel, des procédures comparables sont mises en œuvre, que l’on tend à ignorer. Dans un complexe de bâtiments, la visibilité des lieux est organisée en fonction de programmes de privatisation (Hammad 1989a) ou de construction d’un effet de sens (ex : du corps à l’esprit, en passant de l’herbarium à l’église St Jean). À l’Université de Vilnius, la visibilité des lieux est fractionnée, organisée par les cours formant voisinages. Nous avons abordé cette question lors de l’analyse de l’espace universitaire. Ici, nous centrerons notre attention sur la matérialité des édifices mêmes, dont la visibilité est articulée par leur rapport à l’observateur, ce dernier étant soit à l’intérieur de l’édifice, soit à l’extérieur.

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Fig. 74 : Plan de réseaux enterrés, passant sous la rue de l’Université et différentes cours du domaine universitaire. (Archives DHC).

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Fig. 75 : Plan de réseaux enterrés. Détail du plan ci-dessus, après nettoyage numérique. On reconnaît la cour de l’Observatoire, la cour de la Bibliothèque, la Grande Cour, la cour Sarbievijus. Les réseaux empruntent les passages piétons entre les cours du domaine universitaire. (Archives DHC).

Note de bas de page 33 :

 Cette manière de faire est attestée dès l’antiquité à Rome, précédée en cela par les villes de l’âge du Bronze en Orient : à Habbuba Kabira, sur l’Euphrate, les égouts sont enterrés sous les voies publiques.

Dans tout bâtiment, quelqu’un a décidé de ce que l’on montre et de ce que l’on cache. Sont cachés habituellement la structure porteuse, les matériaux constructifs, les canalisations par lesquelles arrivent et repartent les liquides tels que l’eau froide, l’eau chaude, le chauffage, les eaux usées, l’électricité, le téléphone… Corrélativement au domaine privé construit, un certain nombre de ces canalisations relève du domaine public et se trouve enterré sous les voies publiques. Dans le domaine universitaire, les cours et les passages entre cours jouent un rôle intermédiaire : ce sont les lieux rendus publics dans le domaine privé. On y trouve les adductions d’eau et de l’électricité, comme les évacuations d’eaux usées, le tout enterré et rendu invisible33. Certains plans en témoignent, rendant visible ce qui est invisible. Cependant, on ne trouvera pas dans le monde naturel une sélection d’éléments rendus visibles pour produire, comme dans les dessins d’architecture, une finalité cognitive telle qu’une idée synthétique. On y trouve plutôt un choix idéologique qui sépare les choses montrables des choses non montrables, lesquelles sont implicitement considérées comme non dignes d’être montrées, sinon honteuses.

Note de bas de page 34 :

 A titre d’exemple, les eaux usées circulaient à la surface du pavé durant le Moyen-Âge.

Note de bas de page 35 :

 Sauf peut-être dans les sous-sols, fermés au public et donc cachés autrement, où l’on se permet de laisser apparentes les reprises et les transformations.

L’Université de Vilnius montre ce qui est conforme à sa vocation, elle cache ce qui est supposé être secondaire ou objet de vergogne. En amont les deux procédures, il y a une classe de motivations plutôt qu’une seule. Les éléments cachés changent d’une période à l’autre, ce qui traduit un changement de valeurs34. Mais depuis longtemps, on montre dans le bâtiment ce qui est bien fait, on cache ce qui n’est pas soigné. De manière symétrique et prédictive, on soigne l’exécution de ce qui sera montré, on est moins exigeant pour ce qui sera caché35. Les enduits muraux sont systématiquement utilisés pour recouvrir d’une apparence unie et homogène les irrégularités et reprises des maçonneries dans les murs et les voûtes.

Les couvrements internes et les façades externes

Note de bas de page 36 :

 Les dénominations architecture romane et architecture gothique datent du dix-neuvième siècle, mais cette question épistémologique d’histoire de l’art ne peut être développée ici.

Note de bas de page 37 :

 Auguste Choisy, 1899.

Note de bas de page 38 :

 Hammad, 1990, La sémiose essentialiste en architecture.

Au cours de la période médiévale, les constructeurs inscrivaient clairement à l’extérieur de leurs édifices les traces des structures des couvrements internes mis en œuvre : les contreforts de l’architecture romane, et les arcs-boutants de l’architecture gothique36 ne sont que les extrémités terminales externes des structures internes qui concentrent les charges. Un changement radical fut introduit par les constructeurs de la Renaissance : ils éliminèrent de leurs façades toute trace de structure interne37. Dès lors, les faces externes des bâtiments furent conçues comme des surfaces participant à la définition de l’espace public, et leur articulation plastique fut investie d’un programme adressant un message à des destinataires extérieurs. Dans ce discours non verbal, le contenu structurel des constructeurs médiévaux laissait place à un contenu social, par lequel on exprimait le statut des usagers installés à l’intérieur de manière différenciée selon les étages38. La nouvelle logique affecta en particulier les baies des fenêtres : au lieu de jouer un rôle structurel et de participer à l’allégement des murs aux étages supérieurs, les baies furent dimensionnées en fonction du statut de ceux qu’elles éclairaient : les plus grandes furent réservées au premier étage, dit noble, et leur dimension diminuait avec la superposition des étages, ce qui alourdissait paradoxalement les structures supérieures.

Alors que les anciennes façades de l’Université de Vilnius sur la rue qui porte son nom conservent une certaine allure médiévale malgré les transformations subies, les façades sur la cour de l’Observatoire et sur la Grande Cour se conforment aux règles de la Renaissance italienne : rien ne trahit à l’extérieur les structures internes, et les voûtes ne sont visibles que lorsque l’observateur passe dessous, à l’intérieur du bâtiment. Sur les portiques du dix-septième siècle, la taille des arcs et des baies est décroissante de bas en haut. Les petites fenêtres du deuxième étage éclairaient des logements (aujourd’hui alloués à d’autres fonctions), alors que les grandes baies du premier étage éclairaient le rectorat, l’administration universitaire, et certaines salles de travail.

Nous avons déjà noté que les portiques installent une régularité qui masque les irrégularités des façades antérieures, dont le souvenir est conservé sur le plan de 1582. L’irrégularité des percements enregistrée en 1582 témoigne de la variation des fonctions internes du bâtiment, même si elle ne les précise pas. A contrario, la régularité des portiques gomme toute variation, rend semblables les divers bâtiments bordant les deux cours, et installe une homogénéité de façade ayant pour mission de transmettre une idée d’ordre et d’organisation cohérente sur l’ensemble.

Le lecteur aura reconnu, subsumant cette opposition entre les structures porteuses internes et l’organisation graphique externe des façades, une isotopie sémiotique familière, celle qui oppose l’être au paraître pour construire la vérité et le mensonge. Cependant, les termes de la même opposition peuvent être investis différemment selon le point de vue adopté : pour un constructeur technicien, la façade qui gomme la structure interne équivaut à un mensonge structurel ; pour un architecte qui se conçoit comme acteur social, la façade qui exprime la structure constructive en gommant le statut des usagers placés à l’intérieur équivaut à un mensonge social. La vérité des uns est un mensonge pour les autres, et les perspectives sont déterminantes dans l’identification des valeurs.

Sur les plans, les couches de type B (cf. § 2.3.2) indiquent l’existence des voûtes et leur variété, pendant que les coupes en donnent une description plus précise, déterminant leur hauteur, leur courbure et leur articulation. La présence de telles indications présuppose un usage technique des plans en question : soit des travaux de réparation des voûtes, soit la résection de certains espaces amples en espaces plus réduits destinés à des usages différenciés. Le corpus des plans atteste la fréquence des résections de salles, traduisant des changements dans l’usage fonctionnel ou/et de l’affectation individuelle.

Le plan de 1582 ne permet pas de déceler l’existence de voûtes dans les bâtiments universitaires, alors que le plan de 1642 permet de la supposer avec un bon degré de probabilité. L’épaisseur des murs de certains plans de 1618, ainsi que leur disposition, permettent de déduire que des voûtes sont mises en œuvre, mais celles-ci ne sont pas graphiquement indiquées. Ce n’est qu’à partir de 1921 que les plans indiquent sans ambiguïté la présence des voûtes ainsi que leur articulation.

Cependant, l’observation des voûtes mêmes permet de certifier leur ancienneté. Force est donc de conclure que, malgré leur présence, elles n’étaient pas enregistrées sur les plans, ce qui les rendait invisibles sur ces documents. Une telle absence permet de reconstruire un point de vue épistémique particulier, autorisant à faire abstraction des voûtes dans les plans comme on en faisait abstraction sur les façades. Il y a dans cette conjonction une cohérence qui ne peut être due au hasard. On peut cependant poser légitimement une question méthodologique et non épistémologique : avait-on les moyens techniques de représenter une voûte dans un plan ? Savait-on le faire si le propos était pensable ? La réponse n’est pas simple.

Dans son Histoire de l’architecture publiée en 1899, Auguste Choisy représente couramment les couvrements, tant en projection axonométrique que dans des plans moins élaborés. En fait, Choisy est passé par l’École Polytechnique, où Gaspard Monge (1746-1818) enseigna la géométrie, en particulier la Géométrie Descriptive (dite géométrie de Monge), dont l’importance militaire fut jugée telle qu’on interdit sa publication hors de l’École. On attribue à Monge la mise en place des outils projectifs qui permirent la représentation systématique des structures constructives sur les plans, et c’est au dix-neuvième siècle que les historiens de l’architecture qui suivirent les traces de Viollet-le-Duc (1814-1879) prêtèrent une attention accrue aux structures de couvrement. Par conséquent, l’absence d’indications de ce type sur les anciens plans ne signifie pas qu’il n’y avait pas de voûtes, mais simplement qu’on ne voulait pas, ou qu’on ne savait pas les représenter graphiquement.

Note de bas de page 39 :

 Ce processus est attesté dès 1099 à Sant’Ambrogio, Milan, où des voûtes en pierre remplacèrent les charpentes en bois.

Les formes des voûtes observables à Vilnius dérivent des solutions mises au point en Italie durant le quinzième siècle en partant des solutions romaines. A titre d’exemple, on voit dans le Palais Ducal d’Urbino, commencé par Luciano Laurana peu avant 1470 et terminé par Francesco di Giorgio Martini deux générations plus tard, les prototypes des voûtes de Vilnius. Tout ceci est exécuté en briques cuites, avec des joints de mortier pour assurer l’élasticité. Les appuis concentrés sur corbel permettent de mettre en place des pénétrations de voûtes (intersections) et de ménager entre les appuis l’espace nécessaire à l’ouverture de baies d’éclairage et/ou de passage. Par conséquent, l’Ordre des Jésuites disposait en 1582 du savoir technique nécessaire à la construction de voûtes. Nous ne pouvons affirmer qu’ils l’ont fait en Lituanie. Au seizième siècle, les techniciens capables de le faire n’étaient pas répandus, et la Lituanie est loin de l’Italie. Surtout que les pays baltes étaient riches en forêts, ce qui favorisait la construction en bois. C’est la récurrence du feu qui doit être invoquée pour rendre compte de l’adoption des voûtes39. Les portiques, qui datent du milieu du dix-septième siècle, sont conçus pour des voûtes en croisées d’arêtes et invitent fortement à dire que le reste des bâtiments universitaires fut couvert de voûtes. L’un des plans techniques dressés en 1997 pour le premier étage de la bibliothèque contient des indications d’ordre archéologique : il attribue à la Renaissance des murs dont l’épaisseur est faite pour supporter une voûte. En Italie, la Renaissance se termine pratiquement avec la fin du seizième siècle, mais en Lituanie, on peut admettre sans difficulté que la date de 1642 s’inscrit encore dans la Renaissance.

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Fig. 76 : Dessin de façade de la Bibliothèque. À gauche, le mur diaphragme au-dessus du passage entre la cour de la bibliothèque et la cour Sarbievijus. (Archives DHC).

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Fig. 77 : Plan du premier étage de la Bibliothèque, avec indication schématique des intersections de voûtes. À gauche, les gros traits noirs correspondent aux murs diaphragme sur arcs boutants. Noter l’escalier à vis, non visible in situ. (Archives DHC).

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Fig. 78 : Plan du premier étage de la Bibliothèque. Les dessins schématiques des voûtes sont plus précis que dans la figure 77. Les hachures des murs désignent les périodes historiques de réalisation. 1997. (Archives DHC).

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Fig. 79 : Coupe à travers le premier étage de la Bibliothèque. Le mur du fond représenté est le mur Nord, où d’anciennes fenêtres ont été maçonnées : ce sont les baies bouchées signalées par le plan en Fig. 78. (Archives DHC).

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Fig. 80 : Coupes et façades composées. En haut, le plan de coupe traverse les trois étages et le sous-sol de la Bibliothèque ; la façade visible est la face sud de la cour Sarbievijus. En bas, le plan de coupe traverse les trois étages du bâtiment séparant la Grande Cour de la cour Sarbievijus. Noter la différence de niveau entre les deux cours. Cette section illustre l’indépendance des voûtes aux différents étages. La façade est celle de la Bibliothèque sur la cour Sarbievijus. (Archives DHC).

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Fig. 81 : Voûtes renaissance au palais ducal d’Urbino. Les baies d’ouverture (fenêtre haute, fenêtres munies de banc) sont placées en tenant compte des points d’appui des voûtes. (Photo 331061 MH 2009).

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Fig. 82 : Voute surbaissée dans les sous-sols du palais ducal d’Urbino. Elles n’ont jamais été enduites, et laissent voir l’appareillage des briques. (Photo 329060 MH 2009).

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Fig. 83 : Encorbellement de briques à Ostie, port antique de Rome. L’appareillage des briques annonce celui de la Renaissance italienne. (Photo i038053 MH 2005).

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Fig. 84 : Voûte surbaissée en briques apparentes, Ostie. Époque romaine. (Photo i039011 MH 2005).

On constate que les voûtes des salles sont relativement basses à l’exception du rectorat et de la chapelle attenante, qui occupaient la hauteur combinée du premier et du deuxième étage. Le profil surbaissé de la majorité des voûtes peut résulter de la transformation d’anciennes salles plafonnées en salles voûtées. Mais le fait n’est pas certain, car la même solution peut être justifiée par le souci de ne pas laisser la chaleur monter en hauteur : la recherche de l’efficacité thermique (lutte contre le froid) aurait contribué à déterminer la forme des couvrements. Quelle que soit la situation initiale, le profil surbaissé des voûtes rend l’exécution difficile et fait appel à une technicité certaine. Dans un tel contexte, la multiplication des voûtains pénétrants, formant des intersections avec la voûte principale, contribue à la rigidification de l’ensemble. Une telle solution est déjà mise en œuvre à Urbino avant 1470.

L’exécution de telles voûtes en pierre posait des problèmes de stéréotomie considérables, ce qui rendait leur réalisation difficile. Leur réalisation en briques était autrement plus commode. Cependant, le franchissement de grandes portées avec des voûtes surbaissées pose problème. Deux solutions peuvent y être apportées : la réduction des portées, et l’utilisation d’armatures noyées dans les voûtes. Aucun document disponible n’atteste l’utilisation de cette dernière technique. Elle n’en reste pas moins probable pour la bibliothèque. La réduction des portées est amplement attestée dans les bâtiments de l’Université de Vilnius. Autre caractéristique technique : les constructeurs ont cherché à rendre autonomes les voûtes posées sur leurs appuis, pour éviter leur effondrement au cas où une voûte voisine disparaissait lors d’un sinistre. Ainsi, les contrebutements entre voûtes sont pratiquement non attestés.

Note de bas de page 40 :

 Sur lequel un dallage céramique résistant au feu peut être posé.

Note de bas de page 41 :

 De ce fait, les voûtes sont investies de plusieurs modalités actualisantes: couvrir un espace, partitionner les espaces voisins couverts, porter un sol artificiel qui recevra des constructions.

Note de bas de page 42 :

 Ces cas de résection sont abondamment attestés dans les plans. Ils témoignent du fait que les espaces redivisés sont perçus comme trop grands : le besoin récent de petits espaces correspond à une plus grande privatisation, un plus grand contrôle, et une diversification des niveaux d’autorité auxquels on délègue le contrôle (clefs).

Note de bas de page 43 :

 Les bâtiments médiévaux des hospices de Beaune (en France) manifestent la même liberté constructive aux différents étages du bâtiment.

La mise en œuvre de ce type de voûtes autorise une grande souplesse distributive et n’impose que très peu de contraintes pour les configurations au sol sous les voûtes : on peut faire pratiquement ce qu’on veut. D’autre part, le comblement des espaces au-dessus des reins des voûtes aboutit à la formation, sur celles-ci, d’un véritable sol artificiel40, sur lequel les constructeurs de Vilnius ont opéré avec une grande liberté. Ainsi, ils ont pu adopter41 un plan différent à chaque étage, et ne pas se soucier de la superposition des appuis verticaux assurant la descente des charges. La présupposition d’un sol artificiel explique aussi l’abondance des cloisons de résection qui partitionnent beaucoup d’espaces couverts de voûtes, sans égards pour les formes de la voûte couvrante, ni pour la voûte sous-jacente42. Si cette liberté de comportement a été exploitée par l’Université, pour faire coexister aux différents étages du même bâtiment des fonctions d’enseignement, de séjour et de service, elle atteste un relatif archaïsme dans le mode de pensée constructif43, car il est plus économique, et plus solide, de veiller à superposer les organes constructifs où circulent les charges.

Les toitures

Peu visibles du sol, les toitures de l’Université sont cependant très présentes dans les plans d’architecture, pour lesquels elles jouent un rôle fondamental : elles protègent tout le reste, et la relation de protection est transitive. Elles remplissent des fonctions de base dans la protection contre le froid et contre les acteurs du vieillissement regroupés sous le vocable temps. Par leurs charpentes, elles sont particulièrement exposées au feu.

Image86

Fig. 85 : Toitures dans la ville de Vilnius: la tuile composite y domine, le métal (cuivre ou plomb) garnit les emplacements aux formes complexes. (Photo 590046 MH 2013).

Visibles pour un observateur placé à distance ou en hauteur, leurs lignes de rupture manifestent les pare-feu mis en place, ainsi que les opérations de construction additionnelle : les portiques et les divers corps de bâtiments sont plus faciles à distinguer par les lignes de rupture et de changement de pente de leurs toitures. Les couvertures à deux pentes dominent, mais les couvertures à pente unique sont aussi occurrentes.

Le bardage en bois est totalement absent comme matériau de couverture : sa durée de vie est relativement courte, il est trop exposé au risque du feu. Les tuiles céramiques de type méditerranéen (tradition gréco-romaine), réunissant en une pièce unique une tegula plate et un imbrex semi-cylindrique, constituent le matériau dominant. Les raisons de ce choix sont la relative légèreté de ce matériau incombustible et peu onéreux. La date d’introduction de ces tuiles sur le site est inconnue. On peut cependant relever que le plan de 1582 montre des tuiles plates (c’est le seul plan à indiquer clairement un matériau de couverture) de tradition bourguignonne médiévale, dont l’extrémité inférieure est semi-circulaire. De telles tuiles, dont le fonctionnement efficace exige la superposition partielle de trois couches de tuiles décalées, caractérisent des toitures plus lourdes. Les tuiles de type tegula-imbrex n’exigent qu’une superposition partielle, ce qui permet d’alléger les toitures et les charpentes porteuses.

Le cuivre, le plomb et l’asphalte couvrent un nombre limité de bâtiments, ce qui distingue ces derniers et leur attribue un statut particulier. La Salle des Colonnes (Aula), dont la toiture cylindrique est atypique, est couvertes de feuilles de cuivre vernies, ce qui leur permet de conserver leur couleur rouge caractéristique. La bibliothèque est dotée d’un toit à deux pentes, couvert de feuilles de cuivre dont la couleur verte caractéristique est due à l’interaction avec les éléments atmosphériques. Un oxyde complexe, mêlé à un sulfate, forme une couche d’oxydation qui protège le cuivre et ce qu’il recouvre. Les surfaces complexes des toits de l’observatoire, ainsi que ceux des chapelles annexes de l’église St Jean, sont couvertes à la feuille de plomb. Les couvertures métalliques sont onéreuses et réservées à des bâtiments distingués.

Enfin, un bâtiment récent sur la rue St Jean, est construit en béton et abrite la chaufferie, entre autres services. Il est couvert en terrasses protégées par des feuilles d’asphalte.

Ce survol rapide des toitures et de leurs matériaux permet de tirer quelques conclusions.

  • La toiture «normale» met en œuvre des tuiles plates à rainure. Elle couvre la large majorité des bâtiments de l’Université de Vilnius.

  • Les toitures en cuivre (verni ou non verni) sont réservées à des bâtiments de prestige. Le matériau est investi d’une valeur descriptive particulière.

  • Les toitures aux formes complexes sont couvertes à la feuille de plomb, particulièrement ductile. Les bâtiments concernés jouissent d’un prestige comparable à ceux qui sont couverts en cuivre.

  • Les toitures en terrasse, couvertes avec des feuilles asphaltées, sont réservées au seul bâtiment de service identifié. C’est une solution bon marché, dépourvue de tout prestige.

En somme, malgré le peu de visibilité dont elles jouissent, les toitures sont symboliquement investies pour signifier la hiérarchie des bâtiments, et la hiérarchie s’exprime tant par la nature du matériau que par la complexité de la forme.

4. En guise de conclusion

Au départ de cette étude, nous nous sommes donné deux objectifs : d’une part, améliorer notre connaissance des bâtiments et des plans de l’Université de Vilnius en procédant à une analyse méthodologiquement contrôlée, d’autre part, faire avancer la méthode sémiotique en la confrontant à un corpus nouveau, dont les articulations posent des difficultés nouvelles. Nous récapitulerons ces points en précisant les perspectives impliquées.

Le projet initial qui nous a été proposé était celui de mieux connaître ce monument historique qu’est l’Université de Vilnius, en le plaçant dans une perspective sémiotique, où les questions du sens occupent une place privilégiée. Il s’agissait de réexaminer ces édifices, qui avaient déjà fait l’objet d’études historiques, à partir d’un point de vue neuf, afin de dégager par de nouvelles méthodes les effets de sens qui y étaient inscrits et qui avaient pu échapper à d’autres approches. En particulier, le programme reposait sur l’utilisation des concepts mis au point par nos soins pour la sémiotique de l’espace sur d’autres lieux, récapitulés dans les conférences faites au Greimo Centras de Vilnius, et réunis de manière synthétique dans notre publication intitulée La sémiotisation de l’espace (2013, Actes Sémiotiques 116).

Tout en centrant l’analyse sur les bâtiments de l’Université et ses plans, nous avons cherché à les replacer dans leur contexte social, politique et historique. La relation à la ville n’est abordée que lorsqu’un élément de l’Université impose de le faire : c’est le cas pour l’église St Jean et pour le tandem Bibliothèque-Observatoire. De ce fait, l’analyse du corpus retenu n’apporte que peu de chose à la connaissance de la société lituanienne étendue : cela se réduit au repérage d’une relation à l’espace, formulée en termes de patrimoine et investie dans l’Université et ses bâtiments. Insérée dans le cadre plus large de la construction d’une identité nationale, cette relation est devenue plus nette après l’indépendance. Elle manifeste de manière figurative le désir d’une société de mettre en avant un enracinement dans le sol et la matière, ce qu’on peut appeler un désir d’autochtonie, au sens fort du terme utilisé dans la langue grecque archaïque, où les mythes racontaient que les premiers hommes étaient sortis du sol à la manière de l’herbe qui pousse. Autrement dit, l’Université de Vilnius joue une part dans l’enracinement de la société lituanienne sur son sol.

L’examen de la distribution des plans sur une échelle chronologique a imposé de distinguer des dates prégnantes, liées à des événements soudains au caractère «catastrophique», tels que des incendies, des mutations sociales (suppression de l’ordre des jésuites en 1773) ou des changements politiques (arrivée au pouvoir de Stéphane Batory en 1576, intégration de la Lituanie à l’empire russe en 1795, fermeture de l’Université par la Russie en 1832, réouverture de l’Université après la première guerre mondiale). Parallèlement, l’examen des modifications multiples apportées aux bâtiments conduit à reconnaître l’importance de l’accumulation d’une multitude d’événements mineurs, dont aucun ne mériterait d’être relevé pour lui-même, mais dont la récurrence impose des travaux de réparation a posteriori ou de prévention a priori. Ce qui fait apparaître le temps comme un anti-sujet figuratif, impliqué dans une interaction d’opposition avec les bâtiments.

La suppression de l’ordre des jésuites affecta profondément l’Université et sa relation à ses bâtiments. Elle entraîna la disparition de la communauté enseignante et administrative qui y résidait, même si le plan de 1802 consigne la présence de religieux résidants. L’ancienne salle du Réfectoire y est désignée comme «Sallon nouvellement arrangé pour la Bibliothèque», ce qui scelle la fin des repas pris en commun, expression itérative d’une communauté interne à l’Université, opposable à une population externe. La laïcisation du corps enseignant ne se fait qu’avec un décalage temporel, et le processus par lequel l’église St Jean perd sa survalorisation demeure incertain. On constate sur les plans de 1921 que l’église n’était plus considérée comme faisant partie de l’Université. Les plans ultérieurs inscrivent sa réintégration dans l’espace universitaire.

Tout au long de notre analyse, la perspective spatiale domine, accordant une attention particulière à une opposition fondamentale, celle qui distingue un intérieur d’un extérieur, avec les relations d’appartenance afférentes. L’opposition est itérative, définissant des enchâssements : le corpus manifeste la distinction entre un intérieur dans l’intérieur et un extérieur dans l’intérieur. L’espace physique des bâtiments, et l’espace social de la société universitaire, manifestent cette structuration de manières parallèles : l’espace social et l’espace physique se laissent saisir avec les mêmes concepts, manifestant une structure profonde commune. On notera que le corpus considéré n’impose pas au temps une structure analogue.

Note de bas de page 44 :

 Selon Kestutis Nastopka, il semble que l’étymologie du terme lituanien Kiemas, par lequel on désigne les cours, soit liée à la notion de voisinage (communication verbale).

La notion de voisinage, qui se manifeste figurativement dans les cours44 formant les unités de base constituant le campus universitaire, s’applique à l’espace social autant qu’à l’espace physique. Utilisée en topologie, cette notion anthropomorphise les points de l’espace et reconnaît entre eux des relations comparables à celles de l’espace social, même si elles sont transposées sur une autre isotopie. Sur le campus de l’Université de Vilnius, l’espace est organisé en voisinages juxtaposés, et l’organisation d’un voisinage y reste circonscrite sans passer au voisinage suivant. C’est ainsi que tout ordre spatial est local, et qu’il n’y a pas de relation d’ordre total sur l’ensemble du campus. De tels mécanismes manifestent la prééminence du local dans certaines opérations d’organisation de l’espace. Cependant, nombreuses sont les manifestations d’une valorisation de l’universel : dès le seizième siècle, les lignes droites et les directions cardinales inscrivent des références universalisantes dans les bâtiments universitaires construits autour de cours définissant des voisinages locaux. On notera que l’opposition local/universel n’est pas réductible à l’opposition intérieur/extérieur, même si elle en semble proche de prime abord. Comme elle ne se réduit pas à l’opposition ici/ailleurs. Car l’universel implique une relative indétermination de l’espace, du temps et des acteurs : il vaut partout, en tout temps et pour tous.

Rappelons pour mémoire que cette étude exploratoire ne vise aucune exhaustivité, ni sur le corpus des bâtiments ni sur celui des plans. Elle retient un choix de questions qui nous ont paru pertinentes pour leur spécificité et leur décalage par rapport à ce qui nous était familier ailleurs. Nous espérons ainsi apporter quelques nouveautés à la connaissance de l’Université de Vilnius. Il va sans dire qu’un tel travail présuppose un lecteur, ou des lecteurs énonciataires, au premier rang desquels nous identifions les universitaires lituaniens désireux de mieux connaître leur patrimoine. Mais nous espérons que l’intérêt méthodologique de cette étude dépasse les valeurs locales, et intéressera tout chercheur préoccupé par l’analyse du sens dans l’espace ou dans les plans d’architecture.

Le corpus pose quelques problèmes de méthode, auxquels il a fallu adapter une réponse sémiotique qui maintienne la cohérence avec les principes d’analyse hérités de l’approche hjelmslevienne et de l’analyse discursive greimassienne. C’est pourquoi notre étude a dû développer à plusieurs reprises des arguments centrés sur la méthode, entrelacés avec la description de l’Université de Vilnius. En particulier, nous avons dû rappeler quelques mécanismes de sémiotique graphique (§ 2.3) et expliciter le rôle sémiotique des acteurs non matériels interagissant avec les bâtiments universitaires (§ 3.5.1).

Définie dès ses débuts comme une variété parmi les sémiotiques du domaine non verbal, la sémiotique de l’espace traite une Expression hétérogène et fonde son unité sur l’unicité du niveau du Contenu. Aujourd’hui, elle tire profit de quarante ans d’avancées et peut enrichir à son tour, par un mouvement de retour heuristique, la sémiotique des plans qui lui a servi de phase préparatoire. Avec les acquis, il devient possible de traiter ensemble les lieux et les plans qui les décrivent. Alors que nous avions tenu longtemps à maintenir, pour des raisons de mise au point méthodologique, la séparation entre le monde naturel et sa description métalinguistique par des plans, nous pouvons aujourd’hui considérer ensemble les parties jadis séparées afin de restituer l’unité fondatrice du niveau du Contenu.

Afin de produire un exposé linéaire clair, nous avons été amené à séparer, de manière inusitée dans nos analyses, les trois composants de base de la sémiotique syncrétique, i.e. lesespaces, les hommes, et les objets. Cette séparation n’est qu’un artifice de l’exposé verbal, adapté à un corpus syncrétique complexe, doté d’une dimension diachronique considérable. Il s’agissait de mettre de l’ordre pour dégager du sens : ordonner les éléments, ordonner le discours tenu sur les éléments. Dans chaque paragraphe consacré à un composant donné, ledit composant est intégré dans une syntaxe prenant en compte les deux autres composants, dans la complexité de son expression syncrétique.

Au long de l’exposé, nous avons tenu à marquer la différence entre les structures énonciatives et les structures énoncives. L’analyse des paragraphes 3.3.1, 3.3.2, 3.4.1, et 3.5 est énoncive : elle détaille la structure sociale du groupe universitaire en utilisant les plans. L’analyse des paragraphes 3.3.3, 3.3.4, 3.3.5, 3.4.2, et 3.4.3 est énonciative : l’instance destinatrice transforme l’université pour en donner une image destinée à un public extérieur destinataire. En d’autres passages, énoncé et énonciation interagissent de manière moins tranchée.

Notons au passage que ce travail sur l’Université de Vilnius a une dimension archéologique : il a fallu partir de traces pour reconstituer des interactions et du sens. La procédure a des limites, puisqu’il n’est pas possible de remonter dans le temps pour observer les processus de la vie universitaire durant plus de quatre siècles.

La perspective sémiotique sur l’espace projette sur le monde naturel une manière de voir et d’interpréter les choses et les événements. Exploitant les avancées de la sémiotique discursive, elle dégage des résultats relativement nouveaux, ou clarifie des notions auparavant confuses, ce qui illustre l’efficacité de la méthode. Elle remplace avantageusement les approches antérieures inscrites dans une simple perspective communicationnelle. Rendant compte des interactions entre la société, l’espace et les objets matériels, elle permet d’intégrer les acteurs non humains dans les phénomènes signifiants tout en clarifiant leur statut sémiotique.

Deux isotopies corrélées méritent d’être relevées : celle de l’appartenance à un ensemble et celle de la privatisation. L’appartenance est une relation applicable à tout ensemble, qu’il soit caractérisé comme relevant du domaine des objets, de la société, ou de l’espace. Elle permet de distinguer ce qui est à l’intérieur de l’ensemble et ce qui est à l’extérieur, posant les conditions minimales pour la mise en place d’autres relations ou transformations. La relation de privatisation implique au moins deux ensembles, les membres de l’un projetant sur les membres de l’autre des relations d’accès conditionnel (Hammad 1989a). L’analyse sémiotique révèle la symétrie profonde de l’organisation structurelle des deux ensembles, et la nécessité de la mise en place d’un observateur qui définisse la pertinence de la perspective d’analyse. Le caractère archéologique des données de l’Université de Vilnius fait qu’on y lit plus de relations d’appartenance que de relations de privatisation.

La mise en visibilité construit, sur une logique d’accès conditionnel similaire à celle de la privatisation, des processus de validation de valeurs et de véridiction, toutes deux inscrites dans des perspectives implicites. L’analyse du déploiement spatial de telles opérations permet l’explicitation des valeurs implicites et des points de vus adoptés.

Dans tous les processus signifiants pris en compte par l’analyse, les transformations et les relations apparaissent comme les éléments clefs de l’interprétation, projetant sur les termes pris en charge des effets de sens qui ne seraient pas reconnaissables si l’on considérait les seuls termes. Autrement dit, la mise en perspective sémiotique identifie les articulations du micro-univers considéré par les transformations et les relations qu’elle y identifie.

Si les remarques méthodologiques et épistémologiques apparaissent comme générales et non spécifiques, c’est qu’elles ne se rapportent pas à l’objet d’analyse Université de Vilnius, mais aux perspectives et procédures par lesquelles l’analyse a été menée.

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Fig. 86 : Sphère conservée à la Bibliothèque de l’Université de Vilnius. (Photo 590075 MH 2013).

Paris, janvier 2014

Notes de l'auteur

La grande majorité des plans illustrant cette étude sont conservés au Département de l’Héritage Culturel auprès du Ministère de la Culture (Kulturos Paveldo Departamantas prie Kulturos Ministerijos), Vilnius.

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Notes

1  Ce centre de recherches sémiotiques porte le nom de A.J. Greimas, qui en inspire les travaux.

2  Titres lituaniens cités en bibliographie.

3  Notre travail portera plus sur des caractères spatiaux que sur des faits linguistiques.

4  Un quart des cartouches ne portent pas de date.

5  Deux publications (1974 et 1976) consignent les résultats des recherches du Groupe 107, cf Bibliographie.

6  GREIMAS 1973b et 1976b.

7  HAMMAD 1979b, 1983a, 1984, 1985a, 2013.

8  HAMMAD 1983b, 1986a.

9  DUCROT 1972.

10  C’est presque le cas pour les photographies prises par les satellites.

11  HAMMAD 1998, Le sanctuaire de Bel à Tadmor-Palmyre.

12  HAMMAD 2008a, Articuler le temps à Tadmor-Palmyre.

13  Architekturos Paminklai VIII, 1984, pp. 13-14.

14  Architekturos Paminklai VIII, 1984, p. 21.

15  Lietuvos architektuuros istorija I, 1987, dessin 172, page 291.

16  Les numéros de cette légende vont de 7 à 27, ce qui laisse présupposer un début de légende qui ne nous est pas parvenu. Certains numéros indiquent un lieu unique, doté d’une fonction spécifique. D’autres numéros renvoient à une classe fonctionnelle manifestée par plusieurs lieux. C’est le cas en particulier pour le numéro 27 indiquant des «entrées».

17  La fonction résidentielle est indiquée par la légende pour toutes les salles sauf une : 11 est une salle de cours publics, située le long de la rue près de la porte.

18  La comparaison des plans permet de conclure que ce corps de bâtiment n’avait qu’un rez-de-chaussée, sans étage. Il contenait des cuisines et des remises de rangement.

19  La porte de bronze a été installée en 1997, à l’occasion du quatre-cent-cinquantième anniversaire de la publication du premier livre en lituanien.

20  Le Collège Jésuite était dirigé par un Prieur. Le poste de Recteur, attesté dès 1579, était plutôt administratif. Les fonctions confiées au Recteur furent augmentées par la suite.

21  Nous avons consacré à cette problématique une publication entière: HAMMAD 1998a.

22  Dans l’usage moderne de la langue française, le premier étage est celui qui surmonte le rez-de-chaussée, ce dernier n’étant pas identifié comme «étage» et non compté comme tel. Le même étage, dit «premier» en Français, est dit «deuxième» dans plusieurs langues, y compris le Latin et le Lituanien, où le rez-de-chaussée est identifié comme «étage» et compté comme tel.

23  Ne pas confondre avec la grande tour de l’Église St Jean, rubrique 2 de la légende.

24  Par d’autres sources, on sait que la salle du rez-de-chaussée sous la salle 16-17 servait de réfectoire. Nous aurons à y revenir.

25  Conservés à la Bibliothèque Nationale de France, Paris.

26  Le plan conservé de 1773, qui décrit l’ensemble de l’Université, montre la cour de l’herbarium sans la protubérance des tourelles enserrant le mur mérdien. Un passage libre traverse la cour, menant de la rue vers la Grande Cour.

27  Il n’y a pas de légende ou de cartels tels qu’on en trouverait dans un musée sous les œuvres d’art ou à proximité immédiate.

28  Cette situation résulte peut-être du fait qu’il n’y a plus, sur l’ancien site de l’Université de Vilnius, qu’un petit nombre de facultés, et que les autres facultés sont allées s’installer dans de nouveaux bâtiments en périphérie urbaine.

29  Selon A.J.Greimas, lorsque les lituaniens cultivés échangent une correspondance, ils commenceraient leur courrier par l’expression «Cher apiculteur» (communication verbale)

30  C’est de l’ordre du devoir. Ce devoir n’est pas investi dans le combustible même : il est reporté sur les sources de chaleur, les hommes qui les manipulent, ou les phénomènes naturels susceptibles de produire de la chaleur.

31  Ces murs pare-feu sont visibles sur les toitures représentées dans des gravures du 18° et 19° siècles.

32  Pour les voir commodément, il faut monter dans les tours ou sur l’une des rares terrasses, au-dessus de la chaufferie moderne.

33  Cette manière de faire est attestée dès l’antiquité à Rome, précédée en cela par les villes de l’âge du Bronze en Orient : à Habbuba Kabira, sur l’Euphrate, les égouts sont enterrés sous les voies publiques.

34  A titre d’exemple, les eaux usées circulaient à la surface du pavé durant le Moyen-Âge.

35  Sauf peut-être dans les sous-sols, fermés au public et donc cachés autrement, où l’on se permet de laisser apparentes les reprises et les transformations.

36  Les dénominations architecture romane et architecture gothique datent du dix-neuvième siècle, mais cette question épistémologique d’histoire de l’art ne peut être développée ici.

37  Auguste Choisy, 1899.

38  Hammad, 1990, La sémiose essentialiste en architecture.

39  Ce processus est attesté dès 1099 à Sant’Ambrogio, Milan, où des voûtes en pierre remplacèrent les charpentes en bois.

40  Sur lequel un dallage céramique résistant au feu peut être posé.

41  De ce fait, les voûtes sont investies de plusieurs modalités actualisantes: couvrir un espace, partitionner les espaces voisins couverts, porter un sol artificiel qui recevra des constructions.

42  Ces cas de résection sont abondamment attestés dans les plans. Ils témoignent du fait que les espaces redivisés sont perçus comme trop grands : le besoin récent de petits espaces correspond à une plus grande privatisation, un plus grand contrôle, et une diversification des niveaux d’autorité auxquels on délègue le contrôle (clefs).

43  Les bâtiments médiévaux des hospices de Beaune (en France) manifestent la même liberté constructive aux différents étages du bâtiment.

44  Selon Kestutis Nastopka, il semble que l’étymologie du terme lituanien Kiemas, par lequel on désigne les cours, soit liée à la notion de voisinage (communication verbale).

Pour citer ce document

Manar Hammad, « Vilniaus Universitetas », Actes Sémiotiques [En ligne], 117, 2014, consulté le 23/08/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/5184

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