Accord, justesse, ajustement

Publié en ligne le 28 janvier 2014

Le dialogue avec lequel nous inaugurons cette rubrique porte sur la définition d’un ensemble de notions connexes mais distinctes, celle d’accord, de justesse et d’ajustement.  Il se compose, en l’état actuel, des deux documents qui suivent. 

Le DOCUMENT I reproduit le texte d’orientation qui accompagnait l’appel à contribution diffusé en août 2012 par la revue mexicaine Tópicos del Seminario en vue de la publication d’un numéro portant sur ce thème : « Variations sémiotiques de l’accord ». 

Le DOCUMENT II consiste en une prise de position critique, due à Eric Landowski, concernant la problématique proposée dans cet appel. 

Le débat reste ouvert…

DOCUMENT I
Tópicos del Seminario
Variations sémiotiques de l’accord
DOCUMENT II
Eric Landowski
A quoi sert la construction de concepts ?

DOCUMENT I

Variations sémiotiques de l’accord

Tópicos del Seminario

Index

Articles du même auteur parus dans les Actes Sémiotiques

Texte intégral

Revista semestral indizada en:
MLA, CLASE, LATINDEX,
Revistas Mexicanas de Investigación
Científica y Tecnológica del CONACYT

APPEL A PUBLICATION

Présentation d’articles de recherche

Tópicos del Seminario. Revista de Semiótica

Verónica Estay Stange et Raúl Dorra (éditeurs)

Texte d’orientation

Les structures élémentaires de la signification, comme on le sait, sont transversales non seulement aux différents langages mais aussi à leurs différents domaines de manifestation. Ainsi par exemple, la sémiotique de l’art, la sémiotique des passions et la socio-sémiotique ont en commun des principes qui assurent leur cohérence épistémologique dans le cadre même d’une discipline. A partir de cette prémisse, nous proposons une réflexion autour d’un concept qui, en unifiant ces domaines, renvoie au processus de formation de la trame du sens à l’intérieur de l’univers sensible : l’accord dans son acception la plus large. En considérant l’étymologie du terme ainsi que les significations forgées par l’usage, il est possible de dégager au moins trois axes de recherche qui répondent aux intérêts actuels de la sémiotique : l’accord au sens musical et plus généralement artistique, l’accord au sens social (le contrat), et l’accord au sens mnémique (le souvenir, qui en espagnol possède la même racine que les précédents : « acorde » > « recuerdo »).

Dans le domaine musical, peut-être l’un des plus prégnants selon l’usage actuel, le mot accord désigne l’unité harmonique constituée par un ensemble d’au moins trois notes produites simultanément ou successivement, et séparées entre elles par des intervalles consonants. Pour des raisons qui peuvent être considérées comme d’ordre sémiotique, cette acception s’est étendue aux autres arts. En effet, il est probable que la potentialité structurante et explicative du concept d’accord ait déterminé son utilisation dans des domaines autres que celui de la musique : en peinture on parle de l’accord des couleurs – l’accord chromatique –, comme en poésie de l’accord des syllabes – la rime – ou des fonctions grammaticales. Ainsi, du point de vue esthétique le concept d’accord suggère une réflexion sur le s conditions de structuration de la forme de l’expression dans les différents arts, et plus généralement sur les possibilités d’élaboration d’une grammaire du sensible. Cette perspective intègre le vaste champ de recherche ouvert par d’autres termes étroite­ment liés à l’accord en tant que mode d’organisation élémentaire du sensible : rime, groupe accentuel, allitération, assonance, rythme, harmonie, ainsi que résonance, écho ou corres­pondance – au sens baudelairien : rapport de réciprocité établi entre les qualités sensibles ou entre les sens (synesthésie).

Note de bas de page 1 :

 Cf. Passions sans nom, PUF, « Formes sémiotiques », Paris, 2004, p. 128.

Note de bas de page 2 :

 Cf. « La justesse »,enJ. Fontanille (éd.), « Les formes de vie/Forms of life »,RSSI. Recherches sémio­tiques / Semiotic Inquiry, Vol. 13, nos1-2, Montréal : Association Canadienne de Sémiotique, 1993, pp. 37-51. Version en espagnol : « La justeza »,Morphé.Ciencias del lenguaje, 7-8, 13/14, Universidad Autónoma de Puebla, 1995-96, pp. 49-70. 

Dans le domaine des interactions sociales, l’accord considéré d’un point de vue contrac­tuel (« se mettre d’accord », « accorder ou convenir de quelque chose ») conduit à s’interroger sur les fondements esthésiques et pathémiques de cette convenance réciproque qui rend possible l’existence d’un univers de signification partagé. Cette forme de contact entre actants, préalable aux rapports modaux ou narratifs à proprement parler, a été élaborée d’une certaine manière par Eric Landowski dans ce qu’il appelle la sémiotique de l’« ajustement » et de la « contagion ». Selon cet auteur, la contagion est la transmission récursive, entre deux actants, d’un « enchaînement d’états » somatiques ou passionnels1, transmission qui pourrait bien être  fondée sur un accord (ne serait-ce qu’implicite) entre les sujets. Mais ce rapport actantiel ne serait pas concevable sans un substrat éthique qui détermine les paramètres sociaux de l’échange, c'est-à-dire le rapport que chaque actant doit établir avec une norme donnée pour rester dans le domaine du bon sens (en espagnol, la « cordura » : l’accord avec la raison), en tant que pré-condition de tout accord. Par conséquent, l’accord dans son acception contractuelle serait étroitement lié à une sémioti­que de la « justesse », conçue par Denis Bertrand comme la recherche du « juste milieu » (aurea mediocritas) entre le « trop » et le « trop peu » dans l’échelle des passions2. Ainsi, dans le cadre de la socio-sémiotique et de la sémiotique des passions, une réflexion sur l’accord permettrait d’approfondir le faire conjoint qui se situe à la base du contrat social.

Finalement, l’accord comme production et comme effet de la mémoire donne lieu au souvenir (en espagnol, « recuerdo »), action rétrospective mais aussi prospective qui consiste à associer le présent au passé ou au futur. La mémoire de l’autre ou de ce qui est autre est donc ce processus qui conduit à « se souvenir de… » ou « se rappeler… », en reliant ainsi le sujet à l’objet de son évocation. A cet égard, en considérant l’étymologie du terme accord (du latin cordis : cœur), il est intéressant d’observer que dans l’Antiquité – dans la culture préclassique grecque et latine – le siège de la mémoire n’était pas le cerveau (situé dans la tête) mais le cœur. C’est pourquoi le terme espagnol recordar vient de re-cordis, qui signifie faire passer à nouveau quelque chose par le cœur, ou l’y reprendre. Telle est l’origine de la locution « garder quelque chose in pectore » – c'est-à-dire, dans ce lieu secret qu’est le cœur (une formule qui plus tard a commencé à cohabiter avec in mente) –, ainsi que des expressions française et anglaise d’après lesquelles apprendre quelque chose, ou la retenir, c’est le faire « par cœur » ou « by heart ».

Outre ce rapport entre je et l’autre, l’accord au sens mnémique désigne également le rapport de soi à soi-même. Cette acception est présente en espagnol dans l’ancien usage de la forme réflexive « recordarse » (se rappeler)  comme synonyme de « se réveiller » ou de « revenir à la conscience ».

En tant que retour de l’autre à l’espace mnémique du je, ou du je à l’espace somatique du corps, l’accord apparaît dans ce cas comme le point de départ pour le développement d’une sémiotique de la mémoire qui serait aussi une sémiotique de la conscience de soi.

Tels sont donc les différents domaines que le concept d’accord invite à approfondir. Plus généralement, l’objectif de ce numéro sera de contribuer à l’étude des modalités des rap­ports signifiants (esthétiques, sociaux et cognitifs) qui, étant préalables à l’investissement sémantique à proprement parler, possèdent un fondement esthésique et pathémique.

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Information complémentaire

Les articles devront être envoyés au plus tard la première semaine du mois de mars 2013 aux adresses électroniques suivantes : rauldorra@yahoo.com.mx, mveronicaestay@hotmail.com et semioticabuap@hotmail.com (Programme de Sémiotique et Études de la Signification, BUAP).

Les articles devront être inédits ; Tópicos del Seminario diffuse des travaux originaux, qui se distinguent par la qualité de leur recherche et de leur écriture, et leur actualité dans les disciplines en rapport avec la signification.

Nous acceptons des articles rédigés en espagnol, français, italien, portugais et anglais, bien que, de préférence, après avoir passé le processus du double arbitrage et avoir été acceptés pour leur publication, les textes seront traduits en langue espagnole par des spécialistes.

Les articles sont soumis à un double arbitrage.

Les collaborations devront avoir une longueur maximum de 35.000 caractères.

Les textes devront être accompagnés d’un résumé d’environ 130 mots (soit approximativement 700 caractères), de trois mots clés et des informations suivantes : nom de l’auteur, institution, dépendance, adresse institutionnelle, téléphone, fax et courrier électronique.

Les tableaux, graphiques et autres documents seront présentés à part, sur feuilles numérotées de manière indépendante.

Si le texte inclut des images, celles-ci devront être présentées à part et avoir les autorisations de reproduction correspondantes ; une copie de ces autorisations sera annexée à l’article.

Les images seront remises en format numérique avec une résolution de 300 points par pouce (dpi), en format jpg et en archive à part.

L’impression des images en couleur se fera à critère du Conseil Éditorial de la revue.

Les matériels seront remis en version électronique et imprimés. Toute la correspondance sera envoyée à l’adresse suivante : Tópicos del Seminario  Apartado postal 1110  Centro Histórico  72000 Puebla, Puebla  Tel. et fax: (+ 52 222) 229 55 02

Toute l’information relative aux 27 numéros publiés jusqu’à présent de la revue Tópicos del Seminario peut être consultée sur le lien “Publicaciones” de la page internet suivante : www.semiotica.buap.mx.

Notes - document 1

1  Cf. Passions sans nom, PUF, « Formes sémiotiques », Paris, 2004, p. 128.

2  Cf. « La justesse »,enJ. Fontanille (éd.), « Les formes de vie/Forms of life »,RSSI. Recherches sémio­tiques / Semiotic Inquiry, Vol. 13, nos1-2, Montréal : Association Canadienne de Sémiotique, 1993, pp. 37-51. Version en espagnol : « La justeza »,Morphé.Ciencias del lenguaje, 7-8, 13/14, Universidad Autónoma de Puebla, 1995-96, pp. 49-70. 

DOCUMENT II

A quoi sert la construction de concepts ?

Eric Landowski

  • Paris, CNRS

Dans l’appel à contribution diffusé durant l’été 2012 par la revue mexicaine de sémiotique Tópicos del Seminario, Verónica Estay Stange et Raúl Dorra proposaient d’engager une réflexion sémiotique autour de la notion d’accord dans son acception la plus large.  Nommément cité dans cet appel et personnellement invité à y répondre, nous avons répondu à l’appel.  Mais, nous a aussitôt objecté Raúl Dorra, notre réponse ne traitait pas du sujet proposé.  Au lieu d’analyser ce que pourrait recouvrir une syntaxe de l’accord dans tel ou tel des domaines envisagés, nous nous étions contenté de critiquer cette notion même.  Notre texte n’avait donc pas sa place dans le futur numéro des Tópicos. Nous reproduisons ici le texte rédigé pour nos collègues et amis mexicains en mai 2013.

Index

Articles du même auteur parus dans les Actes Sémiotiques

Texte intégral

Note de bas de page 1 :

 Texte d’orientation, août 2012.

La notion d’« accord » que nous sommes invités à placer au centre d’une réflexion sur « le faire conjoint qui se situe à la base du contrat social »1 soulève quelques problèmes eu égard à une distinction que nous avons tenté d’introduire entre deux types de configurations synta­xiques à caractère tout à fait élémentaire, et par suite de portée extrêmement générale.  Si générale que ces deux configurations constituent même, respectivement, du point de vue d’une sémiotique de l’interaction, le noyau de deux régimes de sens distincts.  Or, si l’un de ces régi­mes fait de l’idée d’accord contractuel son principe même, l’autre, par principe, l’ignore.  Le premier, appelé régime de la « manipulation », en inscrivant l’interaction à l’intérieur de limites convenues, assure la stabilité des échanges et la permanence relative des valeurs.  Le second, dit de l’« ajustement », recouvre un type d’interactions rendues possibles au contraire soit par l’absence de toute convention soit par la suspension ou le dépassement de celles qui encadrent généralement les pratiques propres à un domaine d’activités déterminé et sur lesquelles chacun est supposé « s’accorder ».  Nous croyons utile de distinguer aussi nettement que possible ces deux modes de fonctionnement et nécessaire de donner au second la place essentielle qui lui revient.  C’est ce qui nous amène à prendre position face au présent projet unificateur.


*

Afin de préciser le lieu et l’enjeu du débat, commençons par évoquer le genre d’interac­tions dont il s’agit de rendre compte en tant que processus les uns reproducteurs, les autres créateurs de sens et de valeur.  Nous jugerons ensuite de la pertinence de la notion d’« ac­cord » à leur égard.  Soit à titre d’exemple ce qu’on appelle le « respect ».  On peut en rendre compte selon l’un et l’autre régime.

Note de bas de page 2 :

 Cf. E. Landowski, « Plaidoyer pour l’impertinence », Actes Sémiotiques, 116, 2013.

« Respecter » quelqu’un ou quelque chose (par exemple « l’environnement ») peut d’abord se ramener à l’observation de règles à caractère général et impersonnel.  C’est la conception la plus répandue.  Elle repose sur l’idée que toute personne aussi bien que toute chose est réductible à une définition préétablie de ce qu’elle « est », définition qui peut soit provenir du savoir « encyclopédique » (au sens d’U. Eco) que par définition « tout le monde » partage, soit être fixée par un système de positions et de rôles sociaux faisant grosso modo consensus.  Respecter l’autre, c’est alors se comporter en suivant scrupuleusement les normes de conduite qu’impose la reconnaissance de son statut.  Il ne s’agit donc pas à proprement parler de faire honneur à la personne ou à la chose qui se trouve présente devant soi mais de lui accorder exactement — « juste », comme on dit — ce qui lui est dû à raison de la nature ou de la qualité statutaire qu’on lui attribue conventionnellement, par application d’une grille de classification communément acceptée.  S’agissant de rapports interpersonnels, en faire davantage ne serait plus du respect ni de la déférence mais de l’obséquiosité ou de la complaisance.  En faire moins serait au contraire de l’insolence2.

Note de bas de page 3 :

 V. Estay et R. Dorra, texte d’orientation (souligné par nous).

Plutôt que l’« autre » comme tel, ce qui est alors respecté, c’est, autrement dit, ce que le code des « bonnes manières » prescrit à son égard.  Mieux, comme l’affirmaient les auteurs du texte d’orientation dans un passage qu’on pourrait prendre, de leur part, pour une véritable profession de foi, ce qui est ainsi reconnu comme digne d’une déférence sans réserve, c’est le « substrat éthique qui détermine les paramètres sociaux de l’échange, c’est-à-dire le rapport que chaque actant doit établir avec une norme donnée pour rester dans le domaine du bon sens (en espagnol la “cordura” : l’accord avec la raison) »3.  C’est dire que par delà l’autre et par delà ce qui est prescrit circonstantiellement à son égard, ce qu’en définitive on respecte selon cette perspective, c’est l’existence même d’une instance régulatrice (quelle qu’elle soit) supposée admise et reconnue par tous en tant que condition de possibilité de tout « échange » sensé entre partenaires d’une interaction quelconque.  Cette instance transcendante, garant de la « sécurité » (au sens juridique) des rapports interactantiels, et le cas échéant énonciatrice de normes explicites, on l’appelle en sémiotique (greimassienne) le « destinateur ».

Note de bas de page 4 :

 Cf. « L’altérité sans nom », in E. Landowski, Passions sans nom, Paris, PUF, 2004, p. 145-149.

La seconde forme de respect se passe au contraire de toute forme de transcendance.  L’au­tre est là, devant nous, comme présence irréductible et comme totalité : c’est à lui qu’il s’agit de faire honneur en lui permettant de s’accomplir moyennant le déploiement — a priori sans limites — de ses potentialités.  L’objet du respect, c’est donc maintenant l’autre en tant que tel, considéré pour lui-même.  Certes, notre regard sur lui est biaisé puisque nous ne le voyons qu’à travers le filtre de notre « culture ».  Abstenons-nous du moins de le classer en lui don­nant trop vite un nom qui l’enfermerait dans ce que nous préjugeons de lui.  A partir de là, l’interaction pourrait ne plus consister en l’application de règles de conduite apprises de l’exté­rieur ou préalablement fixées d’un commun accord entre soi.  Ignorant l’existence de telles règles, ou bien les oubliant, cette seconde forme de respect y substitue une forme aigüe d’at­tention à l’autre — personne, animal ou même « humble » chose — dans l’immanence d’un rapport singulier, face à face, sans la médiation d’aucune forme (anthropomorphisée ou non) de destinateur pour dicter le « bon » sens de la conduite à tenir4.

Aussi, passer d’un régime à l’autre a-t-il un coût.  Servant de médiateur entre soi et le mon­de, la règle commune dispense de prêter attention à l’autre dans sa singularité.  Elle permet de l’« anonymiser » en le réduisant au type dont il est censé constituer une occurrence, et par là d’en faire une quasi abstraction, un pur simulacre.  Réduit à son statut ou à sa fonction, tenu, à son tour, de se conformer (au simulacre de lui-même que son partenaire lui propose ou lui im­pose), l’autre se trouve du même coup neutralisé en tant que foyer de potentialités et toute for­me d’accomplissement réciproque des parties prenantes dans l’interaction se trouve par là-mê­me exclue.  Inversement, passer d’un régime contractuel qui enserre, par principe, la produc­tion du sens et l’échange des valeurs dans le cadre de normes convenues à un régime de face à face non médiatisé où tout est suspendu à la liberté de l’autre, c’est accepter les risques et les chances d’une aventure autrement exigeante, et dans cette mesure même prometteuse !


*

On a par conséquent là affaire à deux « philosophies » des rapports à l’autre qui engagent des formes de conceptualisation radicalement différentes.  Se pose alors la question du choix des termes les mieux aptes à les désigner.

Pour traiter du mode de relations relevant de la première configuration, c’est un fait que nous n’avons pour notre part guère éprouvé jusqu’à présent la nécessité de parler d’« accord ».  D’autres vocables, plus classiques en anthropologie et en sociologie, mieux définis en philoso­phie du droit et de la politique, à commencer par ceux de « contrat » et de « convention », nous ont paru suffisants.  Mais nous ne voyons pas pour autant de raison de l’exclure par prin­cipe.  Comme quasi-synonyme ou doublet de « contrat », « accord » ne semble rien ajouter mais ne heurte pas non plus.  Lorsque par exemple des gens s’entendent en famille sur la défi­nition de règles de politesse propres à leur micro-société, on peut effectivement dire qu’ils s’« accordent » entre eux, en l’occurrence sur le moyen de maintenir les distances nécessaires à la bonne marche de leurs activités domestiques, c’est-à-dire sur la fixation de règles du jeu.  Qu’on appelle cela « conclure un accord », ou « passer un contrat », peu importe.

Par ailleurs, vu la polysémie des mots de la langue usuelle, rien a priori n’interdit non plus d’appliquer le même terme au second type de configuration.  Si les partenaires d’une interac­tion peuvent s’accorder, comme précédemment, sur les principes pour ainsi dire constitution­nels de régulation de leurs rapports, il n’est pas exclu qu’en certaines circonstances ils puissent s’accorder aussi bien, ne serait-ce qu’implicitement, pour y renoncer et inventer « d’un com­mun accord », par ajustement en acte l’un à l’autre, un régime de rapports probablement plus gratifiant dans la mesure où il mettrait en œuvre une syntaxe interactionnelle ouverte, sans règles préétablies, sans destinateur transcendant (autrement dit, libérée des contraintes du « schéma narratif canonique » !) et ouvrant par là même la possibilité de dynamiques créatri­ces, et non plus reproductrices, de sens et de valeur.

Il faut donc admettre qu’à condition de ne pas trop entrer dans le détail des finesses con­ceptuelles, le même mot « accord », vrai mot passe-partout, se prête assez bien à recouvrir, grosso modo, l’une et l’autre syntaxe.  Il suffit de les ramener l’une et l’autre à leur « plus petit commun dénominateur », le inter- qu’implique toute « interaction ».  Il nous semble toutefois préférable d’éviter une telle homonymie.  Les deux configurations en question sont fondamen­talement distinctes et même antithétiques.  La seconde n’est pas réductible à la première !  Dans un cas, l’accord porte sur la reconnaissance, de préférence explicite, du « substrat éthi­que » que les auteurs du projet présentent comme « pré-condition » de l’interaction — de toute interaction —, pré-délimitant par là-même, prudemment, le registre et la portée de ce qui pourra advenir ensuite.  Dans l’autre, à l’inverse, l’accord consiste en l’acceptation, de préfé­rence tacite, du principe d’un dépassement ou pour le moins d’une suspension desdites condi­tions, autrement dit en l’assomption des risques d’un rapport in-conditionné mais aussi, du même coup, des chances d’une interaction sans finalité arrêtée à l’avance, « aventureuse ».

Note de bas de page 5 :

 Cf. E. Landowski, « Viagem às nascentes do sentido », in I. Assis da Silva (éd.), Corpo e Sentido, São Paulo, Edunesp, 1996.

Or, pour parler de deux formules aussi différentes, il paraît de pur bon sens de se servir de métatermes, eux aussi, distincts.  Pour désigner la configuration numéro deux, nous n’adopte­rons donc pas, pour ce qui nous concerne, le terme d’« accord ».  Nous nous en tiendrons au métaterme d’ajustement, déjà adopté de longue date5.  Par suite, si la définition qu’on se donne de ce qu’est un « accord » correspond prioritairement, comme cela semble le cas chez les or­ganisateurs du dossier, à la syntaxe du premier type — celle d’un contrat social fixant au nom de l’« éthique » ou du « bon sens » le cadre normatif de l’interaction —, il n’est pas alors possible d’affirmer que la syntaxe ouverte, « aventureuse », à laquelle nous accolons l’étiquet­te d’ajustement se ramène à une forme d’accord.  Au contraire, c’est précisément pour recou­vrir des configurations syntaxiques de l’autre type, qui n’étaient pas reconnues jadis par la grammative narrative standard (et qui, le débat actuel le montre, ne sont pas non plus faciles à faire reconnaître aujourd’hui, entre sémioticiens), que nous avons introduit le terme d’« ajus­tement ».  Sa définition en tant que métaterme est précise : il désigne une forme d’interaction sans destinateur ni règles préétablies, hors contrat, où le « meilleur » ne peut être atteint qu’au risque assumé du « pire » et l’accomplissement mutuel des partenaires qu’à la limite de l’acci­dent.  Si du sens et de la valeur prennent forme sous ce régime, c’est en effet à la faveur de processus qui, n’étant ni programmés ni aléatoires ni guidés par la logique calculatrice de su­jets se manipulant les uns les autres, ne dépendent que de la découverte de rapports justes dans l’immanence d’un face à face direct entre actants.


*

Note de bas de page 6 :

 Texte d’orientation.

Note de bas de page 7 :

 Cf. « Jacques-le-juste », Nouveaux Actes Sémiotiques, 115, 2012.

Mais qu’est-ce alors que le « juste » ?  Contrairement à la « justesse » située, nous dit-on à bon escient, à égale distance d’un « trop » et d’un « pas assez » fixés par avance6, le «juste » n’est pas le « juste milieu ».  Comme nous le précisions il y a peu dans un travail consacré à la mémoire de Jacques Geninasca, le « juste » ne se définit par référence à aucune échelle pré­établie et ne peut être réglementé par aucune instance tierce7.  Quand un propos, un comporte­ment, une œuvre sonnent juste, ce qu’ils ont de juste n’est jamais simplement affaire de con­formité à quelque principe qu’il suffirait de respecter pour toucher juste.  Ce qui est correct, convenable, raisonnable, dans la mesure, bref, « comme il faut », est loin d’être toujours « juste ».  Il est par conséquent nécessaire de distinguer au moins deux acceptions de l’adjectif (ou de l’adverbe) en question.

La première implique l’idée, applicable à toutes sortes de domaines, d’une relation de type hiérarchique entre, d’un côté, une constante qualitativement ou quantitativement définie et, de l’autre, une variable censée s’en rapprocher le plus possible pour devenir « juste ».  Cette acception est à la base d’actes de jugement très divers : c’est elle qui intervient quand on compare la « justice » d’une politique à l’« injustice » d’une autre, mesurées à leur degré respectif de satisfaction à des critères par exemple économiques, retenus pour servir d’étalon ; de même quand on parle de la « justesse » d’un comédien, évaluée en fonction du degré de conformité de sa diction et de son jeu par rapport à un canon stylistico-dramaturgique admis ; ou encore, quand on dit d’un train qu’il est arrivé à l’heure juste parce qu’il est entré en gare au moment stipulé par la compagnie des chemins de fer ; d’une choriste qu’elle chante juste parce que sa voix est au diapason ; ou d’un paiement qu’il est juste parce que le compte y est.  Dans l’ensemble de ces cas, tout se ramène à une question d’exactitude par rapport à un quantum ou de conformité par rapport à un qualis de référence intervenant prospectivement comme norme du comportement considéré, et rétrospectivement comme critère d’évaluation de sa « justesse ».

Note de bas de page 8 :

 Cf. « Transformation ou création? », in E. Landowski, Avoir prise, donner prise (3e partie), Nouveaux Actes Sémiotiques, 112, 2009.

A l’opposé, envisagé comme le produit d’un processus dynamique dit d’« ajustement » entre éléments, le « juste » crée lui-même, en acte, sa propre norme et ses propres critères d’évaluation.  Il ne peut donc procéder ni de l’application d’une règle externe ni d’un accord contractuel préalable (ni par ailleurs d’une quelconque forme d’adaptation unilatérale d’un élément à un autre).  Il résulte d’une coordination supposant de part et d’autre une disposition à accueillir les potentialités de sens susceptibles de s’ouvrir à la faveur d’une interaction dont ni la forme ni l’issue ne sont entièrement connaissables à l’avance.  Car sous ce régime, c’est la dynamique de l’interaction qui décide seule des modalités et des finalités de son propre déroulement : à mesure qu’elle se développe, elle invente sa propre forme et instaure son ordre propre du sens et de la valeur.  Voilà ce qui explique sans doute que le juste — lorsque le libre développement d’un processus de ce type parvient à y mener — ait le pouvoir de susciter l’émerveillement : c’est qu’à proprement parler il crée une harmonie là où rien ne l’assurait, ou au-delà de ce qu’on pouvait attendre8.  Par comparaison, la justesse ne peut, elle, au mieux, que « donner satisfaction » en réalisant simplement ce qu’on attendait.  

Note de bas de page 9 :

 Cf. « Voiture et peinture : de l’utilisation à la pratique », Galaxia , São Paulo, 12, 2, 2013 (http:// revistas.pucsp.br/galaxia/).

Parler ici de « création » ne revient évidemment pas à postuler que le juste pourrait surgir miraculeusement du néant.  A l’évidence, toute création de sens ou de valeur présuppose au moins les éléments dont elle constitue le dépassement.  Dans le domaine pictural, par exemple, la création dépend de la capacité du peintre à conjuguer ce que nous sommes convenu d’appe­ler, d’un côté, le procédé, de l’autre, la vision9.  Par « procédé » nous désignons l’ensemble des savoirs, culturels ou techniques, auxquels un artiste recourt pour installer dans son œuvre des repères qui en feront un discours lisible.  C’est là, autrement dit, le « substrat » (esthétique en l’occurrence) qui est « accordé » au peintre par l’histoire de l’art, par la société, par le pu­blic contemporain.  Et s’il s’y conforme, il produira quelque chose qui sera effectivement reconnu comme étant « de la peinture ». Mais pour être « créateur » l’application d’un tel accord, même s’il est peut-être jusqu’à un certain point nécessaire, n’est jamais suffisant.  Il y faut au surplus une « vision », c’est-à-dire l’intuition d’une forme qui ne fait et ne peut faire à l’avance l’objet d’aucun accord puisqu’il ne s’agit encore, au moment où le peintre se met à travailler, que d’une potentialité.  Pour avoir prise sur elle et parvenir à la projeter sur la toile, il lui faut s’y « ajuster » en la laissant prendre prise sur lui.  Et dans ce corps à corps, vision et procédé se présupposent réciproquement.  Aucune vision ne peut en effet donner naissance à une concrétisation plastique si elle n’est adéquatement servie par quelque procédé de mise en œuvre, c’est-à-dire par un savoir-faire issu d’une tradition.  Mais en retour, ne pouvant à lui seul rien produire de vraiment neuf — tout au plus des variations à l’intérieur du registre sur lequel il s’exerce —, le procédé ne prend picturalement de valeur que dans la mesure où il en­tre au service d’une vision tant soit peu novatrice.  Bien que ces deux composantes de la com­pétence du peintre s’opposent ainsi du tout au tout, elles doivent se conjuguer : pour se concré­tiser, la vision, ouverture sur un potentiel, a besoin de ce que le procédé lui oppose de plus réel mais en même temps lui offre d’utilisable parce que déjà réalisé ; et le procédé, conservateur et répétitif par nature, a besoin de ce que la vision lui impose d’inédit à exprimer.

La syntaxe de l’ajustement se joue dans ce rapport dialectique entre la force de l’acquis et l’appel d’une forme à venir qui ne trouve sa norme qu’en elle-même.  En dépit de ce qui nous est suggéré, une telle syntaxe ne peut donc pas être ramenée à une « sémiotique de la justes­se » conçue comme « recherche du juste milieu ».  Quant à cette recherche elle-même, elle trouve sa place toute désignée dans le cadre d’une autre syntaxe interactionnelle, à savoir celle du régime d’interaction sémiotiquement le mieux connu, celui de la manipulation, où des sujets dotés de bon sens s’accordent, en fonction de critères d’évaluation convenus, sur la « juste » valeur des « objets de valeur » dont la circulation médiatise leurs rapports. — Simple querelle de mots ?  Pourtant, la présente controverse nous paraît soulever une question d’ordre plus général.


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Quel objectif la sémiotique vise-t-elle donc en tant que constructrice de concepts ?  S’agit-il uniquement de décrire des pratiques culturellement régulées et d’en construire la grammaire en vue de rendre compte « scientifiquement » de leur signification ?  Ou bien, dans l’espoir de rendre la vie un peu plus signifiante, pouvons-nous envisager une pratique de construction de concepts qui nous permettrait sinon de réinventer le « sens de la vie », du moins de plaider, par des arguments sémiotiquement consistants, en faveur de régimes de sens et d’interaction alternatifs par rapport à ceux socio-politiquement dominants ou sémiotiquement « canoniques » (ou même, par une convergence qui ne paraît exclue, les deux à la fois) ?

Le concept de justesse s’inscrit, nous semble-t-il, dans la première de ces perspectives :  c’est un outil descriptif qui permet de rendre compte efficacement d’une multitude d’interac­tions fondées sur le respect d’accords contractuels (ou quasi-contractuels) définissant, sur la base du « bon sens » et dans le souci de la « mesure », ce qu’on pourrait appeler le « comme il faut » en tant que style de vie propre à nos sociétés éclairées.  Le concept d’ajustement procè­de d’une visée en partie différente.  Lui aussi, il permet (du moins nous l’espérons) de décrire, d’analyser, de comprendre et même d’expliquer certaines interactions porteuses de sens.  Mais pas le même type d’interactions : des interactions dont le principe n’a pu être sémiotiquement reconnu (sinon admis) que moyennant un dépassement des limites que la grammaire narrative s’était longtemps imposées en se rendant spontanément complice du « sens commun » propre à notre culture, c’est-à-dire d’une conception transcendentale du sens.  Des interactions où n’interviennent ni « destinateur » ni « règles du jeu » ?  Bien sûr, cela existe !  Mais, sémioti­quement, il a fallu un jour les (ré) inventer, en construire le concept, les faire épistémologique­ment exister, en tant que régime de sens, et par conséquent contre d’autres régimes qui avaient déjà acquis leur « légitimité scientifique ».

Tel est à nos yeux l’enjeu du présent débat.  Pour nous, la sémiotique n’a en dernière ins­tance de raison d’être que comme instrument critique et comme pouvoir libérateur, en premier lieu par rapport à elle-même, par rapport à ses propres « acquis ».  Tel est du moins le parti, utopique peut-être, que nous avons adopté.  Notre rôle n’est pas — pas seulement — de décri­re (en toute neutralité) des états de choses.  Il nous appartient aussi de donner consistance, sur le plan théorique, à d’autres pratiques du sens en même temps qu’à d’autres régimes d’inter­action.

Notes - document 2

1  Texte d’orientation, août 2012.

2  Cf. E. Landowski, « Plaidoyer pour l’impertinence », Actes Sémiotiques, 116, 2013.

3  V. Estay et R. Dorra, texte d’orientation (souligné par nous).

4  Cf. « L’altérité sans nom », in E. Landowski, Passions sans nom, Paris, PUF, 2004, p. 145-149.

5  Cf. E. Landowski, « Viagem às nascentes do sentido », in I. Assis da Silva (éd.), Corpo e Sentido, São Paulo, Edunesp, 1996.

6  Texte d’orientation.

7  Cf. « Jacques-le-juste », Nouveaux Actes Sémiotiques, 115, 2012.

8  Cf. « Transformation ou création? », in E. Landowski, Avoir prise, donner prise (3e partie), Nouveaux Actes Sémiotiques, 112, 2009.

9  Cf. « Voiture et peinture : de l’utilisation à la pratique », Galaxia , São Paulo, 12, 2, 2013 (http:// revistas.pucsp.br/galaxia/).