L’œuvre absente. Réflexion sur la pratique et sur ses objets

Jean-François Bordron

  • Jean-François BORDRON est professeur à l’Université de Limoges et directeur du CeReS (Centre de Recherches Sémiotiques). Il a notamment publié : /Descartes/, Recherches sur les contraintes sémiotiques de la pensée discursive Paris, P.U.F 1987 ; « Transversalité du sens et sémiose discursive » in Transversalité du sens, Presses Universitaires de Vincennes 2006 ; « Temps et discours. Réflexions sur la tectonique du temps » sous la direction de J. Fontanille et D. Bertrand, Paris, PUF Collection Formes Sémiotiques 2006 ; «Immanence et pratique. Quelques réflexions sur la dialectique du sens » sous la direction de PL. Basso, in Semiotiche 4 2006
  • Université de Limoges

Texte intégral

1- La pratique

La pratique se divise traditionnellement (Aristote) en deux ordres de faire. Le premier, la poesis, est gouverné par l’idée d’une œuvre. Pour l’autre, la praxis, l’œuvre ne semble pas être requise. Le thème de l’œuvre absente répond à une interrogation sur la praxis dirigée par le soupçon que cette dimension du faire n’est sans doute pas moins conduite par l’idée d’œuvre, du moins dans beaucoup de ses aspects, même si cette œuvre reste surtout frappante par son absence. Ainsi l’improvisation musicale, comme on la rencontre particulièrement dans la musique électro-acoustique, même dans les cas extrêmes où elle ne comporte aucune unité mélodique, tend à se conformer à l’idée régulatrice d’une œuvre même si celle-ci ne peut réellement agir qu’in absentia (sinon il ne s’agirait plus d’une improvisation). De même la guerre, même dans ses formes les plus chaotiques, dans le corps à corps par exemple, est toujours plus ou moins gouvernée par l’idée que, finalement, un scénario aura été accompli, que quelque chose de racontable aura été fait. Il y a une puissance rassemblante de l’œuvre qui confère une certaine grammaticalité à l’action. Mais pour que cela soit, il faut que le nombre considérable des sensations que peut éprouver un corps agissant puisse trouver une unité dans une scène prédicative qui est en quelque façon la prémisse nécessaire de l’œuvre. Nous étudions ici la façon dont peuvent émerger les premiers linéaments de cette scène, comment elle se constitue, comment il est finalement possible de dire des choses aussi simples que « j’ai traversé la rue » ou « nous avons passé un bon moment » lorsque la force attractive d’un scénario semble faire défaut.

2- En deçà du récit

Note de bas de page 1 :

 Platon Sophiste 247e Traduction Chambry.

Les actions n’existent pas seules mais s’exercent dans un contexte supposant la présence d’une multitude d’entités dont il est utile de faire un inventaire. Celui-ci sera provisoire car il s’agit simplement de situer un problème et non de décrire exhaustivement l’univers de notre expérience et encore moins de statuer sur une ontologie de l’action. A vrai dire,  je ne supposerai pas autre chose, au titre d’une ontologie, que l’existence d’une force, ou puissance, conformément à ce qu’affirme l’Etranger du Sophiste : «Je dis que ce qui possède naturellement une puissance quelconque, soit d’agir sur n’importe quelle autre chose, soit de subir l’action, si petite qu’elle soit, de l’agent le plus insignifiant, et ne fût-ce qu’une seule fois, tout ce qui le possède est un être réel ; car je pose comme une définition qui définit les êtres qu’ils ne sont autre chose que puissance (dunamis) »1. Ceci étant admis, une théorie de la praxis doit expliquer comment une force peut s’exprimer selon des formes, en un sens à la fois iconique et symbolique, et ce que signifie cet ordre si particulier du « formel ».

Nous concevons en général une action comme opérant une transformation sur un état de choses, transformation plus ou moins vive, plus ou moins spectaculaire, pouvant ainsi donner lieu soit à un simple changement d’état, soit à un événement. Les changements et les événements peuvent paraître isolés ou entrer avec d’autres dans ce que l’on appellera alors un processus. Les événements, changements et processus peuvent composer des récits pourvu que des contraintes structurales viennent ordonner les différentes actions. Notons cependant que cette dernière étape n’est en rien nécessaire et surtout qu’elle ne dépend pas formellement des actions rapportées. Il est toujours possible de construire plusieurs récits différents sur la base de la même suite d’actions comme le montrent aussi bien les témoignages que les différentes conceptions de l’Histoire. Le récit impose donc une forme seconde qui traite les actions comme si elles avaient été accomplies en vue d’une œuvre. Le récit transforme subrepticement la praxis en poesis. Si l’on veut comprendre la praxis, il faut donc, ne serait-ce que provisoirement, se tenir en deçà du récit, au moment où on ne sait pas encore quelle histoire aura été accomplie. Revenons alors à l’entité première dont nous sommes partis, l’état de choses. Comment définir un état de choses ? Deux voies distinctes semblent se présenter que nous allons brièvement explorer.

3- État de chose (Première approche)

La première définition est syntaxique. Elle consiste à dire qu’un état de choses est la conjonction ou la disjonction entre deux actants. Ainsi écrira-t-on (S^O) pour indiquer la conjonction entre Jean et une bicyclette dans « Jean a une bicyclette ». La seule chose importante qui puisse arriver à un état de chose ainsi défini est de voir la conjonction se muer en disjonction sous l’effet d’un sujet d’action (Pierre vole la bicyclette de Jean qui s’en trouve par là disjoint). L’avantage de cette formulation est bien sûr d’inscrire les états de choses dans des schémas d’action et finalement dans des récits. L’inconvénient est de laisser dans l’ombre ce qu’est un état de chose comme « La bicyclette est bleue » qui se prête mal à l’écriture précédente (bien que cela soit toujours possible). On perçoit que ce qui nous manque dans ce cas est de pouvoir inscrire la sémantique de l’état de choses, ce que veut dire pour une bicyclette d’être bleue. Toute la question est alors de savoir en quel sens un « état de choses » est une notion sémantique et comment la définir.

On objectera sans doute que la notion d’ « état de choses » est plus ontologique que sémantique. Elle pourrait être définie en ce sens comme un complexe fait d’une ou plusieurs entités, de propriétés de diverses natures et de relations, en particulier des relations entre parties et totalités.  Pourtant notre intérêt pour cette notion, dans le présent contexte, vient du fait que l’action non seulement transforme les états de chose, au sens syntaxique mentionné précédemment, mais encore crée leur configuration interne, leur formalité, et donc leur sens. Il nous faut donc regarder ce qu’est la structure interne d’un état de chose lorsqu’on le considère dans son rapport de dépendance avec l’action. Nous cherchons à comprendre comment une action peut créer la possibilité d’un état de chose.

4- Action et signification

Il est ici nécessaire d’ouvrir une parenthèse pour fixer la place que nous accordons à la notion d’action par rapport à celle de signification. La question de l’action en effet déporte le problème de la signification de son site habituel. Elle oblige à supposer, à côté d’une signification dépendante de l’expression (morphèmes, lexique, etc.), une signification liée à l’acte d’exprimer. La difficulté est de coordonner ces deux sources de sens sans marginaliser l’une ou l’autre. Si l’on dit que l’action actualise un ensemble de significations propre à un langage, on risque de minimiser l’apport de sens lié à l’action elle-même. Si au contraire on insiste sur l’importance de l’action dans la production du sens, il devient tentant de réduire à presque rien la signification intrinsèque d’un énoncé. Cette difficulté bien connue n’est pas propre aux énoncés en langue naturelle mais se rencontre dans toutes les sémiotiques, à des degrés divers cependant. A cela s’ajoute le fait que l’action est une réalité mobile, difficile à stabiliser, et de plus, lorsqu’il s’agit d’expression sémiotique, essentiellement duale. Une action dans ce cas est toujours à la fois une production (effectuation ou énonciation) et une interprétation (une herméneutique). A cette difficulté s’ajoute le fait, bien connu depuis la rhétorique antique, qu’un acte sémiotique est toujours lié à un site, à un lieu (le tribunal, la place publique, l’assemblée), lieu définissant le plus souvent un sens générique. Bien sûr toutes les actions ne sont pas dépendantes de lieu aussi fortement institutionnalisés. Mais il y a toujours un lieu, voire un double lieu si l’action et sa réception ne coïncident pas. On peut par exemple rencontrer dans des musées des œuvres dont l’origine se situe ailleurs, dans un espace religieux par exemple. On obtient alors un ensemble de significations essentiellement liées à cette dis-location. Une photographie de guerre ne signifie pas la même chose dans une galerie et dans un magazine. La notion de situation sémiotique, définie par Éric Landowski, inclut ce que nous cherchons à définir (une topique) mais est d’un niveau de pertinence plus vaste. La notion de situation semble impliquer l’existence d’acteurs, donc d’actants et, finalement, une organisation syntaxique. Nous voulons ici essayer d’approcher la sémantique liée à la notion d’état de chose. Il nous faut pour cela trouver, comme nous le verrons plus loin, une notion de site sémantique.  Cette notion étant d’une certaine complexité, il est sans doute nécessaire, pour plus de clarté, de hiérarchiser les notions qui ont toutes, plus ou moins, affaire avec la notion de lieu afin de fixer le point sur lequel nous travaillons présentement. Une situation est définissable, entre autre, par un jeu entre des acteurs et des rôles. A l’intérieur d’une situation, une énonciation dispose autour d’elle-même une scène énonciative que l’on peut définir comme la façon dont un énonciateur théâtralise sa propre énonciation. Cette scénographie se situe bien sûr dans une situation mais à un autre niveau d’analyse. De même, cette fois à l’intérieur de l’énoncé, peuvent se développer divers scènes, scénarios etc. Ces trois notions hiérarchiquement ordonnées, requièrent la notion de lieu mais ne sont pas définies à partir d’elle. C’est au contraire la puissance signifiante du lieu que nous cherchons à comprendre. Nous parlerons en ce sens de site, notion qui traverse les trois précédentes sans se confondre avec aucune d’elles.

5- Action et valeur

Nous pouvons ainsi résumer la question de la signification propre à l’effectuation en disant qu’elle s’articule dans une topique triple : une action, une interprétation, un site :

Image1

Note de bas de page 2 :

 Saussure (1971, p. 121) 

Dans le langage de Saussure on peut dire que ces trois pôles sont des lieux de valeurs à la fois dépendantes et duales. Saussure a beaucoup insisté sur la dualité interne aux sciences portant sur les valeurs. Il remarquait que cette dualité apparaissant surtout dans les disciplines pour lesquelles la notion de temps est constituante. Aussi voyait-il une différence irréductible entre les linguistiques diachroniques et synchroniques. Dans le cas qui nous intéresse, un problème semblable apparaît puisque nous établissons une corrélation entre des pôles dont les temporalités ne sont pas les mêmes, même si on peut trouver quelques cas où elles paraissent superficiellement coïncider. Il est clair que l’action et l’interprétation relèvent essentiellement d’un procès et se situe par là en diachronie. La notion de site est par contre d’essence synchronique, même s’il peut se faire qu’une action particulière ait à constituer un site dans le temps. Il n’y a pas là d’antinomie mais plutôt un fait complexe qui peut s’expliquer par le simple constat suivant : un acte sémiotique possède sa logique propre mais doit aussi s’ajuster  au fait plus ou moins contingent de sa réception ainsi qu’au site de son effectuation.  Nous avons donc, selon l’analogie proposée par Saussure, une économie du sens. De même, l’histoire de la langue, comprise comme une succession d’actes diachroniquement orientés, est pour une bonne part aveugle à ce qu’elle produit dans ses divers réajustements synchroniques : la logique du procès n’est pas commensurable avec celle du système. Comme le dit Saussure2 : « Donc un fait diachronique est un événement qui a sa raison d’être en lui-même ; les conséquences synchroniques particulières qui peuvent en découler lui sont complètement étrangères ». Il y a entre l’action, nécessairement temporalisante, et le système, une dualité de principe.

6- La notion de site.

Note de bas de page 3 :

 Henri Bergson, Matière et mémoire,Paris,P.U.F., 1939

Note de bas de page 4 :

 Nous avons développé cette conception de la perception dans notre document d’HDR La signification et le monde sensible (2003).

Nous sommes partis de la simple remarque selon laquelle une action crée ou modifie un état de chose. Nous ne comprenons pas cette action comme celle d’un personnage dans un texte mais comme relevant de la sphère pratique. Il s’agit donc de définir ce que veut dire la notion d’état de chose en tant que résultat d’un acte en entendant par acte aussi bien une énonciation, une perception, un mouvement, etc. Partons de l’expérience perceptive car l’action et l’interprétation y sont toujours mêlées, quelquefois jusqu’à l’indistinction, d’autres fois, lorsqu’un problème se pose, avec un léger décalage. Le fait curieux qui nous intéresse est que dans le cours incessant des actions, souvent infinitésimales, en quoi consiste l’acte de percevoir, il est presque toujours possible de dire : j’ai perçu ceci ou cela, bref, de décrire ce qui prend la forme d’un état de chose, subjectif ou objectif. L’état de chose est comment un arrêt sur image crée par une coupure dans le flux des impressions sensibles. Bergson3 concevait la perception comme une sélection opérée par notre organisme dans l’infinité des données fournies par le monde perçu. Il ne s’agissait donc pour lui, ni d’une projection de notre être subjectif, ni de la simple réception de données objectives, mais bien d’un certain style d’interaction (une soustraction). Nous dirons pour notre part qu’entre un être percevant et un être perçu il y a une entr’expression qui n’est en effet ni subjective ni objective, au sens ordinaire de ces termes, mais est simplement ce qui émerge d’un rapport. Une perception est en ce sens une sémiose puisqu’elle produit un plan d’expression (ou d’entr’expression) dont le contenu exprimé n’est rien d’autre que le rapport entre un corps percevant et le monde perçu4.

En quel sens, dans ce contexte, la notion de site peut-elle aider à expliquer la notion d’état de chose ? L’exemple de site le plus connu est sans doute celui du templum des augures latins. Un vol d’oiseau ne porte pas en lui-même de signification. Mais lorsqu’il traverse le templum tracé dans le ciel par l’augure le vol devient susceptible d’être interprété. Nous avons là un cas manifeste dans lequel le site non seulement accompagne la signification mais constitue sa possibilité.

Note de bas de page 5 :

 Ce type d’exemple est particulièrement bien traité dans la théorie des espaces mentaux de Gilles Fauconnier (même si la nécessité de qualifier ces espaces de « mentaux » ne paraît pas évidente).

Ce fait est en réalité beaucoup plus général qu’il n’y paraît. Les énoncés fictionnels, les énoncés contrefactuels, offrent des exemples clairs d’énoncés qui ne peuvent se comprendre sans la supposition d’un site formellement distinct de celui requis par les énoncés véridictoires (la « réalité » étant dans ce dernier cas un exemple fascinant de templum). On dira par exemple « Dans l’esprit de Pierre … », « Dans le film … », etc.5 On peut voir dans cette nécessité du site une constante anthropologique qui voudrait que le sens exige toujours une certaine formalité spatio-temporelle. Il semble plus juste de dire que cette exigence tient sans doute moins au temps et à l’espace pris en eux-mêmes, qu’à leur capacité à exprimer ce qui est d’essence formelle. On voit dans l’exemple du templum en quoi consiste la formalité. Elle veut dire exactement qu’un vol d’oiseau n’a de sens que par rapport à une section de l’espace, un peu comme la vitesse d’un mobile n’a d’existence que par rapport à un référentiel tout aussi arbitraire. La formalité est un principe de relativité que l’on pourrait exprimer ainsi : toute signification est située. En terme de référence, ce principe pourrait se traduire par : il n’y a pas de référence sans référentiel. Sur cette base, revenons à la notion d’état de chose.

7- État de chose (suite)

Si nous admettons la notion de site, telle que nous venons de la développer, il paraît naturel de concevoir un état de chose comme un site dont le rôle essentiel serait de fournir une fonction d’unité à un certain nombre d’entités. Avant de développer ce point, insistons de nouveau sur la nature de ce que nous cherchons à comprendre. Si, d’un certain point de vue, une action peut être décrite comme le moyen nécessaire pour passer d’un état de chose à un autre, il reste que la notion d’état de chose demeure obscure tant que nous ne comprenons pas comment il peut se constituer. Dans la perception, nous avons bien également affaire à des états de chose mais il est encore plus manifeste qu’ils représentent des réalités assez ténues, la perception dépendant en particulier de mécanismes complexes d’attention. Considérons que la perception, comme nous l’avons suggéré plus haut, nous offre, au titre de phénomène, l’entr’expression de deux dynamiques selon l’architecture générale d’une sémiose. On peut dire par convention, que l’une est subjective, l’autre objective, pourvu que l’on ne comprenne pas le sujet et l’objet comme logiquement indépendants de ces dynamiques. Sous ces conditions, pourrait-on dire qu’un état de chose est une stabilisation de ces deux dynamiques, stabilisation naturellement locale et, sous certains aspects, réciproque ? Le problème revient donc à demander si la notion de stabilisation est suffisante pour comprendre ce qu’est un état de chose.

Note de bas de page 6 :

 René Thom, Esquisse d’une sémiophysique, Paris, InterÉditions, 1988

Regardons tout d’abord quels sont les éléments dont nous pouvons disposer pour décrire ces dynamiques. La dynamique objective peut être décrite, selon le modèle proposé par René Thom, comme une dialectique entre saillance et prégnance. Notons que cette dialectique s’offre pour une part à la subjectivité puis qu’aucun de ces termes n’a véritablement de sens en l’absence d’un sujet. Une saillance est finalement un type particulier de forme qui prend sa valeur en ce qu’elle est remarquable pour un sujet. Une prégnance de même, quelles que soient les saillances investies, est au fond une force qui prend sa valeur en cela qu’elle est au moins perceptible. On peut sans doute étudier le jeu de la lumière (prégnance) avec une forme (saillance) comme un fait purement physique. Il n’en demeure pas moins qu’il n’y aurait aucun intérêt à exprimer ce jeu en termes de saillance et prégnance s’il n’était pensé dans son rapport avec un organisme percevant et se trouvait par là être un vecteur de sens. Il s’agit bien de ce que Thom6 a appelé une sémiophysique. Le point essentiel pour nous est qu’ainsi considérée la dynamique située « côté objet » est déjà orientée vers un sujet. Merleau-Ponty a été jusqu’à dire qu’il y avait quelque chose dans la nature qui demandait à être dit.

Note de bas de page 7 :

 Per Aage Brandt, La charpente modale du sens, Amsterdam,Benjamins, 1992

Note de bas de page 8 :

 Bernard Pottier, Sémantique générale,Paris, PUF., 1992

Regardons maintenant les possibilités pour qu’une dynamique subjective rencontre une dynamique objective ainsi conçue. Il peut sembler naturel de définir ces deux dynamiques dans les mêmes termes. De fait, il existe un certain parallélisme entre elles. Les notions modales, indispensables pour décrire un sujet d’action, peuvent être comprises comme des lignes de force d’une dynamique subjective. Ceci est d’autant plus vrai que ces modalités, virtualisantes ou actualisantes, se prêtent assez bien à une formalisation en termes de dynamique comme l’a montré P.A Brandt7. Ajoutons que la dynamique modale n’est véritablement intelligible que si elle comporte des oppositions ou des compositions de forces. Vouloir par exemple ne prend sens que si cette modalité rentre en phase avec un pouvoir ou se heurte à un non pouvoir, éventuellement à un devoir, etc. Ces faits bien connus militent pour une interprétation des modalités en termes de prégnances subjectives. Des verbes comme espérer ou désirer ont bien une fonction modale (ils régissent un infinitif) et expriment sans conteste de telles prégnances.  On pourrait dire ainsi, comme B. Pottier8, que « Le Je énonciateur est le maître des modalités » et ajouter, en suivant cette fois J.C Coquet, que la réciproque est tout aussi vraie.

Note de bas de page 9 :

 Voir Jacques Fontanille, Claude Zilberberg, Tension et signification, Liège,Mardaga, 1998

Note de bas de page 10 :

 Claude Zilberberg, Précis de grammaire tensive, Limoges, Pulim, 2006

Note de bas de page 11 :

 Pierre Boudon, Le réseau du sens I., Berne, Peter Lang, 1999 ; Le réseau du sens II, Berne, Peter Lang, 2002.

On ne peut prétendre que les diverses descriptions de l’univers modal, aussi complexe soit-il, puisse suffire à décrire une dynamique subjective. Il faudrait au moins ajouter la catégorie de l’aspect dont le rôle est de fournir des moments saillants à cette dynamique. L’aspect joue ainsi, dans la durée subjective, un rôle comparable aux saillances dans le monde objectif. Nous ne chercherons pas à décrire ici ces articulations que l’on rencontre chez plusieurs auteurs tels J. Fontanille9, Cl. Zilberberg10, P. Boudon11, ni l’ensemble des catégories ou valences qui peuvent nourrir les descriptions des passions et des affectes.  Au point où nous en sommes, nous devons maintenant revenir au  problème de l’état de chose compris comme l’entr’expression de deux dynamiques.

Supposons un énoncé comme :

(1) Le capitaine Haddock veut boire le verre de rhum.

Cet énoncé décrit bien le rapport entre deux dynamiques, la volonté du capitaine d’une part, le verre saillant rempli d’un liquide prégnant d’autre part.

Dans un parcours narratif, il est aisé de prévoir que, si rien ne vient s’y opposer, et si la dynamique interne au sujet ne faiblit pas, nous passerons, par le biais d’une action, de l’état d’un verre plein à celui d’un verre vide, la dynamique d’ensemble s’en trouvant modifiée d’autant. Mais cela, malgré l’apparence de simplicité, n’est possible que parce que le langage offre à des états dynamiques bien différents (le désire du capitaine et la plénitude du verre) l’unité formelle de sa syntaxe. La syntaxe joue ici le rôle de ce que nous avons appelé plus haut le site nécessaire à la constitution d’un événement ou d’un état de chose. De la sorte si l’on demande « où cela se passe-t-il ? » il faut répondre : « dans l’énoncé ».

Du point de vue du couple perception / action le problème est beaucoup plus complexe. Il nous semble que d’autres conditions sont requises que nous allons tenter d’inventorier.

8- Champ et site

Note de bas de page 12 :

 En un certain sens, ce problème a été posé et largement développé par Husserl, en particulier dans Expérience et jugement. Beaucoup de descriptions husserliennes, en particulier celles des « synthèses de recouvrement », rentrent à l’évidence dans notre problématique. Nous cherchons cependant, conformément à nos prémisses, à comprendre la constitution d’un plan d’expression, ce qui, sans être très loin d’une perspective phénoménologique, ne peut s’expliquer exactement dans les mêmes termes.

Dans un énoncé, la syntaxe donne sa forme à la scène prédicative de telle sorte que les prédicats les plus divers peuvent se réunir sans dommage, pourvu qu’ils ne se contredisent pas trop (on observe d’ailleurs que la contradiction est un problème logique et non un problème de syntaxe). De là vient, malgré les tentatives les plus extravagantes, qu’il soit presque impossible de trouver un énoncé syntaxiquement correct qui soit en même temps dépourvu de sens. Mais le mystère de la perception est précisément de parvenir à un résultat qu’il n’est pas absurde de comparer à celui du langage, sans que l’on puisse dire que celle-ci dispose d’une structure prédicative. En quel sens peut-on dire alors que les prégnances, à la fois subjectives et objectives, peuvent s’unir et s’exprimer dans un état de chose ?12.

La première chose que l’on peut remarquer est que la perception, quelle qu’en soit la modalité, paraît posséder une fonction d’unité. Nous ne percevons pas d’abord des morceaux de matière et des propriétés que l’on parviendrait ensuite à recoller, mais au contraire l’unité d’un champ. Cette notion dit beaucoup plus que celle d’espace ou de temps, car elle leur ajoute la tension d’une force. Ainsi défini, le champ perceptif est donc un espace-temps dont les lignes de force sont animées par une prégnance (une propriété comme la luminosité, l’acidité, etc.). Nous rencontrons par là la notion devenue classique de tensivité.

Remarquons, une fois encore, que le champ perceptif ainsi défini n’est ni objectif ni subjectif mais se constitue sous l’effet d’une entr’expression. Il est ce qui surgit d’une rencontre. Le champ est en lui-même sans limite, ce qui le distingue par exemple d’une image dont les bords sont les restes d’une schématisation. Par contre, si les images peuvent être de pures prégnances, les champs perceptifs tendent à se remplir d’objets. Tout se passe comme si les prégnances avaient besoin, pour perdurer dans le champ, de venir se localiser dans des sites singuliers. On peut ainsi considérer que l’être objet d’une entité est une localisation d’un ensemble de prégnances et non une entité au sens substantiel du terme. On pourrait dire : être un objet c’est faire référence, c’est-à-dire être un référentiel, pour un ensemble de propriétés et non être la somme de ces propriétés. Explorons brièvement les conséquences de cette hypothèse.

Note de bas de page 13 :

 Bien que cela ne soit pas notre présent sujet, on peut remarquer que cette conception des objets, se prête assez bien à la description des objets mentaux.

Une image sera sans doute une aide à notre explication, puisqu’il s’agit au fond d’image. Un champ perceptif n’est pas immobile. Au contraire, dans l’action, il est en cesse déformé par des rencontres multiples, certaines aux effets infinitésimaux, d’autres engendrant de grands désordres ou au contraire une certaine stabilité. On peut ainsi comparer un champ à la surface agité d’un fleuve. En certains endroits l’agitation produit des figures (des tourbillons) qui ont la propriété de concentrer les brindilles flottantes. C’est ainsi, croyons nous, au cours de nos actions, que se créent des états de choses qui sont des concentrations de propriétés (de forces) autour de sites (objets et figures de toutes sortes) qui les capturent et les stabilisent momentanément ou durablement. On objectera sans doute que cette image, proche de la physique des atomistes, explique mal la réalité des états de chose comportant des objets stables (un arbre vert par exemple). Un arbre n’apparaît pas comme un site mais comme une substance individuelle, au sens aristotélicien. Nous répondrons que ce n’est là qu’un cas particulier. Il y a en effet un devenir substance des lieux, un phénomène de substanciation, qui n’est que la version extrême d’un processus qui engendre aussi bien les formes les plus vagues que les entités les plus saillantes13. Surtout, si nous pensons à ce qui émerge d’une action, on ne peut présupposer simplement des états de chose rigides. Il se peut qu’un arbre vert forme un état de chose installé dans le champ d’une perception. Mais il est tout aussi fréquent de constater qu’une zone verte du champ (ici visuel) devienne peu à peu un arbre lorsqu’on se rapproche d’elle. Les effets induits sur les états de chose par les variations de distance et de point de vue doivent nous rendre méfiants envers les préjugés substantialistes. Nous admettrons donc que l’être objet (l’objectité de l’objet) est d’abord une fonction de repérage dans un champ, un site par rapport auquel les propriétés les plus diverses peuvent venir se colocaliser. Si l’on admet qu’un état de chose est représenté au minimum par un objet et une propriété, on dira alors qu’il est définissable comme un site local dans un champ de perception.

La première conséquence de cette conception est de changer le rapport entre objet et propriété. Nous ne dirons plus, comme y invite le langage, qu’un objet possède des propriétés dont il forme en quelque sorte la somme, mais qu’il situe des propriétés dont il est le lieu. Nous rencontrons là une différence fondamentale entre la scène prédicative telle que la décrit le langage, qui est d’essence syntaxique, et le plan d’expression construit dans le contexte de la perception, qui est d’essence situationnelle et donc iconique.

9- Pour conclure

Nous sommes partis de l’opposition entre la poesis et la praxis. Nous avons demandé : si la poesis construit des œuvres, que fait la praxis ? Nous avons vu qu’elle transforme des états de chose de toute nature. Mais pour qu’il en soit ainsi il faut que, de la pluralité indéfinie de nos rapports au monde et aux êtres qui l’occupent, émergent d’abord des états de chose. La scène prédicative est la version langagière de ces derniers, mais elle n’en est pas la version phénoménale. Le couple perception / action ne prédique pas, du moins pas sans qu’un certain rapport au langage se trouve engagé. Sa spécificité est d’être imageante et donc situationnelle. Aucun état de chose dans la scène prédicative ne peut exister qu’il n’ait été d’abord constitué en image dans le champ phénoménal. S’il y a un primat de la perception, c’est qu’il y a un primat de l’image. La conception que nous pouvons alors nous faire de la notion d’objet fait de celui-ci un être formel dont le rôle est celui d’un référentiel pour des propriétés et non le support de celles-ci et encore moins leur somme.

Bibliographie

Henri Bergson, Matière et mémoire,Paris,P.U.F., 1939.

Pierre Boudon, Le réseau du sens I., Berne, Peter Lang, 1999.

Pierre Boudon, Le réseau du sens II, Berne, Peter Lang, 2002.

Per Aage Brandt, La charpente modale du sens, Amsterdam,Benjamins, 1992.

Jacques Fontanille, Claude Zilberberg, Tension et signification, Liège,Mardaga, 1998.

Bernard Pottier, Sémantique générale.Paris : PUF. (1992)

Ferdinand de Saussure, Cours de Linguistique Générale, Paris, Payot, 1971 [1916].

René Thom, Esquisse d’une sémiophysique, Paris, InterÉditions, 1988.

Claude Zilberberg, Précis de grammaire tensive, Limoges, Pulim, 2006.

Notes

1  Platon Sophiste 247e Traduction Chambry.

2  Saussure (1971, p. 121) 

3  Henri Bergson, Matière et mémoire,Paris,P.U.F., 1939

4  Nous avons développé cette conception de la perception dans notre document d’HDR La signification et le monde sensible (2003).

5  Ce type d’exemple est particulièrement bien traité dans la théorie des espaces mentaux de Gilles Fauconnier (même si la nécessité de qualifier ces espaces de « mentaux » ne paraît pas évidente).

6  René Thom, Esquisse d’une sémiophysique, Paris, InterÉditions, 1988

7  Per Aage Brandt, La charpente modale du sens, Amsterdam,Benjamins, 1992

8  Bernard Pottier, Sémantique générale,Paris, PUF., 1992

9  Voir Jacques Fontanille, Claude Zilberberg, Tension et signification, Liège,Mardaga, 1998

10  Claude Zilberberg, Précis de grammaire tensive, Limoges, Pulim, 2006

11  Pierre Boudon, Le réseau du sens I., Berne, Peter Lang, 1999 ; Le réseau du sens II, Berne, Peter Lang, 2002.

12  En un certain sens, ce problème a été posé et largement développé par Husserl, en particulier dans Expérience et jugement. Beaucoup de descriptions husserliennes, en particulier celles des « synthèses de recouvrement », rentrent à l’évidence dans notre problématique. Nous cherchons cependant, conformément à nos prémisses, à comprendre la constitution d’un plan d’expression, ce qui, sans être très loin d’une perspective phénoménologique, ne peut s’expliquer exactement dans les mêmes termes.

13  Bien que cela ne soit pas notre présent sujet, on peut remarquer que cette conception des objets, se prête assez bien à la description des objets mentaux.

Pour citer ce document

Jean-François Bordron, « L’œuvre absente. Réflexion sur la pratique et sur ses objets », Actes Sémiotiques [En ligne], consulté le 25/04/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/3332

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