Énonciation textualisée, énonciation vocalisée :
arts du dire et sémiotique de l’oralité

Patrizia Violi

  • Patrizia Violi, Professeur de Sémiotique à l’Université de Bologna, Département de la Communication, coordinatrice du Doctorat en Sémiotique, de l’Institut Italien de Sciences Humaines. Principaux domaines de recherche : théorie sémiotique, sémantique, analyse du texte, sémiotique de la culture. Elle est autrice de nombreuses publications, livres et articles
  • Université de Bologne

Texte intégral

Le thème de cette intervention est, du moins au premier abord, en marge du sujet des arts du faire. En effet, je souhaiterais parler des arts du dire et avec réfléchir à une possible sémiotique de l’oralité, jusqu’ici très délaissée par notre discipline et qu’il semble cependant urgent de traiter. Je suis convaincue en effet que de nombreuses questions concernant l’analyse de l’objet artistique, parmi lesquelles l’acte productif et son rapport avec les processus d’attribution de sens, ont de nombreux points en commun avec la problématique du discours en acte dans l’oralité. C’est à partir des problèmes méthodologiques et épistémologiques que poserait une possible sémiotique de l’oralité que je me propose donc d’aborder les thèmes à l’ordre du jour de cette rencontre.

Le dénominateur commun de cette convergence est purement théorique et concerne une question primordiale de la réflexion sémiotique, l’immanence du sens. Tout comme la réflexion sur l’art, la sémiotique de l’oralité nous oblige, en effet, à reformuler notre vision de la nature du sens et des modalités selon lesquelles le sens est attribué et saisi, modalités qui vont au-delà de l’immanence du texte et qui mènent à une procédure plus dynamique et intersubjective. Comme on pourra le voir, au fur et à mesure que ce noyau de réflexion est attaqué, d’autres, en découlent. Je n’en citerai, pour le moment, que quelques-uns.

En premier lieu, la question des pratiques de production et de la praxis énonciative, une notion qui se révèlera cruciale pour l’analyse de la forme de l’oralité. En effet, dans l’oralité le sens est un véritable sens in fieri, et non pas un sens déjà donné et figé dans la textualisation. En second lieu, le rôle tout à fait central dans l’oralité des substances expressives et de la matérialité de la production du discours, qui restituent au corps et à la corporéité toute leur importance. En effet, dans l’oralité, le sens est littéralement incarné, car le corps est la matière d’expression de cette sémiotique. Quant au rôle tout à fait particulier du corps dans l’oralité, il nous oblige à repenser la théorie de l’énonciation dans sa formulation classique et actualise l’intégration de la perspective phénoménologique dans l’analyse sémiotique, ce qui constitue une question fondamentale au coeur même de la réflexion sémiotique.

Les situations du discours liées à l’oralité sont des ‘objets’ sémiotiques complexes, dont l’énonciation vocalisée est seulement un de traits (Violi 2001). Je propose ici une définition préalable de la sémiotique de l’oralité qui se caractérise par la coexistence de trois dimensions pertinentes :

  1. d'abord, naturellement, l’énonciation vocalisée ;

  2. ensuite, la nature très fortement syncrétique de ses textes ;

  3. enfin, la nature interactive de la construction du sens, toujours fondé sur une intersubjectivité pour ainsi dire constitutive et en acte, ainsi que sur la présence phénoménologique d’acteurs différents.

Dans l’oralité, le sens est transmis par des signifiants visuels, sonores, somatiques, sensoriels et moteurs. Ce caractère multimodal et multisensoriel de l’oralité produit une double dépendance : le texte oral renvoie à une sémiotique syncrétique et en même temps, il implique une présence phénoménologique qui va au-delà d’une textualité strictement déterminée. Ce n’est peut-être pas par hasard si l’on retrouve cette même problématique, avec des traits similaires, dans l’analyse du texte filmique, qui, d’une certaine façon, est comparable à l’analyse de l’oralité justement parce qu’elle est à même de faire intervenir en même temps un niveau d’analyse du texte et une dimension phénoménologique dans la construction du sens.

Ce domaine de recherche a presque toujours été laissé à d’autres disciplines, comme l’analyse de la conversation ou la pragmatique linguistique, qui se sont limitées aux mécanismes superficiels de l’organisation du discours (turn taking, structure minimale de l’échange dialogique, etc.) et ont orienté leurs études vers la reconstruction de l’intentionnalité de la production et le calcul des inférences qui, se fondant sur l'intentionnalité, laisse dans l’ombre ou totalement inexplorées d’autres questions centrales pour la définition du sens, comme l’énonciation, la narrativité, ou encore la composante affective et passionnelle, mais aussi stratégique et manipulatoire des discours. Cela est d’autant plus surprenant que l’analyse sémiotique aurait pu aborder ces questions de façon adéquate.

Note de bas de page 1 :

 Très peu de contributions sémiotique à l’analyse de la conversation. Une exception est Pozzato (1999) qui en tous cas n’aborde pas les problèmes que nous sommes en train de traiter.

La sémiotique est responsable de cette négligence pour de nombreuses raisons, assez bien connues dont je ne souhaite pas faire l’historique. En tout cas, la vocation originaire de la sémiotique a été l’analyse du texte écrit et, en s’appuyant sur de bonnes raisons, elle a poursuivi cette voie pendant longtemps1. Restreindre l’analyse au discours réalisé, objectualisé, clos, offre un avantage évident du point de vue de la cohérence méthodologique et de la ‘propreté’ théorique des catégories descriptives. Mais à un certain moment, le prix à payer pour ce choix a commencé à paraître excessif. De nombreux chercheurs ont alors « ouvert le vase de Pandore de l’énonciation vivante », selon l’expression de Fontanille. En effet, c’est avant tout sur le plan de l’énonciation que l’oralité nous oblige à une révision en profondeur notamment autour de deux questions : le rôle de la corporéité et les formes de l’intersubjectivité.

Pour simplifier, nous pourrions dire que dans la tradition sémio-linguistique cohabitent deux acceptions d’énonciation qui se superposent partiellement sans coïncider. D’une part, il y a l’idée – qui remonte à Benveniste, mais aussi à Guillaume et Coseriu – d’une instance de médiation entre les deux articulations de langue et parole (question laissée ouverte par Saussure). Cette instance opère une médiation et intervient dans le passage entre le virtuel et le réalisé, non résolue dans la dichotomie de Saussure. D’autre part, il y a la théorie selon laquelle l’énonciation est conçue comme la trace laissée à l’intérieur de l’énoncé par l’acte de production, qu'il est, par nature, impossible de saisir ensuite. De fait, la sémiotique générative a privilégié cette dernière direction, plus textualiste et statique. Nombreuses sont les conséquences théoriques de ce choix dont il faut tenir compte pour une sémiotique de l’oralité. La première conséquence se laisse définir comme un aplatissement du je sémiotique sur le je linguistique, qui a dominé la scène de la recherche sémiotique jusqu’à récemment et sur laquelle nous reviendrons.

Une deuxième conséquence est le hiatus ontologique entre les deux opérations du débrayage et de l’embrayage, qui ne se situent pas au même niveau. La notion de débrayage a un rôle fondateur et originaire, car elle fonde le discours en le séparant de son acte de production, qui, par conséquent, reste impossible à atteindre.

L’espace textuel, qui se fonde sur ce premier mouvement de débrayage, est donc un espace autre par rapport à l’acte d’énonciation et aucun embrayage ne pourra jamais combler ce hiatus. En effet, dans le texte écrit la possibilité d’embrayage total qui puisse nous reconduire au moment initial de la production du discours, c’est-à-dire au moment de l’énonciation, n’existe pas. Seul pourra exister un simulacre de cet acte, dans la forme textuellement déterminée de l’énonciation énoncée.

La perspective change radicalement si l’on se situe sur le plan de l’oralité et de la présence, où l’on ne peut faire abstraction du rôle central du corps et de la corporéité dans la pratique du discours ; ce qui nous oblige à repenser les modalités de l’énonciation ainsi que le statut des régimes de sens.

1. Corporéité et voix

1.1. Corps et constitution du plan de l’expression

Une analyse de l’oralité ne pourra pas faire abstraction du rôle du corps, à plusieurs niveaux de pertinence. D’abord, c’est le corps, dans la complexité de ses modes de préhension sensible, perceptive et réceptive, qui établit le plan de l’expression. Si cette affirmation, tout à fait générale, peut valoir pour toute sémiotique syncrétique, par exemple dans le domaine de l’art ou du cinéma, pour la sémiotique de l’oralité elle assume une importance fondamentale, en raison de sa complexité syncrétique : gestes, intonations, postures du corps, mouvements d’approche ou d’éloignement, directions du regard, etc., sont autant d’éléments du plan de l’expression qui peuvent ou non devenir pertinents et être sélectionnés pour établir le plan de l’expression. Autrement dit, la constitution du plan de l’expression se fait d’une façon plus ouverte et moins définie, par rapport à d’autres cas ; elle ne se présente pas avec une forme objectivée, au contraire, elle doit être entièrement reconstruite à chaque passage et elle peut varier beaucoup au fur et à mesure que le discours en acte se produit. Un geste, un regard, une inflexion de la voix peuvent soit devenir pertinents en tant qu’éléments du plan de l’expression et acquérir ainsi une signification, soit ne pas être perçus et donc rester dans un état virtuel.

L’‘ouverture’ inhérente, le caractère structurel nuancé et les modalités de négociation de la constitution du plan de l’expression témoignent de l’extrême variété intersubjective qui se manifeste souvent lors de l’attribution de sens à une séquence (par exemple à une conversation), mais il est important de souligner qu’avant même d’être le résultat d’une ‘interprétation’ différente d’une même réalité phénoménale elle est presque toujours le résultat de la construction d’une différente réalité phénoménale. Comme il advient pour certaines formes artistiques, le plan de l’Expression n’est pas donné mais construit dans la préhension perceptive.

On peut se retrouver alors dans une situation où il est impossible de décider ou du moins de décider complètement quels sont les éléments constitutifs du plan de l’expression, c’est-à-dire les éléments qui en constituent le système. Dans ces conditions, la sémiotique de l’oralité ne peut que se greffer sur une sémiotique de la culture, plus articulée, car les procédures qui rendent pertinents les éléments expressifs auxquels on attribue une signification relèvent non seulement de la culture, mais aussi de plusieurs sous-cultures voire de sous-groupes spécifiques (il suffit de penser aux cultures mafieuses, par exemple).

1.2. Le Corps comme formant de E

Mais le corps n’établit pas seulement le plan de l’expression, il est en soi un formant de ce même plan ; dans l’oralité le corps devient matière expressive, à commencer par la voix, marque de l’unicité de chaque corps énonçant, jusqu’à intéresser entièrement le complexe de la gestualité, qui comprend tout à la fois les gestes du corps, les postures, les regards, les distances corporelles, et que j’appellerai le système du « corps en mouvement dans un espace construit de façon intersubjective ».

Dans cette perspective, l’oralité introduit à nouveau et avec force la problématique de la valeur sémantique de la matière expressive et remet nettement en cause l’attitude indifférente que la sémiotique textuelle a toujours manifestée envers la question des substances expressives.

Note de bas de page 2 :

 Pierluigi Basso Fossali, Confini del cinema. Strategie estetiche e ricerca semiotica, Torino, Lindau, 2003, p. 82.

La sémiotique a délaissé les spécificités du plan de l’expression et le rôle de sa matérialité dans les procédés d’attribution du sens. La méthodologie de l’analyse textuelle avait plutôt tendance à se présenter en tant que méthodologie applicable à toute forme de textualité, indépendamment des qualités expressives spécifiques. Seulement avec le développement des sémiotiques spécifiques, art, photographie, cinéma, la question a été soulevée à nouveau. Et il y a là un autre point commun entre la réflexion sur l’oralité et les sémiotiques spécifiques dans lesquelles on pourra retrouver par exemple des formes de semi-symbolisme auditif et visuel2.

1.3. Les ordres sensoriels

Ce qui caractérise tout particulièrement l’oralité est la complexité des niveaux à travers lesquels la matière expressive se pénètre de sens. Les niveaux renvoient à plusieurs ordres sensoriels et se relient à autant d’autres modes sémiotiques du sensible. Dresser la carte de cet ensemble complexe à partir d’une typologie des modes du sensible est plus utile et offre plus d’avantages par rapport à tant de classifications qu’on a faites de la gestualité (par exemple des gestes communicatifs, extra communicatifs, etc.). Nous pouvons indiquer au moins quatre espaces dont l’articulation de la syntaxe sensorielle suit des règles différentes :

  • ordre tensif et rythmique des gestes, avec des caractères plus ou moins iconiques, qui arbore une syntaxe de type somatique ou moteur, en s’approchant presque de la danse ;

  • ordre somatique expressif de la mimique faciale, lieu privilégié de l’articulation de l’aspect passionnel et pathémique ;

  • ordre tensif et rythmique de l’intonation, auditif mais aussi fortement somatique ;

  • véritable ordre catégorial phonique et linguistique lié à la perception auditive.

La signification et l’énonciation dans le discours oral se caractérisent par leur dimension multisensorielle, soit du point de vue de la production du discours que de la réception, qui, dans la forme de l’oralité, engendrent entre elles une relation très particulière, comme nous pourrons le voir ensuite. Le plus intéressant est que ces niveaux peuvent être combinés entre eux d’une façon très variée, dans un rapport de congruence et de renforcement réciproque ou d’incongruence et opposition contrastive. Pour ne citer qu’un exemple banal et très fréquent à ce propos, il suffit de penser aux situations dans lesquelles le sens confié au sémantisme linguistique de ce que nous disons (à l’énoncé au sens strict) est en opposition tensive et en contraste sémantique avec les qualités expressives de l’énonciation, comme lorsque nous confions à un certain profil d’intonation ou à la mimique faciale une lecture ironique de notre énoncé.

1.4. Le climat thymique

L’enjeu n’est pas le statut intentionnel du geste, où de la vocalité, mais plutôt le ‘climat thymique’, la couleur passionnelle d’une interaction, qui en constitue toujours le fond de l’intelligibilité du sens. A ce propos, il suffit de penser à l’importance des figures non intentionnelles comme les lapsus (Fontanille 2004) et en général toute ces ‘imperfections de l’énonciation’, telles que les balbutiements, les faux départs, les incertitudes, les auto-corrections, etc. Toutefois, ces éléments ont été pris en compte par l’analyse de la conversation dans une perspective syntaxique plutôt que sémantique, c’est-à-dire en vue de la dynamique formelle des formations de surface du discours, comme le mécanisme d’alternance des tours de prise de parole, auquel sont reliés les faux départs. Le grand absent dans ce type d’analyse reste le corps avec sa portée sémantique, sa capacité de véhiculer des significations, car l’approche syntaxique empêche d’analyser ces mouvements de parole dans leur rapport avec la corporéité et la dynamique des forces qui les traverse et d’en saisir la portée sémantique intrinsèque.

Dans l’approche sémiotique, ce qui nous intéresse est surtout comment on réussit à ‘sentir’ et à reconnaître le climat émotionnel dans lequel s’inscrit le sens. Le corps a ici un rôle tout à fait particulier. Des analystes de la conversation comme Cosnier et Vaysse (1997) ont introduit la notion d’‘analysateur corporel’, pour indiquer un mécanisme de synchronisation motrice dans les muscles vocaux de l’auditeur, qui lui permettrait de saisir le climat thymique. En tout cas, il ne s’agit pas de considérer le corps comme le véhicule matériel d’une émotion, qui aurait d’une façon ou d’une autre son origine ailleurs et qui serait pour ainsi dire ‘formée’ par les attitudes et les comportements corporels, mais plutôt de voir le corps et le climat émotionnel comme deux éléments qui s’adaptent mutuellement, et sur le versant de l’énonciation-production, et sur le versant de l’attribution de sens. Cette position dépasse aussi d’une certaine façon la notion de l’émotion ‘incarnée’, embodied, qui laisserait croire à deux niveaux différents et a priori séparables : une émotion de nature ‘interne’, qui s’externalise à travers le corps, pour suggérer une seule configuration.

1.5. Je sémiotique et voix

L’énonciation cesse de concerner uniquement la constitution d’un je linguistique qui se révèle dans l’énoncé, pour impliquer d’une toute autre façon le corps énonçant qui véhicule alors directement l’énonciation passionnelle, de façon indépendante et aussi plus vaste par rapport à une intentionnalité purement logique et discursive. On devine alors que le je sémiotique devient plus élargi et plus ‘dense’ : il cesse d’être l’opérateur logique d’une transformation de niveaux, on ne peut pas non plus le relier uniquement à une figure discursive pure et, par conséquent, il est contraint de devenir aussi, et au moins, un je corporel. L’énonciation vocalisée du je sémiotique passe d’abord par la voix, qui en est la marque spécifique ainsi que le point de repère et d’individualisation.

Ancrage corporel et moment constitutif d’identité, la voix est une véritable charnière entre la phénoménologie corporelle et la médiation sémiotique et elle relève en même temps du plan des signifiants et de celui des signifiés. Avant de se désincorporer par le biais de l’acte fondateur de ce premier débrayage qui établit le discours en l’éloignant de son acte productif, l’énonciation est une énonciation vocalisée et incarnée.

Cela implique, entre autre, qu’au sein du système vocal de l’oralité, le mouvement d’embrayage puisse être un retour intégral à l’énonciation et coïncider avec elle, en ancrant le je à la matérialité corporelle de la voix. Naturellement cela ne vaut pas toujours : relevant de la sémiosis linguistique, l’oralité permet en effet d’avoir aussi recours à toutes les stratégies simulacrales de l’énonciation linguistique, comme on peut le constater dans un exemple intéressant abordé d’ici peu. Toutefois, l’ancrage corporel de la voix peut autoriser un embrayage total avec celui qui énonce, que l’écriture ne permet pas. C’est un autre niveau d’existence sémiotique : en effet, dans l’écriture, l’embrayage n’est qu’en puissance (Fontanille & Zilberberg 1998) alors qu'il se réalise dans l’oralité.

Note de bas de page 3 :

 Adriana Cavarero, A più voci. Filosofia dell’espressione vocale, Milano, Feltrinelli, 2003, p. 192.

Il suffit de penser au système des déictiques : dans un contexte où prédomine l’écriture, nous les concevons comme un système vide, sans contenu ni référence en soi, mais susceptible de se reporter selon les circonstances à des figures simulacrales. Certes, cela se produit aussi dans l’énonciation orale, mais le système de l’oralité permet en même temps d’ancrer la deixis à l’individualité spécifique du sujet parlant à travers la marque de la voix. A ce propos, une philosophe italienne, Adriana Cavarero, remarquait récemment dans un très beau livre sur la voix, que lorsqu’au téléphone ou à l’interphone nous disons « C’est moi », la fonction dépersonnalisante du pronom est annulée sur le champ par l’unicité incomparable de la voix. « Tout être humain possède dans l’unicité de sa voix une autorévélation sonore qui va au-delà du registre linguistique de l’attribution de signification »3.

Note de bas de page 4 :

 Jacques Fontanille, Figure del corpo. Per una semiotica dell’impronta, Roma, Meltemi, 2004, p. 115.

Dans une perspective plus sémiotique, nous pourrions dire, sur l’exemple de Fontanille, que la voix est « l’un des lieux où se confrontent les deux instances du corps qui parle, la production charnelle des sons (le Moi-chair) et l’identité de l’énonciation en construction (le Soi-corps) : considérée, par sa nature, intrinsèque au corps, la voix relève, en effet, du sentiment d’intégrité et d’identité »4.

2. Individualité

Le rôle de la voix dans l’énonciation vocalisée nous oblige à repenser le caractère absolument individuel du corps qui énonce. C’est une question que la théorie sémiotique à refoulée dans la plupart des cas et qui resurgit aujourd’hui justement dans le cadre de l’étude de l’objet artistique et dans la singularité de son acte de production. La question centrale est donc : comment pouvons nous réfléchir, dans une perspective sémiotique, à l’individualité, sans que notre réflexion ne soit psychologisante ?  

Le procédé d’individualisation qui fonde sémiotiquement l’individualité, qu’elle soit d’une œuvre, d’une forme (cfr. notion de style) ou d’un individu, passe par la constitution du plan de l’expression et conduit donc à une réflexion sur la spécificité du plan signifiant de certaines sémiotiques particulières. Dans le cas de l’oralité, l’individualité du sujet qui énonce est assurée et fondée justement par les qualités sensibles et corporelles de la voix, identifiables de façon univoque pour chacun des sujets parlants. Le sens d’un texte oral rencontre un plan de médiation spécifique dans la substance sonore et vocale des signifiants et dans leur unicité individuelle.

Nous rencontrons ici un autre point de contact entre la sémiotique de l’oralité et les sémiotiques spécifiques à l’art. En effet, l’œuvre d’art aussi souligne l’unicité de son énonciation-production, ainsi que l’unicité de l’objet artistique.

Du point de vue sémiotique, l’unicité peut se rapporter à la non reproductibilité et renvoie au rapport type/token, ainsi qu’à la modalité de relation entre le plan de l’Expression et le plan du Contenu, car le rapport entre ces deux plans n’est pas prévisible et la matière expressive est constituante du signifié. En unifiant ces deux dimensions, Umberto Eco a introduit, dès 1975, la notion de ratio difficilis, qui s’oppose à la ratio facilis, et qui indique en même temps une relation particulière entre expression et contenu, ainsi qu’une modalité particulière dans le rapport entre type et token.

En revenant à notre question de la voix, nous pouvons remarquer qu’elle relève d’une double nature sémiotique, qui s’appuie en même temps sur la ratio facilis et sur la ratio difficilis. En tant que signifiant vocal lié à un signifié sémantique, elle est organisée par un principe de ratio facilis, et renvoie à l’ordre de la généralité ; en tant que sonorité expressive, qui véhicule des états thymiques et des affections, au même titre que ce qui se passe pour la musique, elle est gouvernée par la ratio difficilis et renvoie à l’unicité individuelle du timbre et de la qualité vocale. Seule la phonologie peut relever d’une dynamique strictement définie selon la relation type/token. La substance de l’expression, c’est-à-dire la matérialité de la voix, ne peut relever d’aucun type, elle reste un token absolu, elle marque l’individuel (la voix permet d’identifier les personnes, tant il est vrai que certains systèmes modernes de reconnaissance vocale sont considérés valables à tous les effets comme certification de l’individualité).

2.1. Instances du corps

Même si j’ai affirmé que le je sémiotique est un je corporel, le corps ne peut être considéré comme une unité ontologique et peut être analysé en plusieurs instances. De nos jours, la sémiotique mène une réflexion approfondie sur cette question et de nombreuses propositions de recherche visent à dresser la carte des différentes instances du corps, comme par exemple le modèle de Fontanille (2004).

Un aspect particulièrement important pour une sémiotique de l’oralité est le rapport entre les instances du corps et la constitution d’une identité de rôle, question cruciale pour définir l’évolution narrative de l’actant énonciateur. Au cours d’une interaction, le même corps qui énonce, support expressif et incarné de l’énonciation, peut assumer des rôles différents, donner lieu à des identités multiples, qui ne seront jamais figées mais plutôt en transformation dynamique continue.

En s’inspirant de Fontanille on pourrait peut-être dire que le Moi-chair peut se débrayer en plusieurs Soi, qui formeront plusieurs possibles identités, qui à leur tour seront subsumées par un rôle actanciel qui en constituera l’identité actantielle. De cette façon, les transformations des rôles actanciels d’un même acteur ne sont pas déterminées uniquement par le plan de l’action, mais aussi par les identités différentes dont se compose le Soi du corps individuel.

Un exemple particulier et tout à fait intéressant de ce type de dynamiques est celui des interactions qui se produisent avec la médiation d’un interprète, dont le corps (Moi-chair) devient la substance expressive pour l’énonciation d’un autre acteur, qui se re-embraye dans la voix et le corps du traducteur. De cette façon, l’interprète traduit un système sémiotique, le système linguistique, mais il le réalise à travers son énonciation incarnée, en mettant en connexion deux systèmes sémiotiques différents : d’une part le système linguistique, au cours de la véritable traduction, d’autre part la sémiotique corporelle de l’énonciation, embrayée dans le corps et dans la voix. Dans ces situations, peuvent se produire des effets de congruence et d’incongruence entre les deux systèmes, qui peuvent faire penser, sur un tout autre plan, aux effets de non-synchronie que le cinéma peut réaliser entre la bande sonore et l’effet visuel. La congruence concernera alors le degré et le mode ‘d’appropriation’ de la substance expressive intrinsèque au Moi-chair de la personne traduite dans le Moi-chair de l’interprète qui énonce. Autrement dit, l’interprète a à sa disposition plusieurs options ‘d’adhésion’ ou d’éloignement par rapport aux modalités d’expression de l’énonciation, vocale mais aussi corporelle, de la personne interprétée : il peut ainsi se limiter à la seule traduction linguistique, donc au seul plan du contenu, ou traduire également les aspects liés à la substance expressive de la parole d’autrui, en imitant l’intonation et les rythmes de la personne interprétée et en cherchant à reproduire l’atmosphère et l’épaisseur pathémique. Personnellement j’ai toujours trouvé cette deuxième stratégie de traduction très énervante, mais je n’avais jamais réfléchi aux raisons de ma réaction. Je crois que l’irritation provoquée par une ‘identification’ excessive opérée par le traducteur-interprète est la conséquence d’une congruence forcée entre une instance Moi-chair et une instance Soi-corps qui appartiennent ‘visiblement’ à deux personnes physiques différentes et présentes au même moment. Naturellement, cet effet d’énervement ne se produit pas lorsqu’un acteur interprète un rôle, car il n’y a pas de coexistence entre deux espaces de référence différents.

J’ai récemment travaillé sur un site Internet qui contient des interviews à histoires de vie à des femmes du Kosovo (Violi 2006). Certaines de ces interviews se déroulent par l’intermédiaire d’une interprète. Il s’agit d’interviews transcrites, donc on perd tout le plan signifiant de la gestuelle, de l’intonation, des regards, etc. Le matériel est donc très limité, mais, tout en nous obligeant à ne prendre en compte que la transcription de l’énonciation verbale, il peut être intéressant de notre point de vue justement en raison de cette dynamique du passage de la parole dans le corps du traducteur.

Dans la transcription de la séquence qui suit, apparaissent seulement les interventions de la femme qui interviewe et de l’interprète. Mira, la femme du Kosovo interviewée, apparaît uniquement à travers la voix de la traductrice. Presque tout au long de l’interview, la femme qui pose les questions utilise la troisième personne pour délimiter l’espace de référence de la femme interviewée.

1. Femme qui interviewe : Ok, she told me before that she is not in the position to be anything. But she was something before maybe.

Dans cette séquence, le destinataire est implicitement l’interprète et on ne fait pas directement appel à la femme interviewée, qui est débrayée, dans la troisième personne du she. Elle est ainsi inscrite dans le discours en tant que sujet de l’énoncé, mais elle est ‘enlevée’ de l’énonciation. Par contre, l’interprète embraye dans sa personne la position d’énonciation de Mira, la femme interviewée, refusant implicitement le rôle de destinataire de la communication que lui avait réservé la femme qui interviewe. L’embrayage n’est pourtant pas limité seulement au je linguistique, car il implique la voix et le corps ; habituellement on dit que l’interprète “prête sa voix” à la personne qu’il traduit et cette expression doit être prise à la lettre, car c’est le je sémiotique tout entier qui est en jeu. L’interprète devient le support corporel de la voix de la femme du Kosovo et ce rôle implique à son tour sa neutralisation en tant que sujet de l’énonciation, au niveau du Soi :

2. Interprète : Let’s say that I was a member of some associations. I was working, I was engaged in cultural activities with some children. By vocation I am a technologist.

Dans ce cas, le Soi de la femme qui interviewe, considéré comme corps en soi, est en suspens (mode d’existence potentiel) et le Moi-chair (voix incarnée qui énonce) devient le support d’un ‘je’ linguistique dont l’espace de référence est Mira, et non pas l’interprète. Mais la possibilité de prendre à nouveau l’énonciation à son compte, en faisant coïncider la ‘chair’ de la voix avec le Soi-corps du discours, est toujours ouverte. C’est ce qui se produit dans 4, après le commentaire de la femme qui interviewe (3) :

3. Femme qui interviewe : All right. So she studied technology.

4. Interprète : She did not study at the university. She graduated as the Italians say maturità, secondary school, in technology (…) And later she got married. Three children

Note de bas de page 5 :

 A ce propos, il existe justement un code déontologique précis, très intéressant de notre point de vue, qui établit les limites de la prise en charge de l’énonciation par les interprètes.

Ici l’interprète assume à nouveau le rôle de destinataire de l’énonciation que la femme qui interviewe lui a donné depuis le début, et le je linguistique retrouve ‘l’alignement’ et la continuité avec son corps. La femme interviewée est replacée dans un espace de référence impersonnel, par la troisième personne, et devient she aussi pour l’interprète. Il est important de remarquer que lors du mouvement d’énonciation se réalise également un déplacement sur le plan actanciel : l’interprète se positionne en effet comme adjuvant compétent, sur le plan du savoir, en fournissant à la femme qui interviewe des informations qui ne proviennent pas de Mira (à propos du système éducatif italien). Un interprète ne devrait jamais assumer ce rôle, car il ne devrait être qu’une pure figure de médiation dont les savoirs restent virtualisés5.  

Le je linguistique peut osciller entre une position qui se rapporte à son je corporel (Soi discursif) et une position qui se rapporte au corps d’un autre sujet (Mira dans ce cas), parfois au cours de la même énonciation, comme dans 10 :

5. Femme qui interviewe : Oh ! Congratulations !

6. Interprète : My wishes, this is one thing. My reality is another.

7. Femme qui interviewe : What are her wishes ?

8. Interprète : …and I am waiting the time to change.

9. Femme qui interviewe : Well if she can explain to us what are her wishes and what is her reality.

10. Interprète : She will begin with the reality. The reality is the place where I am living. (…) My wish is to walk freely.

Nous pouvons déduire de cet exemple quelques conclusions : l’insuffisance du je linguistique face à un je sémiotique plus vaste, qui comprend également les instances corporelles ; le besoin de faire une distinction entre plusieurs instances différentes qui se rapportent au corps et qui peuvent à leur tour se positionner différemment dans leur relation avec la forme de l’énonciation linguistique, étant donné que l’instance de référence du Moi-chair peut se débrayer en plusieurs identités discursives, à leur tour prises en charge de façon différente par le système pronominal linguistique.

On remarque donc une insuffisance dans la formulation classique de l’énonciation, dans laquelle le débrayage initial éloigne de manière constitutive et ontologique la corporéité qui énonce, alors que selon notre perspective, la corporéité doit être réintroduite dans l’espace du discours. Pour les mêmes raisons, d’autres théories nous semblent insuffisantes - celle de Ducrot par exemple -, car elles prennent en compte une polyphonie d’expressions, mais elles font abstraction de la substance expressive corporelle et se manifestent encore une fois dans un système désincarné.

Et maintenant je souhaiterais aborder, fût-ce en quelques mots, deux ou trois questions qui me paraissent importantes dans cette approche de la sémiotique de l’oralité. La première question concerne l’intersubjectivité et la construction du sens du point de vue intersubjectif donné.

3. Intersubjectivité

Il est presque banal de dire que, dans le discours en acte de l’oralité, le sens est le résultat d’un mouvement intersubjectif, pour ainsi dire d’une co-production, ne permettant pas de distinguer nettement entre le moment de production du sens et le moment de sa saisie interprétative. Il s’agit toutefois d’en tirer toutes les conséquences sémiotiques, qui intéressent plusieurs questions, de la notion de volonté discursive intentionnelle à la notion même d’énonciation, jusqu’à la réflexion critique du principe d’immanence textuelle.

Voyons d’abord comment traduire en termes sémiotiques plus précis la forme constitutive de l’intersubjectivité dans l’oralité ; plus précisément comment l’intersubjectivité se constitue en formes données d’interactancialité.

Encore une fois, la corporéité y joue un rôle fondamental. Les positions interactancielles des sujets en interaction ne peuvent être identifiées qu’à travers les modalités avec lesquelles les substances corporelles se positionnent réciproquement en tant que corps (la chair des sujets, les Moi-chair). Dans l’exemple évoqué ci-dessus, nous avons assisté à une situation complexe dans laquelle ces instances se positionnent successivement dans le corps de la traductrice qui énonce, dont le je linguistique peut, au fur et à mesure, coïncider avec son Moi-chair, dans un embrayage complet, ou bien devenir le support du corps d’un autre sujet parlant et opérer, à travers les mouvements de l’énonciation incarnée, aussi des transformations sur le plan actanciel et interactanciel.

Les gestes relèvent également de cette dynamique et peuvent déterminer des déplacements et des transformations sur le plan des relations interactancielles. Si l’on a la possibilité de travailler avec des vidéos d’interaction entre mamans et enfants en très bas âge, avant qu’ils aient acquis le langage, il est fréquent de rencontrer des dynamiques de ce genre, dans lesquelles la position de destinateur prise par la maman au niveau verbal (établir les devoirs et les valeurs de l’enfant) est différenciée par des gestes qui se mettent en opposition avec ce rôle actanciel (Stupiggia et Violi 2005).

3.1. Intersubjectivité et empathie

Dans le cadre des dynamiques intersubjectives de construction du sens qui caractérisent les procédés de sémantisation du discours oral, l’empathie joue un rôle très particulier. A quelques exceptions près, les analyses de la conversation ne prêtent pas beaucoup d’attention à l’empathie. Je pense qu’il serait opportun d’y penser en la considérant comme un opérateur qui agit tout d’abord en tant que force d’ajustement réciproque sur le plan des substances expressives, plutôt que sur celui des contenus, et qui ‘adapte’ l’énonciation corporelle du point de vue intonationel, gestuel, moteur. Cosnier et Vaysse (1997) évoquent à ce propos le caractère mimétique et empathique de la gestualité, qui produit une sorte de synchronisation mimétique parmi les participants à un échange, avec un ‘effet d’écho corporel’ emprunté à un principe d’iconisation et qui peut réussir à intéresser aussi le plan de l’articulation phonique et verbale.

En travaillant sur une vidéo d’interactions entre des adultes et des enfants en très bas âge on peut observer ces dynamiques presque ‘à l’état pur’, car dans les interactions il manque encore l’élément sémantique-linguistique. L’observation de ces documents donne des résultats surprenants, en ce qui concerne l’extension et la fonction de cette adaptation réciproque de gestes, postures, regards, productions verbales. Daniel Stern (1985), qui est peut-être l’un des chercheurs les plus perspicaces qui se sont consacrés à l’étude de ces toutes premières phases d’interaction, a beaucoup travaillé sur le concept d’adaptation réciproque et a parlé de ‘danse’ mère-enfant. En effet la syntaxe somatique et motrice de ces premières interactions relève, pour plusieurs aspects, de la nature de la danse.

Note de bas de page 6 :

 Les psychologues font l’hypothèse que les styles d’expression de la toute première enfance demeurent aussi dans l’adulte.

Si cela est très évident dans les interactions mère-enfant, il ne faut pas s’étonner que certains mécanismes de mimésis empathique, d’ajustement continu, par exemple des tonalités de la voix, demeurent aussi dans la relation adulte6.

Les aspects empathiques et d’adaptation réciproque au sens d’autrui qui caractérisent les tonalités vocales et tout l’espace sensoriel et moteur impliqué dans la gestualiténous renvoient au caractère construit de façon intersubjective que le sens acquiert dans les interactions orales. Il est impossible de distinguer à ce propos entre un sens du texte et une éventuelle interprétation de ce même texte, étant donné que ce qu’en général nous appelons ‘interprétation’ est plutôt une attribution de sens qui devient ensuite partie intégrante de ce même texte, vu que de cette attribution relèvent les évolutions successives de l’interaction. Il est donc problématique définir un niveau de sens immanent au texte qui fasse abstraction du travail continu d’attribution du sens et d’adaptation réciproque de tous les sujets impliqués.

4. Conclusions : limites de l’immanence, énonciation comme attribution de sens, intentionnalité

Il faut reconnaître qu’il existe des ‘textes’ ou des modes de manifestation du sens qui échappent à une vision radicale fondée sur l’immanence et la sémiotique de l’oralité est l’un d’eux : ici le sens se manifeste comme sens en acte, procédure ouverte. D’où certaines conséquences.

Premièrement, l’énonciation ne peut se limiter à l’activité de production de l’énoncé, comme pour le texte objectivé et clos. On détecte, en effet, des modalités d’énonciation également dans le procédé d’attribution de sens par le ou les participants à l’interaction. Dans le cas du discours en acte dans l’oralité, le texte n’est pas un texte donné auquel on ajoute une pratique interprétative, mais un ensemble dans lequel les deux mouvements contribuent équitablement à la construction du sens ; l’énonciation acquiert ici une double valeur, en tant que pratique de production et en tant que pratique d’attribution de sens.

Deuxièmement, il convient aussi de repenser le rôle et la définition de l’intentionnalité dans la sémiotique orale.

Note de bas de page 7 :

 On peut voir Umberto Eco, I limiti dell’interpretazione, Milano, Bompiani, 1990 et sa distinction entre : intentio operis, intentio auctoris et intentio lectoris.

Traditionnellement, l’analyse de la conversation a surtout pris en considération l’intentionnalité du sujet parlant, considérée dans son acception psychologique et cognitive ; c’est le fondement de toutes ces théories – de Grice à la Relevance Theory – qui considèrent le sens en tant que calcul des inférences en vue d’une reconstruction des intentions, garantie de la sémanticité et de la cohérence du texte. La sémiotique a eu depuis toujours une position différente, car elle a détourné son attention de l’intentionnalité de la production vers l’intentionnalité du texte7.

La décision de situer à nouveau l’intentionnalité dans le texte ne semble pas suffisante par rapport à la complexité spécifique de la production du discours oral, dans lequel s’entrecroisent au moins trois intentionnalités différentes qui interagissent : celle, d’ordre général, des pratiques culturelles, qui limitent et règlent le décor des interactions, celle des sujets impliqués avec leurs sémantisations et constructions d’attribution de sens organisées localement, et finalement celle du texte, qui se propose comme la résultante d’un procédé dynamique ouvert qui, à la différence d’un texte ‘classique’ (texte-opéra), possède une dimension temporelle intrinsèque.

Note de bas de page 8 :

 Jacques Fontanille, Figure del corpo. Per una semiotica dell’impronta, Roma, Meltemi, 2004, p. 79 parle de micro-diachronie opérationnelle.

L’opposition classique entre synchronie et diachronie semble maintenant inadéquate ; pourtant le discours en acte dans l’oralité - s’il ne peut qu’être lu dans sa dimension synchronique – implique aussi une dimension temporelle et diachronique8 qui en représente une forme de sens spécifique. C’est justement parce que le discours en acte est lié à une procédure et possède ce caractère temporel qu’il est très difficile d’appliquer à la sémiotique de l’oralité l’une des thèses fondamentales de la sémiotique générative, selon lequel le sens est toujours une reconstitution ‘a posteriori’, à partir d'une lecture ex post du texte.

Note de bas de page 9 :

 Jacques Fontanille, Figure del corpo. Per una semiotica dell’impronta, Roma, Meltemi, 2004, p. 38.

Il suffit de penser, à titre d’exemple, à la composante passionnelle et à ses transformations qui peuvent agir ‘a posteriori’ tout le long du développement du discours également sur des portions du texte précédant le moment ponctuel de chaque énonciation et produisant ainsi des resémantisations imprévues et inédites. Et une fois de plus, ce sont surtout les corps qui conservent une mémoire précise des affections et des transformations passionnelles, une empreinte de la force subie, pour parler comme Fontanille9. Il suffit de penser à titre d’exemple au comportement de la personne offensée ou susceptible, souvent prise en charge uniquement par le plan somatique, à travers une posture raide ou une variation de la distance des corps. Souvent ces modalités pathémiques acquièrent un aspect de durée qui détermine le climat thymique de l’interaction dans son ensemble, comme, par exemple, le raidissement de la posture de la personne offensée ou la variation de sa distance corporelle au-delà du moment ponctuel de ‘l’offense’, qui influence aussi les réponses des autres interlocuteurs, en raison de l’adéquation empathique et mimétique qui caractérise l’interaction en acte.

La sémiotique de l’oralité – à l’instar d’autres sémiotiques spécifiques, du cinéma à la production artistique – semble suggérer une nouvelle orientation de la sémiotique contemporaine qui nous force à repenser les questions de la production et de la génération du sens, questions précisément discutées dans les textes rassemblés ici.

Bibliographie

Pierluigi Basso Fossali, Confini del cinema. Strategie estetiche e ricerca semiotica, Torino, Lindau, 2003.

Adriana Cavarero, A più voci. Filosofia dell’espressione vocale, Milano, Feltrinelli, 2003.

Jacques Cosnier et Jocelyne Vaysse, « Sémiotique des gestes communicatifs », Nouveaux Actes Sémiotiques, n° 52-54, 1997.

Umberto Eco, Trattato di semiotica generale, Milano, Bompiani, 1975.

Umberto Eco, I limiti dell’interpretazione, Milano, Bompiani, 1990.

Jacques Fontanille, Figure del corpo. Per una semiotica dell’impronta, Roma, Meltemi, 2004.

Jacques Fontanille et Claude Zilberberg, Tension et signification, Hayen, Mardaga, 1998.

Maria Pia Pozzato, « Il contributo della semiotica strutturale all’analisi della conversazione », La conversazione. Un’introduzione allo studio dell’interazione verbale (R. Galatolo et G. Pallotti dirs), Milano, Raffaello Cortina, 1999.

Daniel Stern, The Interpersonal World of the Infant, New York, Basic Books, 1985.

Maurizio Stupiggia et Patrizia Violi, « Salute, corpo, intersoggettività », Il discorso della salute. Verso una sociosemiotica medica (G. Marrone dir.), Roma, Meltemi, pp. 150-162, 2005.

Patrizia Violi, « Forme della testualità fra oralità e scrittura », Forme della testualità, P. Bertetti & G. Manetti (dirs), Torino, Testo e Immagine, pp. 145-159, 2001.

Patrizia Violi, « Storie di donne in una società post-traumatica. Un case study dai Balcani », VS, n° 101, 2006.

Notes

1  Très peu de contributions sémiotique à l’analyse de la conversation. Une exception est Pozzato (1999) qui en tous cas n’aborde pas les problèmes que nous sommes en train de traiter.

2  Pierluigi Basso Fossali, Confini del cinema. Strategie estetiche e ricerca semiotica, Torino, Lindau, 2003, p. 82.

3  Adriana Cavarero, A più voci. Filosofia dell’espressione vocale, Milano, Feltrinelli, 2003, p. 192.

4  Jacques Fontanille, Figure del corpo. Per una semiotica dell’impronta, Roma, Meltemi, 2004, p. 115.

5  A ce propos, il existe justement un code déontologique précis, très intéressant de notre point de vue, qui établit les limites de la prise en charge de l’énonciation par les interprètes.

6  Les psychologues font l’hypothèse que les styles d’expression de la toute première enfance demeurent aussi dans l’adulte.

7  On peut voir Umberto Eco, I limiti dell’interpretazione, Milano, Bompiani, 1990 et sa distinction entre : intentio operis, intentio auctoris et intentio lectoris.

8  Jacques Fontanille, Figure del corpo. Per una semiotica dell’impronta, Roma, Meltemi, 2004, p. 79 parle de micro-diachronie opérationnelle.

9  Jacques Fontanille, Figure del corpo. Per una semiotica dell’impronta, Roma, Meltemi, 2004, p. 38.

Pour citer ce document

Patrizia Violi, « Énonciation textualisée, énonciation vocalisée », Actes Sémiotiques [En ligne], consulté le 24/03/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/3199

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