Juan ALONSO ALDAMA, La tension politique. Pour une sémiotique de la conflictualité, Paris, L’Harmattan, collection « Sémioses », 308 p.

Denis BERTRAND

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Texte intégral

Voilà un livre bien nommé. Le titre « La tension politique » condense admirablement en effet les trois grands développements dont l’articulation fait de cet essai de Juan Alonso Aldama une œuvre particulièrement pénétrante.

La tension politique concerne au premier chef la réalité sociale quotidiennement partagée, vécue et commentée, qui constitue à proprement parler le champ même des interactions politiques. L’expression indique du même coup l’hypothèse directrice qui commande l’ensemble des analyses : le primat de la conflictualité, sous-titre du livre. Ou plus exactement celui de la tension polémico-contractuelle. En cela Juan Alonso Aldama adopte une position critique au regard de l’approche théorique qui, dans le prolongement de la pragmatique américaine illustrée dans le domaine de la philosophie politique par les travaux de John Rawls, fonde la politique sur l’union et le principe de contractualité, sur le primat de la coopération sociale et de la reconnaissance mutuelle.

La tension politique désigne également ici l’instrument analytique mobilisé pour appréhender et décrire les phénomènes politiques, à savoir la sémiotique tensive. Cet ouvrage présente, à notre connaissance et dans le champ sémiotique français, la première mise en œuvre d’envergure de l’approche initiée et développée par Claude Zilberberg et dont une des étapes marquantes a été la publication en 2000, chez Mardaga (Bruxelles) de Tension et signification, co-écrit avec Jacques Fontanille. Ici, les concepts tensifs sont mobilisés et ils montrent, comme on va le voir, leur force de nouveauté et leur puissance heuristique.

La tension politique se concrétise enfin par ce à travers quoi elle se manifeste et prend forme. Ce sont les événements singuliers qui la suscitent et qui la codifient, ces saillances de la vie politique, tout à la fois surprenantes et décisives, inattendues et pourtant structurellement prévisibles car ancrées dans la praxis politique elle-même et la définissant. Ils sont ici appréhendés comme des motifs, au sens ethno-sémiotique de ce concept, ils en confirment la pertinence et en renouvellent l’approche. Motifs de la déclaration de guerre, de la reddition, de la vengeance, de l’intimidation, de la clandestinité, etc. La théorie sémiotique de la politique qui en résulte est originale : loin de se présenter comme une suite de propositions à visée générale, elle se construit à travers cette composition de motifs-événements. Elle consolide du même coup le lieu propre de la sémiotique dans le champ de la science politique : celui du discours et des architectures signifiantes où se croisent les langages – celui du verbe bien entendu, mais aussi ceux du corps, de l’espace et des institutions.

L’ouvrage s’organise en quatre parties : 1. Formes narratives et efficience du politique ; 2. Stratégie, entre confrontations et conciliations ; 3. Simulacres, véridiction et efficience ; 4. La dimension pathémique du politique. Les conclusions générales auxquelles le livre conduit pourraient nous inviter à lire cette suite de séquences à rebours et à remonter, comme en suivant l’ordre de présupposition du schéma narratif, de la fin vers le début. De fait la dimension passionnelle présuppose la production des simulacres et de leurs manipulations véridictoires ; celles-ci présupposent à leur tour les mises en œuvre stratégiques de l’action toujours tendue entre le conflit et le contrat ; et cette forme stratégique enfin présuppose l’hypothèse d’un fondement narratif du champ politique, qui l’oriente et le finalise.

Cette observation souligne la cohérence globale de l’entreprise. Mais pour préciser les apports du travail de recherche en sémiotique du politique ici mis en œuvre, on peut en dégager la portée interne d’abord, et mesurer ensuite sa portée externe. Et le mot-clef qui selon nous permet de qualifier cette double portée est : « justesse ».

Portée interne en premier lieu. Juan Alonso Aldama aborde le champ de la signification du politique à partir de la sémiotique qui est, pourrait-on presque dire, une discipline sans objet. Une discipline plutôt dont l’objet est la méthode, adossée à une théorie qui permet d’expliciter les conditions de « saisie du sens ». En l’occurrence, la saisie de cette manifestation particulière nommée « signification du politique ». Tout le travail consiste à justifier la pertinence de cette démarche et Juan Alonso parvient à le faire bien au-delà de cette exigence première.

S’il met en œuvre la sémiotique greimassienne qui lui est familière, il n’est ni « applicatif », ni soumis, ni dévot. Il est frappant de constater la cohérence et la constance de ses positions théoriques et de sa démarche à travers la diversité des objets d’étude réunis ici, égrenés sur plusieurs décennies, mais il ne l’est pas moins de découvrir l’originalité de son approche de ces mêmes objets. Ce qui l’intéresse, dans les conceptualisations théoriques qu’il reçoit et qu’il mobilise à son tour, c’est leur potentiel de dessillement et de créativité, la nouveauté qu’elles permettent de faire advenir.

L’auteur a ainsi su trouver, selon nous, le point de justesse entre le champ conceptuel de la théorie et le champ d’effectivité de son objet, le politique. Tous deux interagissent sans cesse, et d’une certaine manière se contrôlent réciproquement. S’il postule que la structure polémico-contractuelle – et non contractualo-polémique – se trouve au fondement de la phénoménalité politique dont toutes les modalités et toutes les manifestations découleraient, ce n’est pas pour en rester au niveau d’un simple constat, assez banal en soi. Il en fait un foyer dynamique de réflexion doublement orienté : d’un côté, le « conflictuel » s’enracine dans le problème langagier fondamental du négatif, celui de la différence privative comme foyer de la valeur – au sens saussurien : la notion même de « liberté » surgit de l’expérience de son entrave, de même que la notion de « justice » ne pourrait se former s’il n’y avait l’épreuve de sa violation : « C’est d’abord à l’injustice que nous sommes sensibles », comme le dit Paul Ricœur. Et, d’un autre côté, le polémique surgit des configurations concrètes avec lesquelles l’analyse se confronte, emblématiques des tensions entre collectifs au sein de l’univers social et politique. Plus généralement, Juan Alonso Aldama mobilise ainsi les propositions conceptuelles de la théorie, moins dans une visée spéculative éthérée que pour les appréhender au sein du matériau politique effectif, en travailler la pâte et en faire des instruments de découverte potentielle. Il reste ainsi aux aguets de ces deux côtés simultanément sans jamais les quitter, l’un et l’autre, des yeux.

Ainsi en va-t-il des avancées de la « sémiotique tensive ». Il en assume les propositions, il les explique et en justifie la pertinence. Cette approche, qui conceptualise le continu là où le structuralisme classique s’enracinait dans la « discrétisation » catégorielle, permet de montrer que les catégories du politique sont par excellence des objets mouvants, non pas figés dans l’abstraction d’une dénomination, opposables une fois pour toutes, mais fluents, au sens que Merleau-Ponty donnait à cet adjectif. Il s’agit de les saisir dans leur transformabilité continue, qui peut commencer par des variations d’intensité ténues : c’est ce qu’on voit aujourd’hui avec la grande bataille des catégories dans le champ politique. La triangulation généralisée y trouve une explication, de même que les stratégies de légitimation par la « dédiabolisation » : on pense en France au travail insidieusement pénétrant du parti d’extrême-droite, le Rassemblement National.

Une des importantes avancées de ce livre est d’élucider très concrètement la distinction entre la valeur et la valence. L’élucider, non pas pour le plaisir de subdiviser des subtilités, mais pour montrer qu’on a là un phénomène crucial du discours politique. Juan Alonso Aldama montre en effet que l’intérêt du concept de « valence », compris comme « condition de définition, d’attribution et d’affectation des valeurs », est d’expliciter le lieu par excellence de la dispute politique : on se bat moins sur les valeurs, explique-t-il, que sur les valences. Un consensus apparent sur des valeurs – » liberté », « laïcité » ou « sécurité » par exemple – peut masquer de profondes divergences sur les valences du même terme : celles-ci émergent des récits sous-jacents, des scènes actantielles qu’ils impliquent, des stratégies de conquête du pouvoir, des mesures d’intensité, des investissements passionnels, etc. La sémiotique tensive, d’où le concept de valence est issu, devient alors un instrument heuristique pour éclairer des zones obscures, ou mal aperçues, de la phénoménalité politique. Instrument opératoire pour l’analyse, il pourrait devenir opérationnel sur la scène politique elle-même.

Au-delà de cet exemple, on pourrait faire des observations du même ordre sur bien d’autres objets conceptuels ou théoriques, comme celui de la véridiction. L’essentielle variabilité qu’elle révèle appelle des réflexions typologiques internes pour mieux comprendre les stratégies politiques, lorsqu’« une harmonie apparente dissimule de profonds désaccords », ou quand de « fausses disputes dissimulent un accord qu’on veut garder caché », ou quand des « attitudes hypocrites ou complaisantes cachent une grande animosité ». Si on théorise la véridiction en l’associant aux variations d’intensité, c’est pour mieux saisir les fluctuations stratégiques et tactiques du faire persuasif. Un des traits de l’univers épistémique de l’agent double est la mise en abyme récursive des parcours véridictoires : je crois que tu sais que je sais que tu crois...

Cette sensibilité à la théorie, associée au grand respect de l’objet politique, se vérifie encore lorsque Juan Alonso Aldama mobilise le concept d’aspectualisation. Il s’agit là d’un vaste espace théorique pour la sémiotique car l’aspectualité implique que toute action soit saisie dans son cours, dans son effectuation imparfaite ou accomplie, dans son devenir ou dans son survenir, dans son itération ou dans son échéance. Quelle que soit la variable aspectuelle, le phénomène saisi par le concept indique, à la base, le lien inoxydable entre le sujet et le procès où il est, activement ou passivement, engagé. L’avancée de la sémiotique, par rapport à la linguistique, a été de montrer que l’aspectualisation ne concernait pas seulement le temps mais aussi l’espace et les acteurs, collectifs comme individuels. L’approche tensive, telle que l’exploite et la transcende ici l’auteur, montre que l’aspectualisation est une dimension permanente et première de toute transformation narrative. Et cela éclaire de près le champ politique en acte : l’« événement » – presque synonyme de politique vive dans le langage courant, avec ses ambiguïtés connotatives : ne dit-on pas « les événements de mai 68 », comme on parlait des « événements d’Algérie » pour ne pas nommer la guerre ? – est une forme aspectuelle. C’est le surgissement de l’inattendu qui transforme l’après et métamorphose la lecture de l’avant. Le no man’s land, avec son espace faussement neutre, tout tendu entre ses seuils et ses limites de conflictualité, est un univers éminemment aspectuel. Il en est de même pour la « reddition », le « traité » et tant d’autres configurations. On peut songer, autre exemple, à une lecture aspectuelle du traité du Brexit, avec ses rebonds et ses ralentissements, ses fausses conclusions, ses lancinants débuts et ses recommencements sans fin alors même qu’il est signé...

Des observations équivalentes pourraient être faites à propos de la conversion proprement sémiotique des univers psycho-phénoménologiques du sensible et du passionnel, essentiels dans le champ politique. Mais ce qui semble le plus intéressant est que chacun de ces domaines, chacune de ces avancées théoriques, au fil du parcours analytique présenté, dialogue l’une avec l’autre, la suivante s’enrichissant de la précédente, de sorte que loin d’une mise en œuvre ex cathedra d’une théorie, on a le sentiment d’une réflexion où, au fil des pages, le concept permet de questionner l’objet et où l’objet en retour questionne sans relâche le concept et donne au lecteur la certitude, dans le passage de l’un à l’autre au fil des chapitres, qu’une théorie globale du politique prend forme.

La portée interne est là. La lecture de La tension politique révèle une capacité remarquable de valoriser et de « rendre utiles » des concepts souvent perçus, de l’extérieur, comme exclusivement spéculatifs. En leur assurant ce « va et vient » productif pour mieux saisir, en sémioticien, les enjeux du politique.

Note de bas de page 1 :

Cf. Bruno Latour, Enquête sur les modes d'existence : Une anthropologie des modernes, Paris, La Découverte, 2012.

Mais il y a aussi la portée externe que nous annoncions plus haut. L’itinéraire scientifique que révèle ce livre pourrait être donné en exemple d’une gestion pluri- ou transdisciplinaire impliquée par l’éclectisme. En effet, un sémioticien qui entend se spécialiser dans l’analyse du politique doit avant tout s’assurer des propriétés singulières de son domaine de recherche : or il n’est ni philosophe, ni historien, ni sociologue, ni politiste ; il n’a ni à se substituer, ni à imiter, ni à empiéter. Il est alors confronté à un triple enjeu, en termes de « politique » des disciplines : ne pas se laisser emporter par une « tentation d’allégeance », au risque de perdre son identité en se laissant absorber par les disciplines-mères ; ne pas s’installer en position de Sirius, comme détenteur d’un méta-savoir souverain ou, ce qui revient au même, dans la position ancillaire de la fausse humilité au service des autres disciplines ; enfin et surtout, mesurer la réalité des apports de son champ d’étude et se demander, comme Juan Alonso Aldama le fait à propos du rôle des passions dans le champ politique, déjà largement étudié par les historiens des idées et les spécialistes de philosophie politique : « Quelles sont alors la spécificité et le gain de sens que la sémiotique peut apporter à cette thématique ? » C’est là qu’intervient ce critère précieux, mis en avant par Bruno Latour, et à ajuster à notre objet ici : le critère de diplomatie1. Éthique de la justesse. C’est à ce prix que la « sémiotique du politique » pourra faire son chemin parmi les disciplines de la politique, et apporter ainsi une contribution effective et durable à ce domaine disciplinaire.

Cette « portée externe » résulte notamment d’un trait, déjà rapidement évoqué, dans la manière d’aborder en sémioticien le champ politique. Ce trait consiste à adosser l’approche globale à l’étude de « motifs » transversaux, à sa pratique elle-même, au plus près de l’expérience sensible : « l’ultimatum », « la défaite », « la reddition », « le no man’s land », « la résistance », « la défection », « l’intimidation », « la vengeance », etc. En tant que « motifs », ils ont en partage avec les motifs traditionnels de l’ethno-littérature longuement étudiés par les sémioticiens (cf. J. Courtés) leur caractère migratoire : ils sont transversaux aux différentes cultures politiques et s’ils sont relativement autonomes, comme des micro-récits isolables avec leur structure interne propre, ils tirent leur sens effectif des contextes narratifs globaux où ils se situent et dans lesquels ils « interviennent ». Associant l’action et la passion, en prise directe avec la chair de l’événement, une grande histoire du politique naît de leur trame. La liste de ces motifs métonymiques forme un arrangement syntagmatique qui a l’allure d’un macro-récit. Cette perspective pourrait renouveler le projet ethno-sémiotique de l’étude des motifs dans les imaginaires narratifs transculturels en les investissant cette fois dans le champ politique lui-même. Voilà un programme de recherche qui s’esquisse en écho à ceux, nombreux et stimulants, que Juan Alonso Aldama explore si bien dans La tension politique.