Quo vadis, Sémiotique ? Principes sémiologaux d’une théorie du sens Quo vadis, Semiotics? Semiological principles of a theory of meaning

Waldir Beividas

Université de São Paulo (Brésil)

https://doi.org/10.25965/as.8247

Cet article peut être considéré comme une sorte de lamentation, voire de protestation, concernant les directions que la théorie sémiotique narrative a prises après la mort de Greimas chez certains des chercheurs. Je la vois se dissoudre peu à peu, se mélanger ici et là, se submerger parfois, devant les pressions naturalistes du cognitivisme et des neurosciences, devant les philosophies analytiques et pragmatistes du langage, devant les philosophies phénoménologiques, pour ne mentionner que les pressions les plus ostentatoires. Bref, la sémiotique greimassienne a cédé beaucoup dans des concessions et a reculé assez dans les implications qui étaient contenues dans la cartographie originale de sa navigation, la cartographie du formalisme immanent d’où est parti le navire. À partir de ce constat, je cherche à argumenter, en introduisant l’idée de principes « sémiologaux » d’une théorie du sens, que la sémiotique formaliste et immanente peut encore avoir la force de manier ses rames.

This article can be seen as a kind of lament, even a protest, about the directions in which some researchers have taken narrative semiotic theory since Greimas’s death. I see it dissolving little by little, mixing here and there, sometimes submerging, in the face of the naturalistic pressures of cognitivism and neuroscience, the analytical and pragmatist philosophies of language, the phenomenological philosophies, to mention only the most ostentatious pressures. In short, Greimasian semiotics has made many concessions and has retreated quite far from the implications that were contained in the original cartography of its navigation, the cartography of immanent formalism from which the ship set sail. On the basis of this observation, I seek to argue, by introducing the idea of the “semiological” principles of a theory of meaning, that formalist and immanent semiotics may still have the strength to manoeuvre its oars.

Index

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Mots-clés : formalisme, immanence, sémiologal, sémiotique, sens

Keywords : formalism, immanence, meaning, semiological, semiotics

Auteurs cités : Gaston BACHELARD, Sémir BADIR, Jean-Claude COQUET, Antoine DANCHIN, Sigmund FREUD, Algirdas J. GREIMAS, Louis HJELMSLEV, Jean PETITOT, Ferdinand de SAUSSURE, René THOM, Claudine TIERCELIN, Claude ZILBERBERG

Plan

Texte intégral

1. Préliminaires

Il m’est difficile d’estimer l’humeur avec laquelle le lecteur éventuel sortira de ce texte s’il le suit jusqu’au bout. Cet article a moins le caractère d’un travail approfondi contenant de grandes propositions théoriques que celui d’une réflexion sur une lecture et une interprétation possibles de la théorie sémiotique narrative européenne. Cette réflexion se veut une sorte de regret, peut-être un défoulement personnel, à propos des directions que cette théorie a prises ces dernières trente années. Si l’on peut dire qu’en matière de phonologie Prague a battu Copenhague – c’est-à-dire que le substantialisme sur le plan de l’expression l’a emporté sur le formalisme hjelmslevien –, il faut aussi admettre que pour le formalisme saussurien et hjelmslevien, le bateau qui a initié la navigation structuraliste de la sémiotique greimassienne se trouve un peu à la dérive. Comme un navire sur une mer académique agitée, il est sur le point de chavirer face aux cognitivismes et neuroscientismes substantialistes qui prévalent dans les sciences et face à la prépondérance des philosophies analytiques et phénoménologiques qui légifèrent sur les réflexions concernant la place du langage et du sens chez l’homme.

Autrement dit, les sémioticiens structuralistes et formalistes de ce navire, auquel je me sens appartenir, n’ont pas su lui donner un cap sûr et cohérent, projeté sur la cartographie de la navigation, préparée à Genève, affinée à Copenhague et lancée à Paris par la Lituanie. Je la vois effacée ici, brouillée là-bas, gribouillée ailleurs. La théorie sémiotique peu à peu se dissout, se dilue, se mélange devant les vagues naturalistes du cognitivisme et des neurosciences à bâbord, par les philosophies analytiques et pragmatistes du langage, à tribord, par les philosophies phénoménologiques à la proue, pour ne s’arrêter qu’à ces pressions les plus ostentatoires. Bref, la sémiotique greimassienne a cédé beaucoup dans des concessions et a reculé assez par rapport aux implications dessinées sur la cartographie originale.

Deux réflexions de Freud m’émeuvent dans cette compréhension. Dans son texte « Psychanalyse des masses et l’analyse du moi », entrant déjà dans les années 20 de sa psychanalyse – si on considère sa Traumdeutung de 1900 comme une sorte de point zéro – et face aux protestations que ses concepts recevaient – en l’occurrence, la pulsion sexuelle – il s’exprimait ainsi : « no me gusta ceder a la pusilanimidad. Nunca se sabe a dónde puede llevarle a uno tal camino; se empieza por ceder en las palabras y se acaba a veces por ceder en las cosas (192: 2577).

Dans sa lettre à Jung du 30 novembre 1911, le psychanalyste commente le débat sur un article de ce dernier, dans la Société de Vienne, lu par une jeune psychologue nommée Spielrein : « ce qui me gêne le plus, c’est que Fraulein Spielrein veut subordonner le matériel psychologique à des considérations biologiques ; une telle dépendance n’est pas plus acceptable qu’une dépendance à l’égard de la philosophie, de la physiologie ou de l’anatomie cérébrale ». Et il termine galamment : « la psychanalyse farà da se » (1986 : 535).

Or, un geste d’audace théorique similaire a eu dans la sémiotique son promoteur majeur, Louis Hjelmslev, avec son insistance pour créer sous le crible d’une hypothèse structuraliste – disait-il dans ses Essais I (1971)  une véritable « linguistique-linguistique », une linguistique immanente. Selon toute vraisemblance, aujourd’hui on risque en sémiotique de ne pas pouvoir imiter Freud.

2. Professions de foi

Rien n’est plus salutaire et nécessaire à une théorie que de temps en temps regarder en arrière et observer les étapes franchies, les orientations prises, les modèles avancés pour les consolider, les renforcer, les ajuster, les transformer voire les abandonner quand les orientations et les pressions gnoséologiques et épistémologiques l’imposent ainsi, au goût des ondulations dans la mer des recherches et des ondoiements des idiosyncrasies des hommes qui les mènent. C’est donc avec reconnaissance qu’il faut accueillir la proposition de ce numéro des Actes qui considère bienvenue « toute contribution permettant d’évaluer, de faire progresser, voire de reconfigurer telle ou telle forme théorique, pour des raisons empiriques, méthodologiques ou épistémologiques », comme l’indiquait l’argumentaire proposé.

L’expression latine que j’utilise dans le titre de cet article, bien connue dans le monde chrétien, est la question de Pierre, effrayé et en fuite, qui s’est confronté à l’apparition du Christ. Il obtient comme réponse : « Je vais à Rome pour être crucifié une seconde fois ». L’apôtre retrouve son courage et retourne à Rome, où il sera plus tard martyrisé et crucifié. Les réverbérations sémantiques de l’expression, dans l’univers sémiotique de la recherche, sans vouloir trop insister sur la religiosité originelle, je les laisse au lecteur qui suivra éventuellement les réflexions menées ici, à vrai dire, des réflexions à bien des égards effrayantes par leur simplicité voire leur trivialité, mais qui ne cessent d’entraîner d’étranges conséquences dans le monde sémio de la recherche.

Maintenons un instant l’isotopie de la religiosité, cette fois-ci comme métaphore. Hjelmslev, dans son élégant « Entretien sur la théorie du langage » de 1941, évoquait le grand linguiste Schuchardt pour qui tout homme de science dans ses études devrait insérer une feuille « qui renfermerait sa profession de foi scientifique » (1985 : 86). Saussure avait été assez explicite à ce sujet :

Voici notre profession de foi en matière linguistique […]. En linguistique, nous nions en principe qu’il y ait des objets donnés, qu’il y ait des choses […], comme si elles étaient données par elles-mêmes […] parce que c’est le point de vue qui seul fait la chose (2002 : 201 – les italiques et les suppressions sont de moi).

Hjelmslev l’a suivi, presque à la lettre :

Elle [la linguistique immanente] s’oppose à toute hypothèse qui énonce ou qui présuppose l’existence de « faits » précédant logiquement les rapports qui les réunissent. Elle nie l’existence d’une substance absolue, ou d’une réalité qui serait indépendante des rapports. Elle veut qu’on définisse les grandeurs par les rapports et non inversement (1971 : 31).

À leur tour, certaines positions de Greimas sont emblématiques. Elles renforcent celles de ses inspirateurs et en tirent les conséquences, à Cerisy (1987 : 324) : « ...le monde est un langage, et non pas une collection d’objets », ainsi que dans une conversation pour la revue Versus (1986 : 45) : « La motivation présuppose la reconnaissance à priori du monde extérieur comme chose, donc c’est un positivisme ». Une douzaine d’autres formulations similaires – le monde comme macrosémiotique, le postulat d’une « existence sémiotique » du monde, formulations bien connues dans le domaine, pourraient toutes composer sa profession de foi.

Nous le savons bien : cette triple profession de foi a posé les bases de la théorie sémiotique comme une théorie formalisante et immanente du sens : la langue est forme, et non pas substance, c’est l’adage saussurien qui le condense. L’immanence et la forme sont poussées à outrance chez Hjelmslev. Et dans le texte presque poétique qui ouvre Du sens I, elles définissent, chez Greimas, la sémiotique comme telle : « car, justement, la forme sémiotique n’est autre chose que le sens du sens » (1970 : 17). Badir en a saisi le cœur : « on observera que dans ce ‘“sens du sens” se tient le langage lui-même, rien de moins rien de plus : le langage stipule de manière nécessaire et suffisante le sens du sens » (2010 : 279 – je souligne).

Note de bas de page 1 :

Cette intention a pris la forme d’une thèse de post-doctorat libre à mon université (USP) en 2015 qui a ensuite été publiée chez Lambert-Lucas sous le titre La sémiologie de Saussure et la sémiotique de Greimas comme épistémologie discursive (2017).

Je suis bien au courant des diverses critiques et remises en question récentes du concept d’immanence, pressenti par Saussure, battu par Hjelmslev, établi en théorie par Greimas et suivi par quelques autres de ses partisans. De telles critiques limitent drastiquement sa portée, au mieux, et, au pire, la remettent en cause, parfois avec quelque colère. Malgré ce scénario, je peux dire que mes travaux les plus récents prônent la légitimité du maintien de l’hypothèse du formalisme immanent pour la théorie sémiotique, formalisme entendu ici non pas comme une solution artificialiste qui exclue les substances. Seulement, celles-ci sont subordonnées aux formes, et placées sous leur totale dépendance. Plus que cela, mon intention, peut-être trop ambitieuse, est d’élever les propositions immanentes – ou professions de foi de ce trio pionnier des bâtisseurs de la théorie sémiotique –, et de les transposer du niveau d’une simple ontologie régionale, restreinte à la linguistique et à la sémiotique, jusqu’au niveau d’une ontologie de statut global, c’est-à-dire, une épistémologie discursive immanente à la base de toute connaissance, intellection, cognition et/ou perception du monde1. C’est ma façon de suivre, avec règle et boussole, la navigation de Hjelmslev, au sens où il prônait déjà depuis le début de sa réflexion :

Comme on ne peut connaître la substance qu’à travers la forme, et comme la forme langagière [sprogformen] est la seule forme objectivement donnée, la méthode linguistique est la seule qui permette une connaissance objective de la substance. De là s’ensuit que l’ontologie doit être bâtie de manière empirique et immanente. C’est par ce seul chemin que la science toute entière peut être bâtie de manière empirique et immanente (apud Brandt 2013 : 205).

Or, comprendre le monde, la réalité, non pas comme un fait ou une donnée a priori, comme un ensemble de choses « données par elles-mêmes », mais comme le résultat d’une construction langagière, ou discursive, donc comme un monde immanent au langage, serait-ce un délire, un vœu pieux ou une utopie déplacée des pauvres et naïfs esprits humanistes qui ne comprennent rien aux sciences substantialistes, physiques et chimiques, qui ne comprennent rien aux fantastiques avancées des neurosciences actuelles ? Le pauvre humaniste n’a d’autre choix que d’appeler à son secours des formulations effectuées par les scientifiques eux-mêmes dans ces domaines précis. Au sein d’une épistémè scientifique, massivement matérialiste et naturaliste en général, elles sont rares, bien sûr, mais prometteuses, les fourmis qui osent marcher entre les pattes des éléphants.

On trouve un premier exemple chez le grand philosophe et épistémologue des sciences, Gaston Bachelard. Dans son Rationalisme appliqué de 1949, il affirme que les sciences contemporaines ont inauguré des domaines de pensée qui « rompent nettement avec la connaissance vulgaire » ; il déclare qu’il s’agit d’une véritable « rupture entre connaissance commune et connaissance scientifique ». Dorénavant, pour la nouvelle science, dit Bachelard, le « caractère indirect des déterminations du réel scientifique » compte davantage, ce qui implique « un règne épistémologique nouveau ». Pour la nouvelle science, par exemple, peser les isotopes grâce à l’appareillage du spectroscope de masse est sans commune mesure avec peser le sel. La nouvelle manière de peser n’a pas de « signification directe dans la vie ordinaire », contrairement à celle de la balance du sel. Il s’agit d’une nouvelle technique, une technique indirecte de construction de l’objet à examiner ; pour cette raison, la science crée une « phénoménotechnique ». Et il poursuit ainsi sa réflexion : « en ce qui concerne le spectroscope de masse, nous sommes en pleine épistémologie discursive » (1966 : 102-103).

Épistémologie discursive, cette formidable expression tombe comme un coup de tonnerre et en une seule fois dans toutes les publications de l’épistémologue (sauf l’ignorance toujours à l’affût). La conclusion ne tarde pas. Elle s’exprime, comme d’habitude chez Bachelard, dans son style d’une profondeur simple et saisissante : « en fait, les données sont ici des résultats » (p. 103).

Ces formulations précieuses encouragent l’humaniste : investir dans une épistémologie discursive, dans le nouvel ordre de la science contemporaine, signifie assumer qu’il n’y a pas de données déjà données dans la nature ; seuls des résultats existent, créés et opérés par les discours (scientifique, en l’occurrence). Plus encore, ces formulations permettent de dépasser et même d’autoriser un reproche important à Bachelard. Pourquoi diable – permettez-moi ce terme – considérer que la balance qui pèse le sel, au moyen d’une aiguille se déplaçant devant une surface graduée, entre autres moyens, contiendrait le statut de « signification directe » dans la vie de la connaissance commune ? Or, la signification du sel pesé dans la balance est tout aussi indirecte que le spectrographe de masse de Bachelard, tout aussi construite que celle de la physique contemporaine. Elle non plus n’est pas une donnée, mais un résultat. Il s’agit simplement du résultat ou de la construction d’un discours plus ancien, celui des premiers pas de la science, auquel la connaissance commune s’est habituée par des conventions langagières créées depuis lors. À mon sens, c’est exactement ce que propose Saussure lorsqu’il dit que c’est le point de vue qui seul fait la chose (ci-dessus) ; le fait que le langage crée la réalité, immanente donc aux discours ; ou lorsque Benveniste assure que « la réalité est produite à nouveau par le truchement du langage » (1966 : 25).

Si les formulations d’un philosophe des sciences ou des linguistes ne sont pas suffisantes, empruntons cette fois les réflexions d’un biologiste pur et réputé : « le réel ne parle pas », postule A. Danchin (j’y reviendrai). La phrase effraie René Thom, qui l’objecte en lui attribuant le qualificatif (si non dépréciatif du moins atténuant) de « souci cathartique louable » (1990 : 482-483). Il craint que, ainsi compris, les phénomènes n’aient plus aucun sens, que tout soit plongé dans une « insignifiance généralisée », dans une « platitude » totale. Ce qu’il redoute, c’est que cela enlève à la science sa fonction pragmatique de « satisfaire un besoin humain » comme « source de sens ». La critique de Thom est fragile et sa crainte injustifiée.

En effet, il ne s’agit pas de plonger le réel dans un chaos insignifiant. Il s’agit plutôt de comprendre, selon la profession de foi de Danchin, que le réel ne parle pas de lui-même, dà se ; que quelque chose le fait parler. Ce quelque chose, c’est la fantastique machinerie du langage, qui s’est rendu présent dans le monde sous les multiples formes dont il s’est construit dans les discours, du plus naïf et vulgaire – la « connaissance commune » de Bachelard – à la plus sophistiquée des sciences, à la plus sagace des philosophies ou à la plus sublime des poésies, et ce depuis l’aube de la pensée humaine. La présence du langage dans le monde est la seule aporie, le seul « mystère » – si on maintient encore l’isotopie religieuse – qui subsiste dans l’hypothèse d’une épistémologie discursive ; mais son action péremptoire dans toutes les sphères de la connaissance est parfaitement attestable et descriptible empiriquement dans toutes ses structures et stratégies énonciatives.

La crainte de Thom est omniprésente dans toute la philosophie qui traite du langage. Claudine Tiercelin, dans les premières pages de ses questionnements, « Dans quelle mesure le langage peut-il être naturel ? », rédige le paragraphe qui le révèle le mieux :

Si le monde n’est rien en dehors de nos schèmes conceptuels et linguistiques, n’est-il pas « perdu » ? Si le monde n’existe que relativement à nos interprétations, est-il autre chose que leur miroir ? La philosophie ne se ramènerait-elle pas en définitive à une tâche plus ou moins infinie d’interprétations, de commentaires et de redites : words upon words upon words? (2002 : 19).

Cette réflexion philosophique est très appropriée pour illustrer ce que je considère comme un grand malaise face à la manière dont la sémiotique n’est pas encore entrée dans un débat profond avec la magna philosophia, comme ce fut le cas de la Philosophie Analytique et d’autres Philosophies du Langage, sauf à s’incliner plus ou moins servilement devant elle. Toutes ces philosophies, depuis le XXe siècle, ont pris le langage, comme l’atteste cette philosophe, « au centre des réflexions philosophiques » (p. 19). Mais, dans leurs références au langage, les vrais théoriciens du langage – comme s’auto-désigne Hjelmslev pour se démarquer des philosophes du langage (1986 : 71) – n’ont pas beaucoup d’influence, et ce sont les philosophes qui détiennent le monopole du ton et des voix.

Or, il y a un fossé énorme entre les réflexions philosophiques sur les opérations cognitives sur le langage, et les propositions théorico-descriptives d’un Saussure ou d’un Hjelmslev. Pour le dire de manière syncopée, peut-être injuste dans certains cas plus localisés, l’épistémè structuraliste n’a pas réussi à pénétrer en profondeur la philosophie, autrement que pour être « déconstruite », voire destituée.

Et lorsque la théorie sémiotique – dans son empressement à étendre sa réflexion à la dimension sensible du discours, comme pour remplir une des boîtes noires dont Greimas se plaignait à Cerisy – est allée chercher dans le champ de la phénoménologie merleaupontienne le recours à la perception, au corps-propre, à la chair, elle n’a pas porté l’étendard de l’immanence, l’étendard de la forme, l’étendard de la prévalence du langage dans la conception même du monde : « le langage/langue (Sprog) est la forme par laquelle nous concevons le monde » (Hjelmslev, 1971 : 173 ). Au contraire, elle s’est laissé pénétrer, presque envahir, par la substance du corps, par des concepts psychologiques (extéroception, interoception, proprioception) ; elle s’est subordonnée à la primauté de la perception comme donatrice première du sens.

Mais il y a encore quelque chose de plus contraignant dans le raisonnement du biologiste Danchin, formulé à l’occasion d’une conférence donnée au Centre International de Synthèse le 7 février 1990 :

En effet, je crois que le réel ne parle pas. C’est là un point assez essentiel qui indique que nous ne pouvons que faire des devinettes sur le réel et, comme disait Xénophane, il y a deux mille cinq cents ans, ce sont devinettes car, même si par hasard, nous tombions sur la vérité, nous ne pourrions pas le savoir.

Cette dernière « profession de foi » du biologiste, associée aux précédentes – il n’y a pas de données, seulement des résultats, selon Bachelard ; le monde comme langage, selon Greimas ; le statut radicalement immanent du monde, selon Hjelmslev ; le déni ostensible de Saussure des choses données par elles-mêmes –, tout cela semble légitimer l’hypothèse qu’il n’y a pas de sens dans le réel. Il n’y a pas de sens qui émane directement du réel, qui ne soit entièrement créé par l’action du langage, c’est-à-dire par l’ensemble des discursivités langagières déclenchées par les divers discours, scientifiques ou non, tout au long de notre histoire. Selon cette vision – ou profession de foi –, le langage crée le monde à son image et à sa structure. Le langage humain impose du sens au réel, ou plutôt il impose la réalité elle-même et la mène à produire continuellement du sens face à l’homme et à ses cogitations, scientifiques ou autres.

Note de bas de page 2 :

Voici quelques titres démiurgiques : Damasio (2010), Self comes to Mind: Constructing the conscious Brain, dont la traduction en portugais a donné le titre : Et le cerveau a créé l’homme ; Nicolelis (2020), Le véritable créateur de tout. Comment le cerveau humain a sculpté l’univers tel que nous le connaissons ; Ramachandran (2011), Le cerveau fait de l’esprit. Enquête sur les neurones miroirs ; Varela (2017) Le cercle créateur. Lors d’un colloque international à Toronto en 2018 – « Points aveugles et points borgnes en Sémiotique : concepts impensés ou à repenser » –, j’ai communiqué un texte soulignant plus longuement ces prétentions démiurgiques (Beividas 2020, 2022).

De plus, il découle de l’argument de Danchin, et à vrai dire depuis Xénophane, qu’il n’y a de vérité absolue dans aucune « devinette » discursive à travers laquelle on fait parler le réel. C’est là son meilleur bénéfice pour l’homme et son monde. Avec elle, on évite le cruel et massif positivisme moniste caché dans les sciences exactes et les neurosciences ; on remet en cause l’exclusivité des « causalités ascendantes » par lesquelles les neurosciences en général revendiquent une démiurgie neuronale triomphante : une armée de neurones « stupides » à créer – c’est un mot facile dans la littérature neuroscientifique – l’ensemble de notre apperception, de nos perceptions, cognitions, conscience, émotions, sentiments, enfin de notre « intelligence »2. Bref, cela évite toutes sortes de certitudes, issues d’une vision a priori d’un réel supposé indépendant de la machinerie du langage, certitudes si exaltées par les grands éditeurs et par les revues renommées, qu’elles seront bientôt détournées par des pragmatismes industriels qui gangrènent les politiques de santé – l’empire pharmacologique du traitement des malheurs psychiques de l’individu –, ainsi que par des pragmatismes maladroits qui dévastent les idéologies – les empires politiques et gouvernementaux du monde, entraînant les malheurs existentiels de l’individu.

Or, imposer du sens au monde, faire parler le réel, ce n’est rien d’autre que le sémiotiser, c’est-à-dire lui construire une existence sémiotique. Et toute théorie qui tente d’expliquer cette sémiotisation, c’est-à-dire la construction du sens du réel, doit se plier à des contraintes « sémiologales ».

3. Principes sémiologaux d’une théorie du sens

Le néologisme « sémiologal » a été inventé par Zilberberg « en hommage à Hjelmslev », dit-il, dans son premier ouvrage majeur, Essais sur les modalités tensives (1981 : 3 ; 29), et repris par lui une seule fois dans Raison et poétique du sens (1988 : 16). Il nous oblige à prolonger, pour l’instant, l’isotopie religieuse. En effet, Zilberberg a conçu ce terme en s’inspirant des « vertus théologales » de l’Église catholique – foi, espérance et charité –, vertus inébranlables en tant que telles, dans cet univers du discours religieux. Le néologisme est précieux à plus d’un titre. Il atteste le caractère inaliénable des principes fondateurs du langage. C’est-à-dire que, pour que quelque chose ait le statut de langage, le terme sémiologal permet de neutraliser toutes les différences idiosyncratiques entre sémiologies et sémiotiques. Il est valable pour toute théorie qui suit de tels principes. Il ne s’agit pas de catégories indéfinissables et valables pour n’importe quel domaine ; elles sont bien délimitées et parfaitement définissables. Ces principes ont été pressentis et déclenchés par Saussure, travaillés et établis par Hjelmslev et Greimas :

Note de bas de page 3 :

Pour reprendre une dernière fois l’utilisation isotopique de la métaphore religieuse, ce nombre 7 n’est-il pas « cabalistique ». Il est le pendant des 7 « péchés capitaux » qui seraient commis si les sept vertus sémiologales d’une théorie du sens n’étaient pas respectées. Certes, les questions de valeur, de différence, de statut narratologique de l’imaginaire langagier, parmi d’autres concepts tout aussi fondamentaux dans une définition plus complète du langage, devraient figurer sur la liste.

  1. Un langage est défini par deux plans, un plan du contenu et un plan de l’expression, solidaires l’un de l’autre ;

  2. Chaque plan est divisé en trois composantes : forme, substance et purport (propos, sens, matière) ;

  3. Entre les deux plans et entre les trois composantes de chaque plan, la relation est radicalement arbitraire (pouvant cependant abriter des motivations internes à chaque plan) ;

  4. Les formes déterminent les substances. Il n’est pas de substance qui ne reçoive de la forme la contrainte d’une « existence scientifique » dans les termes de Hjelmslev, ou d’une « existence sémiotique » dans ceux de Greimas ;

  5. Il y a une fonction sémiotique (signologique, signique, sémiosis, peu importe le nom) entre les deux plans du langage, plus précisément entre les deux formes, de l’expression et du contenu, fonction qui institue le signe comme tel et caractérise une langue comme Institution « SANS ANALOGUE », écrit en majuscules Saussure (2002 : 211) ;

  6. Le signe, produit dans la fonction sémiotique, crée son référent, donc l’internalise, le fait devenir immanent au langage, comme seul objet disponible pour l’observation, l’expérimentation, la perception, bref, pour toute action gnoséologique humaine : le monde devient langagier.

  7. Ce référent immanent atteste d’une « existence sémiotique », et il n’y en a pas d’autre : il s’agit de la seule grandeur disponible pour faire parler la réalité, pour donner du sens au réel, dans tout discours (de science, de philosophie, d’art, etc.)3.

Les principes sémiologaux constituent le λογός du sens, terme pris ici en dehors de ses oppositions subalternes logos vs. phusis; logos vs. pathos ; logos vs. muthos, oppositions secondaires, bien que millénaires, qui subsistent depuis toujours. Au contraire, il est pris au sens le plus large et le plus global : λογός du sens signifie ce qui définit l’acte même de naissance ou la carte d’identité du sens comme sens, ce qui institue le sens comme tel. Les principes sémiologaux sont les seuls dont l’observance peut qualifier une théorie de sémio. Ils répondent à la bonne question de Sémir Badir, dans un récent congrès organisé par lui : « De quoi sémio est-il le nom ? ».

Ces principes seraient la condition sine qua non pour qu’une théorie du sens soit considérée comme sémio. Cela nous autorise donc à revenir sur une réflexion énergique et audacieuse de Hjelmslev. Elle est contenue dans un texte très important, en raison de ses positions immanentes, intitulé « La structure morphologique », écrit à l’origine en 1939 pour le Ve Congrès International des Linguistes, dans une session qui n’a pas pu avoir eu lieu, en raison de la seconde guerre mondiale (1971 : 122-147). Il s’agissait de dénoncer les solutions philosophiques qui adoptent la méthode a priori, à travers l’établissement d’un « cadre constant et éternel de catégories » – référence à Wundt et à un « rationalisme métaphysique » de son temps. Selon Hjelmslev, ce qui caractérise les catégories du langage, c’est précisément qu’elles sont constituées de faits « à la fois généraux et a posteriori, à la fois abstraits et objectifs » (1971 : 137). Entre la méthode a priori, que Hjelmslev rejette, et la méthode empirique, qu’il adopte, il n’y aurait pas de conciliation possible. Et il tranche : « Pour évaluer une théorie par rapport à la distinction entre l’apriorisme et l’empirisme, il ne s’agit pas de doser la part exacte de chacune des deux méthodes ; il s’agit de répondre par oui ou par non » (p. 132 – je souligne).

En ramenant la réflexion à notre contexte et en empruntant la même attitude au linguiste, nous sommes confrontés à la question de savoir si « oui ou non » une théorie du sens peut porter la marque sémio.

4. De quoi « semio » est-il le nom ?

Note de bas de page 4 :

Dans une interview récente, un neurologue brésilien de renom, commentant la difficulté de l’acceptation du vaccin contre le Covid-19 par les masses, disait que cela était dû à une action « sémiotique » du gouvernement (Bolsonaro), en faisant comprendre par là une manipulation sournoise de sa politique. Il n’avait pas tort, mais les connotations qui s’impriment dans la tête des gens sont dévastatrices. Et dans les salles de classe, nous avons la tâche fatigante de nuancer les choses, tout le temps.

« Sémiotique » est un mot qui circule librement dans le monde académique et, plus récemment, dans les médias. Comme tout être au monde, une fois né, rien ne permet de prévoir ses déplacements, ses errances, ses confabulations, ses conversations, ses connotations, ses réverbérations. Sans définition précise, le nom de sémiotique navigue entre polyvalences et polysémies, les unes prometteuses, les autres inquiétantes. Pour le sens commun, il reçoit des connotations qui renvoient à quelque chose de difficile, de profond, en même temps que de rusé, de manipulateur4. En d’autres termes, son rayon d’action est aussi large que le flou de sa définition.

Considérant cette polyvalence, dans les limites de cet article je me propose uniquement de vérifier certaines conséquences que l’hypothèse sémiologale présentée ci-dessus peut avoir dans le cadre académique et, plus précisément, dans le cadre académique et théorique qui est considéré comme directement lié au domaine dit sémiotique. Il n’y a pas moyen de ne pas dire que, si l’hypothèse sémiologale est soutenable, des théories renommées, qu’on appelle sémio, ne rendraient guère justice à ce nom. Puisque je ne m’intéresse pas ici à l’exhaustivité mais à l’exemplarité, je me limiterai à quelques-unes d’entre elles, les plus proches et les plus importantes de l’univers sémiotique du courant greimassien. Il faut cependant être averti à l’avance que rien de ce que diront les commentaires ci-dessous ne peut contester l’immense valeur scientifique, heuristique, descriptive et analytique de ces théories. Seulement, au vu des principes et contraintes sémiologaux, l’empreinte sémio ne leur conviendrait pas.

Les conséquences de l’hypothèse sémiologale semblent même étranges. Mais les principes sémiologaux ne cadrent pas avec une théorie comme la « sémiophysique » (R. Thom, J. Petitot). Si l’on se fie à la profession de foi de Danchin, pour qui le monde physique ne parle pas, l’expression « sémiophysique » est antinomique. Si les formes intrinsèques du réel – de la matière physique à la matière biologique – sont générées morphogénétiquement à l’intérieur de la substance, comme une autopoïèse, le principe 4 ci-dessus, concernant la priorité et la détermination de la substance par la forme, n’est pas respecté. Il n’y a pas non plus de place pour l’arbitraire (principe 3) : sauf erreur, la morphologie de la plante de Göethe ne laisse aucune chance à l’arbitraire dans la morphogenèse successive de sa constitution. L’hypothèse sémiologale ne permet pas de défendre la nature du sens comme provenant d’une ontologie substantielle et générée dans celle-ci.

De même, la théorie « sémiogénétique » du groupe Mu – anagenèse/catagenèse – ne porte pas la marque sémio, puisqu’elle se soumet au même substantialisme que la théorie précédente. À son tour, la « phénoménologie linguistique », nom par lequel Coquet définit sa théorie, ne s’inscrit pas non plus dans le monde sémio, en raison de la priorité et de l’antériorité qu’elle accorde à la phusis sur le logos ; en raison de son refus obstiné du formalisme hjelmslévien, entendu idiosyncratiquement comme l’exclusion de la substance. Et toute autre théorie qui la suit de près échappe également au nom sémio, bien qu’elle puisse même faire pleinement usage des concepts greimassiens généraux pour sa conduite.

La phénoménologie merleaupontienne échappe également aux protocoles sémiologaux parce qu’elle prône une primauté de la perception par rapport au langage ; elle accorde à la perception la tâche immense et la compétence, colossale – mais d’où vient-ça ? –, d’être la donatrice de sens au monde, d’être un catégorisateur dans une région pré-langagière, anté-prédicative ; elle introduit la substance (du corps-propre, de la chair) comme base de ses opérations. Sous cet angle, on voit qu’il n’y a pas de congruence avec les principes sémiologaux. C’est ainsi que je comprends les positions de la sémiotique tensive de Zilberberg – théorie sémiologale par excellence – lorsqu’il affirme « la divergence insurmontable entre la sémiotique et la phénoménologie, souvent conniventes. La position de la phénoménologie ressortit à ce que Hjelmslev appelle le “réalisme naïf” » (Zilberberg 2011 : 2 – les italiques sont miennes).

Toujours issu de l’idée sémiologale, couplée à la thèse de Danchin du mutisme du réel, le nom sémio ne conviendrait pas non plus aux diverses tentatives récentes d’étendre la production du sens à des ontologies régionales comme la région végétale (phytosémiotique), la région du vivant (biosémiose) ou le monde microcellulaire (mycosémiose). Il est fort probable que le néologisme « neurosémiose » apparaîtra prochainement chez les neuroscientifiques pour être appliqué également au cerveau. Du point de vue de l’hypothèse sémiologale, toutes ces propositions, œuvres de Sisyphe, fonctionneraient en antinomie.

La question d’une zoosémiotique est beaucoup plus compliquée. L’exemple paradigmatique du chien de Pavlov, qui salive au toucher de la clochette, atteste bien d’un acte sémio : un plan de l’expression (la clochette) totalement arbitraire par rapport au plan du contenu (la tranche de viande). Pavlov aurait pu choisir n’importe quel autre signifiant. Le chien éduqué produit effectivement un acte sémiotique arbitraire. Mais peut-on en dire autant de la tique d’Uexkull qui tombe sur le dos du bœuf au « signal » de la chaleur ? Est-il légitime, sur cette base, de prétendre qu’il y a là un prototype de signification qui, peu à peu, par approximations et généralisations successives, permet à des écologistes comme Lestel de proposer Les origines animales de la culture (2001) ? (cf. Beividas 2017b).

Enfin, ce n’est peut-être pas une absurdité téméraire de comprendre que toutes les théories du sens qui tentent de « naturaliser » le sens (et l’esprit humain qui s’y construit), en ne respectant pas le λογός du sens, et ses contraintes sémiologales, partent d’une hypothèse (d’une « devinette » selon les mots de Danchin) qui confère au réel la prouesse de répondre de l’intérieur de la substance du monde, comme morphogénèse ou autopoïèse, à la question concernant l’origine du sens. Or, ne court-on pas ici le risque de ce que certains auteurs soupçonnent comme des erreurs de catégorie ? (cf. Queré 2001 : 275-292).

5. Apologie du corps

Le corps est entré en force dans la sémiotique il y a une bonne trentaine d’années. La Sémiotique des passions (1991) a ouvert le sentier, une sorte d’excitant. Elle a permis peu à peu de donner libre cours à une véritable apologie du corps, comme si la sémiotique formaliste immanente refusait définitivement de voir des « vrais corps », des « vrais mondes », des « vrais psychismes » – ce sont des expressions qu’on peut lire dans des textes récents. Danchin et Anaximandre seraient effrayés par cet adjectif.

Dans cette croisade à la recherche du corps, supposé perdu par la sémiotique immanente, plusieurs textes de sémioticiens s’appuient sur l’extrême sensibilité des poètes et des lettrés – Proust y étant figure de proue – pour dessiner la fine fleur de la substance du corps-chair. Or, il n’y a pas de « vrai » corps ni chez Proust ni chez aucun autre poète, petit ou grand. Ce qui nous reste, ce sont leurs signes ingénieux et leurs intrigues ingénieuses, utilisés dans leurs constructions discursives créatives et géniales. Il n’y a pas de corps-propre ou corps-chair dans les énonciations de n’importe quel texte de la littérature. Qu’est-ce qu’effectivement un corps qui fait l’objet d’une attention apologique, romantique, presque cultuelle, comme si en parlant beaucoup du corps on était plus proche de lui, collé à son essence charnelle ? Pourquoi ne sont pas inclus dans ces analyses les excréments du corps, la bile, les exsudations odorantes comme la sueur, les bactéries parasites ? Ne sont-ils pas du corps ? Comment et pourquoi arrive-t-on à contourner le côté dérisoire qui les hante ? Réponse : tout simplement parce que le corps, comme toute grandeur langagière, est un concept discursivement construit, sans aucune différence par rapport aux autres grandeurs créées dans le langage. On ferait donc bien de contrebalancer l’apologie du corps par une apologie de la forme.

6. Apologie de la forme

Prenons la bête par les cornes, c’est-à-dire, la langue dans son empirisme le plus concret. Dans tout acte sémiologique du locuteur, le son s’arrête aux portes de l’oreille, se dissout et se transmute en une autre substantialité (électro-chimique) qui atteindra les neurones. En d’autres termes, rien de la substance sonore ne se conserve. La phonétique cesse d’exister, seule la phonologie survit, c’est-à-dire les formes distinctives, phonématiques, instruites à leur façon par les différentes langues. Ici, comme dans toutes les questions similaires, Copenhague l’emporte sur Prague et sur toutes les revendications substantialistes.

Par ailleurs, ce n’est pas la perception elle-même qui détermine jusqu’où s’étend le seuil, par exemple, d’un B devant un P, tout comme pour les autres phonèmes d’une langue. D’où la perception tirerait-elle la maîtrise de ces catégorisations et de leurs seuils si ce n’est du fait qu’elle est constamment instruite par les langues, chacune avec ses singularités phonématiques et archiphonématiques ? C’est la langue qui joue sur les seuils et les démarcations à droite et à gauche des phonèmes et à ne retenir que leurs formes pertinentes. Ici, la structure saussurienne et hjelmslevienne du langage prend le dessus sur les propriétés perceptives de la phénoménologie merleaupontienne. Le signifiant est incorporel, disait judicieusement Saussure. Le langage instruit la perception à distribuer les phonèmes en voisés et non voisés, même lorsque nous chuchotons à l’oreille, c’est-à-dire sans la matérialité phonétique de ces sons, ou lorsque nous réfléchissons dans la cogitation silencieuse d’une nuit insomniaque.

Il faut bien le répéter : le son s’arrête aux portes de l’oreille. La substance disparaît. Il ne reste que la forme de l’expression retenue avec les formes du contenu, au niveau du morphème, de la phrase et du discours. C’est donc la fonction sémiotique qui va être assumée par les activités neuronales du cerveau dans l’implémentation sémantique qui s’y déroule, opération qui, à ce jour, n’a pas été prise en compte par des études neuroscientifiques de ce point de vue. Voici une « causalité descendante » qui n’a pas encore eu l’accueil et l’attention qu’elle mérite dans ces études.

En tout état de cause, le sens à implémenter dans les neurones, quelles que soient leurs typologies et leur répartition dans la boîte crânienne, reçoit du langage les instructions. Tout se passe comme si le langage parlait à l’assemblée des neurones : « Mesdames, ces “sons”, qui entrent substantiellement par les oreilles, doivent être entendus formellement comme des phonèmes, formellement arrangés en lexèmes, formellement combinés en syntaxe et formellement racontés comme narration cohérente, le tout selon les règles que je vous donne, différemment dans chaque langue naturelle. Et, transporté par les nouvelles substances électrochimiques intracérébrales, c’est ainsi que le tout sera implémenté comme des “propos” (purport, selon Hjelmslev), à chaque fois d’une façon singulière, des propos qui finalement vont servir de communication entre les hommes. »

Et le langage continue : « Plus vous maîtriserez ces instructions que je vous donne, plus cette mise en œuvre sémantique produira l’efficacité de cette communication. Alors, au travail ! ». Écoutons les paroles du petit-fils du grand poète Esaias Tegnér, citées par Hjelmslev :

Et si les ondes sonores prennent la forme des mots patrie, liberté, honneur, et si au bon moment elles atteignent les bonnes oreilles, les ondes sonores peuvent s’enfler en une tempête qui fera basculer les trônes et changera le destin des nations (1880 in Le pouvoir du langage sur la pensée – apud Hjelmslev 1971 : 103).

Et le langage de conclure : « et tous les autres phénomènes substantiels qui pénètrent la vue, les couleurs et les images, qui touchent les mains, les corps tactiles, qui pénètrent les narines, les odeurs, tous doivent subir le même traitement des règles langagières. Ce n’est qu’ainsi qu’ils auront un sens pour l’homme ! »

Enfin, face à ce type d’hypothèse sémiologale, épistémologiquement radicale, je pense que les neuroscientifiques feraient bien de placer dans leurs fiches d’étude, à côté des vecteurs de « causalités ascendantes », habituels dans leurs descriptions, ce nouveau vecteur, « descendant », des lois du langage qui instruisent l’implémentation sémantique dans les neurones. Peut-être aurions-nous une explication plus convaincante de la façon dont un esprit sémiologal peut habiter et investir sémantiquement un cerveau neuronal, la façon dont un esprit peut se former dans un cerveau.

Quoi qu’il en soit, il s’agit d’une hypothèse moins démiurgique que de déterminer, en causalité ascendante, que l’armée de milliards de minuscules cellules « stupides », les neurones, cette nouvelle génération de petits homoncules, serait responsable de la création du monde humain, de la conscience, des émotions, des cognitions, des affections, et tutti quanti. Selon l’hypothèse sémiologale, l’action du langage sur la structure neuronale, en tant que « causalité descendante », pourrait peut-être ouvrir au domaine neuroscientifique un inusité et non négligeable programme de recherches. Et, en fin de compte, une théorie sémiotique immanente du sens, tirée des nouveautés épistémologiques de la pensée de Saussure, poursuivie par Hjelmslev, par Greimas et suivie par certains de ses continuateurs, aurait une place moins timide et dédaignée que celle qu’elle semble avoir aujourd’hui. Ainsi, la sémiotique immanente, structurellement formelle, ne serait peut-être plus considérée comme un « lit de Procuste » ou comme un « structuralisme squelettique » périmé aux yeux de certains chercheurs : « además, aquel que sabe esperar no tiene necesidad de hacer concesiones ». C’est ainsi que Freud achève sa réflexion, citée ci-dessus (1921 : 2577).