Du goût et des goûts
Présentation

Eric Landowski

Parmi les huit définitions que le dictionnaire Robert donne du mot goût, on trouve d’abord, au titre du « sens propre » :

1o Sens grâce auquel l’homme et les animaux perçoivent les saveurs propres aux aliments.
2o Saveur.

puis, parmi celles relatives au « sens figuré » :

3o Goût de, pour (qqch.) : penchant (…) « Il a peu de goût pour ce genre de travail ».
Au pluriel : Tendances, préférences qui se manifestent dans le genre de vie, les habitudes de chacun.

Ce sont là deux choses — deux isotopies — depuis longtemps familières pour nous sémioticiens en tant qu’objets d’analyse : d’un côté le goût entendu au sens de saveur des aliments, dont l’analyse relève essentiellement d’une problématique de l’esthésie (autrement dit de la composante plastique et rythmique des objets de sens) ; et de l’autre, au figuré, le goût comme « penchant » et surtout, « au pluriel », les goûts assimilés à des « tendances » et « préférences » d’ordre général, visant des objets quelconques, dont l’étude se ramène à analyser ce par quoi, comme dit le dictionnaire, ces « penchants », « tendances » et « préférences » « se manifestent », à savoir une infinie diversité de genres de vie (ou, ce qui en gros revient au même, de « styles » ou de « formes » de vie).

Le hasard des circonstances, qui par principe préside au sort des « Miscellanées » (aidé tout de même par quelques petits coups de pouce), nous a donné la possibilité de regrouper ici sept textes en rapport avec l’une et l’autre de ces préoccupations, mais aussi, et c’est à nos yeux ce qui compte le plus, qui montrent la nécessité de ne pas les séparer.

On verra en effet, dans les deux premiers articles, relatifs aux formes sémiotiques du goût, que le corps, instance de la sensibilité aux qualités immanentes des aliments, ne les « déguste » en réalité, et même ne les perçoit qu’à travers le filtre des états d’âme du dégustateur (telle la nostalgie) et en fonction de clés d’appréhension parmi lesquelles la saisie esthésique ne constitue qu’une des possibilités à prévoir (sur ce point, voir, dans la rubrique Bibliographies thématiques, « Saveurs et senteurs »). Inversement, dans les textes de la dernière partie, relatifs aux tendances, socio-culturelles par définition, des goûts « d’aujourd’hui et de demain » et des « formes de vie » changeantes qu’ils traduisent, on verra combien la dimension esthésique du contact direct avec les objets reste décisive.

Et finalement, c’est au fond cette inextricable connexion entre « goût » et « goûts » que les deux contributions de l’« intermède » cherchent tant bien que mal à thématiser.