En signe d’amitié fidèle et de reconnaissance à Claude Zilberberg

Jacques Fontanille

  • Centre de Recherches Sémiotiques
    Université de Limoges

Autant la prévalence accordée au perçu semble éloigner la sémiotique de ses références linguistiques déclarées, autant l’attention que nous accordons, avec d’autres et après d’autres, au vécu et au ressenti permet de maintenir intacte, sans que l’on puisse parler de paradoxe ou de provocation, la référence linguistique. En effet, nous ne « croyons » pas à l’inconciliation généralement admise entre le conçu et le vécu, et le syntagme « grammaire de l’affect » ne passe pas à nos yeux pour un oxymoron.

Claude Zilberberg, Eléments de grammaire tensive,
Limoges, PULIM, 2006, p. 8.

Claude Zilberberg, disparu le 12 octobre 2018, laisse une œuvre considérable, qui se caractérise à la fois par sa vigoureuse originalité, et par une cohérence indéfectible et de long terme. Cette œuvre apparaissait de son vivant comme un projet intellectuel hors normes, et aussi comme une mine inépuisable de suggestions, de propositions, et d’alternatives pour la sémiotique d’inspiration structurale. Aujourd’hui, après sa disparition, elle apparaît à l’évidence comme un projet de vie, tenu jusqu’au dernier souffle.

Peu après la soutenance et la publication de sa thèse sur Baudelaire, Claude Zilberberg publiait déjà en 1981 dans son Essai sur les modalités tensives, un chapitre intitulé « Sous les sèmes, y a quoi ? ». A ce moment-là de sa recherche, la question était principalement motivée par le souci de rendre compte de la spécificité du texte poétique, que l’analyse sémique ne parvenait pas à saisir. Aujourd’hui, connaissant les développements ultérieurs de cette question, on pourrait la reformuler ainsi : « sous la différence entre deux termes, y a quoi ? » La réponse de la théorie tensive de Claude Zilberberg est simple : sous la différence entre des termes, il y a des discontinuités soumises à des variations graduelles, qui participent à la signification non pas des termes eux-mêmes, mais, justement, de leur différence.

Il n’y a donc pas pour lui de contradiction épistémologique ou d’exclusion méthodologique entre une approche différentielle de type « terme à terme » (ou discontinue) et une approche de type « degré à degré » (ou continue), mais seulement une différence de niveau ou de point de vue d’analyse. Mais, de ce seul déplacement du regard, Claude Zilberberg a systématiquement tiré toutes les conséquences, que l’on peut évoquer de manière synthétique comme quatre évolutions qui, en déplaçant le point de vue de l’analyse, complètent et réactualisent l’analyse structurale différentielle classique.

Le premier déplacement, d’ordre méthodologique, est, paradoxalement, un retour au point de départ, tel que Greimas l’avait fixé dans Sémantique structurale : comment et à quelles conditions percevons-nous les discontinuités qui se donnent à saisir dans les univers de sens ? L’analyse tensive ne se contente pas en effet de constater des différences : elle s’efforce de rendre compte de la manière dont on perçoit qu’il y a des différences à saisir.

Le deuxième déplacement, qui découle du premier, tient au fait que, si une différence soumise à l’analyse tensive est une différence perçue dans le champ de présence sensible d’un observateur, alors le chemin est ouvert pour que la sémiotique différentielle ne soit pas seulement « objectale », ni même « subjectale », mais qu’elle renoue, au moins dans un premier temps, avec l’expérience et les phénomènes sensibles. Ainsi, la sémiotique tensive rend compte de l’expérience qui consiste à appréhender les discontinuités dans leurs manifestations immédiates, avant d’en faire des différences dont il sera possible de construire la signification.

Le troisième déplacement, conséquence des deux premiers, est la place prééminente accordée à l’affect. La saisie des discontinuités devient, lors de l’analyse tensive, un processus déclenché par un affect. Les tensions entre plusieurs gradients sémantiques associés et solidaires sont d’abord saisies parce qu’elles nous affectent, et c’est de cet affect qu’il faut d’abord rendre compte. Du point de vue de la sémiotique tensive, une différence nous affecte avant de se donner à connaître.

Le quatrième déplacement repose sur le point de vue de la complexité : dans la perspective d’une différence pouvant émerger de plusieurs strates perceptives et sensibles, l’interprète et l’analyste ont d’emblée affaire à un enchevêtrement de tensions perceptives en tous genres, au brouhaha confus d’un univers figuratif qui pullule de discontinuités, de variations graduelles, en somme de différences possibles et à saisir. Le fait même de parvenir, comme le propose Claude Zilberberg, à identifier les unes comme relevant de l’intensité, et les autres comme participant de l’extensité, est déjà une élaboration secondaire qui réduit la complexité de ce qui est perçu d’emblée dans un univers de sens. Réduire ainsi la complexité initiale à deux directions principales de la variation, c’est déjà commencer à saisir la dynamique de la différenciation.

On dit souvent, sans trop réfléchir à ce que cela implique, que « le style, c’est l’homme ». Pourtant, l’œuvre de Claude Zilberberg, par sa cohérence, sa systématicité, sa progression et son amplification résolue et maîtrisée, nous dit bien quelque chose de l’homme : il a choisi la cohérence de l’œuvre au lieu des opportunités de carrière, il a choisi la systématicité au lieu d’écouter le chant des sirènes des thèmes à la mode et des tendances théoriques, il a fait de sa vie intérieure une œuvre de résistance, et donc de persistance. Son œuvre persiste, et sa signature est pour toujours une marque d’indéfectible intégrité intellectuelle.

Eléments biographiques

Claude Zilberberg est né le 26 mai 1938 à Paris, dans une famille qui avait émigré de Pologne avant la deuxième guerre mondiale pour fuir les persécutions antisémites. Les membres de la famille restés en Pologne ont tous disparus. En France, pour le protéger, ses parents l’ont confié en 1940 à une famille d’accueil. Son père est mort en déportation. Sa mère a été arrêtée par la police française de Vichy, s’est enfuie et n’a reparu qu’après la Libération. Claude Zilberberg évoquait très rarement ce début de vie dramatique, mais il était très attaché à ses origines, et marqué à jamais par les souffrances de sa famille.

Il suivit un cursus de Lettres Modernes, et exerça ensuite pendant toute sa carrière comme professeur de lettres au lycée Louise Michel de Champigny-sur-Marne. Il a préparé et soutenu son doctorat de 3e cycle (sur Baudelaire) et sa thèse d’Etat (sur la tensivité, en 1986) sous la direction d’A.J. Greimas. Il a été membre du Groupe de Recherches Sémio-linguistiques de l’EHESS jusqu’en 1992, et co-directeur du Séminaire Intersémiotique de Paris (rattaché à Paris Sorbonne) de 1993 à 2013. Il a accompli en dehors de toute filière universitaire un parcours de recherches, de publications, de conférences et de séminaires dans le monde entier, tout particulièrement au Brésil, avec un rayonnement et une fréquence de citations exceptionnels, et il a échangé avec la plupart de ceux qui représentaient le structuralisme français dans les années soixante (Barthes, Greimas, Richard, Lévi-Strauss, Todorov, parmi d’autres).

Principaux ouvrages de Claude Zilberberg

1972, Une lecture des Fleurs du mal, Paris, Mame.

1981, Essai sur les modalités tensives, Amsterdam, Benjamins.

1985, L’essor du poème. Information rythmique, Saint-Maur, Phoriques.

1988, Raison et poétique du sens, Paris, Presses Universitaires de France.

1996, avec J. Fontanille, Valence/valeur, Limoges, Presses de l’Université de Limoges.

1998, avec J. Fontanille, Tension et signification, Liège, Mardaga.

1999, Semiotica tensiva y formas de vida, Puebla, Presses de l’Université Autonome de Puebla.

2000, Ensayos sobre semiotica tensiva, Lima, Fondo editorial de la Universidad de Lima.

2006, Éléments de sémiotique tensive, Limoges, Presses de l’Université de Limoges.

2010, Cheminements du poème : Baudelaire, Rimbaud, Valéry, Jouve, Limoges, Lambert-Lucas.

2011, Des formes de vie aux valeurs, Paris, Presses Universitaires de France.

2012, La structure tensive, Liège, Presses Universitaires de Liège.