Le périple sémiotique d’un anthropologue
(1974-2014)

Jean-Didier Urbain

  • Laboratoire d’anthropologie CANTHEL
    Université Paris-Descartes

Texte intégral

Évidemment, une sémiotique, c’est un
« système de signes », mais à condition
de dépasser ces signes et de regarder
ce qui se passe sous les signes.

Algirdas J. Greimas

Note de bas de page 1 :

 Cf. J.-D. Urbain, Ethnologue mais pas trop… Ethnologie de proximité, voyages secrets et autres expéditions minuscules, Paris, Payot et Rivages, 2003.

Récit d’une recherche que des ouvrages et articles ponctuent tout du long, tels les cailloux du Petit Poucet, et en même temps prolongement d’une réflexion d’ordre épistémologique amorcée voilà déjà plus de dix ans relativement à cet ensemble de travaux1, le texte qui suit va tenter de rendre compte de la logique d’une tranche de vie scientifique dont l’itinéraire devait s’organiser, à partir du milieu des années 1980, à la manière d’un véritable programme et presque se scénariser comme un circuit. Comme un voyage de touriste, avec des étapes et des séjours prévus, chacune et chacun correspondant à un objet d’enquête anticipé dans la diégèse d’un périple prémédité. Ce que par ailleurs, apparent paradoxe, ne contredit pas le fait que le principe même, dont ce parcours tire sa cohérence, ne nous soit, à d’autres égards, apparu en toute clarté qu’après-coup.

Note de bas de page 2 :

 Nigel Barley, Un anthropologue en déroute, Paris, Payot, 1992 (The innocent anthropologist, 1983).

Jalons d’un cheminement de recherche dont ils balisent l’ordre des univers successifs, les écrits dont il sera ici tour à tour question ont donc valeur de repères dans la chronologie du parcours. Pour ce qui est de cette histoire intellectuelle et de son déroulement logique, ils doivent beaucoup à la sémantique structurale et à la sémiotique narrative et discursive. Ce qui suit sera par conséquent aussi le récit, peut-être naïf mais véridique, de la découverte et de l’appropriation salvatrice de ces modèles théoriques par un anthropologue un moment en déroute2

1

Note de bas de page 3 :

 « Il est convenu, écrit Georges Duby dans Essais d’ego-histoire, que je n’exhiberai dans cette ego-histoire qu’une part de moi. L’ego-laborator, si l’on veut, ou bien l’ego-faber ». Paris, Gallimard, 1987 (textes réunis et présentés par Pierre Nora).

« 1974-2014 ». S’il est vrai que cela sonne comme les dates d’une épitaphe, il ne s’agit pas pour autant de celle d’un quadragénaire prématurément enlevé à l’affection des siens. Avec son lot d’épreuves, d’adversités et de mésaventures, il s’agit seulement des limites d’une période assez remplie de moments de formations et de temps de découvertes en sa première moitié, de phases d’exploration et d’épisodes d’analyse durant la seconde, période pendant laquelle l’anthropologue en question, ego-faber3 mais surtout « bricoleur », a élaboré, construit et mené comme il a pu un projet d’étude et de recherche à son issue logique.

Note de bas de page 4 :

 Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 26 et suiv.

Note de bas de page 5 :

 Ethnologue mais pas trop, op. cit., 3e partie.

Comment ? Avec les « moyens du bord »4, en empruntant çà et là les outils de diverses approches et en s’en faisant peu à peu une « boîte ». Et également en changeant plusieurs fois, par intention ou par nécessité, de cadre disciplinaire et conceptuel, sans pour autant abandonner les acquis des stades précédents. Où ? Au sein de sa propre société, en « ethnologue excentrique » : en explorateur à domicile5. Pourquoi ? Quant au projet, c’est celui d’un culturaliste indéfectible, d’un anthropologue convaincu du poids — du pouvoir organisateur — des représentations sur les conduites humaines. Et si cet anthropologue, qui place au cœur de sa démarche le(s) problème(s) de la reconstruction, a mené ce travail, cela a été, d’un bout à l’autre, pour expliciter les imaginaires à l’œuvre « au sein la vie sociale ».

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Note de bas de page 6 :

 Sémiotique en jeu, Paris-Amsterdam, Hadès-Benjamins, 1987, pp. 302-303. Cf. aussi « Sous les signes, les stratégies », sous-titre à cet égard explicite d’un des ouvrages de Jean-Marie Floch (Sémiotique, marketing et comunication, Paris, PUF, 1990).

« Au sein la vie sociale » : résolument saussurienne, cette allusion a pour but de signifier d’emblée que ces imaginaires à reconstruire s’appréhendent à partir de « systèmes de signes ». Cela, évidemment, « à condition de dépasser ces signes » et de chercher ce qui se passe « en-dessous », comme Greimas ne cessait de le répéter, convaincu qu’il était de « la non pertinence du niveau des signes »6. Car si les signes constituent bien, en eux-mêmes, le corpus du linguiste comme du sémiologue, en revanche, pour l’anthropologue et le sémioticien, c’est sur le plan sous-jacent de la grammaire des significations et des régimes de sens, donc de systèmes sémiotiques transcendant les signes manifestes, que se situe l’objet de connaissance proprement dit. Collectifs, restreints, individuels, intentionnels ou non, ces systèmes, explicites, tacites ou diversement cryptés, volontairement ou non, sont l’ombre portée de modèles d’interprétation du réel — desquels procèdent autant de réalités culturellement variées, voire opposées, qui dans le temps et l’espace sont d’extension variable.

Note de bas de page 7 :

 Cf. Eric Landowski, La société réfléchie. Essais de socio-sémiotique, Paris, Seuil, 1989.

Déterminant attitudes et comportements chez tout un chacun, ces modèles interprétatifs informent leurs projections matérielles et immatérielles — comme le sont, complémentaires, l’objet et son usage, le lieu et le rite, la carte et la mobilité. Dans tous les cas, ces projections manifestent en retour ces modèles. Ces transcodages expriment et synthétisent ainsi, au terme du parcours génératif de « traduction », une représentation : la vision du monde à l’origine de ces systèmes — à moins que ce ne soit le contraire ; ou encore, l’un et l’autre : le fruit de leur interaction. Toujours est-il que sous la forme de dispositifs sémiologiques pérennes ou itératifs, qui par la durée de la matière ou la répétition du geste, conservent la trace d’une réalité — donc d’un code —, ces systèmes traduisent, reproduisent aussi bien qu’ils la déforment, une vision dont on sait qu’ils ne se contentent pas de la réfléchir. Car, ce faisant, ils la construisent aussi7. Est-ce pour la transposer ou pour la transformer ?

Question de degré ou de nature. De continuité ou de rupture. Notons ici la présence de cette frontière essentielle du passage du même ou du semblable à l’autre. Transcoder, certes, mais pour dupliquer (domaine de l’identité : A = A) ou imiter une chose (domaine de la similitude : A ≈ a ; ou de la différence : A ≠ a) ou bien la transfigurer (domaine de l’altérité : A vs B) ? Ce n’est pas la même chose, évidemment. Mais c’est là ce qui sépare, par exemple en peinture, entre variation et révolution, l’anamorphose de la métamorphose. Imaginaires collectifs, évolutions et mutations sont à revoir à l’aune de ces déformations.

Note de bas de page 8 :

 J.-D. Urbain, L’archipel des morts. Cimetières et mémoire en Occident, Paris, Payot et Rivages, 2005, 3e partie et annexe I (1re éd. 1989).

Ainsi, linguiste, sémiologue, sémioticien débutant, alors qu’il travaillait sur l’imaginaire de la mort à travers l’épigraphie funéraire, cet anthropologue, en philosophe, se posa cette question : le passage du Ci-gît au Ici repose est-il de l’ordre de l’ana- ou de la métamorphose8 ? Beaucoup lui dirent qu’il ne s’agissait que d’une métaphore pour adoucir la réalité toujours égale de la mort. Faux, lui répondit le terrain. Cette substitution n’est pas le fait d’une invasion poétique ou d’une mode imposant la licence de l’apaisante image paulinienne du sommeil dans les cimetières mais bien le signe d’un changement de sensibilité, trace sémiologique d’une mutation…

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Pour mener à bien son projet de reconstruction des imaginaires et d’analyse de leurs mutations (anamorphoses / métamorphoses), c’est ainsi que, philosophe et linguiste de formation, cet anthropologue, repérant concepts et méthodes au fil du chemin, en vint à user de la sémantique structurale et de la sémiotique narrative et discursive.

Note de bas de page 9 :

 Cf. Emile Benveniste, « Problèmes sémantiques de la reconstruction » [1954], in Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard/NRF, 1966 (VI, 24).

Note de bas de page 10 :

 Ce que j’explicite dans Ethnologue, mais pas trop…, Paris, Payot, 2003, ch. IV notamment.

Sans nul doute, quant à l’intérêt porté aux problèmes de la reconstruction, il doit beaucoup à la linguistique, à Saussure et Benveniste notamment9. Mais mal lui en prit de se tourner vers la sémiotique ! Ces choix de concepts, de méthodes et aussi d’hypothèses, devenus ses moyens du bord, lui valurent les reproches de ses pairs. À leur méfiance thématique à l’égard des objets de sa recherche — méfiance portant, outre sur la diversité et l’incongruité des objets choisis, sur leur nature hétéroclite et hétérodoxe à leurs yeux10 — s’ajouta alors, de leur part, une seconde couche de méfiance — théorique —, portant cette fois sur les choix méthodologiques, les concepts, les modèles et protocoles herméneutiques, sans parler de la terminologie, jargon évidemment honni par un poujadisme toujours frileux concernant les « langues étrangères »…

AVANT QUE NE COMMENCE L’HISTOIRE

Cette séquence de quarante ans d’étude et de recherche n’est donc au fond, si longue puisse-t-elle paraître, qu’un syntagme narratif. Il est certes d’importance à l’échelle d’une vie. Mais devenu autonome aujourd’hui, il laisse apparaître sa logique interne. Syntagme isolable, délimité quant à son univers spécifique de développement, il est désormais libéré, soustrait à l’attraction d’autres projets. Si bien qu’avec son économie narrative propre, cette tranche de vie contient ses situations initiale et finale ouvrant et fermant la période et ses épisodes. Le Programme Narratif de base (PN) en est la quête culturaliste — PN transhistorique, si on peut dire, à l’échelle d’une vie — avec, à l’intérieur, ses PN d’usage, ses quêtes annexes et diverses : ses recherches particulières et ses objets variés.

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Il s’agit d’un itinéraire épistémologique : d’une psychologie de la connaissance mise à l’épreuve, dont on ne narrera ni, en amont, la préhistoire, ni, alentour, les à-côtés existentiels car ils ne présentent guère de pertinence concernant le périple et son trajet. Et de même, en aval, cette tranche de vie connaît bien sûr une suite. Durant les présents travaux de mise en ordre du passé, la recherche continue… Ceci n’est pas un testament ! Une nouvelle saison s’ouvre. Avec des seuils. Des passages et des frontières. Simple postface ou début d’un nouveau voyage ? Il est encore un peu tôt pour en juger. Dans sa dimension narrative, l’existence cesse à cette échelle d’être un feuilleton pour devenir une série.

Note de bas de page 11 :

 Pierre Nora, Présentation des Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987, p. 7.

Fait de successivités et de simultanéités, l’objet même de la présente réflexion, de par sa nature diachronique, porte au récit et, en l’occurrence, à l’autobiographie. Comment « éclairer sa propre histoire comme on ferait l’histoire d’un autre » ?11 Plus précisément, comment restituer au mieux le vécu, les étapes, et surtout la logique sous-jacente d’un itinéraire de recherche témoignant fondamentalement d’une double mobilité ? Mobilité qui se traduit, d’une part, sous la forme d’un certain nomadisme disciplinaire, comme une suite de bifurcations intellectuelles et de migrations transdisciplinaires. Et, d’autre part, sous la forme aussi d’un certain vagabondage thématique enchaînant une suite d’objets d’étude qui sont autant de lieux, de champs et d’usages à première vue hétéroclites.

Note de bas de page 12 :

 Soit, selon l’ordre chronologique, La société de conservation. Etude sémiologique des cimetières d’Occident, Paris, Payot, 1978 ; L’archipel des morts. Cimetières et mémoire en Occident, Paris, Payot et Rivages, 1989 (rééd. 1998 et 2005) ; L’idiot du voyage. Histoires de touristes, Paris, Payot, 1991 (rééd. 1993 et 2002) ; Sur la plage. Mœurs et coutumes balnéaires (XIXe-XXe siècles), Paris, Payot, 1994 (rééd. 1996 et 2002) ; Secrets de voyage. Menteurs, imposteurs et autres voyageurs invisibles, Paris, Payot, 1998 (rééd. 2003) ; Paradis verts. Désirs de campagne et passions résidentielles, Paris, Payot, 2002 (rééd. 2008) ; Ethnologue mais pas trop…, Paris, Payot, 2003 ; Le voyage était presque parfait. Essai sur les voyages ratés, Paris, Payot, 2008 ; Au soleil. Naissance de la Méditerranée estivale, Paris, Payot, 2014.

De proche en proche, cela allait en effet nous conduire des cimetières d’Europe (L’archipel des morts, 1989, précédé de La société de conservation, 1978) à la mutation estivale de la Méditerranée (Au soleil, 2014) en passant par le touriste (L’idiot du voyage, 1991), la plage (Sur la plage. Mœurs et coutumes balnéaires, 1994), le voyage et le secret (Secrets de voyage, 1998), la résidence secondaire (Paradis verts. Désirs de campagne et passions résidentielles, 2002), l’ethnologie de proximité (Ethnologue mais pas trop, 2003), le voyage raté (Le voyage était presque parfait, 2008) et la typologie des désirs du voyageur, associée à la mise en expansion des patrimoines (L’envie du Monde, 2011)12.

Tout cela peut paraître désordre. Avoir un côté bric-à-brac, façon Magasin Pittoresque. Mais il y a bien un ordre là-dessous — et il est sémiotique. C’est celui-là même qu’on veut ici expliciter…

SITUATION INITIALE : PERDU DANS LA FORÊT

Note de bas de page 13 :

 Jean Baudrillard, Le système des objets, Paris, Gallimard, 1968.

Ceci n’est pas une évocation « faussement littéraire ». Seulement la métaphore d’un état de désarroi rencontré au milieu des années soixante-dix. Une situation heuristique bloquée par une certaine détresse méthodologique. Si bien que cette période a commencé un peu comme un conte, à savoir par un égarement en forêt. De pierre, de marbre et d’herbes folles, monumentale ici mais végétale là, quand le sylvestre ou le gazonné le dispute au gravier ou à la dalle, c’est de la forêt des cimetières des XIXe et XXe siècles qu’il s’agit. Une véritable forêt de signes, dense, dont la luxuriance est constitutive d’un discours sur la mort mais aussi de la réalité d’un vaste terrain. C’est ainsi, lors de sa découverte, dès les premières études, que très vite se posa le problème de l’hétérogénéité de l’expression de cette culture matérielle, faite d’une sémiologie baroque en forme de « végétation » exubérante (ainsi Baudrillard parle-t-il des objets au début de son maître ouvrage13), dont la variété semble impossible à synthétiser d’un seul mouvement…

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Comment rendre compte du sens général de cet univers ? Comment, au-delà du repérage d’éléments ponctuels, dégager son système de représentation sans recourir à un analyseur privilégié ? Un signe ou un système de signes particuliers ? Vieille lune de linguiste ou de sociologue, toujours en quête du précieux « échantillon représentatif », celui par lequel arrive la grâce (la légitimité) de l’inférence généralisante… Comment en vérité explorer et déchiffrer ce monde sans user de cette commodité ? De la réduction à un corpus d’énoncés homogènes (les épitaphes, en l’occurrence) posé tacitement comme la manifestation représentative d’un discours global ? Cela ne revenait-il pas à prétendre saisir ce « monde des morts » dans son unité sémantique nonobstant la pluralité de son expression, donc de sa complexité, voire de ses contradictions ?

Note de bas de page 14 :

 Umberto Eco, La structure absente. Introduction à la recherche sémiotique, Paris, Mercure de France, 1972 [1968], notamment la section C, p. 261 et suivantes.

Comment intégrer cette pluralité à l’analyse devint alors la question. Comment penser ensemble la diversité sémiologique d’un discours dont les composantes hétérogènes n’en sont pas moins convergentes, sémantiquement en résonance, homogènes dans leur référence à un imaginaire, a priori du moins, en dépit de leur variété ? Des figures, des énoncés, des signifiants épars et d’ordres divers mais qui, par hypothèse, sont comme coalisés pour dire à l’unisson le message d’une culture à un moment donné, urbi et orbi, emplissant bien sûr leur espace privilégié d’expression (le cimetière, par exemple) mais le débordant en y faisant écho en d’autres lieux (la publicité, la vie quotidienne ou la littérature). La lecture de La structure absente de Umberto Eco fut ici d’un grand secours car j’y ai trouvé pour la première fois, clairement formulée, l’hypothèse d’une observation « pansémiotique » de la réalité — un projet et une ambition interprétative allant à rebours des sémiologies étriquées et hélas dominantes de l’époque14

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Note de bas de page 15 :

 Sémiologie des cimetières, mémoire de licence, Université René-Descartes / Paris 5, 1974.

Note de bas de page 16 :

 Syntaxe des épitaphes germaniques contemporaines, mémoire de maîtrise, 1976 (dir. Alain Bentolila).

C’est néanmoins la voie épigraphique qui sera d’abord retenue. C’était la plus simple. La plus immédiatement accessible à un apprenti linguiste. Ce qui donna lieu à une première étude sémiologique, s’interrogeant, sans encore y répondre, sur la « concurrence » du Ici repose et du Ci-gît et sur la relation texte/image unissant l’épitaphe à un portrait photographique ovale d’un usage variable selon les régions, pays et confessions15. L’écrit prévalait donc dans cette affaire. Et ce fut in fine à une linguistique du texte que se réduisit cette première approche, prolongée en 1976 par une étude syntaxique (fonctionnelle) des épitaphes germaniques), géographiquement étendue, outre à l’Allemagne, à l’Alsace, l’Autriche, la Belgique (flamande), la Hollande, l’Italie (Tyrol italien), le Luxembourg et la Suisse16.

Note de bas de page 17 :

 Roland Barthes, « Rhétorique de l’image », Communications, 4, 1964.

Pour ce qui était de l’étude de la relation texte/image, l’approche de Roland Barthes, sa « rhétorique de l’image », faisait l’affaire17. Elle suffisait, moyennant quelque bricolage, pour dénouer la part d’ancrage et de relais entre épitaphe et portrait selon les pays et les époques. Mais il y avait encore tout le reste, alentour : le contexte non verbal de cette épigraphie illustrée (ou pas). Les monuments, les édifices, l’architecture, l’organisation de l’espace funéraire, son aménagement interne et externe, son apparence, et, au-delà, son lieu et son lien à la ville, donc à la vie sociale, matérialisant aussi le rapport entre les vivants et les morts. Et que faire, par exemple, de ces véhicules funéraires devenus gris souris ou bordeaux en lieu et place des corbillards noirs de jadis ? Autant de dispositifs signifiants qui, chacun à leur niveau ou à leur échelle, en ordre dispersé et en dépit de leurs différentes natures, parlaient au fond de la même chose : de la mort dans notre société.

Note de bas de page 18 :

 Cf. notamment l’ouvrage de synthèse introductif d’Edgar Morin, La complexité humaine, Paris, Flammarion, 1994.

Note de bas de page 19 :

 Ainsi, et sur ce point, voir les recherches pionnières menées dès les années 1970-80 en vue de la construction d’une sémiotique de l’espace (M. Hammad), des objets et des lieux (J.-M. Floch, G. Marrone), des situations et des pratiques (E. Landowski, F. Marsciani).

Note de bas de page 20 :

 Cf. J.-D. Urbain, « Vers une sémiotique de la culture. De la mort au tourisme », Communication & Langages, 173, 2012.

Comment faire ? Comment penser tout cela ensemble ? Tous ces messages ? Sur quel plan les réunir et les articuler ? Les situer les uns par rapport aux autres ? Par quel moyen rendre compte de la qualité de leurs relations, associatives, d’opposition ou autre chose encore ? Comment penser, puisqu’il était alors au centre, ce texte (l’épitaphe) et ses contextes (co-textes, situations et environnements) ? Comment capter cette réalité complexe, tissée de liens multiples18, mais aussi composée d’éléments et de systèmes d’éléments hétérogènes ? Le fait de travailler non pas sur un corpus uniforme, juxtaposant uniquement des textes, mais, comme relativement peu d’autres sémioticiens s’y risquaient à l’époque19, sur une matière composite associant des textes à des images et à des espaces, et aux usages qui s’y inscrivent, obligeait, pour accéder à la complexité des dispositifs culturels en jeu, à forger de nouveaux outils qui permettent de penser l’hétérogénéité des « paroles » d’une société20.

L’ANNÉE OÙ L’HISTOIRE COMMENÇA

C’est au milieu des années 1980, et alors seulement, que le processus s’est enclenché. La tranche de vie scientifique qui s’amorçait allait se dérouler sur plusieurs dizaines d’années d’une façon quasi programmatique, en suivant l’une après l’autre des occurrences thématiques qui se sont imposées selon un circuit sémiotique général anticipant son parcours et ses objets.

Note de bas de page 21 :

 Entre autres lectures déterminantes pour cet apprentissage, Sémantique structurale (Larousse, 1966) et Du sens (Seuil, 1970) d’A.J. Greimas en premier lieu ; puis, entre 1975 et 1985, Sémiotique et sciences sociales de Greimas (Seuil, 1976) et l’Introduction à la sémiotique narrative et discursive de Joseph Courtés (Hachette, 1976), le premier volume de Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage de Greimas et Courtés (Hachette, 1979), ou encore, Morphogenèse du sens de Jean Petitot-Cocorda (PUF, 1985), dont la problématique — bien que fort éloignée de celle de Greimas et Courtés — m’a néanmoins apporté des ancrages épistémologiques décisifs. D’une part, un ancrage philosophique, en rapprochant l’hypothèse sémio-narrative des « catégories a priori de la perception » de Kant. Et, d’autre part, un ancrage anthropologique, en identifiant explicitement les structures narratives à celles de l’imaginaire selon Gilbert Durand (pp. 48-49 et 208 et suiv.). Ce lien manquait et je l’ai trouvé là pour la première fois… Homo faber et « bricoleur » mais aussi chasseur-cueilleur !

Note de bas de page 22 :

 Ceci malgré (ou à cause de ?) la présence de quelques premiers carrés sémiotiques… Pour mémoire : doctorat de 3e cycle : Approches sémiologiques des cimetières d’Occident (dir. Louis-Vincent Thomas, Université Paris 5 René-Descartes) ; et premier livre : La société de conservation. Etude sémiologique des cimetières d’Occident, chez Payot, tous deux de 1978.

Note de bas de page 23 :

 Voir « Glorifiante (épreuve ~) », in Sémiotique. Dictionnaire…, op. cit., pp. 166-167.

Même si tout cela a bien pour origine une première étude sémiologique des cimetières, en 1973-1974, les dix premières années ont été surtout consacrées aux préparatifs, comme avant un voyage. C’est-à-dire à l’acquisition (d’abord autodidacte) d’une compétence sémiotique21. Cette longue épreuve qualifiante donnera lieu à quelques premières applications en forme d’expérimentations dès 1978. Mais ces passages à l’acte, heuristiquement considérés, étaient de faible pertinence et donc d’un intérêt très relatif22. Si bien que ces tentatives furent plutôt des essais : des expériences ou des mises à l’épreuve de concepts empruntés à la sémantique structurale, qui, bien que décisives, ne furent guère glorifiantes23. Elles n’éveillèrent pas même un soupçon d’intérêt chez ces maîtres bienveillants que furent Louis-Vincent Thomas et Philippe Ariès dans le champ de l’anthropologie et de l’histoire de la mort. L’un et l’autre prirent acte de l’apparition de la « rugosité » du langage sémiotique dans mon travail, considérant, comme beaucoup d’autres, qu’il s’agissait d’une option méthodologique certes nouvelle mais quelque peu ésotérique. C’est ainsi, dans ce contexte, qu’en 1979, je décidai de suivre les cours de Joseph Courtés (histoire de me mettre à niveau) et le séminaire de Greimas (histoire de me mettre au courant des derniers développements d’une recherche en cours).

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Note de bas de page 24 :

 Voir bien sûr Jacques Derrida à ce sujet, De la grammatologie, Paris, Minuit, 1967.

Mais avant même que le processus proprement dit ne démarre (en 1985-1986 précisément), une nouvelle bifurcation disciplinaire mérite quelque explication car elle témoigne de l’esprit qui régnait en ces années de phonocentrisme avéré24. Pourquoi donc être alors passé en anthropologie sociale ?

Note de bas de page 25 :

 Comme je le souligne dans la Préface à la réédition du Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 2016.

Déjà, une première fois, après des études de philosophie, j’avais émigré en sciences du langage : linguistique générale et phonétique appliquée. Et je comptais bien y rester. Mais dès 1977, mon projet de doctorat, qui visait à étendre l’analyse sémiologique des cimetières d’Occident à des objets non linguistiques, me valut immédiatement un quasi avis d’expulsion sine die hors de la discipline. La réponse fut catégorique. On avait bien voulu tolérer mes élucubrations textuelles en maîtrise. Mais point n’était question de les accepter en thèse. Et encore moins si devaient à présent s’y ajouter des fariboles iconiques, architecturales, urbanistiques ou autres. L’écriture, à la rigueur (c’était encore de la langue) et à l’occasion, avant de passer aux choses sérieuses. Mais au-delà, non ! La parole seule conduisait à la vérité du langage dans le cadre de cet intégrisme saussurien si étriqué qu’il trahissait la pensée de son maître25. Bien sûr, je ne dirai pas le nom du censeur d’alors, mais il était intimement convaincu (comme beaucoup d’autres) de cette option orale radicale. Nombre d’étudiants ont pâti à l’époque de ce dogmatisme théorique. Quant à faire parler les morts, c’était bien sûr hors de question. Il ne me restait plus qu’à changer de « maison », une fois de plus.

Note de bas de page 26 :

 Cf. supra, n. 22.

Note de bas de page 27 :

 Toujours sous la direction de Louis-Vincent Thomas, elle s’intitule Le mort-là. Anthropologie et sémiologie de l’imaginaire de la mort en Occident à partir de ses cimetières, Université Paris 5 René-Descartes.

Note de bas de page 28 :

 Sous le titre L’archipel des morts. Le sentiment de la mort et les dérives de la mémoire dans les cimetières d’Occident, Paris, Plon, 1989 — livre d’où tout l’appareil sémiotique a été gommé selon les souhaits de l’éditeur… Mais quel sémioticien n’a pas connu cela ?

C’est durant cette période (1977-1987) que sémantique structurale et sémiotique narrative et discursive n’ont cessé de gagner du terrain dans mes recherches, donc dans mes textes, et cela au point d’apparaître dès 1978 dans mon doctorat de troisième cycle et mon premier ouvrage26, et de s’imposer ensuite comme modèle d’analyse dans ma thèse d’État soutenue en 198727 et publiée, dans une version sémiotiquement expurgée, en 198928.

L’IMAGE DU JEU DE CARTES ET LA DIAGONALE HISTORIQUE

Note de bas de page 29 :

 Cf. A.J. Greimas, « Des accidents dans les sciences dites humaines. Analyse d’un texte de Georges Dumézil », in id. et E. Landowski (éds.), Introduction à l’analyse du discours en sciences sociales, Paris, Hachette, 1979.

Note de bas de page 30 :

 Cf. Sémiotique. Dictionnaire, op. cit., « Carré sémiotique », p. 32 ; « Véridictoires (Modalités —) », p. 419.

Le premier « accident », heureux et décisif29, qui vint modifier mon parcours fut sans nul doute le rapprochement entre le carré sémiotique (comme outil de synthèse d’un univers de sens) et l’étude des mythes selon l’anthropologie structurale. Ainsi, pour rendre compte de l’unité sémantique sous-jacente à la diversité d’une expression et à l’évolution d’objets signifiants aussi hétérogènes qu’un cimetière, un cadavre ou une épitaphe, l’utilisation d’un carré sémiotique bien connu des sémioticiens s’est pour ainsi dire imposée d’elle-même : le carré de la véridiction, constitué de sa catégorie de base, être vs paraître, et surtout, pour nous, des quatre métatermes (dits aussi termes « de seconde génération ») qu’elle permet d’engendrer — Vérité, Secret, Mensonge, Fausseté (ici numérotés de 1 à 4) — et qui constitueront l’armature de nos analyses30.

Note de bas de page 31 :

 Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, ch. XI : « La structure des mythes », p. 241.

En utilisant ce modèle comme outil pour décrire la manière dont s’articulent chacun des matériaux signifiants pris pour objets, il s’est avéré très fructueux de le décliner en autant de carrés thématiques spécifiques, pour, ensuite, les juxtaposer comme autant de plans parallèles représentant des variantes isotopiques d’un même univers sémantique, suivant en cela la procédure d’analyse que Lévi-Strauss, dans le but de rendre compte de l’ensemble des variantes d’un mythe, schématise en ayant recours à la métaphore d’un jeu de cartes à jouer31.

Rappelons, si besoin est, que, comme Lévi-Strauss l’explique lui-même, l’ensemble tri-dimensionnel obtenu en juxtaposant les différentes cartes comme autant de plans parallèles « peut être “lu” de trois façons différentes : de gauche à droite, de haut en bas, d’avant en arrière (ou inversement) ». Et l’anthropologue d’ajouter que

« les écarts différentiels, qu’on ne manquera pas d’observer, offrent entre eux des corrélations significatives qui permettent de soumettre leur ensemble à des opérations logiques, par simplifications successives, et d’aboutir finalement à la loi structurale du mythe considéré ».

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Cette démarche nous a permis de mettre en perspective des univers de sens solidaires (isomorphes) et de faire apparaître la cohérence (stratifiée) d’une réalité culturelle considérée non seulement en synchronie mais aussi et peut-être surtout en diachronie, avec ses résonances, ses états, parallèles ici, successifs là, tous corrélables dans ces deux dimensions, statiques et dynamiques, avec ses axes de transformation. Ainsi, au cimetière ouvert de l’âge médiéval (ci-dessous, carte 1, position 1) correspond (carte 2, position 1) le cadavre visible, montré. De même, au cimetière fermé et excentré de la période romantique correspond le cadavre caché, l’un et l’autre se retrouvant en position de mise au secret au terme d’une série d’opérations contradictoires au regard de l’état initial de vérité. Etc.

Carte 1 : l’isotopie du cimetière.

Carte 2 : l’isotopie du cadavre.

Il n’est pas possible de présenter ici le détail de ces corrélations mais il ne fait pas de doute que j’avais trouvé un outil herméneutique puissant pour débrouiller et modéliser sans la réduire la complexité sémiologique d’une réalité culturelle par nature évolutive. Il s’agissait, en quelque sorte, par l’analyse, de savoir « tirer les cartes » à même de révéler une situation ou une mutation culturelles — par des paires, des tierces, des quintes : par toute suite susceptible d’éclairer un état ou une évolution par des corrélations signifiantes de termes. Il ne s’agit pas ici de la métaphore du tarot, comme dans Le château des destins croisés d’Italo Calvino. Peut-être, bien plutôt, de celle de la belote avec ses cartes d’atout, fortes à une époque, et remplacées par d’autres à une autre — à moins, après tout, qu’il ne s’agisse du « jeu des sept familles ». Cela dit, Lévi-Strauss n’étant pas un chaman (contrairement, si on l’en croit, à Lacan...), cette méthode — une « cartomancie » à sa manière —, n’a bien sûr rien de divinatoire. Elle ne fait qu’établir des correspondances systématiques.

Les « cartes » se sont ainsi multipliées, comme « familles » ou « atouts » d’époque, à lire selon l’ordre 1-2-3-4 des métatermes du carré de la véridiction contextualisé. Après cimetière et cadavre, vint donc la « carte » de l’épitaphe. Analysée sur une très longue durée, l’épitaphe apparaît tour à tour votive à l’âge médiéval (carte 3, position 1), commémorative au siècle romantique (2), énumérative à l’époque contemporaine (3), avant de devenir minimaliste ou « blanche » (absente) aujourd’hui (4).

Carte 3 : l’isotopie de l’épitaphe.

Note de bas de page 32 :

 Pour reprendre les notions proposées par Harald Weinrich in Le temps. Le récit et le commentaire, Paris, Seuil, 1973 [1964], 2e et 3e parties.

Note de bas de page 33 :

 Par « blanche », j’entends d’abord toute épitaphe sans « coloration temporelle » aucune (ni narrative, ni commentative, au sens de H. Weinrich) ; et, par-delà, toute épigraphie si minimale que, sans énumération (texte déverbalisé) de titres ou faits biographiques, ni préfixe (comme Ici repose), cette écriture est sans datations, sans prénoms (juste un patronyme collectif), voire sans Nom, ayant par exemple trouvé en Hollande un tombeau dont l’épitaphe se réduisait à Vader en Moeder (« Père et Mère »), ou au contraire à un prénom seul, sans Nom (onomastique confidentielle garante d’anonymat), ou encore et tout simplement à rien, un « silence » textuel pour un anonymat total scellant symboliquement une « privatisation » certaine de la mort…

Cette épigraphie connaît ainsi (carte 4), des énoncés respectivement prospectif (1), rétrospectif narratif (2), commentatif synchronique ou de perspective zéro32 (3) et finalement « blanche33 » (4).

Carte 4 : Statut des énoncés épigraphiques.

Ces perspectives successives, qui dénotent autant d’attitudes de locution, nous conduisent ainsi jusqu’à une carte 5, qui voit en conséquence se succéder quatre types de perception des morts, à savoir le mort élu (1), le mort souvenu (2), le mort (3) et le mort disparu(4) — correspondant toujours aux mêmes profils sémiques /e + p/ (1), /e + non-p/ (2), /non-e + p/ (3) et /non-e + non-p/ (4).

Carte 5 : De la perception des morts.

Note de bas de page 34 :

 Cf. L’archipel des morts, op. cit., ch. V.

Ces corrélations furent très heuristiques. Par exemple, corrélés en position 3, Cimetière contemporain (carte 1) et Cadavre maquillé (carte 2) ont ouvert la voie à une analyse comparée de l’architecture funéraire et de la thanatopraxie, l’une et l’autre ayant pour finalité esthétique de gommer les signes de la mort, ici dans l’environnement social, là sur le cadavre34… De même, à l’intérieur d’une même carte, la 4 ou la 5, le passage du mort souvenu (secret) au « mort là » (maquillé) se dit à travers cette autre mutation, linguistique, qui est le passage du Ci-gît la dépouille au Ici repose le corps

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Mais en sus de ces corrélations, un autre aspect de la sémantique structurale (et partant aussi de la syntaxe narrative et actantielle) a été déterminant. C’est celui du « toboggan de l’histoire » (qui peut être un escalator). Ce que nous entendons par là, ce sont, dans la structure relationnelle du carré, les axes croisés des contradictoires, le long desquels un terme quelconque — appelons-le Σ — peut transiter, soit en « montant » soit en « descendant », pour passer d’une relation de synonymie (ou de quasi-synonymie) à une relation d’antonymie avec un même terme A — ou inversement.

Note de bas de page 35 :

 La solution à laquelle nous avons ainsi eu recours est à mettre en parallèle avec d’autres procédures visant à rendre compte du caractère graduel des opérations schématisées sur le carré : sémiotique du « devenir » de Jean-Claude Coquet (La quête du sens, Paris, PUF, 1997), schéma tensif de Claude Zilberberg et Jacques Fontanille (Tension et signification, Liège, Mardaga, 1998) ou ellipse substituée au carré chez Eric Landowski (Passions sans nom, Paris, PUF, 2004).

C’est par ces axes transversaux traduisant la tension entre termes contradictoires que la durée paraît s’introduire dans la structure élémentaire en l’augmentant d’une continuité de transition que les rapports associatifs (verticaux) et oppositionnels (horizontaux) ne pouvaient établir à eux seuls35.

Par exemple, comment le mot milieu, synonyme de centre, désignant le cœur même d’une « intériorité », est-il passé à l’acception opposée d’environnement, comme dans « milieu social » ou « milieu naturel », où il devient un antonyme de centre puisque renvoyant à ce qui entoure ou englobe, donc à un en-dehors ? C’est une mobilité sémantique du lexique dont on ne peut rendre compte sans la transversalité historique explicitant ce passage d’un pôle à l’autre sur l’axe des contradictoires.

Note de bas de page 36 :

 Jean Dubois, Le vocabulaire politique et social en France de 1869 à 1872, Paris, Larousse, 1962.

Un tel changement affectant l’acception d’un lexème peut être relativement rapide dans l’usage discursif d’une société, comme l’a montré Jean Dubois à propos de la naissance de l’antonymie ouvrier vs bourgeois (comme opposition entre classes), qui, à la chute du Second Empire, se substitue brusquement à un rapport jusqu’alors synonymique où bourgeois référait à l’habitant du bourg, qu’il soit artisan, ouvrier ou autre36.

Note de bas de page 37 :

 Cf . Philippe Ariès, Essais sur l’histoire de la mort en Occident, Paris, Seuil, 1975, 1re partie.

De même, dans le champ de la recherche thanatologique, qui était alors le mien, avec la sémiologie des cimetières, la problématique structurante de la réflexion de l’historien des mentalités Philippe Ariès m’a paru être l’explicitation de cette transversalité historique qui voit, étape après étape, la mort, synonyme de la vie au Moyen Âge (temps initial de la « mort apprivoisée ») devenir son antonyme au XXe siècle (temps final la « mort interdite ») au fil de la remontée de la diagonale, via les temps intermédiaires de la « mort de soi » et la « mort de toi »37.

Cette schématisation sémiotique de la pensée de l’historien relatant cette mutation culturelle de la relation à la mort sera transférée dans ma propre recherche sur les cimetières…

Pour ne retenir que l’essentiel, la Cité (= ville, village), dans sa relation au Cimetière, est la métaphore de l’évolution de la relation entre les Vivants et les Morts. La mutation de ce rapport à la mort se dit (carte 1) à travers un discours du lieu qui pose d’abord le cimetière au centre de la cité, espace homocentrique, comme un actant initialement conjoint à la vie sociale (associé, intégré, S∩O) et qui, finalement, en fera un lieu hors de la Cité, à sa périphérie, un espace hétérocentrique, actant disjoint de la vie sociale (dissocié, exclu, SUO), cela se produisant au fil d’opérations diagonales et intermédiaires de négation de la situation de départ, lesquelles seront notamment la fermeture du lieu des morts à la vie publique, puis son excentration (translation) hors de l’agglomération des vivants.

Cette expulsion territoriale symbolise bien sûr le rejet de la mort, et des morts, par la société moderne et contemporaine.

AINSI NAQUIT LE « MAUVAIS VOYAGEUR »…

Note de bas de page 38 :

 Semiotica, 58, 3-4, 1986, pp. 269-286.

Note de bas de page 39 :

 « Pivot narratif », Sémiotique. Dictionnaire, op. cit., p. 281.

Quant à la méthode et à la lecture des faits, c’est un article, « Sémiotiques comparées du touriste et du voyageur », écrit en 1985, publié l’année suivante dans Semiotica38 — contemporain de ces réflexions sur la mort —, qui a tout déclenché concernant la suite thématique de mes objets d’étude. Il fut une sorte de pivot narratif39 dans l’histoire de ma recherche : un événement assez perturbateur pour provoquer non seulement la modification d’une situation, mais encore et surtout de multiples effets à même de réorienter mon projet de recherche et ses choix d’objets pour des années...

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Le désir de passer de la mort au voyage et au tourisme, dont je ne voyais pas encore clairement les mobiles (je les comprendrais plus tard), m’avait poussé à amorcer une recherche parallèle, littéraire, sur les récits de voyage. Il en est ressorti, de façon ultra récurrente, la vision négative du touriste à compter des années 1850 — car il n’en a pas toujours été ainsi. J’étais à nouveau confronté à un « glissement de sens », comme on dit, scellant le passage d’une époque où on était fier d’être touriste (Stendhal) à une autre, où on eut bientôt honte de l’être (Flaubert). En fait, il s’agissait là d’une mutation qui vit le touriste devenir le contraire du voyageur alors qu’il en était, peu avant et parmi d’autres, l’alter ego. La diagonale encore…

Telle était la situation. Comment rendre compte de ce glissement, voire de cette métamorphose ? Non seulement de sa réalité socio-historique, mais de sa signification aussi ? L’article paru dans Semiotica avait été écrit dans le contexte particulier d’une fin de thèse, moment où thèmes et méthodes s’embrouillaient sans doute parfois un peu. Il reste que l’idée vint à ce moment d’user à nouveau du carré de la véridiction dans un autre contexte figuratif. Ce ne sera plus la mort, avec les morts (actorialisation), le cimetière (spatialisation), l’épitaphe (textualisation), une époque donnée (temporalisation), mais le voyage, avec le touriste (actorialisation), son espace, ses récits, et tout le reste...

Le premier résultat fut un carré de la véridiction projeté dans l’univers du voyage et actorialisé en conséquence, s’attachant à situer la position axiologique du touriste dans cet univers, notamment à partir de récits où il apparaît comme une sorte de sous-produit spécifique du « vrai voyageur », qu’incarnent le découvreur, l’explorateur, le « performeur » (ou performer, qui vise l’exploit, la « performance », par exemple en termes d’endurance), aventurier ou ethnologue, et autres archétypes héroïques. Au regard de ces modèles, le touriste apparaît comme une sorte de forme qualitativement dégradée et quantitativement amplifiée de ce paradigme actoriel de l’usage « véridique » du voyage. Une espèce de fac-similé, une copie endémique, une vulgaire imitation toujours trop nombreuse (il ne se déplace jamais qu’en cohorte), un acteur qui au mieux conserve les attributs ou signes extérieurs, le paraître du voyageur, mais sans en avoir l’être, l’esprit ou l’essence…

Tel est le drame du touriste. Celui d’un être privé d’être, en état chronique de déficit ontologique au regard de son modèle, si bien qu’il se refuse d’être ce qu’il est, ne voulant jamais voir de « touriste » qu’en l’autre, lequel fatalement l’importune, le dérange, l’empêchant surtout, toujours sur sa route, de refaire son plein d’être. De mener à bien sa reconquête ontologique, c’est-à-dire son envie de singularité, d’originalité, d’innovation, de performance, d’aventure, etc.

Note de bas de page 40 :

 Andras Zempléni, « Secret et sujétion », Traverses, 30/31 (Le Secret), 1984, p. 107.

Note de bas de page 41 :

 In Secrets de voyage, op. cit., Épilogue, « Gênes : un secret de voyage », p. 349 et suiv. Voyageur, Touriste, Ethnologue (plus Homme d’affaires-globe trotter), ce sont exactement les mêmes figures qui apparaissent quasi en même temps, mais interrogées sous un autre angle, dans l’étude d’Eric Landowski sur les pratiques de « l’espace de l’autre », in « Etats des lieux », Présences de l’autre, Paris, PUF, 1997.

C’est sur cet axe séparant l’/être/ du /non-être/ que se situe, d’une part, le fantasme du touriste, soucieux de n’en être pas un. En « montant » le long de la diagonale à l’aide de diverses pratiques de distinction, il rêve de toujours s’approcher au plus près du statut du Voyageur. Et, d’autre part, c’est aussi sur cette diagonale que se situe le fantasme corrélatif de l’ethnologue, si soucieux de ne pas cesser d’en être un et qui, en la « descendant » cette fois, craint de s’approcher trop du statut du Touriste : d’en devenir un, voyageur déchu, lui qui, homme des terrains vierges, risque alors à tout moment de devenir à son tour celui, très ordinaire, des terrains hyper connus et ultra fréquentés — et cela alors même que, « si tant est qu’il [en ait] jamais existé ailleurs que dans le désir des ethnologues, il n’y a plus — et depuis fort longtemps — de terrain vierge »40. C’est ainsi que j’ai imaginé, quelques années plus tard, un cauchemar d’ethnologue41

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Note de bas de page 42 :

 In L’idiot du voyage, op. cit., 3e partie, ch. XV et XVI en particulier.

La mise en évidence de cette tension transversale a permis d’éclairer bien des choses. D’une part, cette diagonale est l’axe où se révèle le mal-être du touriste, voyageur paradoxal, schizophrène des loisirs, vagabond mal dans sa peau, qui dès lors invente des discours, usages et stratégies pour reconquérir un statut héroïque perdu et surtout liquider, telle une mauvaise conscience, cette surcharge psychologique qui est au voyage d’agrément ce que la surcharge pondérale est au corps : plus qu’un excès, un fardeau moral. D’où l’invention de pratiques de contournement ou d’émancipation (expérimentales, interstitielles42) pour se soustraire à cette carence ontologique, cette misère banale du voyage touristique. D’où aussi une rhétorique publicitaire et un design voyagiste innovant de la mobilité promettant de dépasser cet état, du moins à qui les croit...

Note de bas de page 43 :

 La société de conservation, op. cit.

Note de bas de page 44 :

 L’archipel des morts, op. cit., éd. 2005, p. 271 et suiv.

D’autre part, escalator mais aussi toboggan, cette tension diagonale m’a aussi interrogé comme ethnologue, l’homme du « terrain vierge » qui sommeille en moi supportant mal la découverte de cimetières touristiques — au point d’avoir envisagé de les éliminer de mon corpus (les considérant avec des yeux de puriste ethnographe comme des lieux falsifiés) et de les avoir passés sous silence dans mon premier livre43. Je n’en parlerai que dix ans plus tard, une fois fait mon deuil du « terrain vierge », fantasme enfin défunt44. Et puis, pour finir, je me reconsidérerai moi-même, « touriste amélioré », relativisant mon statut de voyageur « averti », prenant alors pleinement conscience de l’imaginaire et des mythes à l’œuvre dans nos usages du voyage.

… ET LA PREMIÈRE STRUCTURE ÉLÉMENTAIRE DU VOYAGE

Mais cette double tension sur la diagonale de l’être et du non-être a eu d’autres conséquences que celle de rapprocher le touriste et l’ethnologue, somme toute engagé dans la même résistance. Le carré induisait nécessairement — fatalement — deux autres positions actantielles, côtés secret et fausseté. La structure sémantique imposait ce développement logique vers d’autres figures. D’autres actants, venant au fond remplir des places inoccupées. Lesquelles ? Ici, vraiment, il y eut comme un embrayage : un entraînement mécanique, poussant à développer l’analyse au-delà de la relation polémique voyageur/touriste.

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Passées les hésitations des années 1980, on compléta donc le modèle, considérant qu’en effet à chacun des quatre côtés du carré correspondait une réalité du voyage, un avatar spécifique du Voyageur (comme figure archétype ou actant référent : /e + p/). A savoir, le Touriste, on l’a vu, mais aussi le Clandestin (/e + non-p/) : espion, exilé ou autres ; et le Sédentaire : casanier, villégiateur ou résident (non-e + non-p), détaché cette fois en tout point des attributs dudit Voyageur. Au fond, quatre types de voyages pour quatre types de voyageurs, qui peuvent ainsi se situer :

Note de bas de page 45 :

 Le système des objets, op. cit.

On entend ici « stéréotype » dans un sens proche de celui que lui donne Jean Baudrillard45, à savoir comme le résultat d’une vulgarisation sérielle, voire industrielle, d’un archétype : paradigme perdant au fil de ce processus dégradant les traits ou les sèmes de sa singularité.

De fait, c’est bien ainsi qu’apparaît le Touriste, par opposition au Voyageur. Comme un être déqualifié, sème après sème, au point de n’être plus qu’une forme vide, sans contenu. Rien de plus qu’un paraître. Si le Voyageur est solitaire, le Touriste est grégaire. Si le Voyageur va en terre inconnue, le Touriste va en terre connue, et même ultra connue. Si le Voyageur est averti, le Touriste est ignorant. S’il est adroit, l’autre est maladroit. S’il est utile, l’autre est futile. S’il est poli avec l’indigène, l’autre est impoli. Etc. Le Touriste, cela va de soi, sort exténué, sémantiquement épuisé, de cette gamme de contradictions qui le vampirisent dans son être de voyageur, qu’il est pourtant toujours. Moyennant quoi le Touriste est devenu l’image inversée du Voyageur. Son contraire logique et son antonyme sémantiquement considéré…

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Ce faisant, ainsi s’esquissa le programme de recherche dans son premier stade de développement. À chaque voyage son type mais aussi son mythe ou sa figure romanesque emblématique. — Par exemple :

Note de bas de page 46 :

 Présentation précédemment parue en lithuanien sous le titre « Kelionès semiotika » (Sémiotique du voyage) dans la revue Baltos Lankos, Vilnius, 29, 2009.

Et du même coup, à chaque type de voyage allait également correspondre « son » livre. D’où le périple sémiotique annoncé. On peut l’indexer diachroniquement de la façon ci-dessous. Le schéma se lit cette fois en cercle, dans le sens des aiguilles d’une montre en fonction des dates de première publication des ouvrages46 :

Ainsi, chaque recherche (et ouvrage corrélatif) à compter de L’idiot du voyage s’est-elle définie comme la problématisation et le développement d’une réflexion critique sur le voyage et le voyageur, notamment dans la sphère des loisirs, à partir d’une des valeurs types telles qu’on les trouve définies par le carré de la véridiction — qu’il s’agisse de dénoncer en fin de compte la valeur associée, comme dans L’idiot du voyage, ce qui conduit à une réhabilitation du touriste ; d’approfondir sa signification à travers une étude de cas, comme dans Sur la plage ; ou encore d’explorer les diverses relations que cette valeur entretient avec l’usage, comme dans Secrets de voyage

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Note de bas de page 47 :

 Ou autre chose encore… Mais il n’y a pas lieu d’entrer ici dans le détail de cette typologie, à laquelle il faudrait par ailleurs ajouter le voyageur vérificateur ou encore le collectionneur comme avatar quantifrène du « performeur ».

Mais pourquoi, d’abord, dans le monde des loisirs et des vacances ? Parce que le voyageur d’agrément, qu’il soit touriste ou villégiateur, ostentatoire ou furtif, homme de circuit ou de séjour, découvreur ou « performer »47, est un acteur sans alibi, ou presque. Il est de ce fait moins protégé que ne l’est un voyageur professionnel ou missionnaire par une raison officielle (qu’il soit ethnologue, VRP ou pèlerin) et donc plus aisément déchiffrable dans ses mobiles, ses envies, son imaginaire…

Note de bas de page 48 :

 Ce passage du cimetière au tourisme est longuement évoqué dans Secrets de voyage, op. cit., ch. IX, 3, et plus brièvement dans « Vers une sémiotique de la culture. De la mort au tourisme », art. cit.

Et pourquoi, ensuite, ce passage de l’anthropologie de la mort à celle du voyage ? Parce que les morts voyagent aussi et que la métaphore — entre « s’en aller », d’un côté, et « se reposer dans sa dernière demeure », de l’autre — est une matrice narrative fondamentale de l’organisation de l’imaginaire de la mort, que dès lors remplissent aussi bien des touristes que des villégiateurs, des m’as-tu-vu que des clandestins, et des songes d’au-delà où l’image du départ et de la traversée le dispute à celle du séjour et du repli douillet48.

LA SITUATION FINALE MODIFIÉE

La boucle une fois bouclée, comme on dit, cela aurait pu être la situation finale du périple. Sauf, d’une part, qu’une situation finale peut toujours être le cadre potentiel d’une nouvelle situation initiale ; et que, d’autre part, la structure élémentaire du carré sémiotique est susceptible de se développer par l’apport de métatermes — ce qui est d’ailleurs déjà le cas du carré de la véridiction issu de la structure élémentaire de l’être et du paraître.

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En l’occurrence, je me suis donc d’abord demandé ce qu’on pouvait trouver comme objet de recherche ou étude de cas à la confluence du secret et de la sédentarité dans l’univers et dans l’imaginaire du voyage, mêlant ainsi le séjour à l’occulte ou la villégiature à l’opaque, aux antipodes de la plage, espace d’arrêt et d’immobilité aussi, mais fantasmé comme un espace de transparence. Cela a donné Paradis verts, une enquête sur ce qu’on appelle les « résidences secondaires », qui sont dans les faits et les usages bien plus que cela…

Puis, parce que Secrets de voyage m’avait déjà entraîné sur cette piste, je me suis demandé ce qu’il en était de l’usage du secret dans l’observation sociale et le travail de terrain. L’expérience ethnographique, qui précéda L’archipel des morts mais aussi Sur la plage, m’avait déjà confronté à plusieurs reprises à la nécessité de l’usage de l’insu et aux problèmes tactiques et éthiques que pose ce recours, notamment en des mondes familiers ou proches, où cette alternative est d’utilisation aisée. Cela a donné Ethnologue mais pas trop…

Ensuite, à la croisée de ces pratiques complémentaires du voyage — l’une fondée sur la circulation, l’autre sur l’installation : le tour vs le séjour —, telles qu’elles sont étudiées dans L’idiot du voyage et Sur la plage, je me suis posé cette question : le voyage de vacances ayant en principe désormais pour objectif le « bonheur », qu’est-ce au fond qu’un voyage d’agrément (tourisme et villégiature confondus) « véritablement » d’agrément ? Autrement dit, qu’est-ce en la matière qu’un voyage heureux ou réussi ? La meilleure façon de le savoir n’était-elle pas de répondre à cette question par une enquête sur son vécu contraire ? Cela a donné Le voyage était presque parfait, vaste enquête, notamment fondée sur un corpus d’un demi millier de lettres de réclamation…

Enfin, constatant des porosités de plus en plus nettes entre l’univers de celui qu’on appelle le Voyageur (avec un grand V) et l’univers de l’Idiot du voyage, notamment sous la forme savante, dite « ethnotouristique », qui mène le touriste à s’engager en des projets de plus en plus scientifiques et missionnaires, ou bien à se tourner vers des destinations et des usages du voyage proches des pratiques d’aventure et d’exploration, il m’a paru qu’un objet se dessinait à cette confluence des conduites et des curiosités : un point commun et de réconciliation, peut-être, entre ces types de voyageurs d’ordinaire perçus comme antinomiques. Et cela a donné L’Envie du Monde

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Ainsi donc, le périple s’est poursuivi. Le schéma ci-après rend compte de son développement et de son extension. Son principe de construction est simple : les positions numérotées de 5 à 8 correspondent aux métatermes de troisième génération que la structure du carré, utilisée de manière récurrente, permet d’engendrer à partir de ceux de deuxième génération, précédemment numérotés de 1 à 4 et qui étaient eux-mêmes issus du carré initial de l’être et du paraître, dit de la véridiction. En lisant le schéma selon l’ordre de numérotation, qui, ici aussi, correspond à l’ordre chronologique de première publication des ouvrages, on obtient une nouvelle boucle intégrant la précédente en superposant son circuit en forme de N (5-6-7-8) au cercle (1-2-3-4) que dessinait la première boucle :

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Note de bas de page 49 :

 Cf. U. Eco, Lector in fabula ou la Coopération interprétative dans les textes narratifs, Paris, Grasset, 1985 [1979], p. 156 et suiv.

Note de bas de page 50 :

 Pour reprendre la célèbre réflexion de Roland Barthes sur le Roman, « L’écriture du Roman », in Le Degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1953.

Il est vrai que ces formes géométriques — ce N, tout comme ce O — paraissent bien parfaites. Trop parfaites sans doute. Et faire ici état de ma sincérité ne changera rien à l’affaire. La méfiance est légitime. Le soupçon d’illusion rétrospective prévisible et recevable. C’est qu’il est vrai aussi que tout exercice d’ego-histoire contient forcément un piège, à savoir la tentation du lissage narratif de la vie sous la forme d’une fabula fermée49 qui, plus proche de la fiction (story) que de l’histoire (history), semble se dérouler sans détour, ni déchet, en faisant « de la vie un destin, du souvenir un acte utile, et de la durée un temps significatif »50.

Note de bas de page 51 :

 U. Eco, « Un art d’oublier est-il concevable ? », Traverses, 40 (Théâtres de la mémoire), Centre Pompidou, 1987.

Note de bas de page 52 :

 Cf. Roger Chartier, « Le passé composé », Traverses, 40 (Théâtres de la mémoire), Centre Pompidou, 1987.

Mais il y a bien sûr, à l’origine du récit de ce périple, une mémoire défaillante ou sélective au regard d’un idéal de totalisation qui serait, avec un grand H, l’Histoire en propre ! Et bien sûr qu’il y a aussi de « mauvais souvenirs », au sens de souvenirs imprécis, avec des contextes qui se sont estompés, et même des oublis, sans doute. Je ne m’en souviens pas ! Paradoxe ordinaire : qui se souvient de ses oublis ? Mais il n’y a pas, en tout cas, d’ajouts, ce qui est une autre forme d’oubli, non par omission mais par excès, pour se souvenir mal, stratégie si bien distinguée, elle encore, par Umberto Eco51. Or c’est cela que fatalement induit toute entreprise de passé recomposé dès lors qu’elle déborde le cadre de la reconstitution scrupuleuse : de la reconstruction qui, vérifiant chaque fait, rend ainsi le discours au moins vraisemblable52. C’est là tout ce que j’espère…

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Il faut avouer pourtant qu’il y a bien et du déchet et du détour dans cette tranche de vie. Ainsi existe-t-il un livre zombie, le tout premier, épuisé, non réédité et quasi introuvable aujourd’hui, qui paraît hors système : c’est La société de conservation, de 1978. Celui-là, avant L’Archipel des morts (1989), occupe dans ce périple une position 0 (zéro), qui est celle qui appartient au prologue du périple, sans le savoir. Satellite désormais, cet ouvrage n’entre pas dans le système « parfait ».

Note de bas de page 53 :

 Cf. Les vacances, Paris, Le Cavalier Bleu, 2002 ; avec Jean Viard et Françoise Potier, La France des temps libres et des vacances, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube/Datar, 2002 ; Un tour de France en affiches, Paris, La Martinière, 2015. Ou encore, pour mémoire, cette ancienne contribution à la présente revue : « Idiologues et polylogues : pour une sémiotique de l’énonciation », Nouveaux Actes Sémiotiques, III, 14, 1991.

De même, quant au détour, il y en a aussi. Au Soleil. Naissance de la Méditerranée estivale, de 2014, n’est pas un livre hors système mais en position de complément, 3bis exactement, étant une réponse faite vingt ans après à une question, ou plutôt un manque, datant de Sur la plage, à savoir la transformation saisonnière et symbolique de la Méditerranée : sa révolution exotique, héliotrope, naturiste et polynésienne. Et il y a ainsi d’autres ouvrages encore qui ne peuvent se rattacher au système, sinon comme surplus ou complément sur tel ou tel thème, réalité ou valeur, de façon incidente ou spécifique53.

Du déchet et du détour, il va de soi que tout n’a pas été dit ici. Il y a, outre des problèmes de souvenirs précis, des problèmes d’évolution, des degrés, des liens, des stades, des seuils, échappant à toute périodisation personnelle. Ainsi le rapprochement entre mort et voyage n’est pas (consciemment du moins) à l’origine de l’Idiot du voyage. C’est dans Secrets de voyage que la chose se cristallise, plus tard, et que le lien s’éclaire, fondamental, en marge d’autres raisons, entre mort et voyage. A posteriori, cela paraît évident. Cela ne l’était pas. Question de contexte, de vécu cognitif, de lucidité scientifique in situ. Question d’ajustement…

19

Ego-histoire assumée, voici donc venue l’heure d’en donner la raison, ne serait-ce que pour liquider Narcisse au passage, ce fantôme encombrant.

L’impact programmatique du carré sémiotique du voyage, à compter des années 1985-86, a été réel et efficient. Et la suite s’est organisée en conséquence, stade après stade. Je ne sais si cet heureux accident épistémologique est ordinaire, qui voit se scénariser un programme de recherche selon la logique d’un univers de sens lui-même préalablement défini à partir d’une catégorie (la « véridiction ») et à l’aide d’un outil méthodologique (le carré) l’un comme l’autre fondamentaux dans le cadre conceptuel de la sémiotique structurale. Mais il été pour moi plus qu’une aide essentielle : une instance structurante — ce qui, sur un plan plus général, témoigne, aujourd’hui encore, de la valeur heuristique du carré, à condition bien sûr qu’on ne le réduise pas à un vulgaire outil de synthèse (comme l’ont tristement dévoyé certaines sémiologies…), ni même à un expéditif outil d’analyse dynamique (néanmoins encore sous-employé à ce titre).

Je paraphraserai pour finir la réflexion de Greimas citée en épigraphe. Car évidemment ma sémiotique, ici, n’est à certains égards rien d’autre qu’un « système de livres ». Mais l’intérêt de cette sémiotique a pour condition de dépasser ces livres. Comment ? En regardant ce qui se passe sous les livres : ce qui a fait qu’ils soient…

Paris, 16 décembre 2015

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Notes

1  Cf. J.-D. Urbain, Ethnologue mais pas trop… Ethnologie de proximité, voyages secrets et autres expéditions minuscules, Paris, Payot et Rivages, 2003.

2  Nigel Barley, Un anthropologue en déroute, Paris, Payot, 1992 (The innocent anthropologist, 1983).

3  « Il est convenu, écrit Georges Duby dans Essais d’ego-histoire, que je n’exhiberai dans cette ego-histoire qu’une part de moi. L’ego-laborator, si l’on veut, ou bien l’ego-faber ». Paris, Gallimard, 1987 (textes réunis et présentés par Pierre Nora).

4  Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 26 et suiv.

5  Ethnologue mais pas trop, op. cit., 3e partie.

6  Sémiotique en jeu, Paris-Amsterdam, Hadès-Benjamins, 1987, pp. 302-303. Cf. aussi « Sous les signes, les stratégies », sous-titre à cet égard explicite d’un des ouvrages de Jean-Marie Floch (Sémiotique, marketing et comunication, Paris, PUF, 1990).

7  Cf. Eric Landowski, La société réfléchie. Essais de socio-sémiotique, Paris, Seuil, 1989.

8  J.-D. Urbain, L’archipel des morts. Cimetières et mémoire en Occident, Paris, Payot et Rivages, 2005, 3e partie et annexe I (1re éd. 1989).

9  Cf. Emile Benveniste, « Problèmes sémantiques de la reconstruction » [1954], in Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard/NRF, 1966 (VI, 24).

10  Ce que j’explicite dans Ethnologue, mais pas trop…, Paris, Payot, 2003, ch. IV notamment.

11  Pierre Nora, Présentation des Essais d’ego-histoire, Paris, Gallimard, 1987, p. 7.

12  Soit, selon l’ordre chronologique, La société de conservation. Etude sémiologique des cimetières d’Occident, Paris, Payot, 1978 ; L’archipel des morts. Cimetières et mémoire en Occident, Paris, Payot et Rivages, 1989 (rééd. 1998 et 2005) ; L’idiot du voyage. Histoires de touristes, Paris, Payot, 1991 (rééd. 1993 et 2002) ; Sur la plage. Mœurs et coutumes balnéaires (XIXe-XXe siècles), Paris, Payot, 1994 (rééd. 1996 et 2002) ; Secrets de voyage. Menteurs, imposteurs et autres voyageurs invisibles, Paris, Payot, 1998 (rééd. 2003) ; Paradis verts. Désirs de campagne et passions résidentielles, Paris, Payot, 2002 (rééd. 2008) ; Ethnologue mais pas trop…, Paris, Payot, 2003 ; Le voyage était presque parfait. Essai sur les voyages ratés, Paris, Payot, 2008 ; Au soleil. Naissance de la Méditerranée estivale, Paris, Payot, 2014.

13  Jean Baudrillard, Le système des objets, Paris, Gallimard, 1968.

14  Umberto Eco, La structure absente. Introduction à la recherche sémiotique, Paris, Mercure de France, 1972 [1968], notamment la section C, p. 261 et suivantes.

15  Sémiologie des cimetières, mémoire de licence, Université René-Descartes / Paris 5, 1974.

16  Syntaxe des épitaphes germaniques contemporaines, mémoire de maîtrise, 1976 (dir. Alain Bentolila).

17  Roland Barthes, « Rhétorique de l’image », Communications, 4, 1964.

18  Cf. notamment l’ouvrage de synthèse introductif d’Edgar Morin, La complexité humaine, Paris, Flammarion, 1994.

19  Ainsi, et sur ce point, voir les recherches pionnières menées dès les années 1970-80 en vue de la construction d’une sémiotique de l’espace (M. Hammad), des objets et des lieux (J.-M. Floch, G. Marrone), des situations et des pratiques (E. Landowski, F. Marsciani).

20  Cf. J.-D. Urbain, « Vers une sémiotique de la culture. De la mort au tourisme », Communication & Langages, 173, 2012.

21  Entre autres lectures déterminantes pour cet apprentissage, Sémantique structurale (Larousse, 1966) et Du sens (Seuil, 1970) d’A.J. Greimas en premier lieu ; puis, entre 1975 et 1985, Sémiotique et sciences sociales de Greimas (Seuil, 1976) et l’Introduction à la sémiotique narrative et discursive de Joseph Courtés (Hachette, 1976), le premier volume de Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage de Greimas et Courtés (Hachette, 1979), ou encore, Morphogenèse du sens de Jean Petitot-Cocorda (PUF, 1985), dont la problématique — bien que fort éloignée de celle de Greimas et Courtés — m’a néanmoins apporté des ancrages épistémologiques décisifs. D’une part, un ancrage philosophique, en rapprochant l’hypothèse sémio-narrative des « catégories a priori de la perception » de Kant. Et, d’autre part, un ancrage anthropologique, en identifiant explicitement les structures narratives à celles de l’imaginaire selon Gilbert Durand (pp. 48-49 et 208 et suiv.). Ce lien manquait et je l’ai trouvé là pour la première fois… Homo faber et « bricoleur » mais aussi chasseur-cueilleur !

22  Ceci malgré (ou à cause de ?) la présence de quelques premiers carrés sémiotiques… Pour mémoire : doctorat de 3e cycle : Approches sémiologiques des cimetières d’Occident (dir. Louis-Vincent Thomas, Université Paris 5 René-Descartes) ; et premier livre : La société de conservation. Etude sémiologique des cimetières d’Occident, chez Payot, tous deux de 1978.

23  Voir « Glorifiante (épreuve ~) », in Sémiotique. Dictionnaire…, op. cit., pp. 166-167.

24  Voir bien sûr Jacques Derrida à ce sujet, De la grammatologie, Paris, Minuit, 1967.

25  Comme je le souligne dans la Préface à la réédition du Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 2016.

26  Cf. supra, n. 22.

27  Toujours sous la direction de Louis-Vincent Thomas, elle s’intitule Le mort-là. Anthropologie et sémiologie de l’imaginaire de la mort en Occident à partir de ses cimetières, Université Paris 5 René-Descartes.

28  Sous le titre L’archipel des morts. Le sentiment de la mort et les dérives de la mémoire dans les cimetières d’Occident, Paris, Plon, 1989 — livre d’où tout l’appareil sémiotique a été gommé selon les souhaits de l’éditeur… Mais quel sémioticien n’a pas connu cela ?

29  Cf. A.J. Greimas, « Des accidents dans les sciences dites humaines. Analyse d’un texte de Georges Dumézil », in id. et E. Landowski (éds.), Introduction à l’analyse du discours en sciences sociales, Paris, Hachette, 1979.

30  Cf. Sémiotique. Dictionnaire, op. cit., « Carré sémiotique », p. 32 ; « Véridictoires (Modalités —) », p. 419.

31  Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, ch. XI : « La structure des mythes », p. 241.

32  Pour reprendre les notions proposées par Harald Weinrich in Le temps. Le récit et le commentaire, Paris, Seuil, 1973 [1964], 2e et 3e parties.

33  Par « blanche », j’entends d’abord toute épitaphe sans « coloration temporelle » aucune (ni narrative, ni commentative, au sens de H. Weinrich) ; et, par-delà, toute épigraphie si minimale que, sans énumération (texte déverbalisé) de titres ou faits biographiques, ni préfixe (comme Ici repose), cette écriture est sans datations, sans prénoms (juste un patronyme collectif), voire sans Nom, ayant par exemple trouvé en Hollande un tombeau dont l’épitaphe se réduisait à Vader en Moeder (« Père et Mère »), ou au contraire à un prénom seul, sans Nom (onomastique confidentielle garante d’anonymat), ou encore et tout simplement à rien, un « silence » textuel pour un anonymat total scellant symboliquement une « privatisation » certaine de la mort…

34  Cf. L’archipel des morts, op. cit., ch. V.

35  La solution à laquelle nous avons ainsi eu recours est à mettre en parallèle avec d’autres procédures visant à rendre compte du caractère graduel des opérations schématisées sur le carré : sémiotique du « devenir » de Jean-Claude Coquet (La quête du sens, Paris, PUF, 1997), schéma tensif de Claude Zilberberg et Jacques Fontanille (Tension et signification, Liège, Mardaga, 1998) ou ellipse substituée au carré chez Eric Landowski (Passions sans nom, Paris, PUF, 2004).

36  Jean Dubois, Le vocabulaire politique et social en France de 1869 à 1872, Paris, Larousse, 1962.

37  Cf . Philippe Ariès, Essais sur l’histoire de la mort en Occident, Paris, Seuil, 1975, 1re partie.

38  Semiotica, 58, 3-4, 1986, pp. 269-286.

39  « Pivot narratif », Sémiotique. Dictionnaire, op. cit., p. 281.

40  Andras Zempléni, « Secret et sujétion », Traverses, 30/31 (Le Secret), 1984, p. 107.

41  In Secrets de voyage, op. cit., Épilogue, « Gênes : un secret de voyage », p. 349 et suiv. Voyageur, Touriste, Ethnologue (plus Homme d’affaires-globe trotter), ce sont exactement les mêmes figures qui apparaissent quasi en même temps, mais interrogées sous un autre angle, dans l’étude d’Eric Landowski sur les pratiques de « l’espace de l’autre », in « Etats des lieux », Présences de l’autre, Paris, PUF, 1997.

42  In L’idiot du voyage, op. cit., 3e partie, ch. XV et XVI en particulier.

43  La société de conservation, op. cit.

44  L’archipel des morts, op. cit., éd. 2005, p. 271 et suiv.

45  Le système des objets, op. cit.

46  Présentation précédemment parue en lithuanien sous le titre « Kelionès semiotika » (Sémiotique du voyage) dans la revue Baltos Lankos, Vilnius, 29, 2009.

47  Ou autre chose encore… Mais il n’y a pas lieu d’entrer ici dans le détail de cette typologie, à laquelle il faudrait par ailleurs ajouter le voyageur vérificateur ou encore le collectionneur comme avatar quantifrène du « performeur ».

48  Ce passage du cimetière au tourisme est longuement évoqué dans Secrets de voyage, op. cit., ch. IX, 3, et plus brièvement dans « Vers une sémiotique de la culture. De la mort au tourisme », art. cit.

49  Cf. U. Eco, Lector in fabula ou la Coopération interprétative dans les textes narratifs, Paris, Grasset, 1985 [1979], p. 156 et suiv.

50  Pour reprendre la célèbre réflexion de Roland Barthes sur le Roman, « L’écriture du Roman », in Le Degré zéro de l’écriture, Paris, Seuil, 1953.

51  U. Eco, « Un art d’oublier est-il concevable ? », Traverses, 40 (Théâtres de la mémoire), Centre Pompidou, 1987.

52  Cf. Roger Chartier, « Le passé composé », Traverses, 40 (Théâtres de la mémoire), Centre Pompidou, 1987.

53  Cf. Les vacances, Paris, Le Cavalier Bleu, 2002 ; avec Jean Viard et Françoise Potier, La France des temps libres et des vacances, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube/Datar, 2002 ; Un tour de France en affiches, Paris, La Martinière, 2015. Ou encore, pour mémoire, cette ancienne contribution à la présente revue : « Idiologues et polylogues : pour une sémiotique de l’énonciation », Nouveaux Actes Sémiotiques, III, 14, 1991.

Pour citer ce document

Jean-Didier Urbain, « Le périple sémiotique d’un anthropologue. (1974-2014) », Actes Sémiotiques [En ligne], 119, 2016, consulté le 23/02/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/5532

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