A quoi bon la sémiotique ?

Publié en ligne le 30 juin 2015

DOCUMENT I
Jean PORTELA
Lettres à un jeune sémioticien, avec des notes d’Ivan DARRAULT
DOCUMENT II
Jacques Fontanille et Eric Landowski
Dialogue avec Jean Portela

DOCUMENT I

Lettres à un jeune sémioticien1, avec des notes d’Ivan DARRAULT

Jean PORTELA

  • Universidade Estadual Paulista/CNPq

Index

Articles du même auteur parus dans les Actes Sémiotiques

Texte intégral

Ne vous examinez pas trop. Ne tirez pas de trop hâtives conclusions de ce qui vous arrive ; laissez-le tout simplement se produire. Autrement, vous en viendrez trop facilement à jeter un regard plein de reproches (c’est-à-dire un regard moral) sur votre passé qui, naturellement, prend part à tout ce qui maintenant vous arrive.

R. M. Rilke, Lettres à un jeune poète, lettre du 12-08-1904.

Préambule

Au Brésil, on commence parfois à faire de la recherche dès la première année des études universitaires,  ce qu’on appelle chez nous « initiation scientifique ». Cette expérience en « initiation scientifique » a beaucoup marqué ma formation. J’avais à peine commencé mes études de journalisme et je cherchais à l’époque une théorie pour mieux comprendre le journalisme « littéraire », du genre new journalism. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte du défi de faire de la sémiotique. Je voyais déjà quelques-uns des problèmes délicats auxquels doivent faire face tous les étudiants qui choisissent la sémiotique comme méthodologie ou comme carrière :

  1. La sémiotique n’est pas vraiment une carrière : la société et le marché connaissent très mal ce que nous faisons ;

  2. Personne ne connaît bien la sémiotique et personne ne l’aime au premier abord: « c’est trop difficile », « c’est illisible », « c’est du jargon pour cacher la méconnaissance de l’objet », « c’est une prison », « une camisole de force» (j’aime bien cette dernière définition, assez courante au Brésil). Et plus encore : il est toujours à la mode de mépriser la sémiotique du discours : « c’est trop carré », « c’est coincé », « c’est du formalisme », « c’est du structuralisme raté » ;

  3. La sémiotique n’a jamais eu de vraie politique de bon voisinage, même par rapport aux voisins de palier, la linguistique, les sciences de l’information et de la communication, en bref, les sciences humaines et sociales ;

  4. La formation en sémiotique est très irrégulière, très accidentée, vu le nombre d’orientations théoriques, de disputes (pas seulement) épistémologiques, de modes et de préjugés ;

  5. Il y a souvent des difficultés pour commencer, pour entamer l’analyse: comment écrire, que faire du style ?

Voilà les questions qui ont hanté ma « sémio-jeunesse ». Bien sûr, c’est aujourd’hui que je peux les préciser dans ces termes, car je les vois plus clairement. Néanmoins, ces questions me semblent toujours d’actualité. Quand je parle avec mes étudiants, quand j’écoute mes collègues, quand je suis à l’écoute de moi-même, à part notre passion pour la sémiotique, notre engagement par rapport à la réflexion radicale à laquelle elle nous invite, je ressens souvent chez eux et chez moi un certain malaise, un léger désarroi, qui a des arrière-plans intellectuels, institutionnels, fiduciaires. Ce vrai malaise de la « sémio-civilisation » fait émerger les cinq questions que je viens de formuler, et bien d’autres.

Note de bas de page 2 :

 Louis Hjelmslev, Prolégomènes à une théorie du langage, Paris, Minuit, 1971, p. 11.

Vous pouvez vous dire : mais non, ce professeur exagère, il brosse un tableau trop pessimiste, et puis tout cela, ce n’est pas ou ce n’est plus de la sémiotique. Peut-être que vous avez raison, mais je vous invite tout de même à me lire et à y réfléchir. Je promets de ne pas vous offrir que des questions ou des doutes. En respectant des principes assez sémiotiques (les contradictions, les complémentarités, les mélanges, les tris, etc.), je cherche à présenter un panorama des enjeux de la pratique et de la vulgarisation de la sémiotique et des solutions possibles pour faire votre chemin de sémioticien sans être victime de choix dont vous ignoreriez les conséquences. Ma démarche relève-t-elle de la sociologie des idées ? Je ne crois pas. Je préfère penser que le sémioticien n’est pas libre par rapport au cadre général de la sémiotique. Je crois finalement que les choses sont plus faciles qu’il n’y paraît. Il s’agit de chercher à prendre la bonne distance par rapport à nos moyens et à nos objets de connaissance : en somme, de ne pas naturaliser nos choix, nos actions, nos procédés. C’est difficile, voire impossible : « Le danger réside en réalité dans le fait que langage veut être ignoré », a écrit Hjelmslev2.

Voici donc, à titre d’hommage à Rilke (poète que Greimas appréciait beaucoup), ces « Lettres à un jeune sémioticien ». Je vais me limiter à reprendre les cinq points déjà énumérés. Les « Lettres à un jeune poète », de Rainer Maria Rilke, ont été publiées en 1929, trois ans après sa mort.Vous en trouverez dans les librairies françaises au moins cinq traductions différentes. Vous savez bien ce qui se passe dès qu’un ouvrage tombe dans le domaine public ! Enfin, c’est un ouvrage assez intéressant, assez délicat, composé de dix lettres adressées à Franz Xaver Kappus, entre 1903 et 1908. Kappus n’a évidemment jamais réussi en tant que poète : voilà pourquoi je trouve ces lettres encore plus intéressantes. Cela vous met déjà dans une position confortable, vous êtes bel et bien un jeune sémioticien. De toute façon, je crois qu’il est plus facile d’être sémioticien que poète.

Dans le milieu éditorial français, il est un autre petit ouvrage du genre « Lettres à un jeune… » qui m’a beaucoup touché : « Les lettres à un jeune danseur », de Maurice Béjart, que j’ai trouvé pendant que je prenais des notes pour préparer ces propos. La « Lettre VI », un vrai poème, est superbe dans sa simplicité :

Note de bas de page 3 :

 Maurice Béjart, Lettres à un jeune danseur, Paris, Actes Sud, 2001, p. 35.

J’ai appris la danse avec de grands maîtres,
J’ai appris la danse en marchant dans la nature,
J’ai appris la danse en transpirant dans un studio,
J’ai appris la danse en regardant mes chats,
(…)
J’ai appris la danse en regardant ma grand-mère faire de la soupe au pistou.3

La soupe au pistou… Un petit clin d’œil à Greimas. Et quelle belle leçon de danse !

Le genre « «Lettres à un jeune… » a un caractère profondément identitaire. De la part du destinateur, il s’agit d’une voix autorisée, d’une voix qu’on est censé vouloir entendre. Quant au destinataire, le singulier et indéfini — « à un jeune » — le dépersonnalise et l’universalise. Le discours se construit sur un contrat précis ou plutôt une promesse (là je pense à François Jost et à sa brave résistance envers la notion de « contrat ») : si vous m’écoutez, si vous faites ceci, si vous faites cela, alors… La manipulation est lancée. L’ethos privilégié pour ce type de publication est celui du professionnel confirmé, de l’expert qui a beaucoup peiné, qui « connaît la route » et qui peut, avec plus ou moins d’humilité, mais pas trop, contribuer à la réussite personnelle de ses lecteurs-destinataires.

Note de bas de page 4 :

 Confucius, “Les Entretiens”, in Philosophes confucianistes, Paris, Gallimard, 2009, p. 89.

Mes lettres prendront, je l’espère, une toute autre configuration, moins asymétrique si possible, grâce à l’esprit de questionnement et de partage qui les inspire. Ma démarche peut être définie comme celle de Confucius : « Je transmets mais ne crée point. Je mets ma confiance dans l'Antiquité et l’aime. En cela Peng l’Ancien pourrait se comparer à moi »4. Évidemment, on renonce à ce sujet à préciser qui est le vénérable Peng.

La première question que je me suis posée avant de commencer à écrire ces lettres concernait leurs destinataires. Qui sont-ils ? Un jeune précis, dont j’expliciterai les mécontentements et les doutes, tout en cherchant à les apaiser ou à les résoudre ? Un jeune impersonnel, sorte de pur rôle thématique (l’apprenti, celui qui commence à apprendre la sémiotique) ? Au fond, j’ai cherché à écrire les lettres que moi-même j’ai eu envie de recevoir au début de ma formation – ou les lettres que moi-même j’ai toujours envie de recevoir en tant que sémioticien plus ou moins jeune.

Que ces lettres, telle « La lettre volée » d’Edgar Poe (et de Jacques Lacan), trouvent et créent, même en cachette, leurs propres destinataires, selon la loi naturelle de toute production discursive !

Ivan Darrault. — Pour oser transmettre quelques échos au beau et riche texte de Portela, il conviendrait tout d’abord d’être digne de le faire, soit appartenir aux jeunes sémioticiens eux-mêmes, sollicités qu’ils sont tout au long de ces cinq lettres qui tentent de répondre aux supposées questions des jeunes. Même si ces questions ont sans doute été adressées par les étudiants à leur aîné immédiat (moins d’une génération sépare notre auteur de ses élèves !)

Mon passé de jeune sémioticien (1965) n’étant plus aujourd’hui qu’un vif et agréable souvenir, je vais tenter de m’identifier au « destinateur » accueillant les propos contestataires et dissuasifs, destinateur qui, tout comme Portela, a du répondant, stimulé qu’il est par les provocations.

Ces cinq questions qui hantaient notre collègue et ami Portela m’ont aussi préoccupé. Mon parcours personnel en sémiotique semble une réponse, une longue, fidèle et confiante affirmation. Mais le parcours d’un autre — qui pourrait être son grand-père — a-t-il une force de conviction suffisante pour le jeune sémioticien ?

Lettre I

Vous me dites que la sémiotique n’est pas vraiment une carrière. Et que la société et le marché connaissent très mal ce que nous faisons. Voilà peut-être pourquoi le plus souvent ils ne savent pas combien nous leur manquons.

La sémiotique n’est sûrement pas une carrière, mais une forme de raisonnement. Comment peut-on espérer qu’une manière de penser puisse s’emparer d’un business ou se limiter à un domaine exclusif ? Ce que vous me dites, je le sais, a un but peut-être très pratique : comment faire de la sémiotique tout en gagnant honnêtement sa vie ?

Il me semble que nous sommes destinés à vivre selon une double nature : linguiste et sémioticien – c’est le cas de figure le plus classique –, littéraire, professeur de langue, spécialiste des médias, journaliste, chargé de relations publiques, éducateur, théoricien de l’art, théoricien de la musique, designer, publicitaire, éditeur, graphiste, sociologue, ethnologue, philosophe… et sémioticien. Cela n’est pas du tout un handicap, un défi à surmonter, mais plutôt une qualité dont on peut tirer parti. Cette double nature relève bien de la double nature du langage, qui met en scène le langage et la société, les producteurs et les usagers, les motivations et les finalités.

Certes, il y a des sémioticiens qui gagnent leur vie en ne faisant que de la sémiotique. Et où cela se passe-t-il ? À l’université, bien sûr, cet endroit où, à tort ou à raison, presque tout est possible. Cependant, quels sémioticiens sont entrés à l’université et ont assumé des postes universitaires en sémiotique au sens strict ? Peu d’entre nous et dans certains milieux, personne même. Le plus souvent, nous avons des postes d’enseignants en lettres ou en information et communication, et surtout en lettres – et là je parle de la situation de la sémiotique au Brésil, où la dénomination « sciences du langage » n’existe pas – et c’est tout.

On peut penser parfois que les enseignants-chercheurs à l’université vivent en respirant de la sémiotique à temps plein. Rien de plus faux : ou bien ils assurent des cours de linguistique ou communication, ou bien ils sont débordés d’activités administratives : gestion, réunions, demandes de financement, rapports, etc. La sémiotique, alors, c’est pour les cours de master, pour les séminaires, les journées…

Cela vous impose d’emblée quelque chose d’inévitable : vous serez professeur ou « professionnel ». La distinction entre professeur et « professionnel » relève du sens commun, mais elle est opératoire : mes élèves de linguistique me demandent souvent si je suis ou ai déjà été professionnel. Enfin, je vous disais : vous serez professeur ou professionnel. Vous pouvez être aussi artiste, je préférerais cela, à votre place. D’accord, c’est comme cela pour tout le monde. Pourtant, si vous voulez être sémioticien à temps plein, il est vraiment probable que vous serez professeur. Peut-on devenir sémioticien à temps plein étant professionnel, en tant que consultant, gestionnaire de crise, etc. ? Oui et non. Oui : si vous trouvez les rares entreprises qui embauchent des sémioticiens tout court ou si vous créez vous-même votre entreprise (mais dans ce cas, vous serez patron-sémioticien). Et non : parce qu’il n’est pas rare que les grosses entreprises cherchent les professeurs-sémioticiens confirmés pour y travailler sporadiquement comme consultants. Quelle contradiction !

Si nous sommes d’accord pour le fait que la sémiotique puisse jouer un rôle important dans la société, il arrive que les moyens du sémioticien pour ce faire soient assez modestes. Le sémioticien n’a de prise ni sur le marché, ni sur la société et ni sur l’université. Mais qui en a ?

Vous m’avez parlé de « société » et de « marché ». J’ai abordé votre inquiétude par le biais du marché du travail, c’est-à-dire la place que le sémioticien peut occuper dans le monde du travail, soit comme professeur, soit comme professionnel.

Une manière de répondre à votre affirmation est de lier étroitement marché et société (je prends la liberté d’en inverser l’ordre). Selon ce point de vue assez francfortois (Horkheimer et Adorno, spécialement), la société ne connaît que ce que le marché veut, dans la mesure où il est en position de faire des sondages, de planifier les goûts, de trier, en somme, ce qui nous convient – ou plutôt lui convient. Le marché obéissant à la logique du capital, du profit, le sémioticien – guidé en principe par une vocation critique – trouve en fait, souvent, sa place comme adjuvant du système. Nous pouvons aider le marché à mieux communiquer et donc à mieux vendre. Cette question est bien plus complexe que cela, je le sais. J’essaie simplement de polariser les partis à prendre pour éclairer quelques zones d’ombre.

À l’époque de la consommation responsable et de la prise de pouvoir des citoyens à travers les associations et les mouvements déconnectés et en ligne, la société démontre une grande capacité à repenser, à questionner et à proposer d’autres principes éthiques que ceux du marché. Voilà le sémioticien qui ressurgit en uniforme, en utilisant la sémiotique comme stratégie de résistance. La tâche du critique-sémioticien peut être assumée dans les médias, dans les secteurs sensibles de la société ou même dans certains aspects de la gestion et proposition de politiques publiques. Le plus important est de concevoir une voie autre pour la société, qui, dans ce cas-là, ne se confond pas avec la voie du marché.

La société, le marché, l’université, le monde, en somme, vous attend, jeune sémioticien. À vous de faire la critique des anciennes formes d’insertion et d’intervention – dont je ne vous ai présenté qu’une simple esquisse – et de gagner sa vie en essayant d’avoir l’illusion de pas perdre son âme. Pour ma part, mon âme est déjà hypothéquée. Il ne me reste qu’à chercher de nouvelles formes de financement.

Ivan Darrault. — Il n’est que trop vrai que la sémiotique (je fais ici surtout référence à celle de l’École de Paris, qui est la mienne) ne connaît pas, du moins en France, de statut institutionnel clair, reconnu, stable. Qu’il s’agisse de son insertion dans les enseignements et recherches universitaires, ou de sa présence dans diverses institutions, ainsi les agences de communication, de publicité où, cependant, nombre de sémioticiens sont consultants, relisant des études, des expertises.

Notre cher maitre Greimas ne croyait guère dans l’Institution et, une fois élu, avec l’aide décisive de Claude Lévi-Strauss, directeur d’études à l’ École Pratique des Hautes Études (VIe Section), devenue ensuite École des Hautes Études en Sciences Sociales, il a exercé et transmis cette défiance constante, se marginalisant spatialement Rue Monsieur-le-Prince, refusant la proposition qui lui était faite de présider l’Association Internationale de Sémiotique (qu’il avait pourtant co-fondée), n’intervenant pas, ou guère, dans les recherches de postes de ses disciples.

La nature même du projet greimassien induit cette position de méfiance, dans la mesure où c’est bien le monde entier de la signification, monde humain, qui est à investir. Et la signification est un phénomène transversal, qui traverse toutes les disciplines, sciences humaines et sciences dures comprises, et toutes les pratiques sans exclusive.

De là cette difficulté bien connue d’installer la sémiotique comme discipline universitaire, de conquérir une place pour elle dans le CNU 7e section, instance fondamentale d’habilitation des thèses, délivrant le sésame vers les candidatures.

Le jeune sémioticien ne fera donc pas carrière en sémiotique, si l’on se limite au sens confiné d’une discipline strictement fermée sur elle-même, auto-suffisante, campée sur ses frontières.

La sémiotique n’a pas, par essence, de frontières !

Cela dit, le jeune sémioticien peut tout à fait faire carrière dans un champ accueillant la sémiotique en bonne place : on pense ici au champ de la communication, de la publicité qui réclame le concours, très apprécié, des sémioticiens.

Mais le jeune sémioticien peut être aussi séduit par le projet d’investir sémiotiquement un champ ignorant jusque-là la sémiotique. Ce fut notre cas avec la proposition de la psycho- devenue éthosémiotique.

C’est bien d’ailleurs l’orientation actuelle de la réflexion et des recherches sémiotiques, s’efforçant de relever les défis présents lancés à nos organisations et valeurs sociales. Qu’il s’agisse du développement durable, de la gestion des déchets radioactifs, du maintien de la communication, sur plus de 20 ans, dans les projets d’une agence spatiale, de la compréhension des processus de radicalisation islamiste des jeunes, ou des conduites à risque qui menacent leur santé et leur vie, etc.

La carrière est là toute grande ouverte !

Lettre II

Vous me dites que personne ne connaît bien la sémiotique et que personne ne l’aime au premier abord : « c’est trop difficile », « c’est illisible », « c’est du jargon pour cacher la méconnaissance de l’objet », « c’est une prison », « c’est une camisole de force». Et plus encore : il est toujours à la mode de mépriser la sémiotique du discours : « c’est trop carré », « c’est coincé », « c’est du formalisme », « c’est du structuralisme raté ».

« Au commencement était le Verbe », nous dit Saint-Jean. Le Verbe et sa difficulté, pourrait-on ajouter. La sémiotique n’est sûrement pas une discipline plus difficile que d’autres. De la même manière qu’il n’existe pas de langues plus difficiles que d’autres. Ce qui existe est la familiarité, le contact, le « temps d’exposition » qu’on possède par rapport à une langue donnée. Il en va de même pour la sémiotique.

Ce qui se passe, c’est que le métalangage et les principes de la sémiotique sont écartés le plus souvent de l’enseignement courant, de notre formation, ce qui nous donne l’impression que le jargon sémiotique est abusif, aberrant. La question n’est pas « Pourquoi la sémiotique nous paraît-elle si difficile ? »,  mais plutôt : « Pourquoi les autres disciplines nous paraissent-elles sinon faciles, du moins plus acceptables ? ».

L’apparente difficulté de la sémiotique est due à une exigence – de base saussurienne et hjelmslevienne, bien sûr – que Greimas appelait « projet à vocation scientifique ». Le projet sémiotique exigeant un métalangage pour rendre compte formellement, pour penser, expliciter les grandes lignes d’un objet sémiotique, il devient un double défi, qu’on peut appeler le « défi du chirurgien » : on soigne le patient et, en même temps, on fait attention aux instruments. Ce défi ne concerne pas que les chirurgiens, bien sûr, mais tous les métiers « techniques ». Et voilà la bonne mauvaise nouvelle introduite par la rationalité sémiotique chez les littéraires et chez les communicologues : l’esprit n’est pas un appareil fiable, notre intelligence et notre bonne foi ne sont pas suffisantes, notre sensibilité n’est pas un point cardinal digne de ce nom.

Certes, Aristote, les modistes et l’évangile positiviste – ce dernier gavé de la bonne farce des sciences naturelles – ont toujours été parties prenantes en matière de méthodologie et de techniques de l’esprit, mais ce que nous sommes en train de dire est que la sémiotique a introduit à partir des années 1970 dans les départements de littérature le souci – ou plutôt la terreur – de la méthodologie et de la technique.

Le cercle universitaire des littéraires trouvait et trouve toujours dans certains cas nos analyses « froides », « sommaires », « stériles », « anhistoriques », « hyper-intellectuelles » et, bien sûr, très, très… trop « difficiles ». Ce que ce positionnement révèle est un refus systématique de la méthodologie et de la technique mises au service d’un métalangage de description précis. La peste, le fléau, est le terme de « précision » et ses proches : « cohérence » et « rigueur ». C’est l’idéal même de la démarche sémiotique qui est refusé. Soyons optimistes : les opposants de la sémiotique craignent les conceptions de base de la théorie et pas forcément les sémioticiens.

J’ai utilisé le terme de « peste » pour une raison très particulière. En 2000, au tout début du master, j’ai été invité par un ami à assister à une séance du cours du grand critique et spécialiste de la littérature brésilienne, le Pr. Alfredo Bosi, auteur, entre autres, de La culture brésilienne : une dialectique de la colonisation, traduit en français par Jean Briant et publié chez L’Harmattan justement en 2000, l’année où s’est passée la scène que je vous raconte. Assis sur les derniers gradins de l’amphithéâtre du bâtiment d’Histoire et Géographie de l’Université de São Paulo, un peu intimidés, nous regardions le vieux professeur avec passion et sincère intérêt, pas plus évidemment que la foule présente. Au milieu de son exposé sur la littérature coloniale, en parlant des approches théoriques en littérature, Bosi a glissé : « Heureusement, fini le temps de la sémiotique, de l’analyse structurale. Vous ne pouvez pas imaginer, à la fin des années 1970, à quel point le structuralisme était une sale rougeole ! ». L’amphithéâtre a éclaté de rire.

Choqué et bien vacciné, je suis sorti à la fin de la séance un peu attristé. Pourquoi quelqu’un de si intelligent se mettait-il à dire des bêtises pour faire rire les gens ? D’une certaine manière, je crois que cela a changé mon regard sur la sémiotique. Cela a été pour moi la scène de la conversion, ce que le jardin de Milan a été pour Saint Augustin. Et, bien sûr, à propos des accusations adressées à la sémiotique, je savais déjà que la sémiotique y était pour quelque chose.

Note de bas de page 5 :

 Jacques Fontanille, Pratiques sémiotiques, Paris, PUF, 2008, p. 113.

Pour apprendre la sémiotique, comme pour apprendre à faire la cuisine, il ne faut pas avoir peur des difficultés. Question de techniques, de mesure, d’ordre et de tout planifier à l’avance, sans craindre les bons hasards qui nous attrapent. La passion de la difficulté est polymorphe : j’aime penser que sa forme atone est l’hésitation et sa forme tonique, le pédantisme. Le pédantisme, l’arrogance et la prétention ne sont pas étrangers aux sémioticiens. Greimas, nous raconte Jacques Fontanille, faisait la boutade suivante: « On ne fait pas la sémiotique de la musique pour les idiots musicaux »5. Sans aimer la difficulté, il ne faut pas s’interroger sur le langage. La difficulté, pour le sémioticien, s’impose comme une forme de vie.

La difficulté n’a pas que des avantages. Chez les apprentis, l’effort du dépassement crée souvent de lourds et encombrants contre-programmes – « c’est difficile, il faut que je m’y prépare » ! Ainsi, l’érudition risque de prendre la place de l’observation, la connaissance des outils peut effacer l’objet de la pensée. L’hyper-correction – « insécurité sociale », selon P. Bourdieu ; chose de « petite bourgeoisie », selon W. Labov – est un véritable piège pour le jeune sémioticien.

Il y a un poème de W. B. Yeats qui illustre à la perfection le problème de la passion de la difficulté : « The fascination of what's difficult/ Has dried the sap out of my veins, and rent/ Spontaneous joy and natural content/ Out of my heart » (« La fascination de la difficulté/ A vidé la sève des mes veines/ Et tué, en mon cœur, le naturel et la joie spontanée »). Vidé de « joie spontanée » et de « naturel », les veines desséchées qui ne nourrissent plus son cœur, le poète insiste en quelque sorte sur l’effet de fascination que produit la difficulté. À la lumière de ce poème, la métaphore de la sémiotique comme « camisole de force » acquiert un double sens : les moyens rudes de la théorie nous empêchent de penser et en même temps sa beauté complexe nous épuise, nous écrase.

La beauté du vers de Yeats a aussi attiré l’attention de W. H. Auden, qui l’a repris à son compte dans une strophe de son long poème « Letter to Lord Byron » (Letters from Iceland,1937) : « ‘The fascination of what’s difficult’,/ The wish to do what one’s not done before »(« ‘La fascination de la difficulté’/ Le souhait de réaliser ce qui n’a pas encore été fait »). Auden ajoute à la discussion une étincelle d’optimisme : le désir de dépassement. Essayons de garder la partie la plus facile de cette leçon de difficulté.

Ivan Darrault. — On pourrait aussi répondre à ces protestations concernant le haut degré de difficulté de lecture des textes sémiotiques

— que, comme dans toutes les disciplines, il y a des écarts importants de difficulté entre les livres, les manuels, les articles. Et qu’il faut se donner, après conseils avisés, une bonne séquence de lectures (Paolo Fabbri rappelle que l’apport principal de Greimas a été de lui conseiller d’éviter de lire certains livres !) ;

— qu’il n’est pas justifié de ne rien avoir à redire à la difficulté du langage technique de la physique nucléaire et de réserver les protestations à l’égard de la sémiotique ! D’où la révélation, ici, d’une attitude idéologiquement contestable, attendant une parfaite lisibilité de la sémiotique (mais au nom de quoi !), soit l’élimination de tout métalangage, aboutissant à une plate et insignifiante transparence ;

— qu’« A vaincre sans péril on triomphe sans gloire » : le dépassement des difficultés de lecture et de compréhension, qui peut heureusement survenir à des moments inattendus, est une source de joie intellectuelle des plus précieuses ;

— que Greimas, rappelons-le, indiquait que la maîtrise des concepts sémiotiques fondamentaux et leur investissement dans des analyses concrètes, était de l’ordre du quinquennat. Patience et longueur de temps !

Lettre III

Vous me dites que la sémiotique n’a jamais eu de vraie politique de bon voisinage, même par rapport aux voisins de palier, la linguistique, les sciences de l’information et de la communication, en bref, les sciences humaines et sociales.

De nos jours, où l’éloge de l’interdisciplinarité est devenu courant voire gênant, ne pas faire de politique de bon voisinage est en effet quelque chose d’étrange. Néanmoins, il faut remonter aux origines de la pensée greimassienne, notamment à Sémantique structurale (1966), pour bien comprendre ce choix théorique et éthique. Si la position de Greimas sur les sciences humaines et sociales dans le projet sémiotique n’est pas assez claire, son intérêt pour la formalisation de type logico-mathématique est explicite : il arrivait même à dire qu’une démarche linguistique sans une telle prétention n’est qu’une « pratique de chapelle ». Exactement dix ans après, dans un entretien accordé à Frédéric Nef, publié dans Structures élémentaires de la signification (1976), cette position aura un peu changé, bien que l’exigence de formalisation se trouve toujours là, dans cette réponse à ceux qui dénoncent la « trivialité » du carré sémiotique, c’est-à-dire son manque de rigueur logico-mathématique :

Note de bas de page 6 :

 Fréderic Nef (éd.), Structures élémentaires de la signification, Bruxelles, Complexe, 1976, p. 26.

(…) nos modèles sont censés être des représentations des faits sémantiques qui se trouvent manifestés d’une certaine manière et se montrent, pour cette raison, résistants et têtus. Aussi sommes-nous satisfaits de ces structures « triviales » pour peu qu’elles se laissent manipuler et parviennent à rendre compte d’objets sémiotiques de plus en plus nombreux. La sémiotique, il ne faudrait pas l’oublier, est tout d’abord une praxis.6

Greimas avoue en quelque sorte que son usage des mathématiques est plutôt métaphorique et finalement que ce qui compte est de faire des modèles qui marchent d’un point de vue sémiotique. C’est une réflexion assez révélatrice d’ailleurs. Ce qui nous empêche de sortir de cette formalisation « triviale », c’est l’objet même de cet effort et la caractéristique première de la démarche: les faits sémantiques résistants et têtus.

Je me suis toujours demandé si l’intérêt de Greimas pour les mathématiques ne cachait pas un certain mépris envers les sciences humaines – en ce qui concerne leur pouvoir explicatif, bien sûr. Quand Greimas parle de l’Histoire, par exemple, il le fait pour dénoncer ses limites : pour lui, l’histoire n’est pas un moteur, c’est plutôt un frein, dans la mesure où elle « réalise » la structure, en faisant tomber, en avortant de façon prématurée tant d’autres possibilités.

Le fait est que le maître-mot de la sémiotique n’était pas très humble envers les sciences humaines et sociales. Dans le Dictionnaire I, il n’y a que trois occurrences du terme de « sociologie », par exemple, contre huit pour « anthropologie ». Vous pouvez imaginer que les références à cette dernière étaient plus sympathiques. Les rapports avec Lévi-Strauss y sont pour quelque chose. Pour la sociologie, comme pour la psychologie (vingt-et-une occurrences), on dénonce plutôt le manque de précision et la non pertinence par rapport à la sémiotique. Il n’est pas rare qu’en voulant critiquer une discipline voisine, Greimas et Courtés arrivent à toucher d’autres disciplines. C’est le cas de l’entrée « Sémiologie » :

Note de bas de page 7 :

 Algirdas J. Greimas et Joseph Courtés, Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1993, p. 337.

(…) l’analyse sémiologique, d’inspiration connotative, ne pouvait aboutir qu’à une redondance de lieux communs, à moins d’aller chercher ailleurs ses fondements : soit dans une certaine forme de psychologie – et l’on voit alors la sémiotique-objet, non analysée, devenir le « signifiant » pour le psychanalyste, soit dans une certaine sociologie – et l’on a vu alors la sémiotique devenir la justification, après coup, d’une théorie des idéologies.7

La honte ! « Chercher ailleurs » ou, pire, adopter « une certaine » manière de penser des disciplines qui sont déjà presque bannies de la réflexion sémiotique…

Comme cela s’est passé pour la linguistique de Saussure, la coupure épistémologique qui a fondé la sémiotique structurale a fait un mouvement de tri assez important. Ce geste inaugural semble avoir marqué au fer rouge l’esprit du sémioticien. Nous le savons bien, toute cosmogonie est violente et douloureuse. Il y a toujours un sacrifice qui nous guette, soit pour le réaliser, soit pour y participer. Depuis la création du monde sémiotique, le sémioticien n’a pas perdu la mauvaise habitude de se définir, tautologiquement, par la seule référence à sa propre théorie, et par un profond mépris à l’égard des autres disciplines. Ces qualités qui manquent à d’autres disciplines sont le plus souvent des qualités que les disciplines en question n’ont pas même prétendu avoir. Ou bien nous stigmatisons l’échec des autres disciplines, ou bien nous soulignons leur manque d’ambition !

De toutes les relations tendues que la sémiotique nourrit ou subit, la plus perverse est celle avec la linguistique. Chaque fois que j’entends un sémioticien se moquer d’un linguiste – ou le contraire –, cela m’enlève le peu d’espoir que j’ai envers les sciences du langage. Il est temps de commencer à promouvoir un grand mouvement d’« objet d’analyse pour tous » chez les scientifiques. Chaque science créant son objet privilégié, il est insupportable d’entendre de nos jours des critiques qui ne respectent pas le parti épistémologique de l’autre.

Si vous étudiez des textes et n’êtes pas capable de maîtriser votre objet d’étude dans ses composantes morphologique, syntaxique et phonologique, il y a quelque chose qui ne va pas. On ne fait pas de la sémiotique par télépathie, en accédant directement aux couches les plus profondes de la sémiotique-objet sans franchir l’organisation linguistique des textes. La sémiotique, quoi que l’on souhaite, n’est pas un appareil à Rayons-X. Moi, par exemple, je ne lis pas de partition musicale, je chante toujours faux, je n’arrive même pas à siffler une chanson connue, je suis le parfait idiot musical dont parle Greimas. Puis-je faire de la sémiotique de la musique ? Non. On ne demande pas au sémioticien d’être écrivain ou musicien – créer c’est une toute autre et sublime chose –, mas il faut que l’analyste sache identifier et décomposer les unités minimales.

Faire de la sémiotique implique avoir la lucidité de reconnaître que le langage est une entité complexe, hétérogène, et que pour y avoir un minimum de prise, il faut « élever le regard » (belle expression d’Eric Landowski) et ne surtout pas hésiter à « chercher ailleurs » les savoirs, les techniques, les outils qui y donneront accès. « Chercher ailleurs », notre phármakon, remède et poison.

Une chose est sûre : la sémiotique étant une science jeune, on peut attendre qu’elle envahisse des domaines déjà bien connus et exploités par d’autres disciplines. Cependant, cette invasion peut être plus ou moins réussie, selon la tactique choisie. La tactique révolutionnaire, celle du tri, mesure les disproportions, élit les valeurs dominantes et envoie les opposants à la guillotine. La tactique par mutualisme, celle du mélange, souvent nécessaire pour que se produise l’interdisciplinarité voire la transdisciplinarité, opère par neutralisation, complémentarité et dépendance.

Le terme de « mutualisme » peut donner lieu à certaines équivoques. Or, je ne suis pas en train de vanter les bénéfices du parasitisme disciplinaire. Je me limite à constater que le mutualisme disciplinaire est une solution possible.

Le résultat de la tactique révolutionnaire, vous le connaissez mieux. On doit à cette tactique le silence de la sémiotique de Greimas concernant la pensée d’un Bakhtine (sauf par une mention timide à l’entrée « Intertextualité » du Dictionnaire I), d’un Foucault (deux mentions répétées au Dictionnaire I, à côté de Lotman !) ou d’un Pêcheux (aucune mention). Le XXe siècle, le siècle des théories du discours, chez les greimassiens, est vide, car chez eux les autres théories du discours n’ont apparemment pas eu droit de cité.

Pour le mutualisme, je préfère vous parler d’une expérience personnelle, pour ne pas m’aventurer à commenter le mutualisme de mon entourage. En 2009, j’ai connu Dulce Maria Nunes, infirmière spécialiste de l’oncologie pédiatrique, qui m’a invité à donner un cours de sémiotique à l’école des sciences infirmières de l’Université Fédérale de Rio Grande do Sul, à Porto Alegre. D’abord, je vous avoue que j’ai été surpris de cette invitation. La première question que j’ai posée à ma collègue a été : en tant que sémioticien, que puis-je faire exactement pour vous ? Drôle de question pour un sémioticien ! Sûre de ses propos, Dulce Maria Nunes n’a fait que sourire.

J’ai passé toute une semaine à Porto Alegre. L’après-midi j’assurais un cours d’introduction à la sémiotique aux professeurs du département de soins infirmiers pédiatriques. Je leur ai présenté notamment la sémiotique narrative appliquée à des questions de comportement, d’éthique et de soin, toujours à travers des exemples du quotidien et de la littérature. Je me rappelle avoir étudié avec eux le conte « O enfermeiro » (« L’infirmier »), de Machado de Assis, écrivain brésilien de la fin du XIXe siècle. J’ai de très beaux souvenirs de cette expérience.

Mon expérience de sémioticien en situation de mutualisme avec les soins infirmiers s’est passée à la fois en même temps et en dehors de ce cours. Le matin, j’accompagnais Mme Nunes à l’hôpital, où se passaient ses cours pour de petites classes de cinq ou six étudiants. Les étudiants devaient rendre visite aux patients et tout noter dans un formulaire : l’état de santé du patient, l’ambiance de la chambre, les états d’âme du patient et de la famille, les interactions qui avaient lieu, leurs propres réactions par rapport au soin. Bref, le moindre détail était noté. Mme Nunes et moi-même accompagnions souvent les étudiants sans rien dire, en prenant des notes. Après la supervision des patients, en classe, chaque étudiant parlait de son expérience de manière aussi « détaillée » et « objective » que possible. A la fin, Mme Nunes et moi-même commentions les récits produits, en essayant de faire apparaître les récurrences, les hésitations, les prises de décision, les rôles joués, les états d’âmes, et enfin les enjeux de l’acte de soigner.

Les sémioticiens peuvent évidemment aider les infirmiers à voir plus clairement les récits auxquels ils participent, en même temps que les infirmiers peuvent nous aider à penser les limites de notre manière de concevoir l’interaction, cela va de soi. Le soin infirmier est là, il se réalise de manière continue ; tous les jours, les gens souffrent, les gens ont besoin de soins. Le sémioticien en profite pour recueillir des données et pour rapporter, s’il est possible, à la science des soins infirmiers l’expérience qui lui a été procurée. Voilà ce que j’appelle maladroitement mutualisme dans l’exercice de la sémiotique : travailler avec et à partir du travail de l’autre, sans le sous-estimer, sans diminuer ses connaissances théoriques et empiriques à propos du langage, et cela au nom d’un but majeur : la compréhension de ce qui nous fait humains.

Dans les contrées de la science, la ville, le quartier et la rue pullulent de voisins plus ou moins intéressants. Au fond, ce n’est pas la distance et la différence qui nous intéressent, nous, les sémioticiens. Pour la méthodologie, oui, il n’y a que des différences. En revanche, pour la conception du travail même du sémioticien, l’accent est sur les similitudes.

Ivan Darrault. — Notre auteur voit clairement la nécessité identitaire de marquer les différences, ainsi dans l’interdisciplinarité, et aussi tous les profits bilatéraux qu’on peut tirer des collaborations, ainsi celle avec les formateurs d’infirmiers de Porto Alegre avec qui j’ai moi-même travaillé à plusieurs reprises.

Historiquement, la sémiotique est née au sein même des sciences humaines naissantes (se distinguant progressivement d’un conglomérat, un vrai big bang) : la sociologie, la psychologie, la linguistique, l’anthropologie, la psychanalyse.

Et le choix épistémologique pur et dur du Greimas des années 1960, avec les rejets qui en étaient les conséquences, était avant tout un principe méthodologique vital pour une discipline en difficile construction et identification contrastive.

Evidemment, quand ce principe a eu tendance à s’ontologiser, il a pu constituer un carcan peu supportable, un  frein, en tout cas, aux relations interdisciplinaires. J’ai étudié cette question dans mon texte « L’Immanence en question, une condition de l’interdisciplinarité » (à paraître dans le volume III de Tópicos del Seminario consacré à l’immanence).

Le constat actuel est celui de relations de voisinage grandement optimisées, y compris avec les sciences éloignées, dont la biologie, voire les sciences dures.

Lettre IV

Vous me dites que la formation en sémiotique est très irrégulière, très accidentée, vu le nombre d’orientations théoriques, de disputes (pas seulement) épistémologiques, de modes et de préjugés.

Note de bas de page 8 :

 Jean Cristtus Portela, « Conversations avec Jacques Fontanille », Alfa. Revista de Linguística, vol. 50, n°1, São Paulo, 2006, p. 178.

En 2006, dans une interview que j’ai faite avec Jacques Fontanille, je lui ai posé une question concernant la formation du jeune sémioticien. Il m’a dit à l’époque que son parcours de formation idéale commencerait par « Saussure, Peirce, Hjelmslev, Benveniste, Greimas et Eco »8.  Ce sont des choix assez raisonnables, vous le voyez, assez classiques. En fait, ce qui m’intéresse à propos des ces choix est l’ordre d’apparition des noms. D’abord, les pères fondateurs du champ sémiotique : Saussure, Peirce et Hjelmslev. Ensuite… Benveniste. D’accord. Et finalement : Greimas et Eco, sachant que réserver la dernière place à Eco ne le déshonore en rien.

Ce panthéon de la formation en sémiotique révèle un peu notre manière d’aborder la théorie : on le fait souvent à travers les acteurs de la production de la connaissance, en leur faisant jouer un vrai « drame épistémologique », une sorte de fiction (scientifique) pleine de découvertes, de gestes fondateurs, d’omissions plus ou moins conscientes et méchantes, en un mot, un véritable roman d’idées. On raconte la vie de la sémiotique comme on raconte notre propre vie : nos pères se sont plus ou moins connus, on est né, on est passé par plusieurs épreuves – plutôt qualifiantes que glorifiantes –, et nous sommes bien là – ou presque – un peu bouleversés, un peu divisés ou multipliés, sous-estimés ou surestimés, tous frais ou périmés. Nous donnons aux concepts la cohérence qu’on réclame à la vie. Certes, nous n’épuisons pas l’histoire conceptuelle jusqu’au fond, jusqu’aux dernières conséquences, mais nous l’évoquons tout de même pour donner sens à notre parcours et à notre formation.

Notre formation en sémiotique est le produit d’une époque et d’une manière de concevoir la sémiotique, c’est-à-dire qu’elle dépend principalement de nos formateurs ou plutôt de l’idée qu’ont les responsables du Master, de l’École doctorale et du laboratoire concernant la formation. On peut se déclarer « autodidacte », bien sûr. Mais ce parcours personnel d’autodidacte gardera quand même des vestiges de l’establishment, des ouvrages disponibles, des préjugés en circulation.

Je vous disais : notre conception de vie – quelque chose qu’on subit entre la naissance et la mort – contamine notre raison conceptuelle. De nouveaux concepts voient le jour à chaque rentrée, et tant d’autres meurent, à peine baptisés ou après une longue et prometteuse carrière, ils partent à la retraite. Notre recherche de nouveaux auteurs et nouveaux concepts est insatiable. Mais que dire de notre recherche pour de nouvelles problématiques ?

Les premiers temps de ma formation en sémiotique ont été très conservateurs. On étudiait le parcours génératif, comme un fossile précieux qui est toujours d’actualité. La première représentation graphique que j’ai vue du parcours a été celle du Dictionnaire I. Ensuite, la curiosité m’a amené à une vrai pièce de musée : le parcours génératif selon le Groupe d’Entrevernes. Qu’est-ce que j’aimais ce monde tout rangé, tout carré et propre. Cela marchait très bien. La moindre mention à l’extra-linguistique était obscène, condamnée à être expiée par cent ou deux cents « Hors du texte, point de salut ! ». Le groupe qui m’a formé avait comme doyens deux anciens élèves de Greimas. J’en étais, disons, la quatrième ou la troisième génération. En 1997, j’ai eu une formation à la rigueur de la sémiotique des années 1970 et 1980. J’aime bien ce décalage, cette sensation d’avoir vécu à ma manière les années d’arrogance et de gloire de la narrativité.

Concernant votre formation, vous aurez, jeune sémioticien, ce qui est possible, courant et pas interdit à votre époque. Cela ne fait aucun doute. Tout cela va vous marquer, va mouler votre goût, vos habitudes et vos traumas. La formation est irrégulière car la pensée ne connaît pas la totalité. La formation est accidentée car l’identité est toujours à construire.

Il faut que vous doutiez, il faut que vous vous méfiiez de votre formation. Pas de cynisme, pas de scepticisme enfantin ni de pessimisme facile. Le doute est un couteau à double tranchant, il faut savoir s’en servir. A force de douter, on peut s’empêcher d’avancer ou, pire, devenir tout simplement râleur.

Je vous conseille d’essayer l’exercice du premier regard. Il m’aide beaucoup. Parfois, je me demande ce qu’est une isotopie. Ou encore : qu’est-ce que la sémiotique doit au concept d’isotopie ? Et là je me mets à imaginer un scénario théorique où l’isotopie n’existe pas – pas en tant que concept, bien sûr. On l’appellerait peut-être simplement « récurrences », « réitérations », « ces petits riens qui tiennent le tout ». Et ainsi de suite. De cette façon, je me rends compte que l’isotopie n’est rien de plus qu’un outil méthodologique donnant une dénomination à un phénomène courant. En plus, il est amusant de constater que les « chasseurs d’isotopies » que nous sommes passons notre vie à chercher le semblable dans les différences.

Un autre exercice de premier regard : apprendre ce qu’on sait déjà. Quoi de plus agréable que de lire un article ou d’assister à un exposé supposé banal sur un sujet qu’on connaît bien et de découvrir un petit détail oublié ou jamais remarqué ? La pensée de l’apprenti, du néophyte, mérite beaucoup d’attention. Je pense que les erreurs des apprentis peuvent être aussi précieuses que les réussites des maîtres. Chez les apprentis, on sait ou on pense savoir quand ils commettent des fautes. Chez les maîtres, cela prend des années et pas mal de thèses.

Note de bas de page 9 :

 Algirdas J. Greimas, Maupassant. La sémiotique du texte: exercices pratiques, Paris, Seuil, 1976, p. 21.

Parfois, il faut savoir attendre pour goûter à froid les résultats de nos doutes. Tout jeune, dans mes années de « pénurie cognitive », je ne pouvais accepter le fait que Greimas ait écrit dans Maupassant, en 1976, que le toponyme « Paris », dans le conte « Deux amis » était, « en tant que nom propre », « en principe vide de toute signification », c’est-à-dire, un simple ancrage spatial9. Cela me bouleversait, cela m’a presque éloigné définitivement de la sémiotique. Je suis convaincu que ce type de position théorique est responsable d’un bon nombre de préjugés. Je ne pouvais et je ne peux accepter cette analyse d’un toponyme si important : « Paris » ! Maupassant, vous le savez, commence son récit par cette phrase : « Paris était bloqué, affamé et râlant ». Cela est presque un oxymore ! Râlant, oui, mais un Paris bloqué et affamé ? Quelques années plus tard, j’ai trouvé un beau passage des « Considérations Méthodologiques » du Dictionnaire du moyen français, de Greimas et Teresa M. Keane, qui m’a permis de pardonner au maître:

Note de bas de page 10 :

 A.J. Greimas et Teresa Keane, Dictionnaire du moyen français, Paris, Larousse, 2001, p. X.

Le mot – et la configuration qui l’accompagne – n’est pas seulement un objet de discours, il est à lui seul un objet-discours, c’est-à-dire un objet sémiotique, à la fois objet de connaissance et objet complexe dont les articulations internes, clôturées d’une certaine manière, lui confèrent un statut d’autonomie. Entre la casquette de Charles Bovary et un tableau de Paul Klee, il doit y avoir de la place pour un article de dictionnaire.10

Le mot… Quelle belle définition de son statut sémiotique ! J’imagine que cette définition englobe des noms propres, bien sûr. Entre 1976 et 1992, sans cette mise en suspens de la signification de « Paris », combien d’équivoques auraient été évitées ?

Note de bas de page 11 :

 Brillat-Savarin, Physiologie do goût, Paris, Hermann, 1975, p. 38.

Nous vivons entourés de concepts. Il y a apparemment plus de concepts que de têtes. Et la milice des concepts est implacable. Nous sommes jugés par les concepts que nous employons bien ou mal et par les concepts que nous sommes censés connaître. Ce jugement dévoile une galerie de rôles pathémiques et éthiques, qui n’a fréquemment rien à voir avec la production de la connaissance. Nos affinités électives et nos chagrins ne peuvent pas orienter le sens de la recherche. Dans certains cercles, on ne peut même pas dire le nom d’un théoricien sans susciter de l’appréhension. Un sémioticien qui n’aime qu’un théoricien ou qu’un aspect du langage est comme un dessert sans fromage pour Brillat-Savarin : « une belle à qui il manque un œil »11.

Le génie du langage nous apprend, au fur et à mesure de notre formation, que la compréhension des limites et des seuils, la conjugaison des contradictions et la tolérance envers toutes les formes d’actance et d’intelligence sont propres à la sémiotique. En suivant ce principe, Greimas a écrit pour la préface des Enjeux de la sémiotique, d’Anne Hénault : « le savoir n’a de sens qu’en tant que quête ou en tant que générosité ».

Ivan Darrault. — Mon expérience de fréquentation de et de cohabitation avec les premiers tenants de l’École de sémiotique de Paris a été l’adhésion à une pensée théorique sémiotique forte, cohérente et unique. La période qui a abouti, en gros, à l’édition, en 1979, du premier tome du Dictionnaire de sémiotique.

Cette « pensée unique » a permis de solidariser les recherches et les forces de réflexion, et de contribuer à édifier les fondements solides sur lesquels nous continuons d’édifier nos apports, fussent-ils maintenant en désaccord, y compris épistémologiquement.

Il faut faire comprendre que les oppositions, les disputes, les divergences sont dues au tressage des lignées qui ont dynamiquement abouti à notre sémiotique (voir encore une fois « L’Immanence en question »où cette histoire est succinctement rappelée). Elles sont dues aussi, et cela est mon cas, au désajustement entre l’épistémologie, la théorie, voire la méthodologie nécessaires à l’investigation sémiotique de nouveaux et redoutables objets : ainsi le comportement humain.

Nous continuons à considérer la compatibilité d’approches distinctes y compris épistémologiquement, principalement dans l’abord d’objets complexes, syncrétisant de multiples plans sémiotiques.

Lettre V

Vous me dites que vous avez des difficultés pour commencer, pour entamer l’analyse : comment écrire, que faire du style ?

Note de bas de page 12 :

 Cioran, Cahiers : 1957-1972, Paris, Gallimard, 1997, p. 257.

Commencer est toujours pénible. J’aime bien un aphorisme de Cioran qui dit : « Du matin au soir je m’épuise à vouloir travailler »12. La volonté des commencements nous torture et nous paralyse. Le silence – son blanc, son vide – est le plus dur destinateur. Commencer est tenir un geste créateur lourd de responsabilité et d’attente : comme cela est censé durer, il faut le commencer  de belle manière.

L’analyse sémiotique part toujours de la graine de l’hypothèse. Nous avons des idées qui peuvent marcher, nous sommes dans le champ du probable. Mais comment savoir si cela marche ou pas ?  Bien sûr, l’intuition – ou plutôt l’abduction – y joue un rôle important, mais il ne faut pas compter que sur cela. Ce qui rend claire une hypothèse, ce qui fait qu’elle se détache en flottant vers nous, est notre capacité de l’énoncer de manière logique, de la distinguer parmi le foisonnement de la pensée. Pour commencer, il faut bien avoir une hypothèse ; pour avoir une hypothèse, il faut avoir un but. Ce travail d’explicitation de la visée n’est pas un travail évident. C’est un vrai tour de force phénoménologique, un travail d’Hercule : presque le retour « aux choses mêmes », comme chez Husserl. Parfois, on aspire à des choses sans même s’en rendre compte. Pour écrire, c’est-à-dire pour faire des choses avec des mots, il faut au moins savoir ou croire savoir où aller. Et cela parce que même en sachant où aller, l’écriture nous conduit selon les vagues des envies égarées et des libres associations (les mots, les tournures, les sons, les façons d’énoncer), soufflées par le vent de la description.

Nous disons « analyse sémiotique » et imaginons, d’une part, la théorie sémiotique, d’autre part, l’objet à analyser. L’objet est plutôt opaque, la théorie nous semble exceller de transparence. La description, c’est-à-dire la mise en pratique de la théorie, est le lieu de la performance. L’analyse met en scène trois éléments primordiaux : la théorie, l’objet et la description. Dans l’ordre idéal : l’objet, la description et la théorie. C’est dans cet ordre que Greimas et Courtés conçoivent le travail de la sémiotique : la sémiotique-objet, l’analyse sémiotique (y compris la description) et la théorie sémiotique. C’est tellement beau ! Cela nous empêche de dériver et de fantasmer de manière incontrôlable : le fantasme de la théorie sémiotique doit forcément avoir affaire à l’objet. L’objet, d’abord, avant toute chose.

Mais ne confondons pas l’analyse sémiotique avec la description sémiotique. Rien de plus ennuyeux que de lire un article qui ne fait que de la description, sans rien avancer sur l’objet ; rien de plus décevant que de lire un article qui se limite à avancer des règles de fonctionnement sans nous présenter clairement la machinerie. Dans l’activité du sémioticien, il est toujours difficile d’établir la bonne proportion entre analyse et description. Dans la postface de Maupassant, Greimas nous offre une indication précieuse : on peut varier les moyens tout en gardant le but initial :

Note de bas de page 13 :

 A.J. Greimas, Maupassant, op. cit., p. 263.

Ce parcours syntagmatique et linéaire du texte, jalonné de fréquents arrêts, ainsi que de nombreux détours et retours que nous venons d'accomplir nous l'avons appelé « exercices pratiques » ; ce n’est pas là une marque de modestie, mais la désignation d'une approche méthodologique.
Cette approche est d'abord auto-didactique. Nous avons cherché à passer en revue le plus grand nombre de faits textuels, mais en changeant, pour chaque segment, pour chaque séquence, autant qu'il était possible, de point de vue et de point d'insistance, en doublant les variations textuelles de variations méthodologiques.13

Certes, Greimas parle d’une analyse exemplaire et qui se prétend, d’ailleurs, « auto-didactique ».

Le jeune sémioticien ne doit pas faire d’économies sur la description, personne d’ailleurs. Je suis convaincu que le travail de description est la grande école du sémioticien. Les questions de méthode y sont nombreuses : l’approche choisie, la segmentation, l’extension et les variations de l’objet, les unités minimales, les redondances d’ensemble, en somme, la portée même de l’analyse.

Note de bas de page 14 :

 Jacques Fontanille, Pratiques sémiotiques, Paris, PUF, 2008, pp. 217-234.

La construction de la production scientifique (les thèses, les mémoires, les articles) chez les sémioticiens – en fait, chez les partisans des sciences humaines – n’a pas le même sens que dans les sciences dures. Nos textes ne sont pas des récits, des rapports, des représentations d’expériences que nous aurions réalisées ailleurs. Ils sont l’expérience elle-même, qui se fait sous nos yeux, à la limite de la raison. Selon cette conception, écrire est une activité délicate qui exige un maximum de discipline et de prudence. C’est l’éthique sémiotique, la « déontologie » dont nous parle J. Fontanille14. Le manque de principes permet aux gens de dire ce qu’ils veulent ; l’excès les condamne au silence. Robert Frost disait que : « Writing free verse is like playing tennis without a net »  (« Faire de la poésie en vers libres, c'est comme jouer au tennis sans filet »). Si vous faites de la sémiotique, vous vous êtes déjà procuré un bon filet.

Faire de la sémiotique n’est pas obligatoirement faire des analyses sémiotiques. Il y a d’autres façons de faire de la sémiotique, en dehors de l’analyse, de l’application. Il nous semble toujours plus séduisant de faire des analyses, de découvrir des choses, de dévoiler voire renverser les règles du jeu. Le sémioticien a une âme de colonisateur, c’est une sorte de maladie professionnelle. Marcher sur des terres inconnues, tenir le flambeau en premier, ce sont des choses qu’on cherche à faire non pour épater la galerie, mais presque. Nous pouvons faire de la sémiotique seulement en réfléchissant à la théorie, sous forme d’essais d’inventaire, de définition, de comparaison, de redéfinition et de questionnements. C’est l’aventure des concepts, avec tous les risques historiques et épistémologiques compris.

Les sémioticiens confirmés pensent souvent qu’un jeune sémioticien n’est pas capable de faire du travail métalinguistique ou méta-sémiotique. Ils oublient que la transmission de la sémiotique est essentiellement métalinguistique, tout comme les examens, les introductions d’articles, les chapitres théoriques des thèses et des mémoires, bref, comme tous les autres genres prescrits aux jeunes sémioticiens. Il y a un vrai tabou à ce sujet : si un jeune sémioticien propose lui-même un travail de type théorique, il sera jugé soit courageux, soit téméraire.

Note de bas de page 15 :

 Maupassant, op. cit., p. 231.

Note de bas de page 16 :

 Cf. Actes Sémiotiques (Bulletin), 13 et 14, 1980.

Le style de l’analyste a toujours été un sujet polémique en sémiotique. Greimas rêvait parfois, notamment à ses débuts, d’un analyste sans corps, pur procédé intégré à un actant collectif15. Par contre, il arrive qu’il fasse lui-même, au fil de ses textes, des commentaires ironiques, poétiques, plaisants, en somme. La revue Actes Sémiotiques (Bulletin) a publié pendant quelque temps une rubrique, « Marginales », consacrée à la publication de « pensées légères »16. Je trouve cela assez significatif : en même temps qu’ils valorisaient les jeux d’esprit à inspiration sémiotique, ils les mettaient à la fin de la publication, pour bien séparer les choses. Il est curieux d’avoir une revue scientifique qui publie de la littérature dans ses dernières pages. Voilà une tradition à reprendre.

Pour le jeune sémioticien qui lit Eric Landowski et Claude Zilberberg, l’un prosateur ou philosophe et l’autre poète austère de la sémiotique, la question du style pose un certain embarras. Ces véritables stylistes de la théorie ont construit de nouvelles manières d’écrire et de dire la sémiotique. Certes, on ne se fabrique pas un style du jour au lendemain. Tous ces auteurs ont effectué des parcours qui nous permettent de suivre leur maturation stylistique et leurs phases successives.

Et vous, jeune sémioticien, quand et comment espérez-vous chanter de votre propre voix ? Quand votre talent percera-t-il la tradition ? Quand vos singularités dénoncerons-t-elles vos préférences ? Ce rapport entre talent et tradition est exprimé à la perfection par T. S. Elliot, dans son essai classique « La tradition et le talent individuel », de 1917 :

Note de bas de page 17 :

 T. S. Elliot, « La tradition et le talent individuel », in Essais choisis, Paris, Seuil, 1999, p. 29.

Aucun poète, aucun artiste, dans quelque art que ce soit, n’a son sens complet par lui-même. Le comprendre, l’estimer, c’est estimer ses rapports avec les poètes et les artistes du passé.17

Votre présent, jeune sémioticien, c’est du passé. Et de votre avenir dépend la postérité de la sémiotique.

Ivan Darrault. — Le grand philosophe Vladimir Jankélévitch disait : « On n’apprend pas à commencer. Pour commencer, il faut seulement du courage. »

Cette profonde pensée, centrée sur la modalité essentielle du vouloir, me rappelle mon premier exposé au séminaire de Greimas, qui m’en avait suggéré, voire quasi imposé, le thème « Comment commencer ? ». On était en 1972.

Le tout jeune sémioticien que j’étais, venant de sa province, dans ce conclave de la rue de Varennes, fut submergé d’angoisses dans la préparation et la présentation du propos. Tant ce n’était guère à moi de délivrer des consignes méthodologiques pour aborder l’analyse sémiotique d’un texte ! Greimas me demandait donc de me décentrer dans une position bien immodeste : l’un de ses principes pour faire progresser ses disciples. Je me souviens m’être souvenu alors de Mallarmé qui écrivait de somptueux poèmes sur l’impossibilité d’écrire (Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui) et j’ai courageusement développé mes difficultés de commencer… Le maître a bien accueilli cette sincérité et j’ai été intronisé, grâce à mes manques…

Un conseil avisé de lecture pour les sémioticiens en herbe, le sommet de l’œuvre greimassienne, son Maupassant, où les clés du commencement, de la continuation (les variations méthodologiques), de la finalisation sont définitivement données.

Et l’on peut suggérer de poursuivre par De l’Imperfection, tout particulièrement la première partie intitulée La fracture. Où l’on constate que le commencement de l’analyse est bien le repérage d’une brèche, d’une faille dans le texte. Greimas rejoint là une belle remarque liminaire de Barthes, au début de son analyse de Sarrasine, de Balzac, qui métaphorise le texte en un ciel lisse et blanc, dissimulant les fractures dont la révélation est le premier acte de l’analyste.

Notes - document 1

1  La première version de ces lettres a été présentée à la première séance du cours « Perspectives actuelles de la recherche », assuré au CeReS, à l’Université de Limoges, en février-mars 2014. Je remercie de tout cœur Ludovic Chatenet, Lina Marcela Liñán Durán, Angelo Di Caterino et Hani Georges, de braves jeunes gens de la sémiotique qui m’ont écouté aux premiers rangs de classe avec sincère intérêt et générosité. Tous mes remerciements aussi à Matheus Nogueira Schwartzmann, José Luiz Fiorin, Lucia Teixeira, Luiza Helena Oliveira da Silva et Maria Giulia Dondero, mes premiers lecteurs.

2  Louis Hjelmslev, Prolégomènes à une théorie du langage, Paris, Minuit, 1971, p. 11.

3  Maurice Béjart, Lettres à un jeune danseur, Paris, Actes Sud, 2001, p. 35.

4  Confucius, “Les Entretiens”, in Philosophes confucianistes, Paris, Gallimard, 2009, p. 89.

5  Jacques Fontanille, Pratiques sémiotiques, Paris, PUF, 2008, p. 113.

6  Fréderic Nef (éd.), Structures élémentaires de la signification, Bruxelles, Complexe, 1976, p. 26.

7  Algirdas J. Greimas et Joseph Courtés, Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1993, p. 337.

8  Jean Cristtus Portela, « Conversations avec Jacques Fontanille », Alfa. Revista de Linguística, vol. 50, n°1, São Paulo, 2006, p. 178.

9  Algirdas J. Greimas, Maupassant. La sémiotique du texte: exercices pratiques, Paris, Seuil, 1976, p. 21.

10  A.J. Greimas et Teresa Keane, Dictionnaire du moyen français, Paris, Larousse, 2001, p. X.

11  Brillat-Savarin, Physiologie do goût, Paris, Hermann, 1975, p. 38.

12  Cioran, Cahiers : 1957-1972, Paris, Gallimard, 1997, p. 257.

13  A.J. Greimas, Maupassant, op. cit., p. 263.

14  Jacques Fontanille, Pratiques sémiotiques, Paris, PUF, 2008, pp. 217-234.

15  Maupassant, op. cit., p. 231.

16  Cf. Actes Sémiotiques (Bulletin), 13 et 14, 1980.

17  T. S. Elliot, « La tradition et le talent individuel », in Essais choisis, Paris, Seuil, 1999, p. 29.

DOCUMENT II

Dialogue avec Jean Portela

Jacques Fontanille

Eric Landowski

Index

Articles des auteurs de l'article parus dans les Actes Sémiotiques : Eric Landowski et Jacques Fontanille.

Texte intégral

Quand Jean Cristtus Portela s’adresse aux jeunes sémioticiens, on entend la voix d’une expérience déjà riche, animée par une forte conviction  et beaucoup de sensibilité ; on entend aussi les contrariétés, les contradictions, les malaises, les doutes, et les indignations.  Une voix qui entremêle nuances et conflits, sans complaisance, ni avec autrui ni avec soi-même.  Ecrivant ces Lettres aux jeunes sémioticiens, il parle en « grand frère », comme on peut le dire dans les villages et sociétés traditionnels… ou dans les banlieues françaises.  Pour bien situer les choses, il faut ajouter que ces paroles de grand frère ont été tout d’abord prononcées par un professeur de sémiotique brésilien récemment invité à donner des cours et séminaires à des étudiants français à l’université de Limoges, expérience originale et rare, et précieuse pour tous.  Son propos a été apparemment bien compris, à savoir comme une invitation à poursuivre, puisque ces mêmes étudiants persévèrent aujourd’hui à pratiquer la sémiotique, soit dans des agences, soit en free lance, soit en doctorat.

La liste des questions et des difficultés discutées reflète l’expérience de tous les sémioticiens.  Les réactions d’Ivan Darrault au fil du texte en témoignent.  Nous avons tous éprouvé ces doutes ou ces interrogations.  Est-ce un métier que d’être sémioticien ?  L’apport de la sémiotique est-il de nature à justifier les efforts que son apprentissage impose aux débutants ?  Choisir d’« entrer en sémiotique », n’est-ce pas du même coup se couper des autres sciences humaines et sociales ?  Et une fois « entré en sémiotique », comment choisir parmi tous les courants théoriques, les obédiences académiques, etc.

Un bref retour aux « origines » permettrait, sinon de répondre à ces interrogations, du moins d’en comprendre les tenants et d’en apercevoir les aboutissants.  Jean Portela et Ivan Darrault évoquent, chacun à sa manière, la naissance du « projet scientifique » de la sémiotique.  Mais ce projet émerge lui-même sur le fond du vaste projet sémiologique de la période du structuralisme triomphant.  Et ce projet sémiologique prend sa source dans l’intuition fondatrice de Saussure : la linguistique est l’une des sémiologies qui constituent la sémiologie en général, la « vie des signes au sein de la vie sociale » ; Saussure se focalise sur une partie du projet sémiologique, la linguistique, et invite d’autres que lui (ou lui-même, dans d’autres œuvres) à s’occuper des autres parties et du tout.

Il est vrai que le projet sémiologique du structuralisme a très rapidement dérivé vers une sorte d’impérialisme linguistique et discursif.  C’était l’époque où tout était discours et langage, où la société était un discours, où l’inconscient était un langage, où rien ne pouvait se comprendre sans passer par la réduction au discours verbal et par la soumission à l’emprise de la linguistique.  C’était l’époque où, pour parler de la mode, il semblait pertinent et suffisant de n’analyser que le discours du journalisme de mode.

Pourtant, l’essence du projet sémiologique, y compris dans sa redéfinition comme « projet scientifique » par Greimas, n’était ni réductionniste ni impérialiste.  Au cœur de ce projet, on trouve l’idée, dont Saussure avait le pressentiment, et que Pierce, avec d’autres positions épistémologiques et d’autres ambitions, avait déjà auparavant fortement assumée, que tous les domaines de la connaissance suscitent des sémiologies spécifiques.  Cela tout spécialement dans les domaines relevant des sciences humaines et sociales.  Au moment même où les sciences humaines et sociales prennent leur essor en Europe, en France tout particulièrement, au moment même où elles prennent leur visage moderne, le courant structuraliste imagine et postule qu’elles ont toutes quelque chose en commun : une manière d’appréhender la signification, les signes et les symboles.

Il y aurait donc une sémiologie anthropologique, une sémiologie géographique, une sémiologie psychanalytique, une sémiologie sociologique, une sémiologie littéraire, une sémiologie des arts de l’image, une sémiologie architecturale, etc.  Dès lors, il était bien difficile de s’affirmer « purement » sémioticien : cela aurait même dû être impossible ou impensable.  Et c’est aussi la raison pour laquelle Greimas lui-même, tout en définissant les grandes lignes du « projet scientifique » de la sémiotique, ne cessait de répéter, comme le rappelle Portela, que pour pratiquer la sémiotique avec quelque crédibilité, il faut disposer de deux compétences à parts égales : une compétence « disciplinaire » dans un domaine bien identifié et bien maîtrisé en tant que tel, et une compétence sémiotique (ou sémiologique).

Dans le « roman familial » de la famille sémioticienne, cet acte de naissance est sans doute le plus difficile à assumer.  De lui découlent la plupart des difficultés ici évoquées.  S’il est bien hasardeux de vouloir faire son métier de la sémiotique, c’est que la sémiotique ne suffit pas pour exercer un métier.  S’il est bien délicat de dialoguer avec les autres sciences humaines et sociales en tant que sémioticien, c’est que le sémioticien appartient déjà à l’une de ces sciences et se trouve peu qualifié à l’égard des autres — à moins que, dans le pire des cas, se posant en grand « épistémologue », il prétende n’appartenir à aucune et donner à toutes des leçons.

En outre, le projet scientifique de la sémiotique, situé transversalement par rapport à l’ensemble des sémiologies spécifiques, se trouvait d’emblée dans une position diplomatiquement difficile : en position de surplomb théorique, et donc d’emblée insupportable, ou en position d’accompagnement critique et évaluatif, et donc vite tenu à distance, et à l’écart.  La sémiotique greimassienne a connu l’une et l’autre de ces tentations et en a même inventé une autre : la position de sanctuaire épistémologico-méthodologique et le repli sur ses débats théoriques internes.  La multiplication des courants et les diverses controverses qui agitent périodiquement le petit monde sémiotique prennent alors la place d’un dialogue scientifique devenu improbable ou impossible.  Comme le dit Portela, les disputes résonnent dans la maison familiale et empêchent d’écouter ce que disent les voisins.

Les réactions des autres champs disciplinaires sont très diverses, et, dans leur diversité, très instructives.  Certains d’entre eux, comme la littérature, les arts de l’image ou la psychanalyse ont été confrontés au développement, en leur sein, de sémiotiques inspirées du dehors, relevant d’une théorie sémiotique générale, processus qui, après avoir fait naître des conflits de paradigmes, puis le conflit entre « la théorie » et l’approche pratique de l’objet, a généralement abouti au rejet de la théorie.  D’autres ont développé une sémiologie spécifique, très fortement ancrée dans la maîtrise des connaissances disciplinaires : il existe par exemple une sémiologie géographique, que très peu de sémioticiens connaissent ; il existe aussi une longue tradition de sémiologie des écritures, que beaucoup de sémioticiens « professionnels » dédaignent ; et il existe même, en contrepartie, des sémioticiens professionnels qui expliquent ce que devrait être une sémiologie de l’écriture, et qui ne connaissent que l’alphabet latin.

Mais il existe aussi des domaines, comme l’anthropologie, où le dialogue est toujours possible.  Certes, Claude Lévi-Strauss avait réagi plutôt négativement aux efforts de Greimas en quête de structures sémantiques et narratives au sein même des analyses de mythes proposées par l’anthropologue.  Pourtant, au-delà des humeurs et des hommes, il y a toujours une dimension sémiologique dans l’anthropologie contemporaine, y compris quand elle ne se réclame plus du structuralisme : par exemple, ayant caractérisé des modes d’identification sociale, des schèmes pratiques et des modalités d’interaction entre humains et non-humains, Philippe Descola en recherche les manifestations et expressions proprement sémiotiques, dans ce qu’il appelle les « figurations ».

La « difficulté » de l’apprentissage sémiotique en découle également : c’est très précisément la question du métalangage (ou de la méta-sémiotique).  On peut accorder au métalangage deux statuts différents et complémentaires, soit en le construisant comme discours théorico-méthodologique tenu sur les langages, soit en le concevant comme activité métalinguistique interne aux langages eux-mêmes et spécifique à chaque domaine.  Le travail du sémioticien consiste donc ou bien à construire directement un discours méta-sémiotique autonome et générique (projeté sur le domaine spécifique), ou bien à identifier d’abord les activités méta-sémiotiques internes et spécifiques à chaque domaine, à les extraire, et à les reformuler de manière moins spécifique, ou généralisable.

Si on ne retient que le premier cas, on est d’emblée en butte aux difficultés de la terminologie, de la formalité et de la « déterritorialisation » : c’est l’épreuve du discours méta-sémiotique « en apesanteur », qui dérive très vite et par facilité en verbiage autoréférentiel, vertigineux pour celui qui en use, désespérant pour le néophyte, et exaspérant pour le spécialiste du domaine étudié.  Si on choisit le second cas, on n’est pas immédiatement assuré d’une franche reconnaissance des sémioticiens professionnels, mais on a de meilleures chances de s’approprier pas à pas le processus même de la sémiose.

En somme, il ne s’agit que de cela : rendre compte de la sémiose ; repérer le moment optimal et les conditions préalables pour que des expressions rencontrent des contenus, et inversement ; repérer la manière dont ils se configurent séparément, puis réciproquement, afin de s’associer pour constituer un langage, une « sémiotique ».  La « vie des signes au sein de la vie sociale », c’est très précisément, pour Saussure, ce processus par lequel des configurations se déplacent et se transforment pour devenir des expressions, en regard d’autres configurations qui se déplacent et se transforment elles-mêmes pour devenir les contenus des précédentes.

Ce qui deviendra expression et ce qui deviendra contenu, avant le processus qui conduit à la sémiose, appartient en propre à chacune des sciences humaines et sociales.  Le processus qui conduit à la sémiose constitue leurs sémiologies spécifiques.  L’analyse de ces processus, des effets qu’ils produisent en retour sur le domaine étudié, et des conditions plus générales et transversales qui le rendent possible, est le propre du « projet scientifique » de la sémiotique.

Pourtant, alors même que la sémiotique se développe de la sorte, comme la poursuite d’un projet à vocation scientifique dont les voies restent d’ailleurs multiples, elle n’est pas, et ne peut pas être que cela.  La construction d’une théorie de la signification et d’un métalangage apte à la traduire, le travail méta-sémiotique, la mise au point de modèles opératoires, c’est là la face visible de l’édifice, sa face proprement « savante ».   Mais rien de tout cela n’est séparable d’une pratique du sens directement en prise sur le monde et engagée dans la vie.  C’est là l’autre face, la face complémentaire, où le « savant » rejoint le « vivant », le vital et le vécu.  Cela compte aussi, et même pour une part essentielle, face aux incertitudes, aux interrogations, aux découragements possibles du « jeune » (aussi bien, du reste, que du vieux) sémioticien.  A quoi bon la sémiotique ?  A quoi bon, en dernière instance, sinon parce que, projet de science, la sémiotique, vue de l’intérieur par qui la pratique, tend aussi, de par sa nature même de réflexion sur le sens, à prendre la valeur d’un véritable projet de vie ?

Vue sous cet angle, il s’agit bien d’une « discipline », un peu comme entendait l’être la philosophie selon la tradition de pensée stoïcienne : à la fois — indissociablement — la construction méthodique d’un « savoir » et une « manière de vivre ».  Disons, pour le moins, une manière de voir le monde, de scruter les choses, d’observer les autres, leurs pratiques et leurs stratégies, mais aussi, réflexivement, de nous interroger sur nos propres gestes et attitudes — en un mot, d’envisager « la vie » sous tous ses aspects et de chercher à lui donner un sens — et par suite aussi, en bonne logique, de la conduire.  La sémiotique nous apprend, dit Portela, une « forme de raisonnement », mieux, une « manière de penser » ; d’autres (Fr. Marsciani, A. Semprini) diraient une « façon de voir » (lo sguardo semiotico) et une « façon de faire » (M. Hammad) ; et pour les auteurs de ces lignes, elle se confond presque avec une « forme », ou encore un « style » de vie.  Pour quelques-uns, elle a même été la vie tout court, sur tous les plans, existentiel, intellectuel, professionnel.  Il est vrai, Portela le souligne, que ceux-là sont devenus rares, tant la pression sociale en faveur de la rentabilité en toutes choses rend aujourd’hui problématique l’existence de professions « purement intellectuelles ».  Mais un projet de vie ne se réduit pas à un plan de carrière et il n’est donc pas nécessaire de trouver un poste de sémioticien appointé pour sémiotiser la vie.  En tant que méthode de réflexion sur le sens, et en dernière instance sur le sens du sens, elle est de toute façon la compagne intérieure, « à plein temps », de quiconque, assumant sa condition, commune à tous, d’« être sémiotique », cherche à interroger ce qui la constitue, à savoir l’énigme du sensde la vie même.

Ce questionnement, nous cherchons les uns et les autres à y répondre méthodiquement, bien que (et c’est heureux) chacun à sa manière, donc par des voies diverses et néanmoins, en définitive, convergentes (d’où, vu du dehors, l’air de famille si facilement repérable des « greimassiens »).  Pour les uns, cela consiste surtout à tenter de formuler sémiotiquement l’interrogation existentielle que pose à chacun sa propre présence au monde ; pour les autres plutôt à mettre le travail de construction des concepts au service de l’analyse et de la critique sociales.  Sur l’un et l’autre de ces plans (et aussi par rapport à elle-même), la sémiotique se veut dépassement de l’acquis et pouvoir libérateur.  Elle fournit à qui veut, sur le plan des idées, un arsenal conceptuel exceptionnel pour déconstruire toutes les formes de « pensée unique » et proposer des voies alternatives.  Ce que nous appelons la pratique sémiotique du sens ne peut donc pas consister seulement à décrire en toute neutralité des états de choses à l’aide d’une théorie de la signification adéquate, ou à construire la grammaire des systèmes de pensée existants.  Il s’agit aussi de changer la vie en nous efforçant de la rendre un peu plus signifiante.  « Sémiotiser », c’est aussi militer pour la refondation du sens.  C’est plaider, par des arguments sémiotiquement consistants, en faveur de régimes de sens alternatifs par rapport à ceux culturellement dominants dans les sociétés en crise que sont les nôtres.  Telle est aussi notre vocation.  Or, pour répondre à de telles exigences et rester par là même vivante, la sémiotique ne pourra jamais être trop savante.  Il lui faut être conceptuellement très forte, armée de beaucoup de savoir, pour affronter de cette façon la vie.

Est-il trop facile d’invoquer ces fins ultimes en guise de réponse à qui se préoccupe des difficultés qu’un sémioticien en formation rencontre au jour le jour ?  Est-ce éluder les questions que soulève Portela ?  Nous croyons que c’est au contraire, en dépit des apparences peut-être, y apporter une réponse assez réaliste.  Car ce que nous soutenons, c’est que la sémiotique, objet à la fois de notre apprentissage et de notre travail de recherche, avec ses deux volets, projet de science et projet de vie, « gai savoir », résumait Greimas, vaut comme on dit la peine.  Tout simplement parce qu’elle sert à quelque chose !  A penser, ni plus ni moins.  A penser la vie.  Et par là, en dépit des obstacles de tous ordres, à la vivre, en la changeant.