« Quand même » — double réflexion aux sources du langage

Publié en ligne le 30 janvier 2015

Double réflexion sur les conditions du langage articulé, enquête au carrefour du discours et de la pensée, le présent dialogue éclaire la confrontation entre sémiotique structurale et sémiotique cognitive. 

Dans le DOCUMENT I, « Régularités sémantico-syntaxiques sous-jacentes et proto-raisonnement », Bernard Decobert présente un résumé succinct de sa thèse, Vers une théorie de l’anticipation du sens. Principes d’analyse structurale, dirigée par Jacques Fontanille et soutenue  à l’université de Limoges au mois d’octobre 2014, suivi d’un complément inédit développé à partir d’une analyse du connecteur concessif Malgré/Quand même.

Dans le DOCUMENT II, « Sens et pensée », Per Aage Brandt, tout en formulant une série de « Remarques sur le projet proto-sémantique de Bernard Decobert », esquisse à partir de ses propres travaux, qu’il évoque ici à grands traits, une démarche parallèle en termes de « diagrammes mentaux » et propose une analyse alternative du schéma conceptuel concessif

Démontrer que le langage se structure autour et/ou à partir d’une « chaîne sous-jacente, non aléatoire, hiérarchique, contraignante et restreinte de catégories sémantiques fondamentales », ou bien partir de la « musique du sens » et chercher à rendre compte  en termes de diagrammes dynamiques, modaux ou autres, des configurations langagières ou interactionnelles qu’elle engendre, c’est dans l’intervalle entre ces deux projets que paraît se situer le point de convergence et l’enjeu du débat.

La rédaction

DOCUMENT I
Bernard Decobert
Régularités sémantico-syntaxiques sous-jacentes et « proto-raisonnement »
DOCUMENT II
Per Aage Brandt
Sens et pensée. Remarques sur le projet proto-sémantique de Bernard Decobert

DOCUMENT I

Régularités sémantico-syntaxiques sous-jacentes et « proto-raisonnement »

Bernard Decobert

  • CeReS, Université de Limoges

Index

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Texte intégral

Introduction

Cette contribution reprend certaines conclusions de notre thèse qui porte sur la syntaxe fondamentale et la prédictibilité syntagmatique. Elle s’attache à comprendre un phénomène qui croise plusieurs disciplines : la linguistique en général et la sémiotique bien sûr, mais aussi et notamment, la lexicologie ou métalexicologie constitutive de lexiques électroniques pour le traitement automatique de la langue, et la psycholinguistique. Notre thèse s’inscrit dans la tradition greimassienne en ce sens qu’elle assume son affiliation avec les théories de Hjelmslev, Jakobson, Lévi-Strauss et Propp. Au-delà, elle cherche ce que ces théories ont en commun et qu’elles n’avaient peut-être pas encore suffisamment abordé, comme certaines relations avec la théorie thomienne/petitotienne. Nous postulons que le discours subit la contrainte d’un ordre sémantico-syntaxique sous-jacent et structurant. Plus précisément, nous postulons que le discours tend à s’organiser à partir, et/ou autour, d’une chaîne sous-jacente, hiérarchique, contraignante, non aléatoire, transphrastique et restreinte de catégories sémantiques fondamentales. Nous nous inscrivons de fait dans le champ morphodynamique. A partir d’une double approche sémasiologique et distributionnelle, puis par des méthodes statistiques et mathématiques, nous avons montré que certains sèmes, aux propriétés topologiques sous-jacentes, s’incrémentent naturellement dans le corps des énoncés. Ainsi, ce ne sont plus principalement des sèmes isolés que nous avons étudiés mais des séries, des chaînes, des agencements syntagmatiques qui débouchent sur une forme de « proto-raisonnement » associant des sèmes. Enfin, nous avons montré par l’expérimentation qu’il existe vraisemblablement aussi d’autres régularités à l’intérieur de cette structure continue ; régularités qui permettent de conforter l’hypothèse d’un principe autosimilaire entre structure profonde et structure superficielle.

Dans la première partie de cet article, nous décrivons les principales caractéristiques d’un modèle métaconceptuel (ou proto-conceptuel) tel qu’il nous apparaît et entrons aussi dans le détail de quelques textes pour illustrer l’étendue du champ d’expression susceptible de justifier l’existence d’une axiologie sémantico-syntaxique sous-jacente. Dans une seconde, il s’agit de montrer que cette approche structurale permet aussi de revisiter certaines analyses grammaticales et/ou pragmatiques.

1. L’approche métaconceptuelle. Aperçu général.

Note de bas de page 1 :

 Bernand Victorri, La construction dynamique du sens, 1994, p. 1 (http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00139120).

Bernard Victorri1 rappelait que

« toute tentative de formalisation de la sémantique linguistique se trouve confrontée à deux problèmes essentiels. D’abord un problème de représentation : comment représenter le sens des unités linguistiques significatives (les monèmes d’André Martinet) et au-delà le sens des expressions linguistiques issues de la combinaison de ces unités : syntagmes, énoncés ? Ensuite, un problème de calcul de ces représentations (…) ».

Note de bas de page 2 :

 Ibidem.

Note de bas de page 3 :

 Pour Jean Petitot il existe une convergence entre le point de vue morphodynamique sur les structures sémiolinguistiques et certaines orientations maîtresses des sciences cognitives. Il précise en particulier « que le tournant cognitif de la linguistique conduit à des problèmes nouveaux, totalement inédits, ayant plus à voir avec des problèmes de physique, d’analyse du signal ou d’information processing qu’avec des problèmes traditionnels de linguistique (…) ». (Jean Petitot, «  Syntaxe topologique et grammaire cognitive », Langages, 103, 1991, pp. 97-128 (http://www.persee.fr).

Note de bas de page 4 :

 Ibid., p. 121. Les travaux de René Thom sur la syntaxe topologique.

Il opposera ainsi deux méthodes, celle des grammaires formelles classiques qui revient à ramener ce calcul « de manière plus ou moins directe aux règles de composition algébrique entre des entités logiques (prédicats, opérateurs, formules) » et celle des modèles morphodynamiques, inspirés des travaux de René Thom, qui refusent la compositionnalité classique pour s’appuyer davantage sur une interaction dynamique complexe entre tout et parties, souvent inspirée d’ailleurs de la théorie gestaltiste2. C’est en ouvrant plus encore le champ de la philosophie que Jean Petitot3 introduit une vision morphodynamique. Il postule qu’il existe « des infrastructures topologico-dynamiques sous-jacentes aux organisations tant syntagmatiques que paradigmatiques » et déclare insuffisante « la description formaliste (logico-combinatoire et algébrique) des structures et de leurs fonctions ». Il faut lui adjoindre, dit-il, une explication morphodynamique des processus de formation de ces structures, « processus que l’on doit considérer comme des phénomènes naturels ». Bien que se situant dans une orientation clairement morphodynamique, le travail présenté ici s’écarte de l’approche petitotienne en ce sens qu’il ne s’appuie pas sur un modèle mathématique pour tenter une formalisation de la sémantique linguistique4. Au contraire, on peut même considérer qu’il inverse cette proposition car c’est à partir de régularités observées empiriquement dans l’articulation de certaines catégories sémantiques qu’il propose un modèle mathématisable. Dans notre thèse, nous donnons les caractéristiques générales d’un modèle conceptuel ou « métaconceptuel ». Nous décrivons aussi les étapes expérimentales statistiques et comparatives qui ont amené à faire l’hypothèse que le langage tend naturellement à se structurer autour et/ou à partir d’une chaîne sous-jacente, non aléatoire, hiérarchique, contraignante et restreinte de catégories sémantiques fondamentales. En d’autres termes, nous faisons l’hypothèse que le discours subit l’influence de constructions récurrentes sémantico-syntaxiques sous-jacentes qui en oriente le sens. Tout notre travail revient à montrer qu’un tel paradigme peut légitimement être postulé.

La notion de catégorie sémantique rejoint en partie celle des concepts primitifs (semantics primes) d’Anna Wierzbicka en Natural Semantic Metalanguage (NSM). Les catégories sémantique — ou Métaconcepts (voire simplement concepts) dans notre terminologie — tout comme les concepts primitifs en NSM sont réductibles à des mots clés. Toutefois, malgré des ressemblances évidentes, nos catégories sémantiques se différencient des concepts primitifs d’Anna Wierzbicka en particulier parce qu’elles tendent à s’articuler entre elles comme des étapes d’un seul et même processus. Nous retrouvons ici un modèle linéaire comparable à celui des fonctions narratives chez Vladimir Propp. L’étude s’est attachée à repérer et modéliser ces catégories sémantiques qui relèvent a priori d’un système organisé. Elle cherche à en cerner la nature, la portée et les mécanismes inductifs et/ou logiques susceptibles de les incrémenter. Elle pose la question de la quantification du caractère contraint d’une telle structure conceptuelle hiérarchisée par rapport au hasard, aborde les prémices d’une grammaire permettant de décrire formellement ces contraintes, s’interroge sur le bien-fondé et la précision définitionnelle du catalogue de catégories sémantiques retenu, et engage une réflexion sur un traitement algorithmique des données observées.

L’exclusion du choix conscient des auteurs

Note de bas de page 5 :

 Peut-être d’essence biologique : une partie de la thèse est consacrée à montrer les analogies entre ce que Stanislas Dehaene nomme recyclage neuronal et propriétés non-accidentelles, et les catégories fondamentales du modèle conceptuel. Cf. Stanislas Dehaene, Les Neurones de la lecture, Paris, Odile Jacob, 2007, pp. 182-187.

Le Modèle Conceptuel part du constat, réalisé à partir de plusieurs milliers d’énoncés en français, d’abord de toutes provenances confondues, puis plus particulièrement sur des articles de presse, que des mêmes catégories sémantiques fondamentales tendent à s’ordonner selon une séquence déterminée. A l’analyse des résultats, l’étude conclut que de telles séquences ordonnées ne participeraient pas d’un choix délibéré des auteurs mais résulteraient vraisemblablement de schémas mentaux profondément ancrés5. Quatre constats concourent en effet à interpréter la présence d’un alignement répétitif de catégories sémantiques sous la forme d’une séquence type comme excluant le choix conscient des auteurs :

Note de bas de page 6 :

 Louis Hjelmslev, Prolégomènes à une théorie du langage, Paris, Minuit, 1996, pp. 39 et 57.

  1. Les catégories sémantiques qui forment séquences dans les textes, sont révélées autant par la présence d’occurrences spécifiques que par celle d’occurrences impromptues (homonymes, homophones, symboles…).

  2. Il n’apparaît pas, en général, de sélection objective, c’est-à-dire déterminante au sens hjelmslevien6, entre deux occurrences consécutives relevant d’une même séquence.

  3. Projetées sur un espace cartésien sous la forme d’un semis de points, les séquences décrivent des alignements rectilignes ou quasi-rectilignes. De plus, on remarque une régularité des intervalles entre les principales occurrences constitutives de séquences (Figure 2).

  4. Enfin, les séquences transparaissent indépendamment des césures phrastiques.

Les catégories dans le modèle conceptuel

Note de bas de page 7 :

 Cf. A.J. Greimas et Joseph Courtés, Sémiotique Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, 1979, p. 34.

On définit ordinairement une catégorie comme un ensemble d’éléments possédant en commun un trait distinctif. Le trait distinctif dans notre modèle est de nature géométrique et sémique. Il faut ajouter que, tout comme Louis Hjelmslev, nous définissons la catégorie comme un paradigme dont les éléments ne peuvent être introduits que dans certaines positions de la chaîne syntagmatique, à l’exclusion d’autres7.

Concernant le trait distinctif, on note que certains mots tendent à se regrouper. C’est le cas par exemple des collocations en linguistique. Lorsque la collocation n’autorise aucune variation de ses éléments, on parle aussi d’expression ou de locution figée, comme : passer son tour ou l’union fait la force. Si maintenant on décide de décomposer ces deux expressions en unités distinctes, c’est-à-dire de les considérer hors contexte puis de les réduire à des « approximations schématiques », c’est-à-dire de tenter de rechercher les traits sémiques communs les plus simples et les plus généraux en les ramenant finalement à des concepts primaires ou à des géométries simples, il est toujours possible d’obtenir au moins trois grands visuels qui sont :

  1. pour ‘passer’ → //l’idée d’un élément en mouvement, d’une trajectoire// ≡ //TRAJECTOIRE//

  2. pour ‘tour’ et ‘union’  → //l’idée de cercle ou d’éléments assemblés// ≡ //UNION//;

  3. et pour ‘force’ → //l’idée d’un élément chargé ; chargé d’une puissance, d’un poids, d’un surcroît de quelque chose// ≡ //FORCE//.

Note de bas de page 8 :

 Pottier, Sémantique générale, Paris, PUF, 1994, ch. VII : Concepts, noèmes et universaux.

Note de bas de page 9 :

 A.J. Greimas et J. Courtés, op. cit., p. 33.

Note de bas de page 10 :

 En ce sens, nous nous associons à Jean-Pierre Desclés lorsqu’il critique chez R. Langacker sa « logique formelle ». Dans ces approches logico-linguistiques, dit-il, « aucune relation n’est vraiment posée entre un niveau conceptuel et figuratif, d’une part et un niveau d’expressions linguistiques, d’autre part; le langage y est conçu comme une activité autonome plus ou moins coupée de toute autre activité cognitive (comme la perception ou la motricité) ». (Réflexions sur les grammaires cognitives, p. 9).

Le procédé de « réduction schématique », en recherchant le concept type associable à telle ou telle lexie, et le décrivant comme un (ou plusieurs) élément pourvu de propriétés définitoires, se rapproche à la fois de l’analyse topologique et de la psychologie de la forme. On frôle également le schématisme kantien et on touche à l’analyse cognitiviste, voire au noème translinguistique de Bernard Pottier8. Notre méthode oblige bien sûr à un sens élevé de l’abstraction mais c’est précisément notre démarche. La réduction schématique, dans le modèle conceptuel, constitue ainsi le trait distinctif de notre classe paradigmatique. Dans ce sens, elle se différencie des classes grammaticales telles que les définissent Algirdas Julien Greimas et Joseph Courtés9 : classes morphologiques (substantif, adjectif, verbe, etc.), syntaxiques (sujet, objet, prédicat, épithète, etc.), ou syntagmatiques (nominal, verbal). Cette distinction est fondamentale dans notre démarche. Dans le modèle conceptuel, seuls les traits sémiques en tant que concepts primaires sont recherchés. Ce qui élimine au moins dans un premier temps toute nécessité de trouver une justification conceptuelle aux classes grammaticales, même universelles (nom, verbe, sujet, objet), comme dans la grammaire cognitive de Ronald Langacker10 par exemple. Au niveau de l’analyse initiale, sujet et prédicat n’ont plus aucune raison de s’opposer. Les concepts, en tant qu’unités sémiques, se différentient donc aussi du formalisme de la grammaire de Port Royal comme de celui du modèle standard de la grammaire générative de Noam Chomsky.

Récurrence et enchaînements linéaires

A l’origine, notre approche empirique et intuitive nous a amené à considérer qu’il devait exister des récurrences schématiques et que tels lemmes se rapportaient davantage à telle unité de sens plutôt qu’à telle autre.

Note de bas de page 11 :

 Par exemple des lexies comme passer, aller, chemin, processus, à travers, en haut, en bas, etc. dénotent le même sème /trajectoire/, lequel s’oppose aux sèmes /union/ et /force/.

Si on prend par exemple les mots tour et union dans nos deux expressions précédentes et si on les considère sous l’angle de leur définition dans le dictionnaire général, tour et union se rapportent moins aux sèmes /trajectoire/ ou /force/ qu’à celui de /cercle/. Par ailleurs, si pour tour, le sème /cercle/ semble évident, il faut aussi considérer que pour union, il l’est aussi. Le dictionnaire général définira union par exemple comme un ensemble de différentes choses formant un seul tout. Par extension, on parlera de cercle d’amis, de jeu, ou encore de cercle familial. On voit dès lors qu’il est possible de ramener des groupes entiers de lexies à un même tronc commun conceptuel11.

De plus, et à partir de ce dernier exemple, il devenait possible d’aller plus loin et de supposer l’existence de continuités entre plusieurs expressions. Continuités qui s’opèreraient grâce à un élément commun, transitif, comme ici le sème /cercle/. Il s’agissait donc de chercher à observer si, dans les textes et discours, ce type de transitivité pouvait apparaître comme un principe général ou au contraire s’il n’était que fortuit — et si, en définitive, le passage dans la chaîne syntagmatique entre le sème /trajectoire/ et le sème /force/, par exemple, impliquait nécessairement en son milieu le sème /union/ ou bien si ce dernier restait seulement occasionnel — autrement dit, s’il existait des schèmes qui se repéraient sinon de manière systématique, au moins de manière récurrente comme nos trois concepts ci-dessus alignés dans cet ordre : trajectoirecercle ou unionforce.

Cette question, très difficile, nécessitait qu’on élargisse la base lexicale. Il restait donc à extraire les bases lexicales nécessaires, c’est-à-dire à repérer dans le lexique des unités susceptibles de contenir tel sème particulier, et dans un deuxième temps, grâce à l’analyse distributionnelle, d’étudier les types d’articulations possibles entre catégories.

Résultats

Note de bas de page 12 :

 Vladimir Propp, Morphologie du conte, 1970, « Les fonctions », pp. 35-81.

A notre plus grand étonnement, non seulement il fut possible de trouver des constructions récurrentes sur le modèle des réductions schématiques mais une majorité de ces constructions semblait constituer les parties d’une seule et même chaîne beaucoup plus longue que prévue. Le travail d’analyse montrait qu’il devait exister une forme de continuité entre au moins une vingtaine de catégories. Chose plus étonnante encore, l’analyse sémantique montrait que les catégories du modèle conceptuel tendaient à se superposer également avec les fonctions hiérarchiquement organisées dans le modèle narratif de Vladimir Propp12.

Image1

Figure 1 : Correspondance entre les fonctions narratives de Vladimir Propp et les catégories conceptuelles. A condition de regrouper certaines des fonctions de Propp dans le schéma narratif et d’en éclater d’autres, dans la partie conte proprement dite, et en dehors des fonctions Réaction et Tâche accomplie (XIII et XXVI) qui marquent un écart par rapport à la progression générale, les deux hiérarchies sont parallèles. Les encadrés indiquent qu’une même fonction comprend plusieurs champs conceptuels. Les surlignages indiquent qu’un même champ conceptuel unifie plusieurs fonctions proppiennes.

Le caractère récurrent des associations conceptuelles

Pour visualiser l’ordonnancement conceptuel observable dans les textes, le graphe ci-dessous reproduit un des schémas étudiés (Figure 2). Ce graphe montre une des formes que revêtent de telles séquences conceptuelles dans un texte et la façon dont elles semblent en constituer l’ossature.

Image2

Figure 2 : Semis de points faisant apparaître des séquences métaconceptuelles régulières et ordonnées.

Sur les 322 mots que comprend cet article au total, 121 sont apparus, en première lecture, comme représentatifs d’un type dans la typologie conceptuelle. Sur la figure, chaque point correspond à une occurrence qui se rapporte de façon explicite à la définition d’un noyau de sens comme UNION, FORCE ou EVENEMENT... Sont représentés en abscisse sur le graphe la position des mots dans le texte et, en ordonnées, l’indice des types correspondants. A l’analyse du graphe, on remarque la présence de deux séquences conceptuelles qui s’imbriquent, l’une croissante, l’autre décroissante. D’autres séquences plus petites ne sont pas signifiées sur le graphe. On observe enfin qu’un certain nombre d’occurrences restent isolées et ne s’inscrivent pas dans un incrément régulier.

A ce stade, une illustration semble nécessaire pour introduire les notions de concepts et d’articulation en séquences isomorphes et de la même manière mieux considérer le champ d’expressions généré par chacun de ces noyaux de sens. Cependant, avant d’aborder ce chapitre, il nous faut au préalable justifier de notre mode de traitement de la polysémie.

Les difficultés

Pour vérifier la présence d’un axe catégoriel dans le langage naturel, les principales difficultés provenaient de deux choses en particulier : i) de la faiblesse de la base lexicale et donc du choix du corpus pour notre thèse, et ii) du caractère polysémique des éléments du lexique.

i) Faiblesse de la base lexicale. 12 000 lemmes référencés dans leurs catégories, flexions comprises, ne pouvaient traiter l’ensemble des styles littéraires. En effet, même s’il est généralement admis que 1000 mots suffisent pour comprendre une langue étrangère, il n’empêche que le lexique du français doit comporter environ un million de mots et plus. Il fallait donc circonscrire notre analyse dans un premier temps à un corpus relativement simple et surtout facile d’accès, en particulier numériquement. Les articles de presse en français en provenance des journaux Le Monde.fr et Courrier International.fr (type dépêche — 300 à 1200 mots) répondaient à ces conditions. Bien que les concepts aient été cernés à partir de plusieurs milliers de textes et de discours de toutes provenances et formes confondues (radios, télévisions, poèmes, romans, bandes dessinées, presse, textes scientifiques, religieux, etc.), en choisissant principalement un corpus journalistique pour nos expériences, nous avons conscience de rester exposé au soupçon d’avoir analysé un corpus ad hoc, car il est généralement admis que la presse est par définition le lieu privilégié du poncif journalistique. Cependant nous relativisons cette affirmation car, comme nous l’avons dit, le modèle conceptuel s’apparente aussi au modèle morphologique des contes populaires russes élaboré par Vladimir Propp.

ii) La question de la polysémie. Mais la principale difficulté portait sur le caractère polysémique des éléments du lexique. Il faut différencier au moins deux types de polysémie. Soit la polysémie est liée à l’occurrence rencontrée et à elle seule, comme c’est le cas par exemple avec le lemme transport, réductible à deux concepts types ou classes sémantiques : (i) //TRAJECTOIRE// avec le préfixe trans qui signifie ‘au-delà de, à travers’, et (ii) la classe //FORCE// avec le radical port qui dénote le sème /pesant/ ou /poids/ ; soit (et/ou) l’occurrence est interprétable en contexte comme par exemple ‘(faire un) tour’ qui tend à se rattacher à la classe  //TRAJECTOIRE// et non plus seulement à celle d’//UNION// ainsi qu’on l’a vu plus haut. Il faut dire que le modèle conceptuel présente un nombre restreint de catégories et par conséquent, d’une façon générale, chaque occurrence rencontrée dépasse rarement deux ou trois affectations catégorielles possibles. Mais à quel moment doit-on choisir l’une plutôt que l’autre ? Une façon de remédier à l’inconvénient de la polysémie était de changer d’optique et de s’appuyer sur la règle de la continuité sémique.

Note de bas de page 13 :

 Par rapport au modèle conceptuel, nous entendons le mot incarné dans un sens fonctionnel, c’est-à-dire dans une interaction dynamique entre tout et parties.

Changer d’optique revient à regarder la polysémie non plus comme un handicap mais comme une richesse. Car en réalité, peu importe qu’un objet linguistique ou tout autre objet soit multifonctionnel : ce qu’on lui demande, c’est d’abord d’être fonctionnel au moment où on en a besoin, dans la configuration imposée. Du point de vue de l’analyse, il ne s’agit plus de regarder l’objet uniquement sous l’angle de sa potentialité d’utilisation mais avant tout sous l’angle pratique de son utilisation effective. En suivant Jacques Fontanille, nous pourrions dire qu’il s’agit de l’observer non comme un simulacre virtuel mais comme l’élément d’un dispositif réalisé et incarné13. Par exemple, un marteau ou une massette peuvent à la fois servir à enfoncer un clou ou comme petite enclume, tout dépend de l’usage du moment. Il s’agit pourtant toujours du même marteau ou de la même massette mais l’utilisation dépendra de ce qu’on est en train de faire, c’est-à-dire du procès dans lequel s’inscrit l’utilisation de l’outil. En revanche, on hésitera à utiliser, par exemple, une perceuse électrique comme enclume ou comme marteau pour enfoncer un clou ; à moins d’être très original. Il faut donc admettre au moins deux choses : un objet peut être multifonctionnel et tous les objets ne répondent pas à l’utilisation demandée.

Que l’occurrence considérée contienne de la polysémie, au sens du modèle conceptuel, n’est pas incompatible avec la recherche de linéarités dans l’organisation sémique. Mais assurément, il faut pouvoir justifier de sa bonne utilisation au moment voulu. Il faudra donc qu’elle réponde à deux conditions en même temps : d’abord qu’elle contienne bien le sème recherché et ensuite qu’elle s’insère entre deux autres unités porteuses des sèmes des catégories contigües, en amont et en aval. Ce faisant, nous précisons ici, nous semble-t-il, ce que Jacques Fontanille considère comme

Note de bas de page 14 :

 Jacques Fontanille, « Pratiques Sémiotiques Immanence et Pertinence des Textes aux Pratiques », http://www.unilim.fr/pages_perso/jacques.fontanille/textes-pdf/CPratiques_semiotiques2004_06.pdf., 2004, p. 4.

« les deux tâches complémentaires de toute analyse sémiotique :
(i) définir le niveau de pertinence optimal pour procurer à l’ensemble des observables une forme signifiante cohérente et complète, et
(ii) décrire et modéliser toutes les contraintes propres à l’objet qui est soumis à l’analyse ».14

Justification des récurrences conceptuelles

Le noyau de sens, un tronc commun conceptuel

Pour illustrer notre proposition, nous prendrons trois concepts issus de notre typologie et que nous nommerons pour les besoins de la démonstration par des indices. Précisons dès à présent que ces trois concepts, d’indice 16, 17 et 18, s’appliquent respectivement aux idées :

  1. d’union (ensemble, groupe…) type 16,

  2. de force (gravité, masse, poids, pesanteur, surcroît de quelque chose…) type 17,

  3. d’événement (acte posé, action, opposition, conflit, voire explosion…) type 18.

On peut d’ores et déjà noter que si ces concepts semblent a priori générer pour chacun d’eux un panel de notions relativement variées — car l’idée de surcroît de quelque chose en type 17 n’apparaît pas forcément liée à la notion de gravité, et l’idée d’explosion en type 18 non plus à celle d’action —, rien n’empêche, d’une part, de les regrouper de cette façon et de remarquer, d’autre part, une réelle cohérence dans ces groupements d’idées, d’autant que chacun des concepts évoque un champ nettement différencié des deux autres. Autrement dit, la compartimentation opérée ici semble acceptable et relativement logique.

Chacun des concepts cités en exemple étant bien différent des deux autres, la question se pose de savoir si on trouve, peu ou prou, ces trois types conceptuels groupés dans des textes, dans le langage courant ou tout simplement le « bon sens ». Nous chercherons donc à montrer dans les exemples qui suivent comment ces concepts tendent généralement à s’ordonner ou, au moins, à s’associer.

Recherche d’une récurrence générale

Pour pouvoir qualifier ces associations de « récurrentes », nous avons étudié différents textes d’auteurs pris à des époques et dans des corpus différents. Une première recherche rapide dans l’œuvre de Saint-Exupéry propose :

1) « Mes raisons pèsent, je vaincrai. C’est la pente naturelle des événements. » (Vol de Nuit)

Ici, les idées de poids ou de pesanteur (type 17) avec le mot pèse, et le mot événement (type 18) semblent éloquents et aller tout à fait dans le sens de notre proposition. De plus, il faut noter le mot vaincrai comme s’inscrivant en double dans la logique du concept 18. Car, vaincre présuppose un combat ou une opposition.

Dans la proposition 2 qui suit, Saint-Exupéry associe le mot acte, au mot amour certes, mais aussi au mot querelle. Nous avons compris que ces deux occurrences, acte et querelle, relèvent du concept 18 plutôt que des deux autres concepts, union (16) et force (17). Puis, dans la dernière partie de la citation, il réemploie le verbe peser caractéristique du concept 17 :

2) « Je refuserai désormais de juger l'homme sur les formules qui justifient ses décisions. On se trompe trop aisément sur la caution des paroles, comme sur la direction des actes. Celui qui marche vers sa maison, j'ignore s'il marche vers la querelle ou vers l'amour. Je me demanderai : « Quel homme est-il ? » Alors seulement je connaîtrai vers où il pèse et où il ira. » (Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de Guerre).

La proposition 2 regroupe là encore nos deux concepts 18 et 17. Il faut cependant noter dans cette citation l’inversion des concepts 17 et 18.

Albert Camus n’est pas non plus avare de telles associations. Dans L’Eté (1954), les concepts de force et le mot violence — entendons par là le concept d’événement  (acte posé, opposition, conflit, etc.,) —, sont à nouveau réunis avare :

3) « (…) la force et la violence sont des dieux solitaires. Ils ne donnent rien au souvenir. ».

Ailleurs, dans Lettres à un ami allemand, puis dans L’envers et l’endroit (1958), Camus propose de joindre à nouveau au concept de force (type 17) et les idées de lutte et d’opposition (type 18) :

4) « Qu’est-ce que l’homme ? Il est cette force qui finit toujours par balancer les tyrans et les dieux. » (Lettres à un ami allemand).

5) « Que l’espoir de vie renaisse et Dieu n’est pas de forcecontre les intérêts de l’homme. » (L’envers et l’endroit).

En 4, le concept de force (17)est parfaitement défini, etcelui d’événement (18)se justifie par l’occurrence finit, qui sous-tend une forme terminative, celle d’un combat finalement victorieux contre les tyrans et les dieux. En 5, le concept de force est encore parfaitement défini et celui d’événement ressort avec la seule occurrence contre qui indique la présence d’une opposition.

A travers les exemples de ces deux auteurs français contemporains, on constate qu’il existe certes une redondance d’emploi de ce type d’association que nous cherchons à mettre en évidence mais cela ne nous dit rien véritablement du caractère récurrent significatif, propre à confirmer notre hypothèse. Pour répondre à cette question, il faut poser le regard plus loin et envisager deux autres directions de recherche. La première, que nous dirons synchronique, consiste à chercher ce type d’associations conceptuelles dans des traductions récentes à partir d’autres langues. Et la seconde, diachronique, interroge l’histoire, c’est-à-dire quelques textes à travers les âges. Si de telles associations, dans ces conditions, se reproduisent, nous pourrons conclure sans doute positivement, au moins pour ces trois concepts pris en exemple, au caractère récurrent de leur association.

Recherche d’une récurrence en synchronie

Comme pour la recherche diachronique, il serait vain de chercher de telles associations dans chacune des langues du monde et dans chacun des textes édités. On peut donc restreindre, en particulier pour ce qui concerne la recherche synchronique, le domaine des investigations à une seule série de texte pris au hasard dans un même espace et une même période de temps. Le journal Courrier International est particulièrement indiqué pour cet exercice. Retenons uniquement la parution du 1er août 2008, puis regardons là encore rapidement si certains articles de provenances diverses associent ces mêmes types conceptuels. Après une lecture rapide, nous retiendrons pour notre démonstration quatre articles significatifs parmi d’autres. Il s’agit uniquement d’articles issus de langues européennes : l’allemand, le polonais, l’espagnol et l’anglais.

Die Welt. Dans le premier article traduit de l’allemand, Thomas Schmid, du journal Die Welt, de Berlin, écrit en page cinq de Courrier International :

6) « (…). Jamais l’UE ne trouvera de cohérence dans l’unité politique. Depuis que le mot malheureux de « finalité » s’est glissé dans les déclarations sur l’avenir de l’UE, la réalité européenne semble en mauvaise posture : elle ne cesse de paraître sérieusement contraire à ses idéaux. Ce faisant, nous oublions les dimensions de ce continent si longtemps divisé et qui a en outre ployé sous le fardeau et la violence des nationalismes du XIXe siècle. A tel point que la crise internationale en Belgique (…) ».

Dans cet extrait, dont on remarque qu’il regroupe plusieurs phrases, les trois concepts d’indice 16, 17 et 18 sont parfaitement réunis et ordonnés. En effet, le concept d’union (ensemble, groupe… type 16) se révèle doublement, d’abord avec l’acronyme UE (union européenne) deux fois présent, puis avec le mot unité. L’idée de force (pesanteur, masse, gravité, surcroît de quelque chose… type 17) s’exprime, elle, par trois occurrences significatives dans le même groupe : si longtemps, qui marque l’idée d’une période de temps excessive ; en outre, qu’il faut entendre comme « de plus » ; et fardeau, qui contient les sens de poids et de surcharge. Enfin, l’idée d’événement (action, opposition, conflit, voire explosion… type 18) se révèle encore une fois ici avec le mot violence (voir Camus, citation 3), ses synonymes étant : action brutale et agression. On notera dès à présent la proximité, dans deux phrases contigües, des mots violence et crise.

Dziennik. Le deuxième article, intitulé « La vie quotidienne à la cour du président Kaczynski », en page 16 du Courrier International,  traduit du polonais et écrit conjointement par Michal Majewski et Pawel Reszka, du journal Dziennik, de Varsovie, présente dans sa conclusion la même association des trois concepts 16, 17 et 18 :

7) « Le soir, il aime bavarder avec son vieil ami Maciej Lopinski. ‘C’est l’un de ses plus anciens amis, ils se connaissent de l’époque où ils étaient des opposants’, précise un politicien important de Droit et justice. ‘Ils sirotent du vin et évoquent le bon vieux temps’. »

Dans cet article, bien que seulement suggérée par la préposition avec, on ne peut exclure la présence du concept 16 d’union car le texte indique clairement que les deux amis se retrouvent « ensemble » le soir. Le concept 17 de force est évoqué par le superlatif, l’un de ses plus, qui exprime ici l’idée d’une « force » d’amitié particulière. Enfin, le concept 18 révèle sa présence parfaite avec l’occurrence opposants. Comme pour l’article de Die Welt, on note que ces trois concepts apparaissent à nouveau non seulement dans le même ordre que la typologie conceptuelle proposée mais également de façon indépendante des ruptures phrastiques. Il faut remarquer enfin que l’opération de débrayage qui institue un discours de second degré ne semble pas non plus affecter l’ordre conceptuel.

El País. Deux extraits d’un article de Mauricio Vincent à propos de Cuba, repris du quotidien madrilène El País et publié page 17 de Courrier International nous propose à nouveau  d’ordonner d’une part les concepts 16, 17 et 18, puis 17 et 18. Premier extrait :

8) « La célébration était lourde de symbole : le nouveau président cubain […] s’est exprimé devant une image géante de Fidel Castro et il n’a eu de cesse de répéter que les temps s’annonçaient difficiles du fait de la crise mondiale (…) ».

Ici, le concept d’union (groupe, ensemble, etc.) révèle indirectement sa présence à partir de l’occurrence célébration ; indirectement, car on est obligé d’imaginer en effet, dans la scène proposée, la foule des spectateurs et des journalistes venue écouter le nouveau président. Le concept de force est présent grâce à deux occurrences principales, le mot lourdes et l’itération n’a eu de cesse de répéter, en référence respectivement aux idées d’insistance ou d’un surcroît d’effort nécessaire. L’idée d’événement ou d’acte posé enfin, en concept 18,  s’exprime principalement avec le mot fait (du latin factum, la chose faite). Il est appuyé, sur chacun de ses côtés, par le mot difficiles, qui indique généralement la présence d’une épreuve ou d’une opposition, et par celui de crise, déjà repéré dans la citation de Die Welt (6), car son emploi, bien qu’il relève dans ce cas précis d’un contexte économique (comme dans l’extrait précédent, d’ailleurs), peut aussi aller jusqu’à évoquer le conflit ou le combat, notamment sur le plan médical, lorsqu’il s’agit d’une lutte entre un agent d’agression et les forces de défense de l’organisme.

Le second extrait, beaucoup plus court, évoque d’abord l’idée d’un surcroît de quelque chose ou une augmentation, idée typique du concept 17, avec l’expression a ajouté, puis d’opposition voire de conflit (18) avec le mot choc :

9) (…). Raul Castro a ajouté que pour amortir le choc, il était (…).

Le mot choc peut porter à s’interroger mais on ne peut douter qu’il suppose une rencontre violente et aussi un combat. Le général de Gaulle, s’adressant aux français sur radio Londres, ne disait-il pas à propos de la bataille de Normandie : « Après tant de souffrances (…), voici venu le choc décisif ». Remarquons là encore la même construction conceptuelle, l’idée d’un surcroît de quelque chose, avec ce tant de souffrances, et l’idée d’un combat, avec le mot choc.

The Economist. Pour clore cette série d’exemples, en page 26 de Courrier International, The Economist, de Londres, propose un article dont l’introduction recèle une magnifique suite des trois concepts 16, 17 et 18 :

10) « Le premier septembre 2008 se tiendra à Bruxelles le premier sommet européen consacré aux Roms. Cette initiative, qui réunira les représentants des institutions européennes, des Etats et de la société, se penchera sur les discriminations de plus en plus aiguës dont font l’objet les Tsiganes – notamment en Italie, où les procédés utilisés par les autorités rappellent les heures les plus sombres de l’histoire européenne ».

Comment ne pas reconnaître, maintenant qu’on a un peu plus l’habitude, les trois concepts encore une fois parfaitement réunis et ordonnés ; le type 16 avec le mot réunira appuyé par la présence de deux groupes parfaitement signifiés, les Roms d’un côté et les représentants de l’autre ; le type 17 avec de plus en plus ; et le type 18 avec le syntagme les procédés utilisés qui dénote, sans ambiguïté, son caractère factuel.

Il est évident que ces cas ne sont pas isolés et que si nous n’en avons choisi que quatre ou cinq parmi d’autres dans ce numéro de Courrier International, c’est précisément parce que plusieurs parmi eux, comme parmi ceux qui vont suivre dans la recherche sur la récurrence en diachronie, révèlent plus que ces trois concepts. Pour le moment, il s’agit d’en saisir les principes en considérant l’amplitude et la variété des champs d’expression qu’ils sous-tendent.

Recherche d’une récurrence en diachronie

La recherche de la récurrence en synchronie montre que les associations conceptuelles présentent un caractère non systématique mais redondant dans des textes contemporains écrits ou traduits en français. Dans la recherche de la récurrence diachronique nous allons chercher à remonter le temps pour savoir si ce type d’association s’observe également à travers les siècles. Pour cette démonstration, peu d’exemples suffisent. Nous en choisirons six seulement, deux au XIXe siècle, un au XVIIIe siècle, un autre au XVIe et enfin, moyennant un bond de près de deux mille ans dans l’histoire, deux dans l’Antiquité.

Du romantisme à la période classique

En 1831, Victor Hugo dans Notre Dame de Paris, livre X, chapitre IV, écrit :

11) « Cependant les gueux ne se décourageaient pas. Déjà plus devingt fois l’épaisse porte sur laquelle ils s’acharnaient avait tremblé sous leur bélier de chêne multipliée par la force de cent hommes. Les panneaux craquaient les ciselures volaient en éclats ( …) ».

Et plus loin

12) « Tout à coup, au moment où ils se groupaient pour un dernier effort autour du bélier, chacun retenant son haleine et raidissant ses muscles afin de donner toute sa force au coup décisif, un hurlement, plus épouvantable que celui qui avait éclaté et expiré sous le madrier, s’éleva au milieu d’eux ».

En 11 et 12, une fois encore l’ordre conceptuel est respecté. Dans la première citation, on ne peut pas exclure le concept 16 puisque « les gueux » forment un groupe. Ensuite l’idée de force (17) relève de trois occurrences consécutives : plus de vingt fois (itératif), l’épaisse porte (pesanteur, puissance) et force. Enfin, craquaient et les ciselures volaient en éclats marquent le caractère terminatif de l’action, spécifique du concept 18.

Dans la citation 12, Hugo nous amène au même processus et ajoute en plus, explicitement, l’occurrence groupaient, typique du concept 16. Le concept 17 se présente quant à lui sous la forme d’une double occurrence, effort puis force ; enfin, le concept 18, relève de trois occurrences à caractère terminatif, coup décisif, éclaté et expiré. On notera en outre la similitude d’emploi de l’expression coup décisif et de choc décisif dans l’explication de la citation 9. On note ce type de construction également chez Vigny, Balzac, Zola et tant d’autres auteurs encore du XIXe siècle. Mais on le trouve déjà au XVIIIe siècle.

Montesquieu par exemple, dans le livre XI, chapitre VI, de L’Esprit des lois, précise :

13) « Il serait inutile que le corps législatif fût toujours assemblé. Cela serait incommode pour les représentants, et d’ailleurs occuperait trop la puissance exécutrice, qui ne penserait point à exécuter, mais à défendre ses prérogatives, et le droit qu’elle a à exécuter ».

Comment ici encore ne pas reconnaître les trois idées que nous cherchons à mettre en évidence, l’idée de groupe ou d’ensemble avec le mot assemblée, l’idée de force avec le mot puissance et l’idée d’opposition, de poser un acte, avec les mots exécuter et défendre. On ne peut que le constater, qu’il s’agisse du XVIIIe siècle, du XIXe ou d’aujourd’hui, cette construction est pour le moins toujours redondante.

Descartes enfin, pour clore cette série, regroupe et ordonne à nouveau, au début de la Deuxième partie du Discours de la Méthode (« Principales règles de la méthode »), nos trois concepts. Dans la citation ci-dessous, le concept 16 (union, ensemble groupe) s’appuie principalement sur le syntagme avec mes pensées, le concept 17 relève des occurrences, aux aspects respectivement fréquentatif et quantitatif, de souvent et pas tant, et le concept 18 se trouve une nouvelle fois révélé par l’occurrence fait (voir citation 8). Mais, comme on peut le remarquer dans cet extrait de Descartes, des propositions entières suggèrent également l’existence d’une construction conceptuelle globale et réflexive, autrement dit, intellectuellement ordonnée. Descartes, en 1637, propose l’énoncé suivant :

14)
a. « J’étais en Allemagne, (…), je demeurais tout le jour enfermé seul dans un poêle, où j’avais tout le loisir de m’entretenir avec mes pensées.
b. Entre lesquelles l’une des premières fut que je m’avisais de considérer que souvent il n’y a pas tant de perfection
c. dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, et  faits de la main de divers maîtres, qu’en ceux auxquels un seul a travaillé ».

Bien que beaucoup d’autres exemples chez Descartes soient encore plus simples à analyser, il nous a semblé utile et intéressant de prendre celui-ci pour mieux montrer les différents niveaux d’analyse possibles.

La période Antique

Si, de la période contemporaine à l’âge classique on retrouve ce même type de construction, alors permettons-nous un bond en arrière de près de deux mille ans. Sautons la période de la Renaissance et aussi celle du Moyen-âge, pour laquelle on sait déjà qu’au IXe siècle l’héritage grec n’était pas complètement perdu mais était sans doute mal connu et mal compris en Europe. Beaucoup de textes anciens en effet ne furent redécouverts qu’à partir du début du Xe siècle. La pensée philosophique et scientifique du monde chrétien dès lors allait pouvoir bénéficier de toute une littérature traduite de l’arabe, autrement dit d’un double héritage : celui des travaux originaux des Arabes eux-mêmes et des nombreux textes grecs que ces derniers avaient su préserver. Dans ces conditions, il faut enfoncer des portes ouvertes en rappelant que notre pensée moderne, et sans aucun doute également nombre de nos constructions intellectuelles sont empreints des deux courants à la fois, grec et arabe. Aussi, pour clore cette démonstration, allons directement rechercher, chez Plutarque d’abord, cet écrivain grec qui vécut au premier siècle (vers 45 - vers 125) puis chez Platon, plus ancien encore (427 – 348/347 av. J.-C.), une dernière trace de ces associations conceptuelles.

Dans ses « Œuvres morales » Plutarque, s’interrogeant sur les moyens de réprimer la colère,  propose une très belle suite d’abord entrelacée pour les concepts 18 et 17 mais dont la structure générale est au final parfaitement inversée :

15 « (…) c’est là un acte de force puissante et victorieuse, de forceluttant contre la passion non pas avec des nerfs et des muscles, mais avec l’énergie de la volonté. C’est pourquoi je m’étudie constamment à recueillir et à étudier non seulement les exemples laissés par ces philosophes que les genssensés disent n’avoir point de fiel, mais encore, et plus volontiers, ceux des monarques et des tyrans ». (Traduction de Ricard.)

C’est là, lisons-nous, un acte (concept 18), de force puissante (deux fois le concept 17), de force (17), luttantcontre (deux fois 18) ; puis, un peu plus loin, apparaît le concept 16 avec l’occurrence principale recueillir, sorte de glomérule, appuyée en nommant à la suite cinq occurrences de types groupe (16) : les exemples, les philosophes, les gens sensés,les monarques et les tyrans.

De son côté, Platon faisant dialoguer Socrate et Euthyphron autour des notions de saint et d’impie, Socrate de proposer à Euthyphron :

16 « Et si nous contestions sur la pesanteur, notre différend ne serait-il pas bientôt terminé par le moyen d’une balance ». (Traduction de Victor Cousin, 1822.)

Platon, ou plutôt son traducteur, propose ici une suite de 3 concepts consécutifs depuis le nous qui marque la présence d’un groupe (type 16) jusqu’au mot terminé, qui marque virtuellement l’accomplissement de l’acte (type 18). Mais, ce qu’il est remarquable de constater, c’est que le texte associe le concept d’opposition (type 18) donné par différend et terminé au mot précis de pesanteur (type 17). Bref, ces deux concepts 17 et 18 sont associés de façon tellement impromptue qu’il est légitime d’éliminer la thèse d’une complicité consciente de l’auteur pour grouper ces concepts. De telles associations « impromptues » sont très fréquentes. De fait, elles ne peuvent pas toujours être dues au hasard, d’autant que précisément ici, dans cette citation de Platon, on retrouve une occurrence typique du concept 19 avec le mot balance, occurrence que nous avons déjà rencontrée dans la citation 4 chez Camus :

(Citation 4) : « Qu’est-ce que l’homme ? Il est cette force qui finit toujours par balancer les tyrans et les dieux. » (Lettres à un ami allemand).

Analyse

Que peut-on conclure à propos du caractère récurrent de ces associations conceptuelles ? Manifestement, devant ces exemples, il semble difficile d’exclure cette possibilité, que ce soit dans le langage d’aujourd’hui ou d’hier. Il semble en effet qu’après vingt-quatre siècles, nous retrouvions encore et toujours les mêmes groupements conceptuels, au moins pour ce que nous avons vu, c’est-à-dire les trois types conceptuels considérés ici, Union, Force, Evénement. Nous aurions pu tout aussi bien interroger d’autres textes ou les textes sacrés où, là également, ces associations sont courantes. Mais l’illustration semble suffisante.

Note de bas de page 15 :

 François Rastier rappelle qu’il existe des qualités définitoires qui, comme  telles, ne peuvent être remises en cause. On peut seulement chercher à les élucider. Cf. F. Rastier, Sémantique Interprétative, Paris, PUF, 1987, p. 19.

On peut toujours objecter maintenant que ces citations ont été choisies ad hoc. Cependant toutes furent analysées comme du tout-venant, soit à partir d’un seul et même journal, soit au cours d’une recherche expresse sur quelques publications ou sur l’Internet. Nous comprenons toutefois qu’il est légitime de s’interroger, d’une part, sur le mode de catégorisation — mais nous l’avons défini au départ, et de ce point de vue il n’est pas à remettre en cause15 même s’il peut arriver parfois que certains items puissent recouvrir plusieurs concepts en même temps —, et, d’autre part, sur le caractère accidentel de ces associations, car elles ne sont pas systématiques, nous l’avons dit. En d’autres termes, sont-elles fortuites, sont-elles dues purement au hasard de l’agencement des mots, ou bien existe-t-il une logique ou une loi qui tend à les assembler ? Existe-t-il une loi telle que le caractère récurrent que nous avons tenté d’illustrer dépasse le cadre ordinaire des probabilités ?  Certes, dans certains cas, on ne peut pas nier l’existence du hasard. D’ailleurs, des études statistiques montrent clairement qu’on ne peut pas l’exclure totalement. Mais ces mêmes études montrent aussi qu’il existe sans équivoque toute une part qui sort de la moyenne statistique.

Note de bas de page 16 :

 F. Rastier, op. it., p. 133.

Récapitulons. A partir des trois concepts d’indice 16, 17 et 18, nous avons d’abord cherché à montrer qu’on peut ramener à un tronc commun de ressemblance conceptuelle des expressions très différentes, par exemple qu’une situation de type 16 (concept d’Union) est repérable soit par le mot ensemble, soit par un acronyme comme UE (citation 6), soit encore par l’idée de groupe « au moment où ils se groupaient » (Victor Hugo, citation ; autrement dit, qu’il existe des concepts repérables à partir de formes les plus diverses (verbes, substantifs, adjectifs, acronymes, syntagmes, etc.), ce qui a amené à considérer l’étendue du panel d’occurrences possibles permettant de repérer ces concepts dans les textes. Nous avons également remarqué qu’un concept ne se révèle pas uniquement par des occurrences toujours précises mais parfois aussi par des images ou des suggestions. Ainsi, lorsque Mauricio Vincent, dans El País, emploie le mot célébration (citation 8),  il suggère indirectement l’existence d’un groupe (type 16), bien qu’en ce cas le sème /groupe/ ne soit qu’afférent, selon la terminologie de François Rastier16.

Au-delà des primitifs qui leur sont affectés pour les nommer (Union, Force, Evènement), nous avons vu également que ces concepts présentent des caractéristiques aspectuelles (voire casuelles) ; par exemple, les unités discursives qui se rapportent au concept d’Union, qui sous-tend les idées d’ensemble et de groupe, possèdent fréquemment la marque du pluriel ; celles du concept de Force se révèlent préférablement par certains aspects itératif ou fréquentatif ; enfin, celles du concept d’Evénement se révèlent plutôt à partir de traits de type factuel ou terminatif.

Nous venons d’énumérer certaines caractéristiques d’aspect, bien que les items considérés le fussent indépendamment du verbe. Le concept de Force par exemple relève dans certains cas d’une forme itérative « n’a eu de cesse de répéter » (citation 8), et le concept d’Evénement relève plutôt d’une forme d’accomplissement. On peut bien sûr ramener, par comparaison, la sémantique des métaconcepts à un trait grammatical associé au prédicat c’est-à-dire indiquant la façon dont le procès ou l’état exprimé par le verbe est envisagé du point de vue de son développement (commencement, déroulement, achèvement, évolution globale ou au contraire moment précis de cette évolution, etc.), mais on voit bien que les métaconcepts s’articulent indépendamment des phrases et, par conséquent, qu’ils ne devraient pas être soumis au procès du verbe dans la phrase. En d’autres termes, ils devraient être indépendants ou plus exactement antérieurs au sujet de l’énonciation.

Note de bas de page 17 :

 L. Hjelmslev, op. cit., pp. 39 et 57.

Enfin, nous avons pu constater qu’il n’apparaissait pas, en général, de sélection objective entre deux occurrences consécutives relevant d’une même séquence, c’est-à-dire déterminante au sens hjelmslevien17. Et pourtant la syntaxe conceptuelle était parfaitement respectée. C’est le cas de nombre d’articles dans notre illustration ; notamment dans celui du Courrier International traduit du polonais :

(Citation « Le soir, il aime bavarder avec son vieil ami Maciej Lopinski. ‘C’est l’un de ses plus anciens amis, ils se connaissent de l’époque où ils étaient des opposants’, précise un politicien important de Droit et justice. ‘Ils sirotent du vin et évoquent le bon vieux temps’. »Les trois concepts sont ici présents et ordonnés malgré l’absence a priori de causalité : « Le soir, il aime bavarder avec son vieil ami », concept d’ensemble (16) ; « C’est l’un de ses plus… », concept 17 de force ou de surcroît de quelque chose ; et enfin, défiant encore toute logique de cause à effet, l’auteur utilise le mot opposants, occurrence générique en concept 18. Rien, dans cet extrait, ne montre qu’effectivement l’auteur suit une progression logique, donc a priori causale — et pourtant, il emploie bien l’ordre typologique du Modèle Conceptuel.

Nous croyons que c’est l’ensemble de ces observations qui permet de conclure à l’existence d’une cause récurrente derrière le raisonnement conscient ; une certaine « logique », ou « loi », qui somme toute s’apparenterait à certains algorithmes de l’intelligence artificielle, tant les chemins qu’elle emprunte semblent repérables et modélisables.

Note de bas de page 18 :

 Jean Petitot, Morphogénèse du sens, Paris, PUF, 1985, p. 140 et suivantes.

Note de bas de page 19 :

 Pour A.J. Greimas et J. Courtès, « La syntaxe fondamentale constitue, avec la sémantique fondamentale, le niveau profond de la grammaire sémiotique et narrative. Elle est censée rendre compte de la production, du fonctionnement et de la saisie des organisations syntagmatiques, appelées discours, (…) : elle représente donc l’instance ab quo du parcours génératif de ces discours », op. cit., p. 380.

Le caractère hiérarchique du modèle conceptuel pose, on le voit, beaucoup de questions et, comme on peut s’en douter  également, il en pose aussi dans des domaines très différents, syntaxe, sémantique, lexicologie, neurosciences, etc. Mais en définitive, en pose-t-il davantage qu’il ne permettrait d’en résoudre ? Car l’existence d’une contrainte hiérarchique de catégories sémantiques fondamentales semble permettre de considérer sous un éclairage nouveau plusieurs des théories linguistiques européennes et anglo-saxonnes. A condition de ne chercher à observer dans un premier temps qu’un niveau très profond — qui, sortant des limites de la phrase, se différencie radicalement du formalisme grammatical (sujet, verbe, objet…) ou du nœud verbal et donc aussi de la recherche de connexions entre proto-actants positionnels selon Jean Petitot18 —, le modèle conceptuel semble moins porter une théorie nouvelle qu’un complément de réponse aux différentes théories structurales existantes. Ce n’est pas que le modèle conceptuel rejette sujet ou agent. Non, car il existe une réalité du sujet, pensé formellement et anthropomorphisé ou pensant et agissant, qui appartient au domaine du sensible : c’est le fameux cogito. Mais avec le modèle conceptuel, le locuteur apparaît comme contraint dans son discours par une sorte de surdétermination qui le dépasse. C’est en ce sens que le modèle conceptuel interroge la syntaxe et la sémantique fondamentale19. Et si on considère maintenant que seuls, sujet et prédicat, participent de la pleine conscience du locuteur, alors, et puisque les catégories sémantiques s’articulent indépendamment des césures phrastiques, nous pouvons aussi sans doute poser, au moins à titre d’hypothèse, l’existence d’un niveau sémantico-syntaxique antérieur (protosyntaxique et protosémantique) au pouvoir génératif, mais indépendant cette fois du raisonnement conscient. De toute évidence, s’il existe bien une hiérarchie catégorielle contraignante et transphrastique qui s’exonère au moins dans un premier temps du sujet et de l’objet primo-actants, alors devrait s’ouvrir un espace linguistique, sémiotique et cognitif nécessairement riche de nombreuses perspectives.

2. Perspective sémiotique : connecteur concessif et distribution des prégnances sémiques sous-jacentes

Note de bas de page 20 :

 Jacques Moeschler et Nina de Spengler, « Quand même : de la concession à la réfutation », Cahiers de Linguistique Française, 2, 1981, p. 93.

Jacques Moeschler et Nina de Spengler remarquaient que QUAND MÊME (QM) était certainement un des marqueurs interactifs « les plus déroutants »20. D'une part par ses propriétés interactives (relationnelles) qui semblent se limiter à renvoyer à quelque chose d’antérieur (situation, comportement, proposition, acte). Et d'autre part, parce que ses propriétés le situent parmi les autres marqueurs interactifs dans une zone intermédiaire entre l'approbation (oui, absolument, tout à fait, etc.) et la réfutation (non, pas du tout, au contraire, etc.). Ce qui a particulièrement attiré l’attention des auteurs à l'égard de QM, « c’est la possibilité donnée au locuteur de refuser et d'accepter à la fois la situation, le comportement ou l’acte linguistique de son interlocuteur. QM deviendrait ainsi intéressant (tant du point de vue linguistique qu'interactionnel) par la façon nuancée, non tranchée dont il permet de gérer la situation délicate dans laquelle le locuteur est mis lorsqu’il doit prendre position face à des événements ou actions (linguistiques ou non linguistiques) faisant intervenir d’autres protagonistes ».

Note de bas de page 21 :

 Jean-Claude Anscombre et Oswald Ducrot, « Lois logiques et lois argumentatives », Le Français Moderne, 1979.

Si le connecteur QM permet bien de nuancer une situation délicate dans laquelle le locuteur est placé lorsqu’il doit prendre position face à des événements ou actions faisant intervenir d’autres protagonistes, nous pensons toutefois que, par sa position dans la phrase ou « moment » dans la suite narrative, il est possible d’associer à son signifié ordinaire une valeur de « quotient » ; et, par conséquent, de considérer que le marqueur interactif QUAND MÊME lorsqu’il est lié à MALGRE (ou leurs substituts pour chacun d’eux) se présente comme une occurrence parfaitement opérante, supposant une réelle prise de position du locuteur (tranchée). Ainsi, et parce qu’il reflète une quotité réelle, ce ne serait pas le connecteur QUAND MÊME qui se trouverait en situation de « dérouter » l’interprète, mais uniquement l’espace axiologique référentiel (R) du locuteur à l’aune duquel cette quotité est évaluée. Sans entrer dans le détail de lois argumentatives telles qu’ont pu les présenter par exemple Oswald Ducrot et Jean-Claude Anscombre21, nous développerons ce point principalement à partir de la phrase d’Alain Berrendonner et Marie-José Béguelin analysée sous l’angle de la Linguistique Textuelle par Jean-Michel Adam : Malgré ce qui s’est schtroupfé, vous êtes de braves petits schtroumpfs ; et montrerons que c’est parce qu’il existe des « moments » syntaxiques permettant à certaines occurrences de recouvrir des mêmes fonctionnalités sémantiques, qu’il est possible de justifier une approche arithmétique et topologique de QM.

Note de bas de page 22 :

 Frédéric Cossutta, « Catégories descriptives et catégories interprétatives en analyse du discours », in J.-M. Adam, J.-B. Grize et M. Ali Bouacha (ed.), Texte et discours : catégories pour l’analyse, Editions universitaires de Dijon, 2004, pp. 189-213.

Note de bas de page 23 :

 Jean-Michel Adam, La Linguistique Textuelle, Introduction à l’analyse textuelle des discours, Paris, Armand Colin, 2006, pp. 60-66.

De la Linguistique Textuelle au connecteur concessif MALGRE/QUAND MËME : L’analyse du discours se définit, selon Frédéric Cossutta22, en articulant la description et l’explication des phénomènes discursifs et par le refus corrélatif de l’interprétation. Ce refus est l’approche objectivée des phénomènes textuels dans un cadre épistémologique à vocation scientifique : « Pour l’analyse du discours, analyser un texte n’a pas pour vocation de le comprendre mais d’abord de l’expliquer ». Dans son ouvrage consacré à l’analyse textuelle des discours, Jean-Michel Adam23 adoptera cette attitude et situera à la jonction de la linguistique transphrastique et de l’analyse du discours ce qu’il nomme la « Linguistique textuelle ». La linguistique textuelle est une théorie de la production co(n)textuelle de sens qu’il est nécessaire de fonder sur l’analyse des textes. Ainsi, précise l’auteur, la progression thème > rhème n’est pas une théorie de la phrase mais, un enchaînement d’énoncés dans la linéarité de la chaîne verbale. Et il ajoute, que la segmentation de continuums fait pleinement sens aux niveaux, syntaxique énonciatif, et textuel. Elle est inséparable de la tension entre discontinuité (segmentation des unités) et continuité (liage de ces unités). Aussi propose-t-il, comme unité textuelle élémentaire, minimale, la « proposition-énoncé ». Proposition qui souligne le fait qu’il s’agit toujours du produit d’un acte d’énonciation. Proposition encore, qui souligne le fait qu’il s’agit à la fois d’une micro-unité syntaxique et d’une micro-unité de sens. Ces deux micro-unités, Jean-Michel Adam les désigne respectivement par les lettres p et q, ainsi que par un indicateur de suite linéaire, é1, é2, é3, etc., et, pour les propositions implicitées entrant dans la dynamique du sens de l’énoncé de surface, par é0, é00, é000, etc.

Note de bas de page 24 :

 Alain Berrendonner et Marie-José Béguelin, Décalages : les niveaux de l’analyse linguistique, Langue française 81, Paris, Larousse, 1989, pp. 99-125.

Note de bas de page 25 :

 Jean-Michel Adam, op. cit., p. 66.

L’auteur admet volontiers, dans son ouvrage, qu’il emploie le terme proposition-énoncé alors qu’il aurait pu parler aussi de clause à la manière d’Alain Berrendonner et Marie-José Béguelin24 ; lesquels en opposant « syntaxe de rection » et « syntaxe de présupposition » vont également dans le sens d’une thèse discontinuiste, tout comme Benveniste et Saussure précise-t-il25. En effet, selon Berrendonner et Béguelin, un texte ne doit pas être regardé comme une séquence de signes mais comme un assemblage d’actes et de comportements. Mais pour ces deux auteurs, c’est à partir du rang de la clause que la syntaxe change de nature. Ainsi, deux types de relations doivent être distingués : i) une syntaxe de rection à l’intérieur de la clause, et ii) une syntaxe de présupposition entre les clauses formant période. Berrendonner et Béguelin parleront également de morpho-syntaxe et de pragma-syntaxe pour distinguer ces types distincts de combinatoire qui font de la clause à la fois l’unité maximale de la syntaxe de rection, et l’unité minimale de la syntaxe de présupposition. Ils proposeront pour exemple, la décomposition d’un énoncé comme la phrase A ci-dessous, en un assemblage de deux clauses formant une période binaire (Berrendonner et Béguelin 1989, p. 113) :

A Malgré ce qui s’est schtroupfé [é1], vous êtes de braves petits schtroumpfs [é2]

Jean-Michel Adam y verra plutôt un découpage en deux propositions liées par le connecteur concessif (MALGRE)/QUAND MÊME. Et insistera notamment sur le fait que ces deux énoncés sont inséparables d’une proposition implicite non-q (micro-unité de sens, notée é0) impliquée par p (micro-unité-syntaxique), et qui, bien que non dite, entre dans la dynamique du sens de cette période concessive. Pour illustrer ce point de vue l’auteur transformera la phrase A de Berrondonner et Béguelin en une équivalence par expansion (phrase B) :

B MALGRE (p) toutes les bêtises que vous avez pu faire [é1], et le fait que (non-q) vous avez donc été insupportables [é0], (q) vous êtes QUAND MÊME de braves petits schtroumpfs [é2]

Une arithmétique simplificatrice : Notre analyse suppose une proposition implicite différente de é0. Car chez J-M Adam cette proposition, telle qu’elle est formulée dans B, se présente comme une répétition de é1. Il existe en effet dans é0 un autre MALGRE sous-entendu permettant à é0 de jouer strictement le même rôle que é1. La différence cependant d’avec é1, c’est que l’occurrence « et » en fait une proposition coordonnée à é1, et que l’occurrence « donc » précise son caractère subordonné à é1 :

MALGRE (…) [é1], et (MALGRE) le fait que vous avez donc été insupportables [é0], vous êtes quand même de braves petits schtroumpfs [é2].

En effet, si on supprimait é1 et faisions apparaître le MALGRE implicite dans é0, on obtiendrait finalement la même micro-unité de sens dans é2, c’est-à-dire une sanction identique : braves petits schtroumpfs ; laissant ainsi et de la même manière que é1, toujours la place à une formule implicite de liaison, mais somme toute différente donc de é0 telle que l’a formulée Jean-Michel Adam.

Un autre énoncé implicite, l’axe sémantique gré vs non-gré : Notre proposition différente notée aé0 (pour autre énoncé implicite), se justifie si on considère l’existence d’un contrat implicite entre l’énonciateur et les schtroumpfs. Contrat qui se traduit pour les schtroumpfs par le respect de ses limites c’est à dire par l’obligation tacite de suivre les préceptes de l’adulte éducateur. Autrement dit, d’être agréable en restant sage. Ce contrat implicite permet de poser une autre équivalence de A sous la forme de C faisant apparaître cette fois aé0 à la place de la proposition é0 de Jean-Michel Adam :

C MALGRE toutes les bêtises que vous avez pu faire [é1], et au regard de votre attitude générale par rapport à ce qui m’est agréable (limites du contrat) [aé0], vous êtes QUAND MÊME de braves petits schtroumpfs [é2].

Posée ainsi, C libère maintenant un axe sémantique de type gré vs non-gré dont le sème /GRE/agit comme un dénominateur commun sur l’ensemble de la phrase. Cet axe sémantique, par nature binaire, est, de fait, également réductible à un axe de type : positif vs négatif. Et, comme nous allons le montrer, cet axe sémantique souligne déjà tous les éléments de base d’un triangle de résolution syntactico-arithmétique amorcé par MALGRE qui entreront dans la dynamique du sens pour aboutir à la solution de l’équation que pose en définitive la question qui nous préoccupe ici :

Comment, malgré toutes ces bêtises, est-il quand même possible de considérer les schtroumpfs comme de braves petits schtroumpfs ?

Le triangle de résolution syntactico-sémantique : En réalité, la réponse à cette question est simple si on s’autorise à décomposer é1 en deux sous-propositions de même sens dont le produit devient alors assimilable à une double négation pouvant ainsi rendre compte d’une équivalence de sens entre é1 et é2. On s’autorisera donc à décomposer é1 en une première sous-proposition négative SP1 avec MALGRE qui signifie aussi « contre le gré », puis en une seconde tout autant négative SP2, avec le syntagme, toutes les bêtises que vous avez pu faire. Car a priori, ce syntagme (SP2), construit autour du thème bêtises, se présente aussi comme étant contre le gré de l’énonciateur. Posé ainsi, SP1 et SP2, qui sont des composantes de é1, équivalent maintenant à une double négation qui trouve naturellement sa résolution positive en é2 (Nous avons remplacé, dans notre illustration ci-dessous, la proposition aé0 « et au regard de votre attitude générale par rapport à ce qui m’est agréable » par une simple flèche d’implication).

MALGRE (-SP1) toutes les bêtises que vous avez pu faire (-SP2)[+é1], vous êtes QUAND MÊME de braves petits schtroumpfs [+é2].

L’existence de deux sous-propositions dans la partie é1 d’un énoncé de type A ou B semble du reste généralement confirmée. En effet, il est facile de le constater, si on pose la proposition négative suivante :

B MALGRE (-SP3) toutes les recommandations que j’ai pu vous faire (+SP4) [-é’1], vous êtes QUAND MÊME des chenapans [-é’2].

De D on constate que sur l’axe sémantique gré vs non-gré, si MALGRE (-SP3) reste par hypothèse toujours négative, la deuxième sous-proposition toutes les recommandations que j’ai pu vous faire (+SP4),elle, est positive car elle émane de l’énonciateur et donc peut être considérée comme une sous-proposition positive qui agrée l’énonciateur. On constate enfin, dans D, que du produit contrarié des deux, SP3 et SP4, on obtient dans é’2 une unité de sens négative (-q) :

D (MALGRE) p dans é’1 > [-q (SP3) * +q (SP4)] (QUAND MÊME) – q dans é’2

En revanche dans B, c’est l’inverse qui se produit. Aux deux sous-propositions négatives dans é1 correspond une proposition positive dans é2. Ce qui amène à conclure que dans é1, il existe bien un principe de double négation puisque nous donnons la proposition MALGRE négative par hypothèse. A partir de cet exemple, il semble donc possible maintenant d’avancer que le sens général d’un énoncé de type A ou B défini dans é2 et qu’amorce MALGRE dans é1, qui est une sous-proposition négative dans é1, devrait être déterminé par le produit des deux sous-propositions (SP1 * SP2) contenues dans é1 ; et de résoudre la question syntactico-arithmétique en posant les relations suivantes :

Image3

Si donc, on remplace la proposition non-q de é0 par le quotient 1/q ou 1/gré de aé0, nous arrivons sensiblement à la même conclusion que J-M Adam : Dans la phrase de Berrendonner et Béguelin, les deux énoncés é1 et é2 sont bien inséparables d’une proposition implicite qui entre dans la dynamique du sens de cette période concessive. Mais cette proposition est une proposition 1/q (q ou gré, étant la référence commune permettant de relier SP1, SP2 et é2), et non pas une proposition non-q. Mais, il ne s’agit là que d’un cas particulier. Car, comme nous venons de le voir, pour donner un résultat (ou sanction) comme par exemple : braves petits schtroumpfs dans é2, cette période concessive entraînerait nécessairement le produit de deux sous-micro-unités dans é1, de même sens ou de sens contraire (- SP1 * ± SP2). Par conséquent, la formule générale simplifiée algébriquement, devrait pouvoir s’écrire selon la règle générale suivante :

[- q (MALGRE)* ± q (SP2)]  dans é1 (QM) ± q  (= résultat/sanction) dans é2

Justification de QM en tant que « moment » d’un quotient : Présentée de cette manière, il faut considérer que l’occurrence QM, à la place qu’elle occupe dans B joue le même rôle que la proposition implicite aé0.Sémiquement parlant en effet, le marqueur QM semble bien pointer le temps ou l’énonciateur pose l’opération ±gré/gré (et au regard de votre attitude générale par rapport à ce qui m’est agréable [aé0]). Et l’ayant ainsi posé, est fin prêt maintenant à donner le résultat de sa mesure (= braves petits schtroumpfs). Ce que nous voulons dire par là, c’est que l’occurrence QM sous-tend sémiquement déjà à elle seule toute la proposition implicite aé0. Car c’est à ce moment précis de la suite narrative et en particulier après le verbe faire dans é1, que ce syntagme perd sa valeur d’insistance au profit d’une valeur de jugement. Plus exactement, et pour la phrase B considérée, le syntagme QUAND MÊME en liaison avec le MALGRE dans é1 marque, par la position qu’il occupe dans la suite narrative, la valeur d’un « rapport » entre ce qui est agréable à l’énonciateur et ce qui ne lui est pas agréable. En effet, sur cette position, QUAND MÊME, est remplaçable par MALGRE TOUT ou encore par TOUT BIEN CONSIDERE, ce qui est difficilement acceptable avant le verbe faire comme le montre le tableau 1 ci-dessous ; ou bien alors, et dans ce dernier cas, ce syntagme n’apparaîtra plus lié au MALGRE de é1.

Tableau 1 : Glissement sémantique de l’occurrence QUAND MÊME suivant sa position dans la phrase B.

Avant le verbe faire,QM  porte un sème à valeur plutôt d’insistance

a)                  MALGRE toutes les bêtises que vous avez quand même pu faire,    (é2…)

b)                  MALGRE toutes les bêtises que vous avez pu quand même faire,    (é2…)

Après le verbe faire,QM porte un sème à valeur plutôt de jugement

c)                  (…é1),     quand même vous êtes de braves petits stroumpfs

d)                  (…é1),    vous êtes QUAND MÊME de braves petits stroumpfs

Note de bas de page 26 :

 Ronald Langacker évoquera le fait que les deux énoncés suivants « He send Suzan a letter » et « He send a letter to Suzan » n’ont pas la même signification ; le premier sous-tend plutôt l’idée d’un événement, alors que le second sous-tend davantage l’idée d’une trajectoire. R. Langacker, 1987, “Foundations of Cognitive Grammar”, Tome I, p. 39 in Bernard Victorri, Les grammaires cognitives, 2004 ; Catherine Fuchs, La linguistique cognitive, Ophrys, pp.73-98, Cogniprisme. <halshs-00009524>.

Au regard de ce tableau 1, il nous semble pouvoir mieux justifier l’occurrence QM en liaison avec le MALGRE dans é1 comme sous-tendant un sème /jugement/. Jugement (ou « mise en rapport ») cependant qui reste encore en instance du prononcé du verdict. Plus exactement, il apparaît maintenant plus clairement que l’occurrence QUAND MÊME puisse être considérée comme le moment de conscientisation d’un « rapport » entre ce qui est agréable à l’énonciateur et ce qui ne lui est pas agréable. Mais aussi, et bien entendu, moment qui de toute évidence ne correspond pas encore au prononcé du verdict/sanction. Dans la phrase B, cette sanction prendra la forme de l’énoncé : « braves petits schtroumpfs ». Précisons toutefois, que les autres quand même dans les propositions a) et b) peuvent être considérées comme liées à un malgré, mais que celui-ci reste implicite, et répond davantage à une sous-proposition enchâssée qui serait du type malgré toutes mes recommandation, et non plus au MALGRE dans é1 associé à la valeur bêtises. En se rapprochant de Ronald Langacker on observe qu’ici aussi des différences de forme correspondent à des différences dans la représentation construite26.

Enfin, notons que la construction du sens dans la phrase B suit des étapes ordonnées et logiques, comparables à celles que suppose la résolution d’un problème en trois temps : hypothèse, formule, résultat :

  • Temps 1 L’énonciateur pose d’abord l’hypothèse, SP1 et sa variable SP2 (de é1) ;

  • Temps 2 puis, pose le rapport (= SP1 * SP2 * 1/q) dans é2 au niveau de ‘vous êtes quand même’. C’est l’état de conscience accompli ; ‘vous êtes’ indiquant plutôt le moment où on pose l’opération et quand même, le moment où on en conscientise la mesure, le « jugement » ;

  • Temps 3 et enfin dans un dernier temps, l’énonciateur inscrit et encadre en rouge le résultat à la fin de é2. : [= braves petits schtroumpfs].

Ces trois temps de cette façon semblent bien marquer les trois étapes logiquement construites de la résolution d’un problème auquel, pour trouver le résultat/sanction, il s’agit d’abord de poser la bonne opération sous la forme d’un quotient, ici de type ±g/g.

Nous voulons surtout souligner que le marqueur interactif QUAND MÊME supporte, sur le segment qu’il occupe dans la phrase B, l’idée de la conscientisation d’une mesure et cela manifestement de façon (quasi)indépendante du signifié ordinaire concessif et oppositif qu’on accorde généralement à cette occurrence. En effet sur cette position, ou moment dans la suite narrative, l’occurrence QUAND MÊME pouvait parfaitement s’absenter comme dans la phrase ; voire être remplacée par d’autres aux signifiés différents comme certes, pourtant, sans doute, je crois, en effet, cependant, néanmoins, toutefois, malgré tout, finalement, assurément, je l’admets, je le concède, contrairement à ce que l’on pourrait croire… ou encore plus simplement par « » (deux points). Cela ne changeait en rien le fait que sur ce segment précis de la suite narrative, situé après l’occurrence faire et avant le syntagme braves petits schtroumpfs, il existe une fonction intuitive, une prégnance sémique de type /quotient, rapport ou jugement/, permettant d’associer une valeur sémantique complémentaire à l’occurrence qui s’y trouve soit implicitement, soit explicitement ; autrement dit de signifier à l’endroit de ce segment particulier l’existence d’un sème sous-jacent exprimant la présence d’un lien entre des valeurs différentes mais rapportées à une même unité.

Cette approche amène en définitive à reconsidérer la proposition de Jean-Michel Adam concernant la liaison implicite qu’il établit nécessairement dans une période concessive sous-tendue par la préposition MALGRE. Nous pouvons dire a minima que ce lien ne relève pas d’une proposition non-q notée é0 par J-M. Adam (et le fait que vous avez donc été insupportables), mais d’un rapport de type 1/gré ou 1/q à l’image de la proposition aé0. Et cela même si nous devions considérer l’ensemble de la phrase B de J-M. Adam, c’est-à-dire augmentée de é0 car, dans cette longue proposition, SP2 ne se comprendrait plus seulement dans é1 mais s’augmenterait maintenant aussi de é0 en tant que proposition coordonnée et subordonnée à SP2 dans é1. Ci-dessous, la proposition de J-M. Adam revisitée selon la nouvelle sous-proposition SP2 entrant dans la même période concessive :

img-1

En transformant la phrase d’Alain Berrendonner et de Marie-José Béguelin (Malgré ce qui s’est schtroupfé, vous êtes de braves petits schtroumpfs) et en lui adjoignant une proposition négative(et le fait que vous avez donc été insupportables (é0), Jean-Michel Adam a admis l’idée qu’il devait exister dans cette période concessive une formule arithmétique simple entre différentes propositions. Relation qu’il s’agissait de mettre en évidence. D’autant que son ajout de QUAND MÊME en é2 marque explicitement non seulement le moment d’un rapport sous-jacent entre ce qui est gré à l’énonciateur et ce qui ne lui est pas gré maiségalement celui d’une relation « d’équivalence » entre (é1 + é0) et é2. Pourtant il semble bien que dans cette formulation concessive, l’occurrence MALGRE à elle seule constitue déjà une sous-proposition négative (-SP1) qui combinée à une autre sous-proposition négative (-SP2)permet de justifier braves petits schtroumpfs dans é2 en tant que résolution positive de é1 (double négation) mais, sous-tendue cette fois par un rapport implicite 1/gré et non pas par une proposition implicite non-q.

En permettant d’associer l’existence d’une quotité à la position qu’occupe l’occurrence QUAND MÊME, nous cherchons à apporter un éclairage complémentaire sur l’explication de ce connecteur concessif. Nous verrons cependant que la justification ultime du sens (positif/négatif) qu’il faut accorder à cette période concessive ne peut pas se libérer de la référence axiologique qu’impose nécessairement le locuteur.

Approche « topologique » de la période concessive

De nos considérations précédentes, on peut toujours objecter maintenant et raisonnablement, une proposition de type E comme ci-dessous :

E MALGRE (SP1) toutes les recommandations que j’ai pu vous faire (SP2) [é’’1], vous êtes quand même de braves petits schtroumpfs [é’’2].

Mais, si cette proposition de type E paraît moralement contrariante, elle reste malgré tout syntaxiquement et sémantiquement acceptable. Pour justifier la règle générale (§.), il faudra donc considérer dans ce cas que le syntagme nominal braves petits schtroumpfs ne se présente plus comme une résolution positive pour l’énonciateur mais se présente maintenant comme une résolution négative. Elle ne contredirait donc pas la formule générale suivant laquelle le sens d’un énoncé de type A ou B, défini dans é2 et qu’amorce MALGRE (-SP1 dans é1), qui est une sous-proposition négative dans é1, devrait être déterminé par le produit des deux sous-propositions (-SP1 * ±SP2) contenues dans é1. Car dans ce cas particulier, la formule prendrait la forme suivante :

E [-q (MALGRE) * +q (SP2)] dans é’’1  (QUAND MÊME) - q  dans é’’2

Bien entendu tout dépendra de l’énonciateur et donc de son orientation axiologique. Dans le cas de la proposition E, il est facile d’imaginer que l’énonciateur n’est pas le Grand schtroumpf bienveillant de la bande dessinée belge créée par Peyo en 1958 mais plutôt Gargamel, le sorcier alchimiste, ennemi juré des Schtroumpfs.

Nous pouvons affirmer maintenant qu’étant donnée la nature ambigüe du mot « schtroupfé » employé par Berrendonner et Béguelin, il existe, dans la phrase A, un principe d’indécidabilité car nous ne pouvons pas dire si « schtroupfé » relève d’une acception négative ou positive. En effet, SP2 (ce qui s’est schtroupfé) aurait très bien pu se traduire par : « le moment que j’ai passé avec vous pour vous faire toutes mes recommandations », et se comprendre comme une proposition positive (+q) comme dans l’exemple E ci-dessus. Dans ce cas alors, et en fonction de la règle générale, la sanction en é2 (=braves petits schtroumpfs) ne pourrait s’interpréter que dans son sens négatif, puisque MALGRE est par nature une sous-proposition négative. Nous pouvons ajouter encore, que seuls d’autres éléments de contexte auraient pu éventuellement dans ce cas précis lever l’ambiguïté du mot schtroupfé, c’est-à-dire décider de l’interprétation à adopter, positive ou négative pour SP2, et notamment une connaissance plus précise du locuteur énonciateur, par exemple Grand schtroumpf « le bienveillant » ou Gargamel « le malveillant ».

Dans cette connaissance de l’énonciateur en effet, on aurait pu décider de l’interprétation à adopter. Mais cette fois non plus d’abord pour SP2 grâce à l’interprétation de « schtroupfé » mais, grâce à la valeur q contenue en é2. Et par conséquent considérer par rétro-formulation l’orientation de SP2. Plus précisément : Si Grand schtroumpf « le bienveillant » est l’énonciateur, alors la valeur de braves petits schtroumpfs ne pourra être que positive. Dans ce cas, puisque SP1 (MALGRE) est toujours négative, SP2 (ce qui s’est schtroupfé) ne pourra refléter qu’une valeur négative qui conjuguée à SP1 sous la forme d’une double négation, donnera en é2 une sanction positive. Inversement, si l’énonciateur est Gargamel « le malveillant », alors braves petits stroumpfs prendra une valeur négative, et dans ce cas maintenant, SP2 ne pourra refléter qu’une valeur positive.

Contre-valeur et sanction : Mais à y regarder de près, même dans le cas de la phrase B, on ne peut pas dire si la sanction braves petits schtroumpfs doit être interprété comme un résultat positif ou négatif. En effet, l’énonciateur pourrait parfaitement être Gargamel « le malveillant ». Et dans ce cas encore, obliger maintenant à reconsidérer le syntagme toutes les bêtises que vous avez pu faire, non pas comme une valeur négative mais comme une valeur positive. Il reste donc à admettre quatre choses :

  1. D’abord, qu’il existe bien une construction syntactico-arithmétique permettant de donner un sens positif ou négatif à la sanction en é2.

  2. Puis, que dans une période concessive, les deux unités SP2 et é2 s’opposent systématiquement.

  3. Ensuite, que le domaine auquel appartient la combinaison de MALGRE avec SP2 dans é1 est le même que pour la sanction en é2 ; autrement dit é1 et é2 ne s’opposent pas.

  4. Enfin, que cette sanction ne peut véritablement faire sens (positif ou négatif) que parce qu’il existe une valeur axiologique à l’aune de laquelle les unités syntaxiques SP2 et é2 mises en relation dans cette période concessive peuvent être considérées et analysées.

D’une façon générale nous pouvons dire, qu’un énoncé intégrant le connecteur concessif MALGRE/QUAND MÊME sous-tend nécessairement une constante syntactico-arithmétique permettant d’induire soit une valeur négative soit une valeur positive en é2, mais qu’en définitive le sens ultime (positif ou négatif) de la sanction en é2 dépend de l’orientation du locuteur. Car c’est bien le point de vue du locuteur qui permettra in fine de déterminer la condition de vérité en termes positif et négatif des unités SP2 et é2. Ayant précisé cela, nous pouvons maintenant proposer une définition générale pour cette période concessive :

Une période concessive de type MALGRE/ QUAND MÊME est une formulation linguistique, d’essence arithmétique et topologique, permettant l’intégration ou la non-intégration d’une contre-valeur (valeur contraire)dans les limites de l’espace axiologique de référence du locuteur.

Bien sûr, il ne faudra pas confondre la sanction en é2 avec l’espace du locuteur. Car la sanction ne sera que la conséquence de l’intégration ou non dans son espace subjectif, de la contre-valeur résultant de la construction arithmétique en é1 (-SP1*±SP2). En revanche, sanction et contre-valeur cette foisparticipent systématiquement d’un signe commun (positif ou négatif) ou dit autrement encore, d’une même logique d’intégration par rapport à l’orientation du locuteur. De telle sorte que le résultat obtenu à la fin de la période concessive (la sanction) soit interprété comme une approbation, ou son contraire comme une réfutation de la contre-valeur par le locuteur (Figure 1).

Image4

Figure 3 : Résultat obtenu à la fin d’une période concessive, initiée par le connecteur MALGRE/QUAND MÊME.

Limite fictive et construction du rapport de sens : Si, comme on l’a vu plus haut, le marqueur interactif QUAND MÊME,par la position qu’il occupe dans la suite narrative, supporte un rôle de quotient, c’est-à-dire qu’il marque en plus de son signifié ordinaire le lien entre des valeurs différentes mais rapportées à une même unité, il ne faut pas non plus négliger le rôle essentiel que joue MALGRE. Car cette occurrence, d’essence concessive, en inversant la sous-proposition SP2 dans é1, la présente maintenant, par effet miroir, comme son complémentaire dans R. Ce n’est plus désormais SP2 qu’il s’agit de considérer pour justifier du sens positif ou négatif à accorder à la sanction en é2 mais bien, comme nous l’avons montré précédemment, son opposé (- SP2). On se distingue ainsi, par le rôle que joue MALGRE dans é1, d’autres énoncés comme dans une situation dialogale par exemple ou chacun des locuteurs affirme son propre espace de référence (R) hors de toute période concessive :

  • A C’est un beau film

  • B Non, ce n’est pas un beau film.

Ou bien

  • A C’est un beau film

  • C Oui c’est un beau film

Entre A et B il y aura réfutation directe, et entre A et C il y aura approbation directe. C’est-à-dire qu’entre A et B toutes les valeurs a de A comprises dans RA seront réfutées par B dans R; et, qu’entre A et C, toutes les valeurs de RA seront identiques dans RC.

Avec MALGRE les choses sont différentes car on entre dans une période « concessive ». Il faut donc admettre que le locuteur avec SP2 concède bien ceci ou ne concède pas cela, mais il faut considérer également que le résultat terminal, c’est-à-dire la sanction, se contrarie toujours et respectivement avec ceci ou cela, pour s’accorder finalement avec le complémentaire de SP2 dans R, c’est-à-dire sa contre-valeur (son image miroir). Il reste donc à supposer que SP2 et sa contre-valeur (- SP2) sont complémentaires dans R. Et, en tant qu’espaces complémentaires dans R, il existe forcément un point limite à partir duquel SP2 étant acceptable, sa contre-valeur devient réfutable, et inversement. Et dans les faits, tout se passe comme si l’une et l’autre des propositions complémentaires pouvaient être alternativement acceptables ou réfutables mais à la condition qu’elles ne dépassent pas une certaine limite commune que se serait fixée le locuteur à l’intérieur de son espace référent (R).

Note de bas de page 27 :

 Jean Petitot et René Doursat,  "Modèles dynamiques et linguistique cognitive: vers une sémantique morphologique active", Rapport du CREA 9809, Ecole Polytechnique, 1998.

Jean Petitot27 à la suite de Léonard Talmy avait déjà montré qu’il pouvait exister des limites fictives à partir desquelles se profilaient des schèmes percepto-sémantiques. Il prendra pour exemple la préposition « accross » dont le principal concept géométrique sous-jacent à tous les usages de “accross” est celui de transversalité. Et il conclura que « la différence qualitative entre “ce côté-ci” et “l’autre côté” d’un lac [par exemple], qui est prise en charge linguistiquement par “here” and “there”, correspond géométriquement à l’introduction d’un bord virtuel intermédiaire situé grosso modo au milieu des deux rives. Avant ce bord, on se trouve “de ce côté-ci” et après ce bord on se trouve “de l’autre côté”. C’est ce bord virtuel qui établit le lien entre l’opposition linguistique “here/there” et la situation physique-perceptive ».

Ici il ne s’agit pas d’une situation physique “here/there” mais d’un argument traduisible en termes d’approbation et de réfutation dans l’axiologie de référence du locuteur. Dans notre exemple, on ne pourra donc pas dire véritablement si la limite fictive pour accepter ou réfuter telle contre-valeur de SP2 correspond à une situation plus ou moins centrale comme pour « accross ». En revanche, on peut considérer qu’il existe bien un seuil d’acceptabilité dans R, une limite en deçà de laquelle la contre-valeur sera réfutée, et au-delà de laquelle elle sera acceptée. Et considérer également que lorsque contre-valeur (-SP2)et valeur (SP2),qui sont complémentaires dans R,se situent chacun sur cette limite commune, il y a indécision du locuteur. Transformées en termes d’espaces complémentaires dans R, on définira donc la réfutation comme l’espace qu’occupe la contre-valeur, mais qui reste insuffisant pour suppléer à l’espace R tout entier ; et inversement pour l’acceptation. Ainsi envisageons-nous trois cas de figure : le cas de la réfutation concessive, le cas de l’approbation concessive, et enfin le cas de l’indécision. Pour des raisons de simplification qui ne changent pas notre démonstration, comme pour « accross » nous fixerons cette limite fictive dans le milieu de l’espace de Référence R (Figures 2, 3 et 4)

Le cas de la Réfutation concessive : Dans cet exemple on considèrera locuteur, le Grand Schtroumpf bienveillant.

MALGRE (SP1) toutes les recommandations que j’ai pu vous faire (SP2) [é1], vous êtes QUAND MÊME des chenapans [é2].

Dès lors, il semble logique de penser que, par rapport à l’axiologie de référence (R, R), les recommandations (SP2, V) prennent une orientation positive. Mais en réalité et puisqu’il s’agit d’une période concessive, il ne s’agit plus de considérer seulement SP2 (V) mais bien é1 dans son entier, c’est-à-dire transformé par MALGRE (C) en valeur négative. Ainsi, avec le MALGRE dans é1 posera-t-on en définitive la contre-valeur de SP2 dans R. Dans cette période concessive, la contre-valeur C en é1 (SP1*SP2) étant inférieure à R/2, ou ce qui revient au même à V puisque V et C sont complémentaires dans R, é1 sous-tendra par conséquent une sanction négative (chenapans). Autrement dit, é1 engendrera une réfutation dans R.

Image5

Figure 4 : Une contre-valeur insuffisante entraîne une réfutation globale.

La contre-valeur C étant en deçà du seuil d’acceptabilité, les énoncés é1 et é2 auront valeur de réfutation pour le locuteur. Autrement dit, si l’espace (le cardinal #) de la contre-valeur inclus dans l’espace de référence du locuteur [#,C R.] est inférieur à la moitié de l’espace de référence R du locuteur [,#,C R.<,1-2. # R.], alors toutes les valeurs c qui appartiennent à l’espace qu’occupe la contre-valeur C, ne ressortent pas de l’espace de référence du locuteur [⇒,cCcR].

En résumé :   ,# , CR.<,1-2.# R. ,c C c R.

Le cas de l’Approbation concessive : Contrairement au cas de la réfutation, l’approbation entraînera une contre-valeur qui dépasse positivement le seuil d’acceptabilité permettant ainsi de suppléer à l’espace R tout entier. Dans ce cas, les énoncés é1 et é2 auront valeur d’approbation :

, #, CR.>,1-2. # R. CR

Image6

Figure 5 : Une contre-valeur suffisante entraîne une approbation globale.

Le cas de l’indécision : Le cas de l’indécision est particulier. En effet, lorsque contre-valeur (-SP2)et valeur (SP2),qui sont complémentaires, s’équivalent dans R et par conséquent que la contre-valeur C, se situe en limite du seuil d’acceptabilité (L), nous avons dit qu’il y avait indécision du locuteur :

, # CR.=,1-2. # R. indécision

On note cependant que cette configuration particulière implique généralement une forme d’interrogation dans é2. Cette interrogation peut être monologal, comme par exemple : je me demande si, je ne sais pas si… ;ou bien dialogale comme dans pourriez-vous, pensez-vous que, savez-vous si, etc. Mais, dans une grande partie des cas et malgré les deux sous-propositions clairement explicitées (SP1 et SP2), le locuteur pourtant ne parvient pas à décider d’une sanction à adopter comme dans notre exemple ci-dessous :

MALGRE nos revenus suffisants, je ne sais QUAND MÊME pas si cet achat sera possible

Dans cette phrase, et comme précédemment pour la réfutation concessive et l’approbation concessive, il est clair que SP1 (MALGRE), négatif par hypothèse, contrarie ici aussi SP2 (ses revenus suffisants). Mais, le locuteur n’arrive quand même pas à se déterminer. Tout comme au milieu de la rivière, à propos de la préposition « accross » vue précédemment, le locuteur ne peut pas dire s’il se situe de ce côté-ci ou bien de ce côté-là ; les deux étant également vrais.

Image7

Figure 6 : une position médiane entraîne l’indécision.

Le caractère « déroutant » du locuteur : Jusqu’à maintenant nous avons supposé des cas simples. Il se peut cependant parfois que le locuteur veuille utiliser cette forme interrogative (ou d’autres) pour user d’un euphémisme ou bien insinuer une moquerie, par exemple. On remarquera toutefois que dans ces cas particuliers, la forme sort du cadre de l’indécision. Ainsi dans :

Malgré tous vos efforts, je ne sais quand même pas si vous pourrez y arriver.

L’interprète pourra être éventuellement placé dans une position ambigüe car il ne saura pas si le locuteur use d’une forme d’indécision, d’une forme d’euphémisme, ou bien encore d’une forme de moquerie. Dans le premier cas celui de l’indécision, sa position se situe en limite de la contre-valeur et de SP2. Nous venons de le voir. Et dans ce cas encore, l’interrogation reste légitime. Dans le deuxième, celui de l’euphémisme, il s’agira plutôt d’une forme déguisée pour signifier une vraie « sanction », ici a priori négative, et la forme employée impliquera non plus le cadre de l’indécision, mais nécessairement une réfutation concessive pouvant se traduire ainsi :

Malgré tous vos efforts, je pense que vous n’y arriverez quand même pas.

Enfin dans le troisième cas, celui de la moquerie, le locuteur pourra sous-entendre autant une forme d’approbation qu’une forme de réfutation. Mais, dans ces deux cas, ces formes pourront ne plus être considérées comme concessives mais comme des réfutations directes ou des approbations directes. Ainsi, une phrase comme précédemment Malgré tous vos efforts, je ne sais quand même pas si vous pourrez y arriver pourra aussi s’interpréter selon les deux options suivantes :

  • Je sais que de toutes les façons, vous y arriverez.

  • Je sais que de toutes les façons vous n’y arriverez pas.

Il existe certainement d’autres aspects formels. Mais nous voulions évoquer le fait que hors connaissance de l’axiologie référentielle du locuteur, le sens induit par le connecteur MALGRE/ QUAND MÊME, pourtant mathématique et logique, est impossible à déterminer. Tout dépendra donc à la base, pour résoudre « l’équation » finale entre é1 et é2, de la perspective du locuteur. Ces quelques cas particuliers veulent surtout souligner que c’est à partir de l’espace du locuteur, et non pas d’abord à partir du connecteur logique MALGRE/QUAND MÊME que plusieurs interprétations sont possibles. Et, qu’en définitive, la justification de la sanction, qu’elle soit directe, concessive ou bien de forme indécisionnelle, passe toujours aprioriquement par un rapport de sens entre une valeur (ou sa contre-valeur complémentaire) et l’espace référentiel du locuteur.

Domaines de définition de la réfutation et de l’approbation : La réfutation et l’approbation s’appliquent tous deux autant au cas direct qu’au cas concessif. Lorsque la relation est directe, le domaine de définition de la sanction ne pourra prendre que deux valeurs possibles, soit strictement égale à +1, soit strictement égale à -1. C’est-à-dire que la valeur (V) participera de l’espace R tout entier, soit négativement soit positivement : V/R =  ±1. Dans ce cas, la contre-valeur sera nulle.

En revanche, dans le cas concessif, le domaine de définition de la sanction sera beaucoup plus large, mais se comprendra strictement entre ces deux bornes (+1 et -1),  c’est-à-dire entre :

]-1 et +1[. Il reste à conclure qu’en toute logique, et contrairement au cas direct, dans le cas concessif il existe une infinité de nuances possibles pour exprimer la sanction finale. Ainsi, une sanction comme braves petits schtroumpfs pourra se voir plus ou moins affirmée selon les cas suivants :

  1. Vous êtes assurément de braves petits schtroumpfs ;

  2. Vous êtes de braves petits schtroumpfs ;

  3. Vous êtes plutôt de braves petits schtroumpfs ;

  4. Vous êtes semble-t-il de braves petits schtroumpfs ;

  5. Vous êtes a priori de braves petits schtroumpfs ;

  6. Etc….

Note de bas de page 28 :

 Voir introduction.

Bien sûr, toutes les nuances participent également d’un rapport entre ce qui est concédé (ou sa valeur complémentaire) et l’espace qu’admet le locuteur comme constitutif de sa référence mais, en dehors du cas de l’indécision qu’on considérera comme un cas particulier, dans tous les autres cas (concessif ou direct) la sanction du locuteur sera finalement tranchée28 soit de manière positive, soit de manière négative.

Prégnances sémiques ou « proto-raisonnement » ?

Nous avons précédemment évoqué le fait que l’occurrence QUAND MÊME, lorsqu’elle était liée à MALGRE dans une phrase, pouvait soit s’impliciter, soit se voir remplacée par d’autres comme : certes, pourtant, sans doute, je crois, en effet, cependant, néanmoins, toutefois, malgré tout, finalement, assurément, je l’admets, je le concède, contrairement à ce que l’on pourrait croire… ou encore plus simplement par « » (deux points),  et cela sans changer le sens de la sanction résultante. Mais si QM peut être remplacée par d’autres occurrences, qu’en est-il maintenant du marqueur MALGRE ? Est-il lui aussi susceptible d’être remplacé sans pour autant devoir changer l’orientation générale de la période concessive initiale ? En d’autres termes, les marqueurs MALGRE et QUAND MÊME pourraient-ils être considérés comme archétypiques de toutes périodes concessives ?

On ne peut évidemment pas répondre dans l’absolu à cette question. Il faudrait pour cela étudier toutes les formes possibles de concession. En revanche il semble évident que d’autres occurrences puissent remplacer MALGRE sans que cela n’altère le sens de la sanction (réfutation, approbation, indécision). Ainsi un énoncé comme la phrase A retrouve une sanction identique dans les cas suivants :

  1. Certes il s’est schtroupfé cela, mais vous êtes QM de braves petits schtroumpfs ;

  2. Bien qu’il se soit schtroupfé cela, vous êtes QM de braves petits schtroumpfs.

Dans ces deux cas, on retrouve bien, avec quelques variantes phrastiques, la même contre-valeur qui évaluée à l’aune de l’espace de jugement du locuteur implique la même sanction. De plus, l’occurrence certes en tant que substitut de MALGRE pour cette période concessive, peut parfaitement être remplacée par : Bien sûr, sans doute, je crois que, en effet, même s’il, assurément, je l’admets, je le concède, etc… autant d’occurrences dont la plupart d’ailleurs ne sont pas si différentes des substituts pour QUAND MÊME. Il reste donc à considérer que ces deux occurrences MALGRE et QUAND MÊME sont susceptibles de soutenir une représentation archétypique, au moins pour ce qui concerne ce modèle de période concessive. Et de conclure, que si elles peuvent supporter chacune une représentation archétypique c’est que vraisemblablement dans l’organisation profonde, il doit exister des places pour des prégnances sous-jacentes à la fois sémantiques et syntaxiques (positionnelles) c’est-à-dire hiérarchisées et non aléatoires, comme celle de type « quotient » ou « jugement » pour QUAND MÊME. Prégnances sémantiques ou sémiques sous-jacentes enfin, qui sous-tendent comme pour Berrendonner et Béguelin des phénomènes de rection et de présupposition et qui, manifestement aussi, se révèlent (quasi)indépendamment du signifié ordinaire des occurrences qui les portent ; l’archétype MALGRE supposant, sur la position qu’il occupe, une prégnance sous-jacente plutôt de type « disjoindre » et QUAND MÊM.E, une prégnance sous-jacente plutôt de type « quotient, rapport et/ou jugement ».

Note de bas de page 29 :

 Bernard Decobert, « Des régularités sémantico-syntaxiques sous-jacentes », Actes du 4e Congrès Mondial de Linguistique Française, Berlin juillet 2014, www. linguistiquefrançaise.org.

Ainsi, selon cette approche sémique et positionnelle hiérarchisée et non aléatoire29 la sanction terminale évaluée à l’aune du référentiel axiologique du locuteur (R), par exemple braves petits schtroumpfs, ne pourra être prononcée et trouver de signification, notamment positive ou négative, que si préalablement deux conditions sont remplies :

  1. D’abord qu’il y a, ou qu’il y a eu, retrait de SP2 de R ; grâce à l’occurrence MALGRE ou ses substituts dans la proposition considérée (monologale ou dialogale), qui implique sémiquement de « disjoindre » SP2 de l’espace R ;

  2. Puis, une évaluation du « rapport »résultant (R-SP2)/R, au droit de la position occupée par l’occurrence QUAND MÊME ou de ses substituts sémiquement compatibles dans la proposition.

Nous voulons souligner finalement que s’il est possible à partir d’une approche sémasiologique et distributionnelle d’isoler certains sèmes ou fonctionnalités sémantiques comme ici, /disjoindre/ et /rapporter/, ces mêmes sèmes ne s’organisent pas moins entre eux pour faire sens, de telle sorte que leur agencement débouche sur une forme particulière de proto-raisonnement.

Conclusion

En réalité, ces deux prégnances sémantiques, /disjoindre/ et /rapporter/, qui agissent sur des marqueurs concessifs, participent de la liste des champs du Modèle conceptuel (voir Ch.1, figure 1). Il s’agit des champs Disjonctif (type 14) et Relatif (type 19), lesquels sont définis de la manière suivante : Champ disjonctif (type 14), décalage d’élément(s) par rapport à un point, une norme ou un état habituel ; et pour le champ relatif (type 19), mesure ou ce qui permet la mesure entre des éléments différents. Il importait au travers de cette dernière analyse de montrer que, partant d’une axiologie sémantico-syntaxique sous-jacente constituée de formes fondamentales signifiantes (les métaconcepts), et proche du modèle proppien, il était possible de tirer d'autres résultats, comme ici au sujet du connecteur concessif Malgré/Quand même. Autrement dit, de revisiter sous un angle de sémiotique structurale cette fois, mais sans doute encore imparfaitement, certaines des approches grammaticales ou pragmatiques actuelles. D’une façon générale les métaconcepts, qui sont des formes encore libres d’expressions, interagissent entre eux dans le discours à la manière d’une mathématique de fonctions. Selon notre hypothèse conceptuelle, ils organisent le discours d’une manière sous-jacente en participant d’une protosémantique et d’une protosyntaxe. Et, en principe, chacun des métaconcepts devrait pouvoir être caractérisé par des graphes topologiques à la manière de René Thom.

Le modèle conceptuel, qui est un terme générique pour qualifier notre champ d’étude, se base sur des récurrences sémantiques observables à l’analyse des textes et des discours. L’analyse est double : sémasiologique et distributionnelle. Lorsqu’on fait l’analyse distributionnelle des occurrences dans un texte, qu’il soit littéraire, journalistique ou scientifique, il est possible de remarquer que certaines catégories sémantiques tendent à s’incrémenter selon un certain ordre à la fois récurrent et transphrastique. De telle sorte que certains traits distinctifs, caractéristiques de ces catégories sémantiques, semblent se superposer à un schéma de pensée, un chemin construit, déjà construit, résident. Ou, plus précisément encore, comme si ces catégories sémantiques répondaient à une contrainte organisationnelle, une sorte d’algorithme fonctionnel imposé, auquel il ne s’agirait plus que d’ajouter des variables pour justifier d’un résultat tangible. Dans le cas d’un discours par exemple, ces variables seront principalement des mots et leurs signifiés ordinaires.

La double analyse sémasiologique et distributionnelle nous a amené en définitive à considérer l’hypothèse qu’il devait exister deux mondes : un premier sous-jacent algorithmique, aux propriétés fonctionnelles et contraignantes, mais sans variables. Non pas sans contenu puisqu’il s’agit de catégories sémantiques, mais sans objets sensibles relevant du monde réel ou idéel. Et un second, celui  des objets précisément, qui ne semble prendre véritablement sens que parce que le premier l’articule en positionnant les objets les uns par rapport aux autres, et en déterminant la relation de chacun d’entre eux avec tous les autres. Tout se passe, selon notre analyse, comme s’il existait deux mondes qui ne pourraient sans doute pas faire sens l’un sans l’autre mais qui paradoxalement, et pour les saisir dans leur fonctionnement imbriqué, devraient s’analyser séparément. Un premier qui serait uniquement algorithmique, matriciel, fonctionnel et catégoriel, et un second qui représenterait celui des objets ; un peu comme aux échecs finalement.  Aux échecs, on croit manipuler des pièces sur un échiquier, en réalité ce sont des règles qu’on manipule. Et de plus, ces règles on les fait interagir entre elles. Ça complique encore plus, évidemment. Les objets, les pièces de l’échiquier, ne sont là que pour figurer les règles, les représenter et permettre de les manipuler. Car en vérité, en fond, c’est-à-dire de manière sous-jacente, ce sont des règles qu’on manipule, et uniquement des règles.

En résumé, le Modèle conceptuel postule qu’il existe des règles qui s’articulent entre elles pour former système. Elles permettent de donner le sens général dans un discours parce qu’elles sont catégorielles, fonctionnelles et motrices. Ce sont des fonctions comparables à nos fonctions mathématiques (« plus », « moins », « multiplier », « diviser »), ou encore à certains méta-universaux greimassiens (« contrariété », « complémentarité »). Ces fonctions portent déjà du sens en elles-mêmes ; et les mots, les objets, les pièces de l’échiquier ainsi que l’échiquier tout entier, représentent la réalité tangible, la variable d’ajustement, celle convoquée à ce moment-là dans un micro-univers discursif déterminé. Ici ce sera un conte d’Afanassiev, là un autre des frères Grimm. Ailleurs ce sera un article de presse ou encore un traité de sémiotique. Avec les catégories sémantiques qui font office également de fonctions, ou de matrice pour reprendre l’expression de Claude Lévi-Strauss, il nous semble pouvoir nous rapprocher aussi des morphologies archétypes de René Thom qui sont également des unités signifiantes et dynamiques (couper, émettre, joindre, etc.) car à la base, comme pour le modèle conceptuel, elles relèvent d’une topologie. Mais les deux modèles ne sont pas superposables en l’état. C’est pourquoi, ces topologies ou morphologies signifiantes nous les avons simplement appelées des Métaconcepts.

Alors à l’observation de ces récurrences, il fallait tenter de comprendre d’où cela pouvait bien provenir. Relevaient-elles de l’apprentissage, ou encore d’archétypes culturels, ou bien fallait-il faire l’hypothèse d’une inscription au niveau biologique ? En ce qui concerne l’option de l’apprentissage comme celle des archétypes culturels, il n’est pas possible de dire où cela commence exactement car on peut toujours faire reculer le seuil de l’aporie fondatrice. En revanche, parce qu’il constitue le seuil de notre perception, le niveau biologique semblait plus légitime (Nous donnons dans nos travaux un certain nombre d’éléments permettant de créditer cette option. Nous nous appuyons notamment sur les travaux de Tanaka, Biederman et Dehaene). Bien sûr, il n’est pas possible d’éliminer les deux premières options, ni même d’éliminer l’hypothèse qu’il puisse en exister d’autres encore. Mais nous avons privilégié l’hypothèse biologique non pas pour évacuer le problème de l’origine, comme le suggère Jean Petitot à propos du modèle génératif chomskyen, mais plutôt parce que cette option ouvre un nouvel espace de recherche et de liberté. En effet, avec l’option biologique, les choses semblent prendre une autre tournure explicative. Car si on fait cette hypothèse, c’est-à-dire celle de l’inscription d’un algorithme résident dans la mémoire profonde, réflexe par exemple, alors il paraît possible de considérer que ce ne sont plus les objets du monde qui en se projetant dans la matière cérébrale par l’intermédiaire de nos sens, permettent de donner du sens au monde physique, tangible, dans lequel évolue le sujet pensant et agissant. Mais qu’en revanche, ce serait plutôt cette structure algorithmique et matricielle, désormais « primordiale », mais encore vide de contenu tangible, qui en se projetant sur les objets du monde, lui imprimerait son sens. Plus simplement, le monde n’aurait de réalité que parce que le cerveau lui en imposerait une. Il restera bien sûr à s’interroger sur ce qu’on appelle le « cerveau ».

Notre hypothèse structurelle, qui n’est finalement pas nouvelle, a de nombreuses implications. Par exemple, lorsque René Thom dit du schéma catastrophique qu’il est universel, dit-il quelque chose des lois qui gouvernent l’univers, ou bien dit-il quelque chose de la relation qui unit l’Homme aux lois spécifiques de l’univers ! Plus simplement encore, s’il existe, dans la matière cérébrale un algorithme, une matrice, qui se projette sur les objets du monde pour lui donner son sens, alors, la réalité telle qu’on la connaît ou telle qu’on la reconnaît, pourrait ressembler en tout ou partie aux ombres projetées sur le mur de la caverne chez Platon. Evidemment, nous ouvrons là une dimension difficilement acceptable et surtout très « condamnable », car elle tend à remettre en cause le rôle du sujet pensant et agissant, son libre-arbitre. En terme sémiotique, cette hypothèse remet en cause, ou plus exactement nuance l’idée d’intentionnalité. Par exemple, peut-on affirmer que le sujet ou l’énonciateur est toujours conscient de ses actes ? Sont-ils toujours volontaires, intentionnels, ou bien le procès sous-jacent, « l’algorithme primordial » dont nous supposons l’existence, s’impose-t-il à lui ? Et si oui, jusqu’à quel point ? Par exemple encore, dans le modèle de Propp, dont nous montrons qu’il est étonnamment parallèle au modèle conceptuel : lorsque le héros est en manque de princesse parce que le méchant lui a subtilisé, est-ce sa propre intention qui le motive dans son parcours pour la récupérer, ou bien la nécessité de combler un manque (une disjonction) ? Si c’est une nécessité, alors se pose obligatoirement la question de l’intention chez le sujet. Car une nécessité ce n’est pas une volonté délibérée, mais une obligation, un fait moteur contraignant. Propp l’affirme sans ambiguïté : Il existe une construction récurrente de la narration. Pour aller du point A au point G, il faut passer nécessairement par B, C, D, E et F. Pour lui, c’est un chemin obligé, qui manifestement ne dépend pas de la volonté du héros, ni même peut-être de celle de l’auteur. Il pourra parfois arriver que le héros saute des étapes, revienne en arrière comme au jeu de l’oie ou au Monopoly, mais dans tous les cas il n’existe qu’un seul chemin, un seul et même axe obligatoire. Dans le modèle conceptuel nous avons tenté de montrer que ce parcours ne s’appliquait pas uniquement au schéma narratif de surface mais ressortait également de quelque chose de profond, puisqu’il était possible de retrouver une organisation similaire dans la distribution des morphèmes du niveau lexical. Et par conséquent, qu’il devait exister, manifestement, un principe autosimilaire entre ce qu’on peut appeler, pour faire court, la structure profonde et la structure superficielle. Si l’on retrouve bien en structure profonde, ce même parcours dont nous pensons pouvoir prouver qu’il est indépendant de la volonté du locuteur, alors, c’est qu’il doit bien exister un système sous-jacent et contraignant qui relève vraisemblablement d’une forme primitive, motrice ou réflexe, inscrite quelque part dans la matière cérébrale, et dont on peut faire également l’hypothèse réelle et sérieuse, légitime, que cette forme primitive ne dépend pas seulement d’archétypes culturels ou de l’apprentissage.

Ainsi faisant, nous nous sommes convaincus que le système de relations dans le modèle conceptuel devait dépasser celui fonctionnel et causatif du modèle de Vladimir Propp, pour se rapprocher davantage de celui de Louis Hjelmslev, à la fois déterminant certes, c’est-à-dire causatif, mais aussi interdépendant et constellationnaire. Nous avons montré dans nos travaux qu’il devait exister d’autres relations que la simple relation fonctionnelle et déterminante : qu’il devait exister, disions-nous, également une relation d’interdépendance proche de la « contrariété »  qui se retrouvait de manière régulière tous les neuf métaconcepts le long de la hiérarchie catégorielle. De la même manière nous avons montré qu’on pouvait supposer aussi une relation régulière, de type constellationnaire, et proche de la relation de « complémentarité » au sens greimassien. Enfin, il nous faut insister sur le fait que, si nous nous inscrivons d’abord dans la tradition greimassienne en ce sens qu’elle assume son affiliation avec les théories de Hjelmslev, Jakobson, Lévi-Strauss et Propp, les propriétés topologiques des métaconcepts et leur possibilité d’être mathématisées, nous ont conduit naturellement à converger aussi vers les théories de Thom et de Petitot. En montrant que le modèle conceptuel s’apparente aussi à un modèle mathématique, on ouvre évidemment des perspectives dans le champ très large des sciences cognitives. En grammaire bien sûr, qu’elle soit classique, casuelle ou générative ; en lexicologie aussi, ou métalexicologie constitutive de lexiques électroniques pour le traitement automatique de la langue ; en psycholinguistique surement et, peut-être aussi dans le domaine très spécialisé des neurosciences cognitives. Mais surtout, il semble qu’on s’ouvre également sur des applications pratiques comme l’aide à la décision que ce soit dans le cadre de certains automatismes ou dans celui des organisations (aide à la réflexion stratégique par exemple). Enfin, s’il existe bien une structure profonde, réflexe, inscrite dans la matière cérébrale qui participe du raisonnement et du comportement humain, alors et sans aucun doute, cette structure profonde devrait pouvoir trouver à terme de nombreuses autres applications.

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Notes - document 1

1  Bernand Victorri, La construction dynamique du sens, 1994, p. 1 (http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00139120).

2  Ibidem.

3  Pour Jean Petitot il existe une convergence entre le point de vue morphodynamique sur les structures sémiolinguistiques et certaines orientations maîtresses des sciences cognitives. Il précise en particulier « que le tournant cognitif de la linguistique conduit à des problèmes nouveaux, totalement inédits, ayant plus à voir avec des problèmes de physique, d’analyse du signal ou d’information processing qu’avec des problèmes traditionnels de linguistique (…) ». (Jean Petitot, «  Syntaxe topologique et grammaire cognitive », Langages, 103, 1991, pp. 97-128 (http://www.persee.fr).

4  Ibid., p. 121. Les travaux de René Thom sur la syntaxe topologique.

5  Peut-être d’essence biologique : une partie de la thèse est consacrée à montrer les analogies entre ce que Stanislas Dehaene nomme recyclage neuronal et propriétés non-accidentelles, et les catégories fondamentales du modèle conceptuel. Cf. Stanislas Dehaene, Les Neurones de la lecture, Paris, Odile Jacob, 2007, pp. 182-187.

6  Louis Hjelmslev, Prolégomènes à une théorie du langage, Paris, Minuit, 1996, pp. 39 et 57.

7  Cf. A.J. Greimas et Joseph Courtés, Sémiotique Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, 1979, p. 34.

8  Pottier, Sémantique générale, Paris, PUF, 1994, ch. VII : Concepts, noèmes et universaux.

9  A.J. Greimas et J. Courtés, op. cit., p. 33.

10  En ce sens, nous nous associons à Jean-Pierre Desclés lorsqu’il critique chez R. Langacker sa « logique formelle ». Dans ces approches logico-linguistiques, dit-il, « aucune relation n’est vraiment posée entre un niveau conceptuel et figuratif, d’une part et un niveau d’expressions linguistiques, d’autre part; le langage y est conçu comme une activité autonome plus ou moins coupée de toute autre activité cognitive (comme la perception ou la motricité) ». (Réflexions sur les grammaires cognitives, p. 9).

11  Par exemple des lexies comme passer, aller, chemin, processus, à travers, en haut, en bas, etc. dénotent le même sème /trajectoire/, lequel s’oppose aux sèmes /union/ et /force/.

12  Vladimir Propp, Morphologie du conte, 1970, « Les fonctions », pp. 35-81.

13  Par rapport au modèle conceptuel, nous entendons le mot incarné dans un sens fonctionnel, c’est-à-dire dans une interaction dynamique entre tout et parties.

14  Jacques Fontanille, « Pratiques Sémiotiques Immanence et Pertinence des Textes aux Pratiques », http://www.unilim.fr/pages_perso/jacques.fontanille/textes-pdf/CPratiques_semiotiques2004_06.pdf., 2004, p. 4.

15  François Rastier rappelle qu’il existe des qualités définitoires qui, comme  telles, ne peuvent être remises en cause. On peut seulement chercher à les élucider. Cf. F. Rastier, Sémantique Interprétative, Paris, PUF, 1987, p. 19.

16  F. Rastier, op. it., p. 133.

17  L. Hjelmslev, op. cit., pp. 39 et 57.

18  Jean Petitot, Morphogénèse du sens, Paris, PUF, 1985, p. 140 et suivantes.

19  Pour A.J. Greimas et J. Courtès, « La syntaxe fondamentale constitue, avec la sémantique fondamentale, le niveau profond de la grammaire sémiotique et narrative. Elle est censée rendre compte de la production, du fonctionnement et de la saisie des organisations syntagmatiques, appelées discours, (…) : elle représente donc l’instance ab quo du parcours génératif de ces discours », op. cit., p. 380.

20  Jacques Moeschler et Nina de Spengler, « Quand même : de la concession à la réfutation », Cahiers de Linguistique Française, 2, 1981, p. 93.

21  Jean-Claude Anscombre et Oswald Ducrot, « Lois logiques et lois argumentatives », Le Français Moderne, 1979.

22  Frédéric Cossutta, « Catégories descriptives et catégories interprétatives en analyse du discours », in J.-M. Adam, J.-B. Grize et M. Ali Bouacha (ed.), Texte et discours : catégories pour l’analyse, Editions universitaires de Dijon, 2004, pp. 189-213.

23  Jean-Michel Adam, La Linguistique Textuelle, Introduction à l’analyse textuelle des discours, Paris, Armand Colin, 2006, pp. 60-66.

24  Alain Berrendonner et Marie-José Béguelin, Décalages : les niveaux de l’analyse linguistique, Langue française 81, Paris, Larousse, 1989, pp. 99-125.

25  Jean-Michel Adam, op. cit., p. 66.

26  Ronald Langacker évoquera le fait que les deux énoncés suivants « He send Suzan a letter » et « He send a letter to Suzan » n’ont pas la même signification ; le premier sous-tend plutôt l’idée d’un événement, alors que le second sous-tend davantage l’idée d’une trajectoire. R. Langacker, 1987, “Foundations of Cognitive Grammar”, Tome I, p. 39 in Bernard Victorri, Les grammaires cognitives, 2004 ; Catherine Fuchs, La linguistique cognitive, Ophrys, pp.73-98, Cogniprisme. <halshs-00009524>.

27  Jean Petitot et René Doursat,  "Modèles dynamiques et linguistique cognitive: vers une sémantique morphologique active", Rapport du CREA 9809, Ecole Polytechnique, 1998.

28  Voir introduction.

29  Bernard Decobert, « Des régularités sémantico-syntaxiques sous-jacentes », Actes du 4e Congrès Mondial de Linguistique Française, Berlin juillet 2014, www. linguistiquefrançaise.org.

DOCUMENT II

Sens et pensée. Remarques sur le projet proto-sémantique de Bernard Decobert

Per Aage Brandt

Index

Articles du même auteur parus dans les Actes Sémiotiques

Texte intégral

Prise en elle-même, la pensée est comme une nébuleuse…
F. de Saussure, Cours de linguistique générale

Note de bas de page 1 :

 Bernard Decobert m’a aimablement fait parvenir la thèse, dirigée par Jacques Fontanille et récemment soutenue à l’Université de Limoges, qui se trouve à la base de ces travaux, et qui porte le titre suivant : Vers une théorie de l’anticipation du sens. Principes d’analyse structurale.

Je tiens à remercier la rédaction des Actes Sémiotiques de son invitation à faire part, dans cet article, de mes réflexions au sujet des deux textes du Dr. Bernard Decobert1qui précèdent, issus de sa thèse, et d’ouvrir ainsi un dialogue autour de la problématique qu’ils présentent.

I

Note de bas de page 2 :

 Voir Sémir Badir, Épistémologie sémiotique. La théorie du langage de Louis Hjelmslev, Paris, H. Champion, 2014, chapitre II.

Je dois pourtant me permettre une réflexion préalable. Développer l’étude du sens — vécu ou signifié, ou signifié comme vécu — n’est pas facile dans le cadre d’une « sémiotique structurale » où l’intelligibilité des problèmes et des analyses dépend désormais d’une doxa en elle-même paradoxale. D’une part, il faudrait s’inscrire dans un hjelmslévisme ésotérique, fondé sur la métaphysique d’une immanence systémique ; d’autre part, on devrait adopter un générativisme chomskyen, tout aussi ésotérique, qui oblige à penser la constitution du sens comme un parcours génératif, une chaîne de montage hiérarchisant les opérations impliquées à la manière de la fabrication industrielle. De Louis Hjelmslev, on retient par ailleurs que la pensée s’identifie entièrement au langage. Une théorie serait donc un langage.2De Noam Chomsky, on retient, à part son point de vue biologique, que l’ontologie et la méthodologie d’une discipline sont une même chose. Ce qui existe et doit être reconnu et accueilli par une dénomination dépendrait entièrement de la méthode d’analyse. Qui, elle, en outre, serait ici un langage.

Que reste-t-il de la sémiotique structurale de l’Ecole de Paris dans cette doxa figée ? Les deux motifs que nous venons de mentionner viennent directement d’elle, bien sûr. Mais son fondateur A.J. Greimas offrait surtout, à part cet encadrement théorique, qui à l’époque était hypothétique, une modélisation sémantique ouverte et multiforme, quoique essentiellement langagière. Actantialité, narrativité, modalités… Son résultat fut en effet une recherche d’ordre sémantique, au sens d’un ensemble d’approches formelles à l’analyse du contenu, lexical, phrastique, textuel ou discursif, plutôt qu’une sémiotique, au sens d’une recherche portant sur la sémiosis, les fonctions sémiotiques, les formes existantes de l’expressivité et de la signification : sur les « signes » et leur propriétés en tant qu’éléments constitutifs de la communication humaine ou animale. Cette « sémiotique structurale » actuelle reste en effet  essentiellement une sémantique structurale, agrémentée de ladite doxa immanentiste et générativiste, qui risque d’entraver les études en les enfermant dans un byzantinisme ontologique déconnecté du champ général des savoirs et des sciences portant sur le sens. Surtout, je dirais, déconnecté des développements de la linguistique actuelle et des sciences cognitives.

II

Or, le projet de Bernard Decobert relève d’une recherche ouverte sur le sens dans son rapport fondamental à la pensée. Est-ce que la pensée serait un système immanent ? Est-ce que la pensée serait générative ? Que faire de Hjelmslev et de Chomsky ou de la doxa sémio-structurale, du parcours génératif et de l’ontologie systémique, dans un projet d’étude portant sur le rapport entre sens et pensée ?

Le sens signifié par une fonction sémiotique est un contenu d’expression et peut donc s’analyser comme une sémantique liée à la syntaxe éventuelle de cette fonction expressive. Ainsi, une syntaxe de langue est structurée de telle sorte que ses constructions syntaxiques ont déjà chacune sa petite sémantique locale, bâtie sur ses morphèmes schématiques et ses lexèmes catégoriels ; cette micro-sémantique s’intègre dans une macro-sémantique d’ordre phrastique, textuel, discursif, avec sa propre mécanique complexe de co-référentialité, et avec la particularité de mettre en œuvre une structure d’énonciation. Tout cela, qui est relativement connu en théorie et commence à être exploré dans le détail, ne nous donne pourtant pas la moindre théorie de la pensée. Nous devons présumer que le sens émane de la pensée, de la fonction mentale que l’on nomme ainsi. Il serait difficile de soutenir, par exemple, que la pensée serait comme telle le produit de la sémantique des syntaxes expressives (des « plans de contenu »). Il doit donc bien y avoir un « niveau sous-jacent » à la sémantique même la plus discursive, niveau dont les phénomènes se trouvent repris, simulés, représentés par les sémantiques macro- ou micro-dimensionnelles. C’est, je crois, ce « niveau » qu’entend explorer la recherche de Bernard Decobert.

Note de bas de page 3 :

 Est-ce que ce flux eidétique est conscient ou inconscient ? Phénoménologiquement, il est sans doute partiellement conscient et partiellement saisissable, selon le style de sensibilité du sujet. Selon les structuralistes, il devait rester inconscient, parce que la conscience avait la renommée d’être inauthentique et mensongère. Or, l’introspection existe, même si elle est très variable en extension de personne à personne.

Peut-on même parler de « niveau » ? Par rapport à quelle stratification ? On peut stipuler, et cela sans crainte de biologisme, l’existence d’un processus continu de production de sens vécu, dans un cerveau vivant et un esprit humain réveillé, en situation de communication ou de réflexion, et même pendant le sommeil. Quand nous sommes « en train de penser (à) quelque chose », nous vivons une expérience mentale comportant des « poussées » de sens qui ne sont pas exactement des énoncés ou des binômes prédicatifs, mais… des pensées, c’est-à-dire des opérations conceptuelles successives, qui pour ainsi dire activent et retiennent un certain nombre de thèmes connectés et essaient d’en saisir la consistance (interne) ou la circonstance (externe). C’est l’instance cognitive, stade élémentaire du sens, préalable à toute manifestation. Si la pensée, en ce sens, est un procès ou un flux fait de telles « poussées » semi-distinctes et articulées qui se suivent dans un rythme qui nous permet – au moins vaguement – de parler d’instants ou d’instances, de moments liés par un « fil rouge » (qui peut se casser), ce flux semble bien pouvoir être étudié à travers ses simulacres sémantiques, surtout quand il sous-tend un raisonnement, un discours descriptif ou narratif, ou quand il est mentalement auto-simulé par une répétition interne, par exemple en vue d’une transcription rédigée3 Même quand il n’est pas simulable par une sémantique langagière, comme dans le cas de la pensée musicale — qui pourtant peut être simulée par la danse, ou par la gestualité — on peut parler d’une certaine pulsation eidétique mentalement perceptible, ou d’une sorte de musique du sens, dirais-je. On revient pour ainsi dire au « stream of consciousness » classique, mais cette fois sous une forme qui devrait se prêter à l’étude conceptuelle, dans la mesure où on essaiera d’en saisir, non pas la fluidité et l’inconsistance, mais les articulations et la forme des intuitions. C’est ce que fait le projet decobertien, quand il propose ses suites « méta-conceptuelles », que j’appellerais plutôt proto-conceptuelles, en les comparant aux suites événementielles canoniques des narratologies. L’idée est qu’au lieu de se composer de tout et de n’importe quoi, et donc d’être par nature indescriptible, sauf par épisodes singuliers comme dans le « flux de la conscience » rapporté par un narrateur en littérature, au lieu donc de constituer un divers en principe insaisissable, il peut être fait de suites régulières de pulsations proto-conceptuelles.

Le sujet sent qu’un champ de possibilités s’ouvre dans quelque domaine. Le sujet continue en sentant que quelque chose d’incomplet dans ce champ appelle l’attention, quelque chose qui devrait être refait, remué, construit, reconstruit, ou détruit, et que cela devrait pouvoir se faire, au moins dans certaines conditions plus ou moins attractives ; un moment volitif peut suivre, qui fait imaginer une concentration de forces à mobiliser contre d’éventuels obstacles ; et un plan d’action se dessine, etc. Si on accepte de commencer à décrire la « musique du sens » en de tels termes, on voit qu’il ne s’agit pas d’objets, de choses, de constellations de choses, c’est-à-dire de catégories et d’entités catégorisées, mais de schématisations modales, dynamiques, pour ainsi dire de diagrammes mentaux qui déterminent chaque moment eidétique et leur suite, et qui apparaissent au premier plan, sur un fond catégoriel issu du domaine en question.

Note de bas de page 4 :

 Le Dictionnaire de Greimas et Courtés souligne la distinction proposée par Bernard Pottier entre sèmes génériques (classèmes) et sèmes spécifiques (sémantèmes), qui pourrait à peu près correspondre à celle qui nous occupe. Cf. Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1979.

La distinction entre catégorie et schéma en sémantique — et maintenant, en proto-sémantique — correspond assez bien, en linguistique, à la distinction entre sens morphématique et sens lexématique, dans la mesure où les classes fermées des morphèmes en général schématisent (exemple : les prépositions) les rapports entre les classes ouvertes formées des lexèmes (exemple : les substantifs). En revanche, la notion de sème, ou de sémème, en « sémiotique structurale », confond4 catégorie et schéma, et risque de brouiller la problématique, parce qu’une séquence eidétique peut être catégoriellement ouverte en en même temps schématiquement fermée. La séquence peut donc se prêter à une description régulière quant à sa schématicité, qui peut suivre des parcours canoniques, alors qu’elle reste catégoriellement ouverte et apparemment flottante, irrégulière, indescriptible. Cette distinction me semble essentielle à la problématique. Mon commentaire à la recherche decobertienne sur ce point serait que la détermination des « champs » proto-conceptuels — à savoir, des moments eidétiques et de leur enchaînement — devrait pouvoir s’élaborer en termes de schématisations et de types de schémas, éventuellement illustrés par des expressions langagières, mais aussi susceptibles d’être modélisés par des diagrammes dynamiques, modaux ou autres. Les « sèmes », indistinctement schématiques et catégoriels, ne sont pas d’une grande utilité, au moins dans ce contexte.

III

Note de bas de page 5 :

 Le neuro-psychologue Ernst Pöppel, de la Maximilian-Université de Munich a découvert que le format minimal d’un acte de conscience, avec tous ses aspects perceptifs, orientationnels et émotionnels, est une période d’environ 3 secondes. Voir p. ex. E. Pöppel, « Temporal Mechanisms in Perception », International Review of Neurobiology, 37, New York, 1994.

Un schéma conceptuel ou proto-conceptuel n’a pas d’extension mesurable en quantité de texte. Il peut sous-tendre un morphème d’une seule syllabe ou organiser la trame narrative d’un roman entier. Sa présence comme objet de réflexion directe — par exemple sous la forme d’un rapport conditionnel, causal, concessif ou autre de cet ordre logique, entre des états possibles (tel : « si M. Jensen m’appelle, je lui dirai ce que je pense de son projet… ») — prend bien sûr du temps mental ; en fait, un temps minimal a été supposé, qui dépendrait du processus neuronal impliqué5

Note de bas de page 6 :

 Jacques Moeschler et Nina De Spengler, « Quand même : de la concession à la réfutation », Cahiers de Linguistique Française, 2, 1981.

L’exemple discuté par Bernard Decobert pour montrer en quoi pourrait consister un schéma concessif (c’est là évidemment ma reformulation), pris dans l’article de deux linguistes,6est le suivant :

(1) Malgré toutes les bêtises que vous avez pu faire, vous êtes quand même de braves petits schtrumpfs.

Que veut dire ce quand même ? On n’aime pas les bêtises, mais on trouve néanmoins les petits schrumpfs braves. Il y a d’autres sens du connecteur quand même à explorer, mais tenons-nous-en à celui manifesté par (1).

Je pourrais dire, car je le pense un certain nombre de fois par jour :

(2) Mes chats font sans cesse des bêtises, mais je les aime profondément quand même.

Note de bas de page 7 :

 Or, les axiologies sont catégorielles et donc sémantiquement locales, alors que les schématismes, eux, sont globaux, indifférents aux investissements thématiques et aux domaines sémantiques d’application.

Bernard Decobert développe une analyse d’ordre axiologique7fondée sur la mise en évidence de certains énoncés implicites qui peuvent ou doivent sous-tendre et rendre possible l’agencement des deux parties de (1). Il propose d’expliquer le sens concessif par une évaluation sous-jacente permettant de réévaluer les « bêtises » en question. L’avantage des exemples vécus est de nous permettre de disposer d’une phénoménologie, et non seulement d’une herméneutique, pour saisir le sens des énoncés à analyser ; dans le cas de (2), je peux ainsi rapporter que l’énoncé concessif introduit bien une raison implicite, mais que celle-ci n’a rien d’axiologique ni d’évaluatif. Je pense (2) en sentant — et en exprimant, éventuellement — une poussée d’amour, simplement. Cela ne change aucune évaluation ; j’introduis simplement un nouvel élément objectif qui neutralise la force de l’argument (leurs bêtises) qui devrait conduire à une conclusion punitive, par exemple. Le nouvel élément est sans doute une instance de pardon, ou de grâce (au sens juridico-religieux), un geste mental gratuit, absolu, pour ainsi dire.

Note de bas de page 8 :

 Après tout, l’énonciateur de (1) pourrait, lui aussi, être motivé par l’amour qu’il porte à ces petits êtres improbables.

J’assume que (2) est suffisamment proche de (1) pour justifier la substitution de celle-ci par celle-là dans ce qui suit8 Je suis la méthode de Decobert et ajoute des éléments implicites. Mais il faut commencer par le résultat, retrouvé malgré et après les contre-arguments. Le résultat correspondrait à l’état normal :

(i) Vous êtes des chats adorables (p), je vous aime (q). Soit :    p –> q

(ii) Or, vous faites des bêtises (¬p), ce qui n’est pas adorable. Soit : ¬p –> ¬q ou q

(iii) Mais il existe une autre raison, aussi forte que celle (p) que vous avez annulée par vos bêtises, à savoir mon affection (r), qui peut faire que je vous aime (p) malgré tout.  r –> q

Et (r –> q) n’annule pas (¬p –> ¬q ou q), c’est juste une circonstance qui produit q quand même, à savoir pour une autre raison. On contourne simplement p pour obtenir q. On l’obtient par r et non plus par p.

Il peut être intéressant maintenant de voir comment cela (i – ii – iii) fonctionne schématiquement.

En logique naturelle, l’unité de référence  est ce que j’appelle un « virtuème » X, un scénario eidétique qui selon les circonstances se réalise ou non (devient « vrai » ou « faux »), x ou ¬x. L’implication p => q, temporalisé en p –> q, veut dire que Q, qui peut devenir q ou ¬q, est affecté par P de telle sorte que p bloque le ¬q de Q, et que donc p se réalise :

Fig. 1

Image1

Note de bas de page 9 :

 Autre exemple, plus simple encore, car non émotionnel : « En cas d’incendie, n’utilisez pas l’ascenseur. Prenez l’escalier. » Incendie P = p. Or, p coupe la branche non-escalier ¬q et laisse l’escalier q en fonction. Q étant le fait de descendre et de sortir, utilisant soit l’escalier, q, soit le non-escalier = l’ascenseur, ¬q. En cas de non-incendie, on a le choix entre q et ¬q comme méthodes de descente. Voir P. Aa. Brandt, « Sens et modalité – dans la perspective d’une sémiotique cognitive », Actes Sémiotiques, 117, 2014 (« La négation, le négatif, la négativité »).

C’est là une connection conditionnelle normale. P : les chats se comportent bien (p) et ne font pas de bêtises (¬p) ; il est donc normal que je les aime (Q devient q et non pas ¬q)9 S’ils font des bêtises, Q reste indécidable. La figure pourrait s’élargir par itération, ¬p étant coupée par une nouvelle branche, elle-même issue d’un virtuème, et ainsi de suite ; ce serait là un enchaînement causal simple.

La connection concessive se greffe sur la conditionnelle, bien entendu. Les chats font effectivement des bêtises, mais je les aime quand même, par l’effet de leur grâce. Figure 2 :

Image2

Note de bas de page 10 :

 Les virtuèmes sont des scénarios, des épisodes, statiques ou cinétiques, qui correspondent à ce qu’on appelle des espaces mentaux, des « portions » d’imaginaire avec lesquels nous pensons. La figurativité de la pensée est, dans ce modèle, localisée à l’intérieur de chaque virtuème. Quand les branches se recoupent, les figurativités fusionnent, et l’on voit mentalement leur connexion.

Note de bas de page 11 :

 L’étude des effets de schématismes « force-dynamic » fut initialement proposée par les linguistes californiens R. Langacker, L. Talmy et E. Sweetser, dans les années 1970, avant de trouver un écho dans les années 1980 dans les recherches en sémiotique dynamique des Européens W. Wildgen, J. Petitot et moi-même. Les modalités se prêtent de manière particulièrement directe à cette modélisation dynamique. Le possible (q / ¬q) se transforme en nécessaire (q) ou en impossible (¬q) par un changement de la conjoncture, c’est-à-dire du rapport de forces affectant Q. Cette analyse schématique montre à l’œuvre un mécanisme mental traversant tous les domaines de sens, et donc indépendant des catégories impliquées. Ce pourquoi les expressions modales sont indifférentes aux domaines sémantiques et expérientiels auxquels ils s’appliquent.

Note de bas de page 12 :

 « No pasarán ! », comme le dit le slogan espagnol républicain.

Il est à remarquer que cette logique est une dynamique ; les virtuèmes (tels P, Q, R)10 se recoupent et bloquent les branches, positives ou négatives, l’un de l’autre. Schématiquement, la branche qui en bloque une autre est une barrière pour l’autre, qui prend l’aspect d’un flux arrêté. Dans le cas de la connection concessive, on voit que deux branches (P et R) sont en compétition pour bloquer la branche négative de Q. Cette logique conditionnelle, concessive, causale, est une variante d’un schéma dynamique qui peut prendre la forme élémentaire d’un chemin barré, ou d’un barrage, ou encore d’un obstacle qui rend difficile la réalisation de quelque projet que ce soit (concret ou abstrait).11 A chaque instance, une force rencontre une force contraire, et le rapport de forces détermine le résultat. Le courant passe ou ne passe pas.12 La programmation informatique est fondée sur le même principe, ce pourquoi la logique naturelle passe très bien dans le numérique.

Quelque chose qui fonctionne dans des conditions normales se trouve déstabilisé par des incidents anormaux, mais rétabli par une circonstance de secours. Cela fonctionnera quand même.

Note de bas de page 13 :

 Voir P. Aa. Brandt, « Forces and Spaces – Maupassant, Borges, Hemingway. Toward a Semio-Cognitive Narratology », Social Science Research Network, 2009 (http:// papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=1595803). On peut également envisager une analytique dynamique comme une lecture critique des idéologies ; voir P. Aa. Brandt, « La Falange – The Structure of a Fascist Dream », Cognitive Semiotics, 4, 2, 2009.

Une variante narrative simple : le royaume Q, qui était harmonieux et heureux, q, est déstabilisé en ¬q par l’enlèvement de la princesse, effectué par le traître P, p –> ¬q. Or, le héros R arrive finalement à éliminer le traître (r –> ¬P) ou du moins à reprendre la princesse (r –> ¬p), ce qui restaure la paix et le bonheur de Q. R mérite bien une récompense ; sinon, on risquerait un mauvais emploi de ses forces dans l’avenir (à savoir, le risque : r –> ¬q). Un nouveau cycle conditionnel et concessif peut s’ouvrir à partir de là : si l’on veut s’assurer de ses services dans l’avenir, alors il faut payer, sinon… etc. Il est vrai que pour constituer un récit, il faut ajouter une articulation d’espaces événementiels, à travers lesquels les conflits des forces doivent se distribuer ; ces espaces réintroduisent bien entendu des domaines locaux, des catégories et des taxinomies de tous ordres13 Le renvoi de Decobert à la narratologie de Propp, avec ses trente-et-une fonctions sérialisées, plutôt qu’à la narratologie jonctive ou actantielle de Greimas, est motivé, je pense, par l’intuition que la pensée déploie effectivement ses schémas dans le temps pour se donner une sorte de proto-récit plus ou moins complexe (c’est-à-dire présentant plus ou moins de récursions et d’itérations), suivant un ordre canonique déterminé par un sens pré-sémantique schématique. Cette idée nouvelle me semble tout à fait plausible, surtout dans le cadre d’une sémiotique cognitive ; la spécification des entités dynamiques qui entrent dans cette hypothétique pulsation eidétique, leur modélisation schématique explicite, et la démonstration pluri-méthodologique de la validité de la série proposée, restent évidemment à élaborer.

IV

Note de bas de page 14 :

 Voir cependant, pour une introduction sémio-cognitive, linguistique et philosophique de l’énonciation et de l’analyse énonciative, Line Brandt, The Communicative Mind. A Linguistic Exploration of Conceptual Integration and Meaning Construction. Cambridge Scholars, 2013.

Pour conclure, je veux simplement saluer cette contribution, d’une grande originalité et d’une grande envergure, à une nouvelle sémiotique cognitive française. Souvent, la sémiotique « importe » les idées cognitives pour réanalyser certains phénomènes, en rhétorique des tropes, en théorie des modalités, en théorie des actants (« agency »), alors que l’exportation en sens inverse arrive à peine à faire reconnaître le rôle de l’énonciation (« enunciation ») dans le champ de la signification14 Le projet decobertien portant sur la proto-sémantique cognitive à la fois proto-conceptuelle et proto-discursive pourrait bien s’avérer fructueux dans les deux champs voisins, les sciences cognitives et les disciplines sémiotiques. Malgré les obstacles ; Quand Même.

Notes - document 2

1  Bernard Decobert m’a aimablement fait parvenir la thèse, dirigée par Jacques Fontanille et récemment soutenue à l’Université de Limoges, qui se trouve à la base de ces travaux, et qui porte le titre suivant : Vers une théorie de l’anticipation du sens. Principes d’analyse structurale.

2  Voir Sémir Badir, Épistémologie sémiotique. La théorie du langage de Louis Hjelmslev, Paris, H. Champion, 2014, chapitre II.

3  Est-ce que ce flux eidétique est conscient ou inconscient ? Phénoménologiquement, il est sans doute partiellement conscient et partiellement saisissable, selon le style de sensibilité du sujet. Selon les structuralistes, il devait rester inconscient, parce que la conscience avait la renommée d’être inauthentique et mensongère. Or, l’introspection existe, même si elle est très variable en extension de personne à personne.

4  Le Dictionnaire de Greimas et Courtés souligne la distinction proposée par Bernard Pottier entre sèmes génériques (classèmes) et sèmes spécifiques (sémantèmes), qui pourrait à peu près correspondre à celle qui nous occupe. Cf. Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1979.

5  Le neuro-psychologue Ernst Pöppel, de la Maximilian-Université de Munich a découvert que le format minimal d’un acte de conscience, avec tous ses aspects perceptifs, orientationnels et émotionnels, est une période d’environ 3 secondes. Voir p. ex. E. Pöppel, « Temporal Mechanisms in Perception », International Review of Neurobiology, 37, New York, 1994.

6  Jacques Moeschler et Nina De Spengler, « Quand même : de la concession à la réfutation », Cahiers de Linguistique Française, 2, 1981.

7  Or, les axiologies sont catégorielles et donc sémantiquement locales, alors que les schématismes, eux, sont globaux, indifférents aux investissements thématiques et aux domaines sémantiques d’application.

8  Après tout, l’énonciateur de (1) pourrait, lui aussi, être motivé par l’amour qu’il porte à ces petits êtres improbables.

9  Autre exemple, plus simple encore, car non émotionnel : « En cas d’incendie, n’utilisez pas l’ascenseur. Prenez l’escalier. » Incendie P = p. Or, p coupe la branche non-escalier ¬q et laisse l’escalier q en fonction. Q étant le fait de descendre et de sortir, utilisant soit l’escalier, q, soit le non-escalier = l’ascenseur, ¬q. En cas de non-incendie, on a le choix entre q et ¬q comme méthodes de descente. Voir P. Aa. Brandt, « Sens et modalité – dans la perspective d’une sémiotique cognitive », Actes Sémiotiques, 117, 2014 (« La négation, le négatif, la négativité »).

10  Les virtuèmes sont des scénarios, des épisodes, statiques ou cinétiques, qui correspondent à ce qu’on appelle des espaces mentaux, des « portions » d’imaginaire avec lesquels nous pensons. La figurativité de la pensée est, dans ce modèle, localisée à l’intérieur de chaque virtuème. Quand les branches se recoupent, les figurativités fusionnent, et l’on voit mentalement leur connexion.

11  L’étude des effets de schématismes « force-dynamic » fut initialement proposée par les linguistes californiens R. Langacker, L. Talmy et E. Sweetser, dans les années 1970, avant de trouver un écho dans les années 1980 dans les recherches en sémiotique dynamique des Européens W. Wildgen, J. Petitot et moi-même. Les modalités se prêtent de manière particulièrement directe à cette modélisation dynamique. Le possible (q / ¬q) se transforme en nécessaire (q) ou en impossible (¬q) par un changement de la conjoncture, c’est-à-dire du rapport de forces affectant Q. Cette analyse schématique montre à l’œuvre un mécanisme mental traversant tous les domaines de sens, et donc indépendant des catégories impliquées. Ce pourquoi les expressions modales sont indifférentes aux domaines sémantiques et expérientiels auxquels ils s’appliquent.

12  « No pasarán ! », comme le dit le slogan espagnol républicain.

13  Voir P. Aa. Brandt, « Forces and Spaces – Maupassant, Borges, Hemingway. Toward a Semio-Cognitive Narratology », Social Science Research Network, 2009 (http:// papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=1595803). On peut également envisager une analytique dynamique comme une lecture critique des idéologies ; voir P. Aa. Brandt, « La Falange – The Structure of a Fascist Dream », Cognitive Semiotics, 4, 2, 2009.

14  Voir cependant, pour une introduction sémio-cognitive, linguistique et philosophique de l’énonciation et de l’analyse énonciative, Line Brandt, The Communicative Mind. A Linguistic Exploration of Conceptual Integration and Meaning Construction. Cambridge Scholars, 2013.