Problématique du non-sujet

Jean-Claude Coquet

Texte intégral

Deux points de vue sur la négativité :

Dans la sémiotique greimassienne
Négation (le « débrayage »)
Et le rejet

Dans la sémiotique des instances
- régime de l’autonomie
- régime de l’autonomie
le NS, instance de base
- régime de l’hétéronomie
le NS pulsionnel
le NS fonctionnel

Je partirai d’un témoignage oral, d’un entretien avec Greimas, présenté par H. Parret le 27 février 2012 à l’occasion de la journée d’hommage à la mémoire de Greimas.

J'ai retrouvé un mode d’expression qui avait frappé le « compagnon de route » que j’étais, comme me disait Greimas, et que j’avais oublié. Mais la répétition du même mode d’expression a dû aussi retenir l’attention des auditeurs du 27 février, j’imagine (j’espère) :

Ce mode (largement repris par les sémioticiens de deuxième génération…) implique des prédicats cognitifs comme voir, s’apercevoir, apparaître ou paraître, constater, croire, etc. La forme verbale est à l’indicatif, à la troisième personne du présent.
Voici quelques exemples où la forme verbale est introduite par un indicateur impersonnel, « on », « il » ou un syntagme équivalent :

Avec « on » : On s’est aperçu alors que, On constate alors que, On a pu constater une nouvelle fois que, On voit que, D’un autre côté on s'est rendu compte que, On a pu constater alors… On s’est aperçu d’abord… On a constaté ensuite…, Quand on examine la manière dont les théories rhétoriques définissent et classent les figures et les tropes, on s’aperçoit que.

Avec « il » : Il est vite apparu que la syntaxe narrative…, Au cours du précédent colloque, il est apparu que, Il est aujourd’hui admis que la mise en discours consiste, pour l’énonciateur, en une sélection des unités de signification dans l’ensemble du parcours génératif.

Avec un syntagme impersonnel, métalinguistique : La sémiotique française a voulu voir dans le schéma proppien, dès le début, un modèleLe parcours génératif… a réussi à mobiliser nombre d’énergies, Il est évident, par exemple, que la définition du lexème…

Ce procédé abondamment répété, volontairement répété, ces « on », ces « il », sont les marques formelles, métalinguistiques, d’un discours à vocation scientifique, d’où, pour Greimas, une double opération :

  • une opération qui cible le point d'arrivée du processus de connaissance. L’objet épistémique est constitué ; c’est fait : « nous savons maintenant que… ». Autrement dit, nous sommes maintenant face à « une structure intelligible » et une telle structure « paraît tracée par une pensée », H. J. Pos, Phusis et Logos, p. 80 (notons le « paraît » du linguiste husserlien). C’est la « pensée » qui a construit l’objet cognitif dont elle avait besoin. Rappelons-nous cette sorte d’axiome, de postulat de V. Propp « La structure du conte veut que… »), p. 87.

  • une opération de négation qui consiste à occulter ou à refuser toute relation à un « sujet » qui asserterait ou assumerait la connaissance. Dès 1953, avec Barthes, Le Degré zéro de l’écriture, le projet, un projet passionnel, est d’« amenuiser » la personne jusqu’à son absence, au profit d’un « il », le degré zéro de l’écriture :

« L’envahissement du "il" est une conquête progressive menée contre l’ombre épaisse du je existentiel » (p. 56, souligné par nous).

La condamnation est claire. Greimas suit la même démarche, si l’on peut dire, éthique (L’Énonciation (une posture épistémologique) 1974, in Bio-bibliographie, p. XVIII) : il a, lui aussi, le désir de mettre entre parenthèses le « sujet » existentiel dont parle Barthes ; c’est la condition de la possibilité du discours scientifique. Pour « poser le monde comme objet », dit Greimas, il faut recourir à cette opération que Husserl appelait la « réduction phénoménologique ». Grâce à quoi on peut espérer, ajoute-t-il, se guérir de la « maladie de notre temps qui consiste à considérer son propre nombril », à prendre, somme toute, comme « véritable sujet de l'énonciation, lepénis ». Notez la violence du propos. La réduction phénoménologique, en mettant en avant « le sujet logique présupposé », et non plus « un sujet physiologique », est une « opération qui nous a permis de respirer » (p. 15, 24-25, souligné par nous). « L’esprit humain » (id., p. 25), le logos, est donc seul appelé à produire le discours scientifique. Avec lui s’ouvre un espace de liberté où il est enfin possible de « respirer ».

Cette méfiance vis-à-vis de l’énonciation, lieu du discours solipsiste pour Greimas, et à ce titre condamnable, le conduit à magnifier l’opération dite de « débrayage » qui, affirme Greimas, « permet à l’homme de parler d’autre chose que de lui-même » (Dictionnaire, 204). J’avais relevé dans le programme du colloque du CADIR (25-26 juin 2012) le résumé du propos de L. Panier qui campe exactement sur ces positions : sous le titre général de « La négativité dans la sémiotique de l'énonciation », L. Panier tient le « débrayage » pour « une opération de négativité », opération double qui cible à la fois l’énonciation et le sujet de l’énonciation.

Changeons de perspective et adoptons celle de la sémiotique des instances, supposée connue. La place occupée par la sémiotique greimassienne est en b', celle du tiers transcendant,< Tt >, celle où opère « l’esprit humain » auquel se réfère Greimas, le logos (Phusis et Logos, p. 52). On le voit, pour reprendre cette formulation, habituelle chez Greimas, la sémiotique greimassienne est un cas particulier de la sémiotique des instances :

Le travail du lecteur-analyste (IR, l’instance de réception) est de se demander, en remontant vers le « discours », D, et son instance d’origine (IO), de quoi est composée cette instance d'origine ? Quelles sont ses composantes : a,b,a',b' ?

« Comprendre comment fonctionne l'esprit humain » (Lévi-Strauss, De près et de loin, p. 153), figure du < Tt >, est un objectif partagé par les structuralistes ; il est accompagné chez le premier Barthes et chez Greimas, d’une aversion prégnante pour tout ce qui n’est pas du ressort du logos. Une telle aversion peut paraître surprenante. Elle n’est pas réductible à une opération logico-sémantique de négation. Elle est étrangère à la visée scientifique.

Statut et rôle du non-sujet dans la théorie des instances

Un premier exemple : comment le lecteur-analyste interprète-t-il ce passage de Combray, au tout début de Du côté de chez Swann (Le réveil de Marcel, Pléiade, 1954, p. 6) ?

« Mon esprit… mon corps… ». L'esprit échoue à reconnaître les lieux ; le corps, lui, se rappelle.

Le corps mien (le corps propre) est l'instance de base en ce qu’elle est le lieu de l’expérience perceptive, « mon corps, dit Merleau-Ponty, comme système de mes prises sur le monde » (Le Primat de la perception, Cynara, p. 53), mon corps explore le monde qui l’entoure. Il effectue des opérations cognitives dans le champ de la phusis (et non dans le champ du logos), des opérations qui lui sont propres, comme l’induction, sans autre référence qu’à lui-même (régime de l'autonomie).

L’« esprit » (la « pensée », dit aussi le narrateur), a pour fonction signifiante le « jugement ». C’est ce trait qui identifie le « sujet ». Le « sujet » est un opérateur d’assertion. Dans le régime d’autonomie, le « sujet » est une instance judicative.

Formant couple avec le « sujet », le « non-sujet » est privé du trait identificatoire du jugement. Je me réfère, depuis 1982 (École de Paris, Hachette, p. 57), à ce que N. S. Troubetzkoy (Grundzüge der Phonologie, 1939) et l’École de Prague, en linguistique, appellent l’« opposition privative » qui est une forme de la négation. Dans le couple <sujet-non-sujet>, un des termes de l’opposition est caractérisé par l’existence d'une marque (le jugement ou encore la modalité du méta-vouloir), l’autre, par son absence :

Sujet, instance judicative, b , instance seconde, relevant du logos
Non-sujet
, instance corporelle, a , instance de base, relevant de la phusis

La présence du jugement caractérise le « sujet » et son absence, le « non-sujet » (Phusis et Logos, 2007, p. 177).

Cette corrélation <sujet-non-sujet> qui date d’une trentaine d’années a fait l’objet d’un blocage vite transformé en interdit chez Greimas, et, à sa suite, par nombre de sémioticiens de la première ou de la deuxième génération. Il y a, évidemment, des exceptions. Je pense à Ivan Darrault (première génération) ou à Teresa Pinto (deuxième génération). En témoigne encore la revue Littérature, 163, 2011, éditée (courageusement) par Denis Bertrand, qui recueille des articles intitulés : « Quand le corps prend la parole : le symptôme hystérique entre corps et langage » et « L’adolescence ou les intermittences du corps ».

Mais Greimas croit parler du non-sujet quand il fait sa profession de foi sous la forme : « Je ne suis rien ». Or cette profession de foi est une activité de jugement que j’avais notée modalement dans Le Discours et son sujet, 1984, p. 26, comme l’un des termes du premier « Carré de l’identité », opposé à « Je suis tout ». Un sujet négatif totalisant de type « Je ne suis rien » est encore un sujet.

J’ajoute que Greimas est en bonne compagnie. P. Ricœur , commentant le Discours et son sujet écrit malencontreusement que le « non-sujet » est une « figure » du sujet « sur le mode négatif » (Soi-même comme un autre, Seuil, 1990, p. 196).

Voici maintenant un second exemple où l’analyse du discours contraint le lecteur-analyste, s’il sait lire – faut-il dire comme Ivan Darrault, s’il est « armé de la théorie des instances », (Littérature, p. 97) ? –, à poser l'existence d'un non-sujet pulsionnel, soumis à un tiers immanent, <Ti>, et d’un non-sujet fonctionnel soumis à un tiers transcendant, <Tt>. Pour exécuter ce parcours de reconnaissance d’une composante à l’autre de l’instance d’origine (IO), il faut suivre méticuleusement les indications du texte. Ce qui est valable pour la sémiotique greimassienne (« Hors du texte, point de salut ») l’est aussi pour la sémiotique des instances. Entre parenthèses, chacun voit qu’il est devenu totalement impropre de parler de « sémiotique du sujet » ou de « sémiotique subjectale ».

Ce second exemple m’est donné par un extrait de la « Préface » écrite par Julia Kristeva pour un recueil des derniers cours au Collège de France de Benveniste (Dernières leçons, EHESS, Gallimard, Seuil, 2012, p. 39-40). Disons qu’il y a deux IO qui s'articulent en un quasi-dialogue, la narratrice, JK, et le patient, EB. Les deux parcours se superposent, celui de EB régissant celui de JK, à cette différence près que, dans la production du discours, JK est « sujet », sujet épistémique et sujet analysant, et que, selon JK, EB oscille entre le statut de « sujet » et celui de « quasi-sujet » (par définition, un « sujet » dont la capacité de jugement est appauvrie) :

En b, régime de l’autonomie, sujet épistémique, sujet analysant, <S>, JK, ou <S,QS>, EB.

En a', régime de l'hétéronomie, des deux côtés : NS pulsionnel (<Ti,NS>) ; structure ternaire de la passion : <force de l'affect, NS, force induite>. D’un côté, chez EB, le « désir », le « geste étrange », le tracé sur la poitrine de la jeune femme, son vis-à-vis ; de l’autre, chez JK, le trouble, la paralysie induite. En b', régime de l'hétéronomie, toujours des deux côtés : NS fonctionnel (<Tt,NS>) ; chez EB, le NS fonctionnel (lui-même), est porteur d’un « message » divin, <Tt> : « THEO » ; chez JK, le NS fonctionnel (elle-même), porte maintenant le « message » qui lui est destiné, le message divin tracé sur son propre corps.

En bref, je résumerai ainsi ma position : la teneur du discours ne nous est accessible que si nous réussissons à mettre au jour le jeu des instances énonçantes, en particulier, les trois formes de non-sujet (non-sujet corporel, instance de base, non-sujet pulsionnel, non-sujet fonctionnel), dans les deux régimes de l’autonomie et de l’hétéronomie.

Pour citer ce document

Jean-Claude Coquet, « Problématique du non-sujet », Actes Sémiotiques [En ligne], 117, 2014, consulté le 19/08/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/5106

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