Les parcours, entre manifestations non–verbales et métalangage sémiotique

Manar Hammad

  • ESIT – Paris III

Texte intégral

0 Remarques liminaires

L’acte donnant forme à un projet architectural présuppose une connaissance programmatique susceptible de prévoir le déploiement des actions dans l’espace que l’on se propose de prédéfinir avant de le faire construire. Parmi ces actes, le déplacement des corps occupe une place primordiale. Nous porterons notre intérêt sur l’articulation en parcours de tels déplacements : la connaissance que nous en avons conditionne par l’amont les projets élaborés. En centrant l’analyse sur les parcours, nous nous plaçons avant le projet architectural, afin de mieux définir l’une des principales données qu’il présuppose.

Dans les textes sémiotiques, on relève deux usages du terme parcours : l’un est occurrent dans le langage descriptif de la sémiotique du monde naturel, l’autre est occurrent dans le métalangage méthodologique de la sémiotique comme discipline. Nous aborderons ces deux usages pour en repérer les ressemblances et les différences, commençant par le domaine non–verbal et terminant par le métalangage sémiotique. En procédant ainsi dans l’ordre inverse par rapport aux applications courantes de la sémiotique, i.e. en utilisant les modèles abstraits élaborés à partir du domaine non-verbal pour réinterpréter les modèles sémiotiques, nous verrons que la richesse des manifestations matérielles est susceptible de produire des résultats non–triviaux et de faire avancer les conceptions de la méthode sémiotique générale.

Avant d’examiner quelques parcours observables dans le cadre des maisons japonaises, nous nous pencherons sur le cas, apparemment simple, de la représentation graphique d’un parcours spatial. Les parcours japonais retenus relèvent d’une observation de type anthropologique des usages dans l’habitat traditionnel rural et urbain. Nous avons directement observé de telles pratiques et nous les illustrerons de quelques photographies. Par souci de clarté méthodologique, nous commencerons par une suite de descriptions, afin de constituer un corpus de cas qui seront ensuite repris pour produire une formalisation simple mettant en évidence quelques concepts descriptifs minimaux et une hypothèse de structure de base.

Le parcours narratif et le parcours génératif seront supposés connus du lecteur sémioticien. Pour toute précision sur ces questions nous renverrons au Dictionnaire de Greimas et Courtés (1979). Avant d’aborder ces concepts abstraits, nous examinerons deux exemples connexes : l’un est celui du tarot divinatoire, où l’on construit un récit sur le tirage aléatoire de cartes successives, l’autre est celui du terme latin cursus en quelques uns de ses usages.

Par la clarification de la notion de parcours, nous espérons déblayer les conditions préalables à une compréhension sémiotique du projet.

1 Corpus des parcours de départ

1.1 Représentation graphique d’un parcours élémentaire

Considérons une représentation graphique du parcours d’un homme en un lieu. Une solution simple consiste à assimiler l’homme H à un point et le lieu C à une région. Si cette solution est pure convention, elle se justifie par l’opposition homme /vs/ contexte spatial où l’on privilégie l’aspect étendu et englobant du contexte, opposé au caractère concentré et englobé attribuable à l’homme. La forme irrégulière du contour, dit courbe de Jordan, indique son caractère arbitraire. Son seul rôle est de délimiter la région servant de contexte au parcours.

Fig.1 Région et point.

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Note de bas de page 1 :

 Pour l’opposition ici/ailleurs, fondatrice de la transformation de l’étendue en espace, cf. Algirdas-Julien Greimas, Pour une sémiotique topologique, actes du Colloque Sémiotique de l’espace, Institut de l’Environnement, Paris, 1994 ; réédité en 1976, ed. Gonthier, Paris ; repris dans A.J. Greimas, Sémiotique et sciences sociales, Seuil, Paris, 1974.

En termes sémiotiques, ce dessin définit, par un débrayage graphique, un ici1 du parcours (région bordée par la courbe) opposé à un ailleurs (région hors de la courbe). Le lecteur qui comprend intuitivement cette représentation est invité à réfléchir sur le mécanisme qui lui a permis de comprendre : qu’est-ce qui distingue l’intérieur et l’extérieur de la courbe ? en termes topologiques, rien ne permet d’en définir la différence formelle. La distinction repose sur un mécanisme de débrayage–embrayage : l’intérieur, c’est la région où nous avons placé le point H représentant l’homme et jouant le rôle du sujet délégué dans l’énoncé graphique. Corrélativement, la courbe et la région extérieure sont liées à nous, sujet observateur et énonciateur, point de départ du débrayage permettant de poser H comme sujet débrayé (délégué). On aurait pu inverser les rôles respectifs des deux régions définies par la courbe et le raisonnement resterait valide.

Fig.2 Région, trajectoire et points.

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Une fois dessinée, cette représentation apparaît insuffisante : le parcours n’y est pas identifiable. Une solution simple, consacrée par l’usage, consiste à représenter le déplacement par une ligne (appelée trajectoire T) sur laquelle le point H est supposé se mouvoir. Il est possible de construire cette ligne en la définissant comme l’ensemble des positions successives du point dans son contexte. Une telle procédure de construction présuppose que :

Note de bas de page 2 :

 La question des systèmes de repères corrélés et de leurs relations d’embrayage–débrayage est traitée dans Le bonhomme d’Ampère, 1985.

  • Il est possible de reconnaître des positions successives et de les distinguer les unes des autres, ce qui est la condition minimale pour la reconnaissance du mouvement dans l’espace. Cette condition ne nécessite que des repères (pris dans C) inclus dans le voisinage immédiat du point. Un tel voisinage constitue un contexte local et joue un rôle comparable à celui de C : sémiotiquement, c’est un ici débrayé à partir de C.

  • Il est possible de repérer ces positions dans le contexte C, ce qui suppose un système de repères général relatif à C, donc rattaché à l’instance d’énonciation de l’observateur2.

  • La ligne trajectoire est construite en respectant l’ordre de succession. Ceci fait apparaître, à l’intérieur de l’énoncé graphique, une propriété d’ordre syntaxique.

Le bilan des concepts nécessaires à la description graphique du parcours est le suivant :
1. Un sujet parcourant ;
2. Un espace dans lequel est défini le parcours ;
3. Un sujet observateur défini en deux positions possibles :

  • dans le voisinage du sujet parcourant ou en syncrétisme avec lui,

  • rattaché à l’espace contextuel du parcours ;

4. Une trajectoire réunissant les positions du sujet parcourant dans l’espace parcouru ;
5. Une relation d’ordre entre lesdites positions.
Nous verrons que ces concepts ne sont pas propres à l’énoncé graphique et qu’ils ne font que transcrire une structure immanente du parcours reconnaissable dans le monde naturel.

Reprenons la description graphique. La trajectoire T est un espace linéaire jouant le rôle de contexte repère pour définir les déplacements du point H : il suffit de placer H sur T sans le rapporter à C. Ceci est possible car T joue le rôle d’un voisinage, i.e. celui d’un système repère dans l’énoncé débrayé par rapport à celui de l’énonciation. Comme T est situé dans C (ce qui constitue un embrayage rattachant le repère dans l’énoncé au repère de l’énonciation), il est facile de resituer transitivement H dans C en passant par T.

Les rôles de T (trajectoire) et de C (contexte) sont comparables : ils servent à distinguer, avec des degrés de précision différents, l’espace dans lequel H se déplace de l’espace dans lequel il ne se déplace pas :

  • C est défini comme l’espace contextuel dans lequel divers parcours ont lieu, en opposition avec une région où il n’y a pas de parcours ;

  • T est défini comme l’espace particulier d’un parcours donné, en opposition à d’autres parcours possibles dans la région–contexte C.

Pour repérer le point H sur la trajectoire T, il faudra découper celle-ci en parties plus petites : constituant elle-même une étendue, on y définira un ici, dans le voisinage immédiat de H, et un ailleurs, le reste. Nous retrouvons pour la troisième fois un même mécanisme de base : pour saisir l’étendue, il faut la discrétiser. En termes plus prosaïques, nous pourrions parler de tranches de saucisson. Le problème est : Quelles sortes de tranches faut-il faire ? Quel est le découpage le plus indiqué ? Le choix entre plusieurs découpages possibles pose une double question : Quelle est la pertinence du découpage ? Quelle méthode suivre pour le réaliser ?

1.2 Remarques méthodologiques : découpage et point de vue

Considérons une salle des pas perdus dans une gare ou un aéroport. Regardons des voyageurs attendant le départ, ou des personnes venues attendre l’arrivée d’un voyageur. Dans l’attente, on les voit marcher, allant nulle part, perdant leurs pas. Leurs déplacements tracent des trajectoires. Sur les planchers unis de ces lieux, les mouvements ne dépendent pas d’une morphologie du sol. Ils dépendent plus des autres voyageurs (isolés ou groupés, mobiles ou arrêtés) et des accidents constitués par les portes et les panneaux d’affichage…

Un problème comparable est posé par les espaces laissés libres entre les bâtiments d’un ensemble résidentiel. Dans le cadre d’une recherche portant sur le grand ensemble de Grigny la Grande Borne (Groupe 107 : 1974 et 1976), nous avons opéré un découpage des espaces libres en petites unités discrètes. La mise en oeuvre d’un outil formel, fondé sur un modèle topologique proposé par le mathématicien J.C.Maxwell, permet de réaliser un découpage univoque (il n’y a qu’une solution) produisant une partition complète (ou pavage) de la région étudiée. À Grigny, cela produit 209 régions caractérisées par trois descripteurs déterminés en fonction d’une pertinence d’analyse : ouverture/fermeture des régions. L’un des descripteurs, la connexité, permet d’étudier les parcours possibles dans l’ensemble résidentiel considéré. Cependant, sa transposition aux salles des pas perdus n’est pas aussi fructueuse : les situations dans un tel lieu sont beaucoup plus fluides, un modèle plus dynamique est nécessaire.

Conclusion : il ne suffit pas de produire une segmentation, aussi contrôlée et formelle soit-elle, pour qu’elle soit pertinente. Sa pertinence dépend du domaine de signification que l’on cherche à cerner à travers les manipulations sur l’expression. Or qu’est-ce qui nous intéresse dans les parcours ? La poursuite du travail dépend du point de vue que nous adoptons. Si nous assimilons le parcours à un énoncé doté d’un sujet, nous nous retrouvons dans la position d’un énonciataire interprétant ce qu’il voit. Ainsi, notre point de vue est interprétatif.

Fig.3 Résidence Kikuno, portail de l’enceinte. Bourg de Inami, Province de Toyama, Japon.

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1.3 La visite domiciliaire japonaise

Note de bas de page 3 :

 Manar Hammad, Définition syntaxique du Topos, Le Bulletin 10, GRSL-EHESS, 1979.

Considérons le cas de la visite dans une maison japonaise traditionnelle3. Le dessin ci-contre en fournit le schéma horizontal simplifié. Il délimite un contour rectangulaire, une zone N à l’entrée traversant la maison de part en part, et deux rangées de pièces p1, p2, p3 en façade, p4, p5, p6 à l’arrière. Ce plan joue le rôle du contexte C. Les lignes qui le subdivisent définissent une partition en pièces, soit un découpage a priori du contexte C en éléments discrets. Nous verrons que ce découpage est pertinent à l’analyse du parcours de la visite.

La maison sera dite celle de A, notation arbitraire du patronyme du maître des lieux. Une personne B vient de l’extérieur. Nous n’analyserons pas les parcours qu’elle a accomplis dans cet ailleurs. Il suffira que son parcours d’arrivée jusqu’à la maison A soit présupposé, et il n’en sera question que dans la mesure où cela peut déterminer son parcours dans la maison A. Arrivé à l’entrée de la maison A, B s’arrêt au seuil b1 et appelle : traditionnellement, il n’y a pas de sonnette.

  • Si B est un marchand, un livreur, ou un commis, il ne sera pas autorisé à pénétrer dans la maison. Le maître des lieux ou l’un de ses représentants (femme, domestique) traitera l’affaire sur le seuil, et B repart sans pénétrer dans la maison, i.e. sans traverser le bord qui sert de repère. Dans ce cas, il n’y a pas de parcours de B dans C, et il n’y aurait pas lieu d’en parler si cet exemple ne servait à manifester la pertinence du bord comme repère de la maison.

  • Si B est une personne (ou un groupe) connu de la famille A et qu’il existe entre eux un certain type de relations sociales (amitié, parenté, voisinage), il sera invité à franchir le seuil b1 et à rentrer dans la maison. Au cas où B est la voisine venue « tailler une bavette » avec Mme A, elles vont s’asseoir sur le bord b2 du sol artificiel surélevé de la maison. Elles n’enlèveront pas leurs chaussures et Mme B repartira sans avoir pénétré plus avant dans la maison.

  • Si B est un ami venu de loin, ou dont la venue est épisodique, il sera invité à passer le seuil b1 ; il sera invité à se déchausser et à passer le seuil b2 ; dans la pièce p1, A et B échangeront des salutations en se prosternant jusqu’au sol, A invitera B à passer le seuil b3 ; B se récusera poliment ; A insistera et B passera le seuil b3 le premier ; au seuil b4, la cérémonie se répète : passez devant je vous prie, je n’en ferai rien, j’insiste… B passera b4 avant A.

Fig.4 Plan schématique d’une maison traditionnelle.

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Fig.5 Entrée de la résidence Kikuno à Inami. Le seuil b1 est au bas de l’image. Le seuil b2 est à gauche, au haut de la marche. Ici, l’espace N est coupé par deux portes coulissantes masquant la vue.

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Si la maison est riche, l’enfilade des pièces est longue, il y a de nombreux seuils et chaque franchissement de seuil donne lieu à un petit rite de passage, manifestant la pertinence du seuil pour l’analyse. La dernière pièce de l’enfilade en façade est la pièce la plus honorable, dite Zashiki. Seuls les visiteurs les plus honorables y ont accès. Un visiteur de moindre importance sera invité à s’asseoir dans une pièce intermédiaire, correspondant à son rang social.

Fig.6 Résidence Kikuno, photographie prise du seuil b2. Les panneaux coulissants munis de joncs marquent le seuil b3. Un petit sanctuaire shintoiste est placé en hauteur avant b3.

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Fig.7 Résidence Kikuno, enfilade des pièces vues de l’intérieur vers l’entrée. Au sol, on voit les seuils b4 et b3, marqués par des parois coulissantes.

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Ces observations permettent de mettre en évidence quelques faits :

1.31 Les seuils sont pertinents pour la description syntaxique du parcours.

1.32 La profondeur de la pénétration du visiteur, ou en d’autres termes le point terminal de sa trajectoire, est corrélée avec son rang social. La succession des pièces définit une relation d’ordre dans le parcours, mise en relation avec un ordre social.

1.33 Le rang social de B se mesure à celui de A : ceux dont le rang est supérieur ou égal à celui de A iront jusqu’au Zashiki. Les autres sont arrêtés en route.

1.34 Le parcours de la visite n’est pas le fait d’un seul actant sujet, mais il implique deux actants. En termes sémiotiques, la visite est un énoncé à deux actants, chacun d’eux pouvant être manifesté par plusieurs acteurs. Il faudra dès lors poser la question de leurs rapports actantiels.

1.35 Lorsque B se présente devant la porte de A, il demande l’entrée, ne serait-ce que de manière implicite (cas où « B ne fait que passer », A le voit et l’invite à entrer). En ceci, il se manifeste comme sujet manipulateur. Cependant, dès qu’il a traversé le seuil b1, il perd l’initiative : A lui indique (lui prescrit) les seuils à traverser, de même qu’il lui assigne un emplacement pour s’asseoir : B devient un sujet manipulé par A.

Note de bas de page 4 :

 Rappelons que le TOPOS est une portion d’espace susceptible de jouer un rôle syntaxique. Cf. M. Hammad, Définition syntaxique du Topos, ibidem.

Avec la progression du parcours de A et B, ce ne sont pas seulement les seuils qui sont traversés. Si, au lieu de considérer les bords que sont les seuils nous considérions les régions bordées que sont les pièces, chaque franchissement de seuil équivaut à un pouvoir se conjoindre accordé par A à B : les lieux dont l’accès est ainsi permis équivalent à des dons symboliques offerts par A à B, véhiculant la modalité du pouvoir. Ainsi, le parcours de B s’accompagne d’une transformation de son être sémiotique : il se conjoint avec une série d’objets–valeur spatiaux, et sa compétence s’en trouve augmentée d’autant. Dans ce procès, A est le sujet opérateur de la transformation : il confère à B des dons symboliques équivalents à la compétence sociale qui est reconnue à ce dernier en dehors de la maison (i.e. son rang social). Ainsi interprété, le parcours de la visite apparaît comme une aspectualisation graduée de la compétence du sujet B.
Si A fait fonction de destinateur, cela ne doit pas faire illusion : il le fait par devoir, et ce devoir a été installé par B lorsque ce dernier s’est présenté à la porte de la maison. Si A refuse de recevoir B, ce dernier est en droit de se fâcher et de rompre ses relations avec A. Sur un fond de relation contractuelle, nous voyons se développer une relation polémique : A cède à B un certain nombre de lieux (topoï p1, p2, p3) alors qu’il se réserve une série équivalente (topoï p4, p5, p6) interdite à B et dont le contrôle sert d’expression à la compétence de A selon le pouvoir (pouvoir d’accès, pouvoir de conjonction avec les topoï4).

Cette analyse montre trois choses :

  • Le parcours de la visite exige, pour être décrit de manière satisfaisante, non pas deux actants seulement mais un troisième actant, reconnaissable dans la catégorie de l’objet–valeur transféré entre un destinateur et un destinataire.

  • Alors que certains topoï circulent entre les acteurs humains (transfert prescrit), d’autres topoï sont exclus de cette circulation (transfert proscrit).

  • Par le transfert symbolique des topoï, le parcours apparaît comme une aspectualisation spatiale de la compétence (aussi bien de A que de B).

1.4 Zashiki

Considérons le cas où B est invité à s’asseoir dans le Zashiki. A lui attribue l’emplacement le plus honorable, près d’une niche décorative appelée Tokonoma. De manière régulière, cette niche se trouve dans le coin le plus éloigné de la porte d’entrée du Zashiki, ce qui illustre, dans le système repère de cette pièce en particulier, la logique implicite du parcours : plus le visiteur parcourt d’espace, plus il acquiert de compétence (ou d’honneur, en termes figuratifs). B s’assoira en face de A, plus près de la porte, en position inférieure.

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Note de bas de page 5 :

 Tous ces critères relèvent de l’univers social extérieur à la maison.

Supposons que B ne soit pas une personne seule, et que cet actant visiteur soit manifesté par trois acteurs B1, B2, B3. Parmi les trois visiteurs, il en est toujours un qui est supérieur aux autres par l’âge, par le rang social, par la fortune… Comme il y a plusieurs critères possibles, il y a parfois plusieurs candidats à la position supérieure, ce qui donne lieu à un assaut de politesse entre les visiteurs, chacun voulant honorer l’autre et se placer lui-même en position inférieure. Quel que soit le critère retenu5, le visiteur qui aura été reconnu supérieur sera placé près du Tokonoma. Celui qui lui est second en honneur sera placé à la gauche du premier, le troisième sera à sa droite. Le maître des lieux se retrouve dans la position inférieure à ses trois visiteurs. Les quatre personnes seront disposées autour d’un espace vide (quelquefois rempli par une table, mais cela n’est pas nécessaire). Le cas de cinq visiteurs implique le positionnement ci-dessous.

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Parallèlement au fait que la logique de ces emplacements est conforme à la logique générale du parcours comme aspectualisation de la compétence, il est possible de relever dans cette séquence une logique interne spécifique :

1.41 La séquence suppose le non-déplacement des corps : c’est l’état terminatif du parcours. Elle permet de poser la pertinence de l’opposition station /vs/ déplacement pour l’analyse du parcours.

1.42 Topologiquement, l’espace de la station est un espace troué : les différents acteurs sont positionnés autour d’un trou qui demeure vide. Cette configuration est apparue dans l’analyse des espaces didactiques (Hammad & altri 1977) comme étant la configuration spatiale du contrat, opposée à la configuration spatiale du conflit, laquelle s’est manifestée ici dans les espaces de la compétence de A et de B lors de la séquence dynamique du déplacement et du don.

1.43 L’espace topologique de cette station est néanmoins polarisé, avec une tension installée entre le rôle supérieur occupé par B1 et le pôle inférieur occupé par A. Le long de cet axe polarisé, les positions intermédiaires sont couplées deux à deux.

1.44 A l’intérieur de chaque couple de positions intermédiaires, la position supérieure est celle de la gauche de l’acteur privilégié en position 1.

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Les constats 1.43 et 1.44 manifestent une aspectualisation paradigmatique de la compétence des acteurs. Nous disons paradigmatique pour désigner la simultanéité de la relation d’ordre installée entre les acteurs, par opposition à la successivité des dons de topoï dans le parcours, laquelle manifestait une aspectualisation syntagmatique. Ici, l’aspectualisation exploite une relation de polarité et une relation de latéralité pour installer un ordre total sur le groupe des acteurs visiteurs et des acteurs visités, d’une manière qui rappelle la relation d’ordre installée par le parcours. L’aspectualisation paradigmatique s’exerce sur le syntagme spatial des acteurs assemblés in præsentia, alors que l’aspectualisation syntagmatique s’exerce sur le paradigme in absentia des acteurs susceptibles de rendre visite à A.

1.5 Jardins

La séquence en station assise du Zashiki a lieu devant le jardin. Il y a deux sortes de jardin au Japon : le jardin de promenade, le jardin de contemplation. On se promène dans le premier, on ne pénètre pas dans le second mais on le contemple à partir de la maison ou d’une plateforme aménagée à cet effet. Ce qui nous remet en présence de l’opposition station/déplacement.

Note de bas de page 6 :

 Ce n’est que récemment que les touristes sont admis à des jardins dont les résidences restent fermées, mais la visite touristique n’obéit pas aux règles de la visite socialement normée.

L’accès au jardin, comme l’accès à la maison, constitue l’étape initiale de la séquence. Tant pour les jardins de promenade que pour les jardins de contemplation, l’accès au jardin est conditionné par l’accès à la maison6. La condition préalable étant remplie, on voit disparaître le contexte social caractéristique de la visite : le jardin est un espace où le visiteur est laissé libre de ses parcours : le maître des lieux ne lui assigne ni passage ni place. Ce qui projette sur ces lieux un effet de sens permissif. Le jardin s’oppose à la maison qui, dans la description précédente, est apparue comme un espace prescriptif, où les lieux du passage et de la station sont prescrits, de même qu’il y apparaît des lieux proscrits (interdits : topoï p4, p5, p6).

Note de bas de page 7 :

 Cf. Greimas et Courtés, Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Hachette, 1979

Note de bas de page 8 :

 Un seuil formel reste marqué dans les jardins du thé pour sépare le Soto-Roji (jardin extérieur) du Naka-Roji (jardin intérieur). Mais le jardin du thé ne relève pas de la catégorie des jardins ordinaires : il est totalement surdéterminé par des modalités déontiques (devoir faire). Le passage du seuil y est décidé par le maître des lieux selon des règles prédéfinies.

B peut parcourir seul le jardin, et cette visite n’exige pas la coprésence de A avec B. Le cadre conceptuel précédemment construit posait trois actants : deux proto-actants sujet7 (visiteur et maître des lieux) et un actant objet (topoï délimités par des seuils). Avec la dissolution du couple A-B, on assiste à une disparition corrélative : il n’y a plus de seuils. A vrai dire, il en subsiste quelques uns8, mais ils ne donnent plus lieu à un cérémonial social. N’étant pas exploités, restent-ils pertinents pour l’analyse ?

Ce n’est pas tout : dans les pièces japonaises dépourvues de mobilier, il est loisible de marcher partout. Nous pourrions dire qu’il y a une latitude aréolaire du passage, seuls les bords étant marqués. A contrario, la disparition des seuils (bords) dans le jardin s’accompagne de la disparition de la liberté aréolaire du parcours physique : le promeneur est tenu de marcher dans les sentes. Même plus : ses pas sont réglés par des pavés irréguliers espacés dans l’herbe.

Considérons une personne H se promenant sur un sentier T dans un jardin C. De place en place, le sentier présente un embranchement. Les règles du paysagisme japonais imposent une bifurcation en fourche : à partir de la sente d’arrivée, il y a deux sentes de départ. Lesquelles doivent ne pas se ressembler : elles manifestent des qualités qui les différencient et qui permettent d’établir entre elles une relation d’ordre hiérarchique : l’une est principale, l’autre est secondaire. S’il y a, le long du même sentier, plusieurs bifurcations successives, elles doivent ne pas se ressembler. Selon ces règles d’une syntaxe du parcours paysager, le promeneur passe par les points distingués constitués par les bifurcations. A chaque occurrence, il a un choix à faire. La règle veut que le promeneur H ne fasse pas de choix volontaire : il se laisse choisir par le jardin et ses sentes. Par conséquent, le jardin qui avait été reconnu comme un espace non–prescriptif (pas de devoir imposé au promeneur) apparaît ici comme un espace non–volitif : le promeneur renonce à vouloir. Il est sujet passif, acceptant la promenade et se plongeant dans la sensation.

Note de bas de page 9 :

 Il y a des remarques auditives qui nous paraissent secondaires.

Reprenons la question autrement : H arrive à une bifurcation, il se laisse choisir son chemin. Par qui ? Par le paysage qu’il voit : le jardin est un espace visuel, les dimensions olfactives et tactiles ne sont jamais abordées dans le discours japonais sur les jardins9. Que voit H ? Deux paysages qui l’invitent simultanément. L’une des invitations est plus forte que l’autre, il l’accepte. Ce qui laisse apparaître les lieux dans le rôle actantiel de sujet manipulateur : une portion de jardin fait vouloir. Le promeneur est donc un actant manipulé par un actant manipulateur manifesté par un topos paysager.
A ceci, on peut objecter que le topos paysager n’est pas là tout seul et qu’il présuppose quelqu’un qui l’a arrangé. Dans les jardins célèbres, la tradition historique nomme souvent un concepteur : tel membre de la famille impériale, tel prince Ashikaga… Dans les paysages naturels, la tradition est prompte à poser l’existence de kami, esprits divins responsables de la beauté ou de la laideur des lieux. En somme, le topos paysager ne serait qu’un acteur destinateur délégué derrière lequel se profile un actant destinateur doté d’un vouloir (la création du jardin est volontaire, le créateur est la source du vouloir du promeneur), d’un savoir (il sait comment arranger le paysage, selon des règles) et d’un pouvoir (il a disposé des moyens nécessaires pour arranger le paysage).

Par conséquent, le parcours dans le jardin nécessite quatre positions actantielles : un sujet, un espace objet parcouru, un destinateur délégué, un destinateur manipulateur. Ils sont manifestés respectivement par un (ou plusieurs) acteur humain, un jardin, un topos attracteur, un concepteur humain ou transcendant. Ceci n’est pas sans rappeler le parcours à l’intérieur de la maison. Le parcours du jardin est marqué par des points distingués (les bifurcations) qui jouent sur cet espace linéaire le rôle joué par les seuils entre les régions : ils segmentent en parties discrètes l’espace contextuel du parcours. Dans la maison, l’espace contextuel est aréolaire, segmenté par des lignes ; dans le jardin, l’espace contextuel est linéaire, segmenté par des points. C’est en ces deux catégories de lieux de la segmentation que s’opère la transformation modale du sujet parcourant : selon le devoir dans la maison, selon le vouloir dans le jardin.

Fig.13 Villa impériale de Katsura Rikyu, Kyoto. La sente constituée par des dalles successives bifurque deux fois de suite, chaque embranchement est dissymétrique.

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Fig.14 Jardin Kenrokuen, Kanazawa. La sente passe sur l’eau, mais sa logique reste la même.

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Fig.14 Jardin de promenade, Katsura Rikyu, Kyoto. Les piquets et cordelettes ont été ajoutés depuis que la visite est ouverte au tourisme.

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Enfin, la conjonction sujet/objet se manifeste actoriellement de deux manières différentes : elle est pragmatique dans la maison, où l’acteur sujet pénètre dans le topos offert ; elle est cognitive dans le jardin, où l’acteur sujet saisit visuellement le topos offert. Il est des cas où la promenade permet d’aller pénétrer le topos invitant vu. Cependant, la règle générale interdit cela : d’une part le promeneur est rivé à son sentier (source d’un devoir prescriptif oblitéré par le discours dominant sur les jardins) ; d’autre part, le paysage vu est souvent emprunté, selon la terminologie consacrée. Le procédé de l’emprunt consiste à inclure, dans la conception du jardin, une portion du paysage extérieur voisin. Il s’agit souvent d’une montagne, mais il peut s’agir d’une plaine. L’opération d’emprunt commence par la sélection d’un point de vue pour lequel il y aura emprunt, puis, en fonction dudit point de vue, il s’agit de faire en sorte que tout ce qui se trouve entre le jardin et le topos emprunté soit gommé par une opération paysagère comme l’installation d’une haie, d’une rangée d’arbres, d’une colline artificielle… Il est clair, dans tous ces cas de paysage emprunté, qu’il n’est pas question que l’observateur aille se conjoindre physiquement avec le topos mis en évidence. Seule la conjonction visuelle est mise en oeuvre. Ce qui manifeste l’investissement modal de ces conjonctions cognitives : il est de l’ordre du savoir. La transformation d’état du sujet promeneur est d’ordre passionnel et cognitif, et le parcours consiste en une aspectualisation de cette compétence.

Nous avons vu dans la maison deux variétés de relation d’ordre : les unes sont installées par les conjonctions pragmatiques avec des topoï consécutifs lors du déplacement dans la visite, les autres sont marquées par les conjonctions pragmatiques avec des positions relatives dans l’espace lors de la station assise dans le Zashiki. Si, dans le jardin, il n’y a pas de conjonction pragmatique pertinente avec des topoï, il y a des conjonctions pragmatiques pertinentes avec des positions : ce sont les points de vue, lieux à partir desquels s’opère la conjonction cognitive avec les topoï. Ce sont des points qui confèrent au promeneur la possibilité de voir : ils sont donc chargés de la modalité selon le pouvoir.
Jusqu’à présent, nous n’avons abordé que les points de bifurcation comme points de vue. Une autre catégorie de points de vue est celle des lieux pour lesquels un paysage emprunté est arrangé. Ils sont statiques et n’invitent pas à aller quelque part. Non dotés d’investissement volitif, ils sont typologiquement proches des lieux prévus pour la vision du jardin de contemplation : conçus pour permettre une vision pré–conçue, ils sont investis de la modalité du pouvoir. Les échappées et les écrans sont installés pour déterminer à l’avance ce qui est à voir et ce qui est à ne pas voir.

Fig.15 Jardin de contemplation, style Karesansui, Ryogen In, Kyoto. L’étendue limitée du jardin est offerte à la promenade virtuelle du regard d’un sujet immobile.

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Si jusqu’à présent le parcours dans le jardin paraissait mettre en oeuvre les modalités du vouloir et du savoir, opposables à celles du devoir et du pouvoir manifestées par le parcours dans la maison, l’apparition de la modalité du pouvoir dans le jardin de contemplation rompt cette belle symétrie formelle. Il convient de dire que la visite de la maison met aussi en oeuvre les modalités du vouloir et du savoir, et que leur absence apparente n’est qu’un effet de la description centrée sur la notion de parcours. Or il y a d’autres phénomènes advenant lors de la visite et il n’y a là qu’une fausse symétrie.

L’obligation faite au promeneur de marcher sur le sentier représente un devoir faire doublé d’un devoir ne pas faire (il lui est interdit de sortir des sentes). Que se passe-t-il lorsqu’il y a plusieurs promeneurs ? Les sentiers étroits interdisent à deux personnes de marcher côte à côte, imposant un ordre de succession. La personne la plus honorable va la première dans le jardin, les autres la suivent selon l’ordre hiérarchique, à une distance variable les uns des autres. Le premier promeneur se laissera choisir sa promenade par le jardin, les promeneurs suivants se laisseront choisir leur promenade par ce choix premier. Ainsi sont éliminés les problèmes de préséance potentiels au cas où deux personnes arrivaient simultanément à la confluence de deux sentes. Comme on élimine le risque de se retrouver marchant devant un supérieur hiérarchique. Ainsi, en l’absence d’une interaction sociale directe, et dans la restriction de la relation au jardin, les acteurs manifestent la relation d’ordre social qui les lie. En chaque point distingué du parcours, ils passent dans l’ordre prescrit. Ce qui constitue la troisième manifestation de la relation d’ordre.

Le cas complexe des parcours virtuels occurrents dans le jardin de contemplation ne sera pas abordé ici, car il mériterait un développement séparé. Récapitulons les concepts mis en oeuvre pour l’analyse du parcours dans le jardin de promenade :

1.51 Le jardin est un espace non–volitif inséré dans un cadre prescriptif.

1.52 Le jardin manifeste des topoïs chargés de vouloir, avec lesquels la conjonction du sujet est cognitive.

1.53 Le jardin manifeste des point de vue chargés de pouvoir, avec lesquels la conjonction du sujet est pragmatique.

1.54 Derrière le jardin se profile un actant destinateur qui a ordonnancé la disposition des topoï chargés de vouloir et des points chargés de pouvoir.

1.55 L’actant promeneur se laisse transformer en son être au long de son parcours dans le jardin. En plus des transformations de sa compétence selon le vouloir, le devoir, le savoir et le pouvoir, il est le lieu de sensations et de passions.

1.56 Lorsque l’actant promeneur est manifesté par plusieurs acteurs, ces derniers manifestent syntagmatiquement la relation d’ordre qui les lie.

1.57 L’analyse du parcours dans le jardin nécessite de poser l’espace du jardin comme contexte C divisé en topoï comme elle nécessite de poser le sentier comme trajectoire T divisée pragmatiquement et visuellement par des points de vue distingués.

1.6 O Furo Ba ou l’honorable bain

L’espace de l’honorable bain nous servira comme quatrième révélateur de la structure des parcours. Quand la famille A reçoit un visiteur B (lequel peut être un groupe) et qu’elle veut l’honorer plus qu’elle ne le ferait pour une visite ordinaire, elle lui offre de prendre un bain. Une telle offre ne se fait pas à la porte, mais après l’accomplissement du parcours d’une visite ordinaire ayant pour terme le Zashiki, où le visiteur aura reçu une boisson et quelques aliments solides. Ce n’est qu’après cela que l’on pourra proposer à l’honorable visiteur de se rafraîchir en prenant un bain.

Le bain offert n’est pas une affaire d’hygiène. Il n’est pas comparable à la douche proposée en Occident au visiteur qui a passé une nuit sous le toit de son hôte. C’est plutôt un rite de purification comparable aux ablutions accomplies à l’entrée des sanctuaires shintoïstes : elles ont pour but de débarrasser le visiteur du mal qui a pu subrepticement s’y attacher. Le bain offert est le prélude à d’autres preuves d’amitié et d’estime : le visiteur sera convié à manger dans le Zashiki, puis il sera invité à y dormir. Considérant cette suite normale des événements, le bain apparaît comme constitutif de la compétence du visiteur : pour qu’il puisse dormir sous le toit de A, il faut qu’il se purifie.
S’il en est ainsi, comment interpréter le bain en termes modaux ? Réexaminons la séquence des actions. Le bain ne se trouve pas dans les lieux symboliquement offerts au visiteur lors de la visite (topoï p1, p2, p3). Il se trouve en articulation avec l’espace N du schéma (Fig.4 ; §1.3), sans se trouver dans les espaces réservés à A (topoï p4, p5, p6). Pour y aller, le visiteur devra retourner sur ses pas, passer en N puis accéder à l’honorable espace du bain. Sur le chemin du retour, il aura à repasser les seuils b2, b3, b4 comme la première fois, mais ce deuxième passage se fera dans un état purifié. Dans ce contexte, la purification ou disjonction de l’impureté (sinon de la souillure) peut être interprétée comme une augmentation de l’être.

Considérons la répétition des visites. D’une visite à l’autre, il y a un gain : les liens entre A et B se resserrent. La multiplication des visites permet une capitalisation qui, en son stade ultime, donne à B l’accès à toute la maison : il sera dès lors considéré comme faisant partie de la famille. Tenant compte de cette remarque qui établit le cumul des bénéfices tirés de chaque visite et du parcours qui en constitue une partie importante, le deuxième passage du visiteur par les topoï p1, p2, p3 doit être interprété comme un redoublement d’honneur, rendu possible par la visite de la salle de bain.

Note de bas de page 10 :

 Il serait impensable d’y trouver une cuvette d’aisances : une telle chose est impure et ne saurait exister dans le lieu de purification qu’est la salle de bain.

Le bain même est l’occasion d’un rituel. La salle ne contient qu’une baignoire à côté d’une aire vide10. La baignoire contient une eau claire maintenue très chaude par des dispositifs variables, allant du feu allumé directement sous le fond de la baignoire au serpentin chauffé à l’électricité. Le baigneur se déshabille dans une antichambre. Dans la salle de bain, il devra, avant de se plonger dans la baignoire chaude, se laver soigneusement sur l’aire prévue à cet effet. Une fois propre, il s’immergera dans la baignoire. Le visiteur le plus honorable prend son bain en premier, suivi par tous les autres visiteurs selon leur rang hiérarchique. Le maître des lieux suivra, suivi de ses fils mâles, avant la femme et les filles. Tout ce monde ira se plonger dans la même eau de la baignoire.

De ce déroulement nous tirons quelques constats :

1.61 Le lavage hygiénique est exécuté avant l’immersion dans la baignoire.

1.62 L’immersion joue un rôle purificateur rituel.

1.63 Visiteurs et membres de la famille s’immergent dans la même eau purificatrice, comme il partageront le repas et dormiront sous le même toit.

1.64 La succession dans la baignoire manifeste une relation d’ordre entre les actants (le visiteur B avant la famille A) et les acteurs (dans l’ordre hiérarchique à l’intérieur de chaque groupe manifestant un actant).

Fig.16 Résidence Kikuno, Inami. Baignoire aménagée au début du vingtième siècle. Les planches assemblées formant couvercle préservent la température de l’eau dans la journée.

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Fig.17 Résidence de Motoori Norinaga, Matsuzaka. Baignoire aménagée durant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Le feu est allumé sous les pieds du baigneur dont le haut du corps est maintenu au chaud dans une espèce de cabine en bois accessible par deux côtés.

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1.65 Le lieu le plus honorable de la maison, celui dont l’accès est le plus significatif pour le visiteur (tant qu’il reste visiteur et n’est pas assimilé à la famille), ce n’est pas le Zashiki comme il est couramment répété, mais l’honorable espace du bain O Furo Ba.

1.66 La relation d’ordre manifestée à propos du bain révèle son investissement modal : le passage par ce lieu modifie la compétence selon le pouvoir.

1.67 Formellement, le passage par le bain ressemble à la promenade dans le jardin : les acteurs sont égrenés en chaîne linéaire, ils passent successivement par le même lieu.

1.68 En termes de conjonction/disjonction, l’expression de ce rituel est comparable à celle du parcours–déplacement, manifestant une symétrie des rôles actantiels matérialisés par des hommes ou par des espaces : si le parcours ordinaire est le passage d’un acteur humain par plusieurs acteurs spatiaux successifs, le jardin et le bain font passer plusieurs acteurs humains par le même acteur spatial. Les rôles des topoï et des hommes sont permutés, mais la structure formelle est la même. En termes mathématiques, on dira qu’il y a dualité entre l’ensemble des topoï et l’ensemble des hommes impliqués. Ce qui autoriserait à formuler l’énoncé suivant, malgré son apparence paradoxale : le bain parcourt l’espace social des acteurs dans un ordre hiérarchique décroissant.

2 Les programmes narratifs structurant les parcours

Note de bas de page 11 :

 Cf Manar Hmmad, La privatisation de l’espace, PULIM, Limoges, repris dans Lire l’espace, comprendre l’architecture, Limoges PULIM & Paris Geuthner, 1989.

La visite de B chez A peut avoir des motifs divers : achat de terrain, demande en mariage, félicitation pour une naissance… Malgré la diversité des programmes narratifs accomplis lors de la visite, celle-ci se déroule toujours de la même manière, selon les mêmes schémas spatiaux. La récurrence identique appelle une interprétation unique, imposée par la symétrie de la pratique sociale : aux visites de B chez A correspondent des visites de A chez B11 . Sous la diversité des programmes pragmatiques se profile un programme cognitif unique, celui de la reconnaissance mutuelle : la visite de B chez A confirme A dans son identité, dans son rang, et dans sa maîtrise sur ses lieux. L’accueil de B chez A confirme B dans son identité, dans son rang, et dans la relation qu’il a avec A, relation qui lui permet d’avoir accès à cette portion du territoire contrôlé par A.

Le parcours de la visite et le positionnement dans le Zashiki s’inscrivent dans ce programme de la reconnaissance mutuelle, le premier préparant le second : le parcours exprime l’acquisition de la compétence de B, la station assise exprime sa performance. Ainsi redéfinie, la station assise est plus que l’aspect terminatif du parcours.
Le passage par le bain est une séquence d’acquisition de compétence qui sera suivie par une station assise et une reconnaissance mutuelle. Son rôle syntaxique n’est donc pas très différent de celui du parcours–mouvement faisant passer de l’entrée jusqu’au Zashiki.

Ainsi resitués, les parcours analysés ne constituent pas des programmes narratifs autonomes : ce ne sont que des parties d’un programme englobant. Les deux cas impliquant du mouvement apparaissent comme constitutifs de la compétence, le cas statique s’interprète comme une performance. Une double insuffisance apparaît : En resituant les programmes narratifs les uns en fonction des autres, on projette sur eux un effet de sens externe sans éclairer leur structure immanente ; les parcours considérés ne suffisent pas, seuls, à rendre compte du phénomène complexe qu’est l’interaction visiteur/maître des lieux.

Des conclusions similaires peuvent être tirées des programmes réalisés dans le jardin : s’il est légitime de les regrouper dans la catégorie de programmes recherchant l’euphorie, une telle qualification reste trop générale : toute réparation du manque est euphorique. Comment distinguer la recherche d’un plaisir visuel ? spécifier le calme de la conjonction avec la nature ? qualifier le jardin de méditation où l’illumination (zen) est recherchée ? Sous la diversité des promenades individuelles, on peut identifier, à titre hypothétique, un programme de parcours à la découverte de soi–même, en l’absence du contact social, à travers une nature préparée par un destinateur. Le cas de la promenade du groupe égrené se ramènerait alors à celui de la découverte de l’autre (le premier du groupe), à travers une nature préparée par un destinateur absent. La promenade–découverte est faite d’une succession de visions et de sensations qui s’accumulent, les précédentes ayant un effet sur les suivantes : chaque portion parcourue est préparatoire pour la section suivante. En d’autres termes, la séquence initiale équivaut à une acquisition de la compétence pour une performance pathémique, laquelle est intégrée comme partie de la compétence pour une performance pathémique ultérieure…

3 Structure immanente des parcours

Après la représentation graphique du parcours linéaire, nous avons examiné quatre cas de parcours observés au Japon. Deux correspondent à la notion intuitive de la personne en mouvement entre des lieux du monde naturel, un troisième examine le passage de plusieurs personnes par un même lieu, le quatrième est statique et aréolaire. Faisant appel aux concepts sémiotiques mis en place par A.J.Greimas, la description a été située au niveau des structures de surface, avec quelques incursions au niveau des structures discursives, sans faire appel aux structures profondes. La comparaison des faits structurels dégagés permettra de les ordonner, pour proposer un modèle général qui sera complété aux niveaux de profondeur et de manifestation.

3.1 Le parcours graphique et le modèle E

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Note de bas de page 12 :

 Afin d’alléger la présentation, les écritures formelles sont renvoyées dans les notes.

La description a montré la nécessité de segmenter T, actant parcouru, d’y distinguer des points et de les ordonner, ce qui amène à écrire : T = (P1 P2… Pi… Pn). Quand le point H parcourt l’espace linéaire T, il passe par chacun de ces points successivement. En d’autres termes, H se conjoint avec chaque point Pi dans l’ordre de leur succession. Si tous ces points ne sont pas d’égale importance, et s’il y a lieu de distinguer certains d’entre eux, l’ensemble des points distingués est dénombrable. On pourra dès lors tenter une description formelle du parcours12 :

Note de bas de page 13 :

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Si les opérations conjonctive et disjonctive de la séquence sont poursuivies une fois de plus, le point H sera de nouveau disjoint de T, comme lors de l’état initial 0. Dans un tel cas, H aura traversé T, réalisant l’un des sens anciens du verbe parcourir : voir le Dictionnaire Historique de la Langue Française, article Parcourir.

Avant le début de la séquence, H et T sont disjoints13 ;
Première étape : H se conjoint avec le point P1, il reste disjoint des autres points de T ;
Deuxième étape : H quitte P1 pour P2 ;
Troisième étape : H quitte P2 pour P3 ; et ainsi de suite jusqu’au nième point.

Si H et T sont des actants liés par le faire parcourir, les points Pi sont des acteurs manifestant l’actant T. Si l’actant H est manifesté par un acteur unique, ce dernier se conjoint et se disjoint successivement avec les acteurs Pi pendant le parcours. L’actant observateur, dont la nécessité est apparue dès le début, est présupposé par la reconnaissance du passage de H de Pi à Pj, comme il est présupposé par la relation entre T et C. Cette relation peut être reconnue de plusieurs manières, la plus courante étant celle de la définition d’un point origine ou d’un point terminal de T. Lorsque T n’a pas de tels points, ce qui est le cas des trajectoires fermées comme le cercle, il est possible de recourir à d’autres moyens, qui dépendent du niveau de description géométrique souhaité.
Par souci d’économie dans la suite de cette étude, nous désignerons la description ci-dessus par l’expression Modèle E.

3.2 Le parcours de la visite et le modèle F

Le visiteur B parcourt la maison de A (notée MA ci-après) en compagnie de A. Mis à part le seuil b1 de la porte d’entrée, A et B traversent les mêmes seuils et se conjoignent avec les mêmes pièces. Considérant qu’ils accomplissent les mêmes actions, on pourrait croire qu’ils sont deux acteurs unis pour jouer le rôle d’un actant unique. Cela ne tiendrait pas compte du fait que A prescrit à B son parcours. Dès lors

  • B est un sujet d’état, défini par une série de jonctions successives ;

  • A est un sujet de faire opérant les transformations d’état du sujet B. En parcourant avec B, il opère des transformations sur son propre état. Il possède donc un double statut : sujet de faire et sujet d’état.

  • Lorsque A fait passer B devant lui, il affirme la primauté de B et installe une relation d’ordre entre lui et B, soit B>A.

  • Chacun des actants A et B peut être manifesté par un groupe de plusieurs acteurs : la famille de A, la famille de B (ou le groupe de B).

  • Chacun des actants A et B peut jouer le rôle de l’actant observateur.

  • A un niveau métalinguistique, la présente description présuppose un observateur sémioticien organisant la description et lui donnant forme.

Note de bas de page 14 :

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Note de bas de page 15 :

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Étant donné que la maison est divisée en pièces p1 p2…pn séparées par des seuils b2 b3,…bn, on peut appliquer au parcours linéaire de la visite le modèle E qui vient d’être formulé ci-dessus14. B est invité à travers les pièces p1 et p2 jusqu’à p3 . Le nombre des seuils traversés détermine le nombre des états. Arrêtée à l’une quelconque de ses étapes, cette chaîne décrit des variétés de parcours convenant à des types de visiteurs (livreur et étranger ; voisin ; visiteur de rang inférieur au maître des lieux ; visiteur honorable). Tout en formalisant ces états, la notation formelle du modèle E ne transcrit pas, au niveau de chaque ligne, le fait que l’acteur B y est plus honoré que dans la ligne précédente : rien n’y indique que la pièce p3 est plus chargée d’honneur que la pièce p2. De même, elle ne transcrit pas le fait que la traversée des pièces est interprétée en termes de dons. Ce qui invite à proposer une autre notation15, que nous appellerons modèle F qui exprimera les deux effets de sens cités : Le même parcours est toujours décrit en quatre lignes, mais les lignes sont différentes : B y apparaît cumuler les espaces traversés, ce qui traduit l’augmentation de son être au fur et à mesure qu’il reçoit les dons symboliques d’espace. C’est ainsi que sa compétence est exprimée. La comparaison de deux lignes successives permet de lire immédiatement l’augmentation de la compétence. Ce qui convient mieux à la notation formelle de notre description–interprétation de la visite.

Note de bas de page 16 :

 Si l’on se restreignait à un univers monoplane non sémiotique, le modèle E décrirait la position du point, modèle F décrirait le chemin parcouru. Mais il y aurait déjà, dans cette distinction entre position et chemin, l’apparition de contenus différents. Dans le cadre biplane de la sémiotique, la différence formelle entre les modèles E et F manifeste leur non–isomorphisme au sens Hjelmslevien : l’analyse du contenu ne se réduit pas à la description de l’expression.

Il est matériellement difficile pour un acteur physique de se conjoindre simultanément avec plusieurs pièces, ce qui rend paradoxal modèle F. D’un point de vue matériel, le modèle E serait plus satisfaisant, puisque le visiteur passe d’une pièce à l’autre. La comparaison des deux modèles exige l’adoption d’un point de vue qui les dépasse tous deux. Par sa description adéquate de ce qui advient matériellement au cours de la visite, le modèle E formalise (décrit formellement) le niveau de l’expression du phénomène signifiant. Par opposition, le modèle F a été conçu pour noter les notions symboliques du don et de l’augmentation d’honneur : il formalise le niveau du contenu16. Nous voyons reparaître l’actant observateur présupposé, doté de deux programmes : décrire l’expression du parcours, décrire le contenu du parcours.

3.3 Le modèle général G

Avant de confronter les modèles E et F aux autres cas de parcours considérés, nous les réunirons dans un cadre plus général, tenant compte de l’ensemble des résultats sémiotiques obtenus et que nous désignerons comme le Modèle G.

3.31 L’analyse sémiotique du parcours au niveau de surface exige la prise en compte de quatre actants :

  • Ob actant observateur, sujet cognitif

  • X actant opérateur, sujet de faire

  • Y actant parcourant, sujet d’état

  • Z actant parcouru, objet de valeur

3.32 Différents syncrétismes actoriels sont possibles entre les actants Ob, X, Y, Z.

3.33 Chacun des quatre actants peut être manifesté par plusieurs acteurs.

3.34 La définition du parcours exige la manifestation de l’actant Z par un ensemble ordonné d’acteurs.

3.35 La description du parcours se fait sur les deux niveaux de l’expression et du contenu.

3.36 Le modèle E décrit la forme de l’expression du parcours du sujet d’état.

3.37 Le modèle F décrit la forme du contenu du parcours du sujet d’état.

Ce modèle rend compte des deux cas examinés jusqu’à présent, i.e. le parcours graphique et le parcours de la visite. Cependant, il convient de signaler le caractère sommaire du parcours graphique pris comme exemple : il ne représente pas la complexité de certains cas manifestés. Il suffit d’évoquer la description graphique de l’évolution historique des villes ou les projets de planification urbaine, les parcours des masses d’air en météorologie, l’évolution des territoires animaliers en écologie, les variations territoriales des états souverains en histoire, les mouvements des troupes en opérations militaires… Il conviendra donc de considérer le modèle G comme un modèle provisoire qui sera modifié en fonction d’analyses ultérieures.

Note de bas de page 17 :

 Nous verrons que cette règle se vérifie aussi dans le cas de manifestation syncrétique réunissant en un même acteur l’actant sujet opérateur X et l’actant objet parcouru Z.

Les exemples de parcours considérés imposent de formuler deux remarques qui pourront prendre la forme de deux règles :
3.38 L’acteur X manifestant l’actant sujet opérateur et l’acteur Y manifestant le sujet d’état parcourant17 sont liés par une relation d’ordre hiérarchisante lorsque X parcourt les lieux avec Y (ce qui fait de X le syncrétisme d’un parcourant et d’un opérateur). Dans le cadre de la visite, cette relation d’ordre place invariablement l’acteur maître des lieux en position inférieure à celle du visiteur. Si nous ne nous limitons pas au cas du Japon où le sens de la relation d’ordre est fixé, nous pourrons énoncer cette règle formellement en posant une relation d’ordre générale R susceptible de se manifester, selon les contextes culturels, comme une relation de supériorité ou comme une relation d’infériorité.

Note de bas de page 18 :

 si X = (x1, x2,… xn) alors x1 R x2 R… xn

3.39 La description du parcours exige que l’actant objet parcouru Z soit manifesté par un ensemble ordonné d’acteurs. Une question de formulation se pose dès que l’actant sujet parcourant Y et/ou l’actant sujet opérateur X sont manifestés par un ensemble d’acteurs. Si tel est le cas, l’ensemble des acteurs est ordonné18.

Ces règles 3.38 et 3.39, que le matériau observé au Japon impose de formuler, se manifestent aussi au Proche-Orient. Il se peut qu’elles soient liées au caractère traditionnel et/ou conservateur des sociétés dans lesquelles elles sont observables. En tout état de cause, les relations d’ordre définies par ces règles sont reconnaissables au niveau du contenu. Elles sont importantes dans la mesure où elles expriment, sous une forme différente, la relation de dualité relevée au paragraphe 1.6 entre les acteurs humains et les topoï, à propos du bain. Elles montrent que la relation d’ordre est présente non seulement dans l’espace physique parcouru (actant Z), mais aussi dans l’espace social parcourant (actants X et Y) : elle organise donc tous les actants impliqués (X, Y, Z) indépendamment de leur qualité humaine ou spatiale, de leur rôle sujet d’état ou sujet de faire. Ce qui constitue une généralisation non triviale de la règle 3.34 ci-dessus ( =La définition du parcours exige la manifestation de l’actant Z par un ensemble ordonné d’acteurs). Cette généralisation s’avèrera nécessaire au paragraphe 3.9 : elle fonde l’expression de la compétence de certains acteurs par leur parcours le long des autres acteurs. Il s’agira d’ordres corrélés.

3.4 Le parcours du bain

Note de bas de page 19 :

 Toute eau n’est pas purificatrice. La tradition sémitique, toujours vivante avec l’Islam, est très explicite à ce sujet.

Il est aisé de vérifier que le modèle G s’applique totalement au parcours du bain. Le caractère particulier de ce parcours réside dans le fait que l’actant parcouru y est manifesté par des acteurs sociaux : on y retrouve, ordonnés, les membres du groupe visiteur et les membres du groupe maître des lieux. L’actant parcourant est l’honorable espace du bain, ce qui anthropomorphise ce dernier sans le doter du sème humain. Ce cas est particulièrement intéressant pour la sémiotique de l’espace puisqu’il manifeste un topos dans le rôle syntaxique d’actant sujet. Les acteurs humains qui se lavent et se purifient exercent en fait une activité déléguée : d’un point de vue rituel, ils sont passifs, c’est l’eau, acteur consacré dans un topos spécifique, qui les purifie19.
Notons que les acteurs de l’espace social parcouru sont rangés dans l’ordre hiérarchique décroissant. Ce qui est opposable au cas de la visite, où les topoï de l’espace physique sont rangés dans l’ordre croissant.

3.5 Le parcours du jardin

Il est aisé de vérifier que le modèle G s’applique dans toutes ses composantes. Ce qui replace dans un programme narratif passionnel ce parcours de l’acquisition syntaxique de la compétence. Signalons que ce parcours illustre un cas où un topos peut jouer le rôle d’un actant destinateur mandateur. Ce fait à verser au dossier des rôles syntaxiques du topos (Hammad 1979).

3.6 Le parcours assis du Zashiki

Nous avons modifié à dessein l’ordre de reprise formelle des exemples : les parcours du bain et du jardin vérifient directement le modèle G, il convenait donc de les rapprocher. Le cas du Zashiki pose un problème différent : il n’y a plus de mouvement, tout se passe en station assise, ce qui perturbe (pour ne pas dire contredit) une notion intuitive du parcours. Nous montrerons qu’il satisfait le modèle G et qu’il convient de le reconnaître, à ce titre et pour des raisons formelles, comme un parcours. Reprenons le modèle G pas à pas.
3.61 Toute la séquence du Zashiki est évaluée par un actant observateur. Dans le cadre de la visite, chaque visiteur joue implicitement ce rôle : il vérifie que tout se passe conformément aux convenances, comme il faut. Dans le cadre de cette analyse, le rôle de l’observateur est endossé par le narrateur–analyste ; le lecteur est invité à l’adopter.
3.62 L’actant opérateur est manifesté par le maître des lieux qui invite les visiteurs à s’asseoir aux emplacements qu’il leur désigne.
3.63 L’actant parcourant est manifesté par deux acteurs collectifs : les visiteurs et le groupe du maître des lieux, qui s’assoient dans les positions prescrites selon l’ordre hiérarchique. Nous montrerons (§§ 3.68 et 3.69) que le fait de s’asseoir en position équivaut à un parcours.

3.64 L’actant parcouru est manifesté par la pièce dite Zashiki, organisée à chaque rencontre autour d’un espace laissé vide entre les acteurs humains. L’anneau entourant ledit vide est subdivisé en positions ordonnées selon les critères de la distance et de la latéralité, égrenées entre deux emplacements extrêmes distingués : position supérieure proche du Tokonoma, position inférieure face à la première et proche de la porte d’entrée. La relation d’ordre sur ces positions est totale.

3.65 L’actant observateur est en syncrétisme avec l’actant opérateur et l’actant sujet d’état. En ceci, il manifeste le syncrétisme X Y, et la règle 3.38 s’applique.

3.66 Les quatre actants impliqués sont manifestés par plusieurs acteurs chacun. En ceci, la règle 3.39 s’applique : chacun de ces ensembles est ordonné par une relation hiérarchique.

3.67 La description de cette séquence est réalisable sur les deux plans de l’expression et du contenu.

3.68 Application du Modèle E : forme de l’expression

  • L’actant parcourant Y est manifesté par le syncrétisme visiteur–maître des lieux : B–A ; avec B>A ou le visiteur est placé en position supérieure à celle du maître des lieux.

  • Si B est un acteur collectif (B1, B2,…Bp) où B1>B2>…>Bp et si A est un acteur collectif (A1, A2,…Ak) où A1>A2>…>Ak alors l’actant Y est manifesté par l’ensemble ordonné B1>B2>…>Bp> A1>A2>…>Ak

Note de bas de page 20 :

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Cette chaîne ordonnée occupe, dans la formulation du modèle E, la place de Y20. Dans le cas de réunions sociales importantes, les nombres cardinaux p et k dépassent plusieurs dizaines. On notera que dans cette formulation, Y disparaît dès la deuxième ligne, remplacé par les symboles de ses composantes ventilées selon leur ordre dans la chaîne ordonnée du parcours. En d’autres termes : au lieu de voir un Y mono-composant parcourir un espace Z fragmenté en passant successivement de Z1 à Z2…à Zp+k, nous voyons un Y fragmenté en p+k composants distribués et occupant simultanément toutes les p+k positions de Z. Ceci constitue un parcours paradigmatique au lieu du parcours syntagmatique observé d’ordinaire.

Note de bas de page 21 :

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3.69 Application du Modèle F : forme du contenu
Les notations de 3.68 décrivent le positionnement des acteurs dans les espaces partiels divisés. Elles ne rendent pas compte de la relation d’ordre social existant entre ces acteurs. Ce qu’on peut noter autrement21 pour exprimer la forme du contenu : l’acteur Bi est inférieur à tous les Bj dont j (1, i-1). Il est aussi supérieur à tous les Br dont r (i+1, p) et supérieur à tous les Af.

Note de bas de page 22 :

 On peut écrire formellement, par un symbolisme unique ad hoc, les deux variétés (croissante et décroissante) de parcours. De tels développements alourdiraient cette analyse, ce pourquoi nous en ferons l’économie.

  • Ici comme dans la notation de 3.68 l’actant Y est fractionné en p+k composants ventilés sur les composants de l’actant Z pour définir une distribution dont la forme est celle d’un parcours paradigmatique.

  • Ici comme dans la notation de 3.37, les jonctions de Y (ou de ses composants) sont cumulatives : il se conjoint avec un paquet de Zi et se disjoint avec un autre paquet, complémentaire du premier.

  • A la différence de 3.37, la progression des conjonctions et des disjonctions est inversée : en 3.37, la suite des conjonctions est croissante (et celle des disjonctions décroissante) ; ici, la suite des conjonctions est décroissante et celle des disjonctions croissante22.

Note de bas de page 23 :

 Néologisme dérivé de parcours, comme discursif est dérivé de discours.

Or nous avons pu voir déjà, avec le parcours du bain, que cette inversion de sens ne change en rien le caractère parcursif23 du phénomène. Ce qui permet de confirmer que le cas présent est aussi un parcours au sens formel du terme, tout en état paradigmatique (développé dans la simultanéité) au lieu d’être syntagmatique (développé dans la consécution).

3.7 La règle du parcours du sujet d’état : jonction partielle cumulative

Note de bas de page 24 :

 Le sens de la croissance ou de la décroissance est lié au point de vue de l’observateur.

La séquence du Zashiki a imposé le réexamen du modèle F et sa reformulation. Ce qui la caractérise, sur le plan des relations, c’est la présence à chaque ligne d’un couple ordonné de termes jonctifs (une conjonction, une disjonction) : la liste descriptive des positions aligne deux séries jonctives couplées parallèles, l’une étant croissante et l’autre décroissante24. Quel que soit le sens de la série, ce qui la distingue est le caractère cumulatif subsumant les deux suites parallèles : au passage d’une ligne à l’autre, l’effet d’une opération est conservé.

Les jonctions opèrent sur les parties d’une entité identifiée, ces parties sont ordonnées, l’ordre sert de base aux opérations jonctives cumulatives. Ainsi, avant le début de la séquence, la jonction (sélectionnée par le point de vue) est totale. A la fin de la séquence, la jonction niée symétrique est totale. Entre ces deux stades, la jonction est partielle, distribuée en plusieurs positions, parallèlement à la jonction niée partielle corrélée.

Le concept de jonction partielle cumulative permet de décrire toute ligne du modèle F en la comparant à ce qui la précède. Cependant, il ne décrit pas la totalité du modèle qui met en jeu une série de lignes. Il faut donc introduire la notion d’opération récurrente (ou récursive) qui, opérant sur une totalité fractionnée ordonnée, produit une suite ordonnée de jonctions partielles cumulatives.

Il n’est possible de qualifier la jonction de partielle qu’en la comparant à une totalité qui joue le rôle de contexte. Cette comparaison est le fait de l’observateur, et la totalité peut être considérée, dans sa définition même, comme une marque de cet observateur énonciataire (§1). Si le caractère cumulatif peut être constaté à partir de la comparaison de deux lignes successives, l’existence d’une série opérant sur une totalité implique la prise en compte du début et de la fin de la séquence, i.e. ses aspects inchoatif et terminatif. Ces points par rapport auxquels le cumul totalisé peut être rapporté sont les repères intrinsèques privilégiés pour être mis en rapport avec les repères extrinsèques.

Ces remarques sont valides pour tous les parcours examinés jusqu’à présent, aussi bien ceux dont le sujet d’état est humain que ceux dont le sujet d’état est un topos. Elles sont valides pour les parcours dynamiques (syntagmatiques) et statiques (paradigmatiques). Si l’on considère que la jonction peut aussi bien être cognitive que pragmatique, on obtient un niveau de généralité autorisant à examiner les parcours narratif et génératif mis en place par le modèle sémiotique greimasien. Il convient auparavant d’approfondir deux points.

3.8 Structure profonde du parcours du sujet d’état

Note de bas de page 25 :

 Le symbole / placé devant une jonction ( ou )) signifiera qu’elle est partielle.

3.81 Carré sémiotique du parcours complet
Le parcours vient d’être défini par une série de jonctions partielles distribuées entre une jonction totale de deux actants (Y,Z) et une jonction niée totale des mêmes actants (passage fractionné progressif d’une disjonction totale à une conjonction totale, ou passage inverse). Ce qui se prête à une inscription simple sur un carré sémiotique. Afin d’éviter le caractère ardu d’expressions telles que jonction niée totale et jonction niée partielle, nous optons pour donner en exemple le carré d’un cas particulier, celui qui fait passer de la disjonction à la conjonction en transitant par la disjonction partielle notée /25. Le carré symétrique, assurant le passage fractionné de la conjonction à la disjonction se construit par simple transposition.

Image23

Note de bas de page 26 :

 Une fonction f(x,y) est faite d’un foncteur f prenant en charge des fonctifs (ici : x et y).

Note de bas de page 27 :

 Le symbole ¬ logique placé devant un foncteur signifiera la négation de ce dernier :
¬ conjonction = non conjonction ; ¬ total = non total.

Note de bas de page 28 :

 Les logiciens Robert Blanché et Georges Kalinowski font appel à une notation très proche de celleci. On trouve dans le dictionnaire de Greimas et Courtès, à l’article jonction, un carré qui fonctionne de manière similaire quoique non identique.

Ce parcours débute par la disjonction totale, passe par la disjonction partielle (position contradictoire de la position initiale) et se termine par la conjonction totale (position contraire de la position initiale). Exprimé comme une fonction au sens mathématique du terme, chacun des termes du carré s’analyse en trois niveaux hiérarchiques : celui des fonctifs26 Y et Z, celui du foncteur jonctif, celui du métafoncteur total ou partiel. D’où les formulations possibles suivantes : totale(jonction(Y,Z)) = t(j(Y,Z)) partielle(disjonction(Y,Z)) = p(j(Y,Z))… où le caractère modal du métafoncteur total ou partiel est clairement exprimé, et où la lettre j note la jonction, t note total, p note partiel. Les quatre termes du carré sémiotique se construisent l’un à partir de l’autre par la négation du foncteur :
(conjonction ––> ¬ conjonction = disjonction)27 d’une part et par la négation du métafoncteur (total ––> ¬ total = partiel)28 de l’autre.

Le caractère cumulatif des jonctions n’est pas noté dans la formulation symbolique ci-dessus. En fait, il n’est applicable qu’aux jonctions partielles : celles qui sont totales n’ont que faire de cette qualification. Or on peut noter formellement la jonction partielle cumulative comme une composition hiérarchique de foncteurs :
cumulative(partielle(jonction(Y,Z)))
ou, de manière plus condensée en faisant l’économie de la mention des fonctifs présupposés :
cumulative(partielle(jonction)) = c(p(j))

La règle formelle qui applique sélectivement l’opérateur de négation sur le foncteur et le métafoncteur peut être utilisée sur les trois niveaux hiérarchiques de ces expressions pour générer les différents termes de la structure sémantique profonde impliquée. Cela produit 23 = 8 termes qui s’organisent selon la topologie d’un simplex d’ordre 3 qui peut être décomposé en deux carrés corrélés, l’un représentant les jonctions partielles cumulatives décrivant la forme du contenu du parcours (modèle F) et l’autre représentant les jonctions partielles non–cumulatives décrivant la forme de l’expression du parcours (modèle E).

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D’un point de vue intuitif, il peut être difficile de différencier une conjonction partielle cumulative d’une disjonction partielle cumulative, puisque l’acteur Y conjoint avec une partie de Z est simultanément disjoint de la partie complémentaire du même Z. Paradigmatiquement, les deux termes seraient équivalents s’il n’y avait pas une distinction syntagmatique : c’est la dynamique croissante ou décroissante des jonctions partielles qui projette sur ces états l’effet de sens en question.

3.82 Complétude / incomplétude du parcours
Les carrés sémiotiques ci-dessus présupposent que le parcours est complet, ou tout du moins qu’il a été complété par catalyse. Dans le cas où la totalité parcourue ne peut être précisée par catalyse, est-il possible de parler de parcours ?
Revenons à l’expression formelle du modèle G (§§ 3.3 et 3.6). La lecture d’une ligne quelconque décrit un état déterminé par un acteur en conjonction avec un ensemble d’acteurs et en disjonction avec un autre ensemble d’acteurs : Y (Z1, Z2, Z3) ; Y (Z4, Z5,… Zn) L’indétermination de Z, totalité parcourue, équivaut à une indétermination de l’ensemble (Z1, Z2,… Zn), laquelle peut être due à la non–connaissance de l’élément initial Z1 (d’où viennent les comètes passant à proximité du système solaire ?), à la non–connaissance de l’élément final Zn (où vont les étoiles filantes ?), à la non–connaissances des éléments initial et final (d’où viennent et où vont les voyageurs du métro entré en gare ?), ou à la non connaissance d’éléments intermédiaires Zi (apories de la navigation maritime au large). Si l’on adopte une comparaison mathématique et que l’on assimile l’acteur parcouru à un intervalle borné divisé en parties discrètes, les deux premiers cas correspondent à un intervalle semi-ouvert (une seule borne définie), le troisième correspond à un intervalle ouvert (deux bornes non définies), le quatrième pose les problèmes de la dimension de l’acteur et de son découpage en parties discrètes permettant de repérer le parcours.

En tout été de cause, il importe de noter que la lecture d’une ligne du type formel cité ne permet pas de définir un parcours : elle ne fait que décrire un état. La prise en compte de deux lignes successives ne décrit pas plus un parcours : leur couple ne fait que noter le passage d’un état à un autre, ce passage étant brutal et sans transition. Ce n’est qu’avec trois lignes successives qu’on peut commencer à parler d’un parcours défini par un état initial, un état final et un état intermédiaire. Si l’état initial peut être reconnu comme une étape quelconque dans un processus plus long, cela définit un parcours restreint appartenant à un parcours plus étendu. Dans un tel cas, l’état initial et l’état final ne sont pas des jonctions totales. Par conséquent, le segment de parcours reconnu à partir de trois étapes n’est pas un parcours au plein sens du terme : il n’en est qu’une fraction. En d’autres termes, si la présence de trois étapes constitue une condition nécessaire, elle ne constitue pas une condition suffisante.

Corrélativement, on pourra concevoir les conditions de concaténation de parcours partiels en définissant les conditions définissant l’identité de l’actant parcourant et de l’actant parcouru dans les deux segments de parcours, avec les conditions de l’assimilation de l’état final d’un segment avec l’état initial de l’autre.
Ces considérations sur la complétude du parcours révèlent un de ses caractères fondamentaux : son élasticité. Le parcours peut être reconnu à un niveau local minimal, un niveau global maximal, à des niveaux intermédiaires, sans perdre sa qualité de parcours. Un parcours long peut être fractionné en parcours composants, deux parcours courts peuvent être concaténés en un parcours plus long.

3.83 Le sujet opérateur
L’inscription sur un carré de la structure profonde du parcours du sujet d’état pose la question du sujet opérateur qui transforme les états du premier : qui opère les jonctions successives ? comment le fait-il ? qu’est-ce qui le rend compétent pour le faire ? Dans les séquences qui nous ont servi de point de départ, ce faire opérateur est particulièrement visible dans la séquence prescriptive du parcours–visite (§ 1.3) ainsi que dans la séquence volitive du jardin–promenade (§ 1.5). Ainsi posé, le problème se ramène à l’expression du transfert des modalités virtualisantes et actualisantes faisant passer d’un état à un autre. Dans le cas du parcours–visite, cela s’accomplit par un assaut de politesses à chaque seuil. Dans le cas du jardin–promenade, cela s’accomplit en des points distingués où le promeneur renonce à son vouloir et accepte celui d’un autre. La description de ces actions paraît prometteuse pour deux raisons :

Note de bas de page 29 :

 Dans plusieurs analyses de sémiotique spatiale, il est apparu avec récurrence que les modalités ne sont pas véhiculées par des portions discrètes de l’espace (ou topos) se conjoignant avec tel ou tel actant à la manière des objets–valeurs de la narration, mais qu’un ensemble de topoï, organisé en une configuration topique, confère un ensemble de modalités aux actants conjoints avec lesdits topoï. Le changement d’état modal n’est donc pas le fait de tel ou tel actant isolé, mais il affecte simultanément tous les actants en interaction. La configuration topique est atemporelle et reflète, sur le plan spatial, les rapports des rôles actantiels engagés dans l’interaction.

  • Les configurations topiques29 impliquées nous paraissent déterminantes dans la définition de la compétence modale du sujet parcourant.

  • La comparaison avec le parcours génératif (voir § 4) montre que les actions évoquées ici correspondent aux procédures de conversion entre niveaux de description. Ce qui permet d’espérer que la sémiotique de l’espace puisse effectuer un apport à la sémiotique générale.

Quant au parcours du sujet opérateur, il n’a pas encore été abordé. Il pose un problème de complexité supérieure.

3.84 L’autonomie relative du parcours et la question de son statut discursif
A travers les exemples considérés, le parcours est apparu comme susceptible de manifestations très diverses, tant du point de vue de la dimension (linéaire, aréolaire) que de l’extension (court, long, fractionné, concaténé). Les parcours du Zashiki et du jardin sont apparus comme des performances, ceux de la visite et du bain comme des séquences d’acquisition de la compétence. Ce caractère d’autonomie, ainsi que la possibilité qu’a le parcours de s’insérer à différents emplacements d’une structure d’accueil, imposent une conséquence au niveau discursif : le parcours est une configuration discursive. Les deux critères d’organisation interne stable et d’intégration dans des contextes discursifs plus vastes retenus par Greimas et Courtès (Dictionnaire 1979 :60) se trouvent satisfaits. Le carré sémiotique (§ 3.81) montre que le parcours est doté de la structure d’un micro–récit auto–suffisant.

3.9 Interprétation aspectuelle du parcours du sujet d’état

La caractéristique fondamentale du parcours est celle d’une jonction partielle cumulative liée à une totalité et à un observateur. Ces conditions réunies évoquent celles de l’aspectualisation, d’autant plus que le carré sémiotique correspondant au parcours met en évidence l’installation d’un procès ordonné permettant le passage de la non–jonction totale à la jonction totale définissant les états extrêmes ab quo et ad quem. Ce qui est aspectualisé dans ce procès, c’est la jonction : les actants Y et Z sont amenés à se conjoindre d’une manière fractionnée (partielle) et progressive (cumulative). Des acteurs humains parcourent les pièces d’une habitation, un acteur spatial (le bain) parcourt les membres d’un groupe social : cette symétrie de l’investissement actoriel des rôles actantiels démontre que la nature humaine ou spatiale des acteurs est secondaire, alors que la forme du procès s’impose comme essentielle : c’est la jonction partielle cumulative qui caractérise le parcours et non pas la nature des actants parcourant et parcouru.

Si la structure aspectuelle du parcours ne dépend pas de sa manifestation spatiale, elle ne dépend pas non plus de conditions temporelles extrinsèques : les cas que nous avons considérés ne font pas appel à la temporalité. Le concept de durée n’a été nécessaire à aucun moment. Seul celui d’ordre a été nécessaire. Et il a été suffisant.

Ainsi, parmi les trois catégories fondamentales du niveau figuratif (acteur, temps, espace), une seule est nécessaire : celle d’acteur, sans présupposer qu’il s’agisse d’un acteur humain. Avec la jonction, la relation d’ordre s’est imposée comme nécessaire pour la description du parcours. Le concept d’ordre est plus élémentaire et plus général que ceux de temps et d’espace : il les organise et les surdétermine, comme il permet d’organiser un ensemble social. Il est aussi à la base de toute idée syntaxique, car la syntaxe repose sur l’exploitation de l’ordre syntagmatique et sur son interprétation sémantique.

Si la jonction partielle cumulative admet une analyse en hiérarchie de foncteurs, l’aspectualisation du foncteur jonction est formulable dans les termes des métafoncteurs qui le surdéterminent. Reprenons l’expression c(p(j))j note le foncteur jonction. Le métafoncteur p = partiel présuppose un observateur qui identifie l’entité divisée en parties et les jonctions sélectives desdites parties. Le métafoncteur c = cumulatif présuppose un observateur doté de mémoire reconnaissant la capitalisation des jonctions successives. Le choix d’un terme repère, qui permet de reconnaître le caractère croissant ou décroissant des jonctions cumulatives, présuppose un observateur qui distingue, dans l’actant parcouru découpé en parties, une partie servant de référence fixe et à laquelle sont rapportées les autres parties et les jonctions auxquelles elles participent. En ceci, le repère constitue la marque de l’actant cognitif observateur dans l’objet observé. Si le parcours analysé est posé comme un énoncé, alors le repère apparaît comme une marque de l’énonciation inscrite dans l’énoncé. Une conclusion immédiate en résulte : dans la mesure où l’aspectualisation dépend de ce repère, lequel est lié à l’actant énonciataire observateur–analyste, alors l’aspectualisation est liée à l’énonciation. Au cas où l’actant observateur est installé dans l’énoncé, cela produit un effet d’objectivation détachant l’aspectualisation de l’énonciation.

4 Les parcours du modèle sémiotique greimassien

Avant d’aborder le parcours narratif et le parcours génératif du modèle greimasien, considérons brièvement deux cas particuliers de parcours, l’un emprunté à la pratique divinatoire du tarot, l’autre au vocabulaire latin.

4.1 Les parcours du Tarot

Utilisées pour la divination, les cartes du tarot constituent un ensemble borné d’éléments investis par des éléments de signification (espérance, traquenard, mort, diable, pendu…). Lors d’une opération de consultation, un sous-ensemble de cartes est tiré dans un ordre aléatoire pour ranger lesdites cartes dans un ordre linéaire. En suivant l’ordre ainsi produit, l’interprétation effectue un parcours, rattachant le sens de chaque carte au sujet pour lequel le tirage a été effectué, extrayant un sens de la succession des cartes et de leurs juxtapositions. Si le tirage au sort précède la séquence du parcours et ne lui appartient donc pas au sens strict du terme, la lecture de la séquence tirée correspond parfaitement au modèle du parcours tel que nous l’avons analysé.

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Dans le livret de Meilhac et Halévy pour l’opéra Carmen (musique de Bizet), un passage célèbre fait tirer les cartes plusieurs fois de suite, la réitération de l’opération ayant pour but de s’assurer de la véracité de la divination. Dans ledit récit, les tirages successifs sont concordants. Mais on peut voir les choses autrement. Dans Le château des destins croisés, écrit par Italo Calvino à partir d’une idée émise par Paolo Fabbri, le récit est construit sur plusieurs tirages au sort successifs, par lesquels les relations entre les personnages changent d’un tirage à l’autre, comme changent les issues des situations conflictuelles ou contractuelles. Dans le Minotarot, jeu de tarot dessiné par Eric Provoost sur le thème de la rencontre entre Thésée, Ariane et le Minotaure dans le labyrinthe, la logique combinatoire est poussée et pervertie : les rôles des acteurs s’échangent, les situations s’inversent, un décalage est installé entre le titre d’une carte et le dessin qui l’illustre, le récit se démultiplie en un ensemble de variantes entremêlées.

Dans ces procédures, les cartes jouent le rôle des éléments dénombrables d’un ensemble sémantique fini, le tirage au sort produisant à chaque fois un parcours linéaire de l’expression (non cumulatif) sur lequel l’interprétation construit un parcours linéaire du contenu (cumulatif). La multiplication des tirages au sort multiplie les tracés linéaires possibles, faisant apparaître les cartes comme des points de croisement entre les parcours. En considérant plusieurs parcours simultanément, la linéarité simple fait place à un réseau multilinéaire complexe. Le nombre des cartes étant limité, les combinaisons sont limitées en nombre. La longueur des chaînes tirées au sort augmente le nombre des combinaisons, mais cela reste dénombrable. C’est la variété des sujets pour lesquels on effectue le tirage au sort, et la variété de l’environnement interprétatif qu’ils mettent en rapport avec les chaînes tirées au sort, qui introduisent un facteur multiplicatif rendant difficile le calcul des résultats.

4.2 Cursus, Cursus honorum & Curriculum vitae

Etymologiquement, le terme parcours dérive du latin percursus, construit sur per et currere. Le verbe currere = courir sert à dériver le terme cursus, qui désigne l’action de courir, prend un sens spatial (voyage en mer, déplacement des astres, écoulement de l’eau), un sens temporel (évolution dans le temps), un sens humain (cours de la vie). Dans toutes ces acceptions, le terme français cours continue le latin cursus. Il y ajoute le dérivé curseur désignant la pièce mobile d’un instrument déplacée sur une graduation. Dans ces usages, le terme cursus se manifeste sur les dimensions de la spatialisation, de la temporalisation et de l’actorialisation d’un processus dynamique.

Dans le vocabulaire latin, le cursus honorum désigne une suite de magistratures que devaient exercer les hommes politiques dans leur carrière. Les magistratures sont des positions de pouvoir, en nombre limité, ordonnées selon le pouvoir qu’elles confèrent. Réservées aux membres des familles sénatoriales, elles ne sont pas ouvertes à l’ensemble des citoyens : elles présupposent une compétence sociale. Leur ordonnancement présuppose une acquisition progressive de la compétence : pour acquérir l’une, il faut avoir exercé les magistratures inférieures.
Opposé au cursus honorum, le cursus d’un citoyen commun ne se construit pas sur un tel ensemble limité et ordonné : il demeure ouvert sur un plus grand nombre de possibilités, qui ne sont pas soumises à de strictes règles d’ordre. Comme le curriculum vitae, le cursus ordinaire aligne, dans un ordre chronologique, la suite des événements advenus à un sujet donné.

Nous voyons apparaître, sur cet ensemble de termes anciens, une opposition distinguant les ensembles sémantiques porteurs du parcours. Dans le cursus honorum, l’ensemble des positions est limité, les termes sont ordonnés, l’accès est restreint à certains sujets ; dans le curriculum vitae, l’ensemble des positions est illimité, les termes ne sont pas soumis à un ordre strict, l’accès n’est pas restreint à une catégorie de sujets. Dans les deux catégories, des parcours sont accomplis, traversant partiellement l’ensemble des possibilités.

4.3 Le parcours narratif

Replacé parmi les parcours que nous avons envisagés, la parcours narratif se définit de la manière suivante :

  • Il présuppose un espace sémantique dans lequel se déroule le parcours. Le terme espace étant pris ici au sens abstrait des mathématiciens et non pas au sens du monde naturel.

  • L’espace sémantique est discrétisé : on y reconnaît des unités différenciées les unes des autres.

  • Le parcours narratif passe par un certain nombre d’unités sémantiques, entre une instance initiale et une instance finale.

  • Le parcours narratif équivaut au passage cumulatif d’une entité dotée d’une relative stabilité et qui, passant par diverses unités sémantiques, retient de celles-ci des effets de sens. Les changements d’état par lesquels elle passe ne remettent pas en cause son identité.

  • Le parcours narratif est régulé par les étapes d’acquisition de la compétence.

  • L’interaction entre actants impose de considérer plusieurs parcours simultanément, chaque actant ayant le sien. Le parcours n’apparaît linéaire et simple que par la sélection d’un point de vue centrant l’intérêt de la narration sur un actant particulier dont on suivrait le parcours.

On notera que cette définition est plus restrictive que celle qui, dans le Dictionnaire de Greimas et Courtès, recouvre les parcours narratif, génératif, thématique et figuratif : « …disposition linéaire et ordonnée des éléments entre lesquels il s’effectue,… une perspective dynamique, suggérant une progression d’un point à un autre, grâce à des instances intermédiaires… ».

4.4 Le parcours génératif

Replacé parmi les parcours que nous avons envisagés, le parcours génératif se définit de la manière suivante :

Note de bas de page 30 :

 Dans un séminaire en date du 22 novembre 1989, Greimas a affirmé qu’il n’y a pas équivalence logique entre les niveaux du parcours génératif mais augmentation du sens. Il signalait qu’en ceci il divergeait de l’opinion de Paul Ricoeur, pour qui le transfert du sens d’un niveau à l’autre conserverait le sens.

  • Il présuppose un espace sémantique dans lequel se déroule le parcours.

  • L’espace sémantique du parcours génératif est organisé en trois grands sous–espaces, différenciés par leur degré d’abstraction : niveau profond, niveau de surface, niveau de manifestation.

  • Les niveaux du parcours génératif sont ordonnés, le parcours est orienté : effectué de la profondeur vers la manifestation.

  • Le sujet parcourant est le sens du discours dans son ensemble.

  • Le parcours du sens est cumulatif : tout effet de sens du niveau profond est conservé au niveau de surface… Ce cumul produit un enrichissement du sens : le sens manifesté est plus riche que le sens de surface, lequel est plus riche que le sens profond30.

  • Chaque niveau sémantique est divisé en unités entre lesquelles les parcours narratifs sont tracés. Les parcours narratifs se retrouvent donc aux trois niveaux du parcours génératif. Ce qui présuppose le croisement des parcours génératif et narratif. Les points de croisement définissent les concepts du métalangage sémiotique.

  • Les niveaux sémantiques sont descriptibles de manière intensive (termes abstraits désignant les unités sémantiques) et de manière extensive traduisant l’enrichissement du sens d’un niveau à l’autre.

5 Conclusions

Au terme de cette approche cursive des parcours à travers un certain nombre de leurs variétés, commencée par des occurrences non–verbales et terminée par les parcours du métalangage sémiotique, nous ne tenterons pas d’en dresser un résumé récapitulatif. Sa démarche progressive et démonstrative ne s’accommode pas des raccourcis. Nous avons tiré un modèle abstrait de quelques parcours observables, puis nous l’avons projeté sur les parcours abstraits mis en oeuvre par la sémiotique pour rendre compte des transformations du sens dans le discours. Il ne reste plus qu’à poser la question de savoir si cette stratégie heuristique apporte quelque chose de neuf, tant pour les sémioticiens que pour les spécialistes de l’espace et de l’architecture. Cinq résultats s’imposent, deux questions sémiotiques sont soulevées.

Commençons par les résultats :
5.1 Un modèle formel du parcours a été construit pour rendre compte des cas considérés. Sa confrontation à d’autres cas observables permettra de le confirmer ou de le modifier afin de lui conférer plus de généralité.

Note de bas de page 31 :

 Algirdas Julien Greimas, Sémantique structurale, Larousse, Paris. Greimas, 1966.

5.2 La relation d’ordre domine toutes les questions de parcours, tant au niveau de l’expression qu’à celui du contenu, dans les syntagmes comme dans les paradigmes. Sans cette relation, le concept de parcours est impensable. Si cette relation n’a pas été sémiotiquement abordée, c’est probablement parce qu’elle fonctionne comme un primitif posé dès que le discours est reconnu comme articulé entre un avant et un après31. Présente à la base de l’approche syntaxique, elle surdétermine les qualités nécessaires à la description des parcours sur les dimensions actorielle, temporelle et spatiale.

5.3 Il convient d’opposer aux parcours sémiotiques, définis au niveau sémantique, des parcours de l’expression obéissant à une logique différente : les parcours sémantiques sont cumulatifs, les parcours de l’expression ne le sont pas. Nous retrouvons ici, à propos des parcours, une différence naguère signalée par Greimas à propos de la communication : la circulation de certains objets est partitive (quand on s’en départit, on ne les possède plus), la circulation de certains autres objets est participative (quand on les donne, on les possède encore). La circulation participative, courante dans la sémantique, détermine le caractère cumulatif des parcours sémiotiques.

5.4 Au caractère syntagmatique du parcours narratif courant s’oppose le caractère paradigmatique du parcours reconnu dans la séquence du Zashiki. On peut dès lors reconnaître un caractère paradigmatique au parcours génératif : nulle consécution n’est reconnaissable entre les différents niveaux d’abstraction, tout se déroule dans la simultanéité, le modèle des niveaux est distributionnel (on y répartit des éléments sémantiques selon leur degré d’abstraction). Le parcours paradigmatique est reconnu comme tel pour les raisons formelles que nous avons vues.

Note de bas de page 32 :

 Le même résultat a été établi par d’autres moyens dans La privatisation de l’espace (1989). Ce qui le confirme et joue un rôle véridictoire.

5.5 Les cas du bain et du jardin japonais imposent de reconnaître une symétrie formelle entre les acteurs humains et les acteurs spatiaux dans le déroulement des parcours. Dès qu’une portion de l’espace est dotée d’un rôle actantiel, elle ne joue plus le rôle du circonstant auquel s’est habituée à la restreindre la linguistique traditionnelle. Dans les rôles de l’actant et de l’acteur, elle est comparable aux acteurs humains, les deux catégories jouant des rôles symétriques32.

Les questions sémiotiques soulevées sont les suivantes :
5.6 La reconnaissance des parcours dans l’expression spatiale impose de poser une question de dimensionnalité, non examinée en sémiotique jusqu’à présent : Le parcours du point sur une ligne déplace une entité de dimension zéro sur une entité linéaire de dimension un. Nous l’avons reconnu dans le parcours de la visite et le parcours du bain. Seul y compte le mouvement relatif : peu importe que la ligne soit fixe et le point mobile (cas de la visite), ou inversement, que le point soit physiquement fixe et la ligne mobile (cas du bain traversé par un groupe social ordonné). Le cas apparemment statique de la station assise du Zashiki, qui a fait apparaître la pertinence d’un parcours paradigmatique opposable au parcours syntagmatique, place une entité linéaire monodimensionnelle (groupe social ordonné) dans un espace aréolaire bidimensionnel (configuration des positions assises). Dans les deux cas, l’entité parcourante est dotée d’une dimension inférieure à celle de l’espace parcouru : respectivement 0/vs/1 et 1/vs/2. Cette question dimensionnelle, manifestée dans les exemples non-verbaux, suggère de poser la question d’éventuelles dimensions sémantiques qu’il serait possible de reconnaître pour distinguer un actant dans un parcours narratif, ou un parcours génératif dans un espace sémantique. Cette question n’est pas posée en sémiotique. Elle mériterait d’être examinée.

5.7 L’aspectualisation des parcours a montré un aspect paradigmatique des syntagmes et un aspect syntagmatique des paradigmes. Parallèlement, la notion d’aspectalisation a été utile à propos de la manifestation discrète (pour ne pas dire discontinue) des parcours, alors que l’on tend à réserver la notion d’aspect à des manifestations continues impliquant simultanément l’espace et le temps. Ce qui mérite examen.

Loin d’épuiser la question des parcours, ces pages auront rempli leur mission si elles ont fait avancer la problématique. Une dernière remarque épistémologique s’impose, afin de clarifier la relation entre les parcours et le projet architectural. La quête du sens en architecture produisit en 1972 un énoncé lapidaire formulant le credo d’un milieu professionnel : « l’espace, c’est ce qui s’y passe ». Ce qui affirme avec force que le souci de l’architecte, dans sa tentative de comprendre comme dans son effort pour élaborer un projet, est celui de l’action advenant dans les lieux. Or la saisie des actions dynamiques et des actions statiques mène à l’examen de parcours syntagmatiques et de parcours paradigmatiques. La programmation de l’architecture passe par l’inventaire des actions (donc des parcours) et par leur mise en relation. Ce qui se traduit par la mise en réseau de parcours linéaires aux multiples croisements, produisant une résille qui tend à occuper le plan lorsqu’elle se densifie, posant ainsi la question de la dimensionnalité spatiale évoquée ci-dessus (§ 5.6), en particulier celle des dimensions fractales introduites par B. Mandelbrot (1975).
Cette perspective, qui explore le sens de l’architecture par l’action qui s’y déroule, est cohérente avec l’approche narrative en sémiotique. Il reste qu’elle n’est pas la seule manière de considérer l’architecture, le sens ou le projet. Ce pourquoi elle ne prétend pas apporter une réponse unique et universelle. En la mettant en oeuvre, nous nous contentons d’explorer une partie du domaine, pour mieux le saisir. D’autres approches sont tout aussi légitimes pour appréhender les aspects qui échappent à la méthode mise en place.

Bibliographie

Robert Blanché, Structures intellectuelles, Paris, Vrin, 1966.

Italo Calvino, Le château des destins croisés, Paris, Seuil, 1985.

Jean-Marie Floch, Sur l’usage du terme parcours dans le discours, Le Bulletin 18, GRSL-EHESS, 1981.

Algirdas Julien Greimas, Comment définir les indéfinis, Etudes de linguistique appliquée 2, Paris, Klincksieck, 1963.

Algirdas Julien Greimas, Sémantique structurale, Paris, Larousse, 1966.

Algirdas Julien Greimas, Pour une sémiotique topologique, actes du Colloque Sémiotique de l’espace, Institut de l’Environnement, Paris, 1974 ; réédité en 1976, ed. Gonthier, Paris ; repris dans A.J. Greimas, Sémiotique et sciences sociales, Paris, Seuil, 1976.

Algirdas Julien Greimas et Joseph Courtés, Sémiotique, dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1979.

GROUPE 107 1974 Sémiotique de l’espace, actes du colloque 1972 à l’Institut de l’Environnement, réédité sous le même titre en 1979, éditions Gonthier, Paris.

GROUPE 107 1974, Sémiotique des plans en architecture, volume I, CORDA, Paris.

GROUPE 107 1976, Sémiotique des plans en architecture, volume II, CORDA, Paris.

Manar Hammad, Définition syntaxique du Topos, Le Bulletin 10, GRSL-EHESS, 1979.

Manar Hammad, Le bonhomme d’Ampère, Actes Sémiotiques VIII, GRSL EHESS, 1985, repris dans Lire l’espace, comprendre l’architecture, PULIM, Limoges & Geuthner, Paris.

Manar Hammad, La privatisation de l’espace, Limoges, PULIM, 1989, repris dans Lire l’espace, comprendre l’architecture, PULIM, Limoges & Geuthner, Paris.

Manar Hammad, Lire l’espace, comprendre l’architecture, Limoges PULIM & Paris Geuthner, 2006.

Hammad, Arango, Kuyper & Poppe, L’espace du séminaire, in Communications 27, Seuil, Paris, 1977, repris dans Hammad, 2006.

Georges Kalinowski, Carré sémiotique et carré logique, Le Bulletin 17, GRSL EHESS, 1981.

Benoît Mandelbrot, Les objets fractals, Paris, Flammarion, 1975.

Eric Provoost, Minotarot, Paris, 1982.

Alain Renier, Le parcours comme l’une des orientations de recherche en sémiotique de l’architecture, Le Bulletin 18, GRSL-EHESS, 1981.

Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1992.

Notes

1  Pour l’opposition ici/ailleurs, fondatrice de la transformation de l’étendue en espace, cf. Algirdas-Julien Greimas, Pour une sémiotique topologique, actes du Colloque Sémiotique de l’espace, Institut de l’Environnement, Paris, 1994 ; réédité en 1976, ed. Gonthier, Paris ; repris dans A.J. Greimas, Sémiotique et sciences sociales, Seuil, Paris, 1974.

2  La question des systèmes de repères corrélés et de leurs relations d’embrayage–débrayage est traitée dans Le bonhomme d’Ampère, 1985.

3  Manar Hammad, Définition syntaxique du Topos, Le Bulletin 10, GRSL-EHESS, 1979.

4  Rappelons que le TOPOS est une portion d’espace susceptible de jouer un rôle syntaxique. Cf. M. Hammad, Définition syntaxique du Topos, ibidem.

5  Tous ces critères relèvent de l’univers social extérieur à la maison.

6  Ce n’est que récemment que les touristes sont admis à des jardins dont les résidences restent fermées, mais la visite touristique n’obéit pas aux règles de la visite socialement normée.

7  Cf. Greimas et Courtés, Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Hachette, 1979

8  Un seuil formel reste marqué dans les jardins du thé pour sépare le Soto-Roji (jardin extérieur) du Naka-Roji (jardin intérieur). Mais le jardin du thé ne relève pas de la catégorie des jardins ordinaires : il est totalement surdéterminé par des modalités déontiques (devoir faire). Le passage du seuil y est décidé par le maître des lieux selon des règles prédéfinies.

9  Il y a des remarques auditives qui nous paraissent secondaires.

10  Il serait impensable d’y trouver une cuvette d’aisances : une telle chose est impure et ne saurait exister dans le lieu de purification qu’est la salle de bain.

11  Cf Manar Hmmad, La privatisation de l’espace, PULIM, Limoges, repris dans Lire l’espace, comprendre l’architecture, Limoges PULIM & Paris Geuthner, 1989.

12  Afin d’alléger la présentation, les écritures formelles sont renvoyées dans les notes.

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Si les opérations conjonctive et disjonctive de la séquence sont poursuivies une fois de plus, le point H sera de nouveau disjoint de T, comme lors de l’état initial 0. Dans un tel cas, H aura traversé T, réalisant l’un des sens anciens du verbe parcourir : voir le Dictionnaire Historique de la Langue Française, article Parcourir.

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16  Si l’on se restreignait à un univers monoplane non sémiotique, le modèle E décrirait la position du point, modèle F décrirait le chemin parcouru. Mais il y aurait déjà, dans cette distinction entre position et chemin, l’apparition de contenus différents. Dans le cadre biplane de la sémiotique, la différence formelle entre les modèles E et F manifeste leur non–isomorphisme au sens Hjelmslevien : l’analyse du contenu ne se réduit pas à la description de l’expression.

17  Nous verrons que cette règle se vérifie aussi dans le cas de manifestation syncrétique réunissant en un même acteur l’actant sujet opérateur X et l’actant objet parcouru Z.

18  si X = (x1, x2,… xn) alors x1 R x2 R… xn

19  Toute eau n’est pas purificatrice. La tradition sémitique, toujours vivante avec l’Islam, est très explicite à ce sujet.

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22  On peut écrire formellement, par un symbolisme unique ad hoc, les deux variétés (croissante et décroissante) de parcours. De tels développements alourdiraient cette analyse, ce pourquoi nous en ferons l’économie.

23  Néologisme dérivé de parcours, comme discursif est dérivé de discours.

24  Le sens de la croissance ou de la décroissance est lié au point de vue de l’observateur.

25  Le symbole / placé devant une jonction ( ou )) signifiera qu’elle est partielle.

26  Une fonction f(x,y) est faite d’un foncteur f prenant en charge des fonctifs (ici : x et y).

27  Le symbole ¬ logique placé devant un foncteur signifiera la négation de ce dernier :
¬ conjonction = non conjonction ; ¬ total = non total.

28  Les logiciens Robert Blanché et Georges Kalinowski font appel à une notation très proche de celleci. On trouve dans le dictionnaire de Greimas et Courtès, à l’article jonction, un carré qui fonctionne de manière similaire quoique non identique.

29  Dans plusieurs analyses de sémiotique spatiale, il est apparu avec récurrence que les modalités ne sont pas véhiculées par des portions discrètes de l’espace (ou topos) se conjoignant avec tel ou tel actant à la manière des objets–valeurs de la narration, mais qu’un ensemble de topoï, organisé en une configuration topique, confère un ensemble de modalités aux actants conjoints avec lesdits topoï. Le changement d’état modal n’est donc pas le fait de tel ou tel actant isolé, mais il affecte simultanément tous les actants en interaction. La configuration topique est atemporelle et reflète, sur le plan spatial, les rapports des rôles actantiels engagés dans l’interaction.

30  Dans un séminaire en date du 22 novembre 1989, Greimas a affirmé qu’il n’y a pas équivalence logique entre les niveaux du parcours génératif mais augmentation du sens. Il signalait qu’en ceci il divergeait de l’opinion de Paul Ricoeur, pour qui le transfert du sens d’un niveau à l’autre conserverait le sens.

31  Algirdas Julien Greimas, Sémantique structurale, Larousse, Paris. Greimas, 1966.

32  Le même résultat a été établi par d’autres moyens dans La privatisation de l’espace (1989). Ce qui le confirme et joue un rôle véridictoire.

Pour citer ce document

Manar Hammad, « Les parcours, entre manifestations non–verbales et métalangage sémiotique », Actes Sémiotiques [En ligne], 111, 2008, consulté le 22/08/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/3136

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