La réalité de la pensée greimassienne

Viktorija Daujotyté

  • Université de Vilnius

Texte intégral

Comme tout grand homme de science et de culture, Algirdas Julius Greimas a plus d’une dimension. C’est un célèbre sémioticien, un linguiste, un mythologue, un essayiste, un critique littéraire. Bilingue, il écrivait en français et en lituanien, comme s’il introduisait une séparation entre les domaines : le français pour les ouvrages de linguistique et de sémiotique, le lituanien pour les études mythologiques, critiques et essayistes. Pourtant, les disciples de Greimas qui développent ses principes scientifiques l’appréhendent dans son intégralité : ils lisent, étudient, traduisent et commentent ses ouvrages français sans exclure la partie lituanienne de son héritage. Cette courte présentation a pour objectif la tentative de révéler, au sens le plus général, le rapport entre les deux parties de l’héritage greimassien et de soulever la question de savoir si la dominante sémiotique et la linguistique greimassienne souffrent de l’absence de sa pensée lituanienne fondée sur le matériel de culture lituanienne : les mythes, la poésie, la réflexion sur son expérience de la jeunesse. Existe-t-il, peut-il exister des tentatives de traduire l’héritage lituanien de Greimas en français?

Les premiers pas de Greimas dans la culture lituanienne datent de la Seconde Guerre mondiale. En 1943, deux articles ont été publiés dans l’almanach de la littérature lituanienne « Varpai » : l’article nécrologique consacré à Kazys Binkis, poète lituanien  avangardiste et traditionaliste à la fois, et la critique de « Don Quichotte » de Cervantes (traduit en lituanien par Pulgis Andriušis).  Les deux articles sont significatifs, importants, révélateurs des perspectives du jeune auteur. Greimas était encore jeune lorsque Binkis, lyrique traditionnel et avangardiste, dont les ambitions englobaient également les programmes culturels nationaux, affirmait l’appartenance d’un homme à son peuple et l’importance de la culture dans la lutte pour la survivance d’un peuple.

Quant à Cervantes, il a aidé Greimas à formuler sa position de base qui se trouve également au centre de notre intervention : « Pense fort aux grandes choses et sache que la pensée est la seule réalité au monde ». On croit d’habitude que l’idée et l’objet s’excluent mutuellement ; or, Greimas non seulement élimine cette opposition mais dote la pensée du statut de réalité au plus haut degré.

L’article en question traite également de la forme de conscience qui est liée au fait de dire tu à la place de je :  « Ce qui est vivant, c’est ce que toi, lecteur, et moi trouvons dans le livre ; or, je crois que nous désirons avant tout devenir amis avec le bon hidalgo et son fidèle écuyer ». Est-ce que ce n’est pas une contradiction par rapport à ce que Greimas projettera ensuite comme sémiotique universelle permettant également la naissance de la sémiotique littéraire ? Plutôt que d’une contradiction, il s’agit d’un signe de la pensée greimassienne en contrepoint qui se forme.

La possibilité d’une plaisanterie, d’une moquerie est une autre leçon apportée par Don Quichotte : « Et Don Quichotte nous apprendra à acquérir l’immortalité tout en se montrant amusant ». Punctum contra punctum :  Greimas se retournait facilement non seulement contre une idée qui lui apparaissait dépassée ou les évaluations inertes, mais aussi contre lui-même. Sa pensée se caractérise par plusieurs thèmes simultanés et parallèles qui viennent de domaines différents, qui s’entrecroisent et contrastent l’un avec l’autre mais ne s’opposent pas nécessairement.

Les grandes théories en sciences humaines du 20e siècle, dont avant tout le structuralisme, se sont formées à partir de la pensée linguistique qui, selon la remarque juste de Greimas, est entrée dans « le champ d’intérêt des non-linguistes ». De même, la littérature est entrée dans le champ d’intérêt d’un non-littéraire qu’était Greimas. D’où la perspicacité et la nouveauté de son regard ainsi que sa pensée en contrepoint.

En tant qu’intellectuel, Greimas se distingue par un vaste éventail d’intérêts et par sa liberté intérieure influencée par la littérature et la philosophie. Créateur de la théorie sémiotique et, sur la base de cette dernière, d’une méthodologie des sciences humaines, il ne s’est quand même pas fait prisonnier de lui-même. Greimas n’absolutisait ni théories ni méthodes mais s’en libérait grâce à la littérature, surtout la poésie.  

Greimas occupe également une place particulière dans la critique de la littérature lituanienne. D’une part, il est méthodique et sémiotique (voir l’analyse de la poésie de Marcelijus Martinaitis « Ašara, dar tau anksti... » (« Larme, il n’est pas encore temps pour toi... »), d’autre part, il est libre et libérateur, il cherche chaque fois à nouveau son rapport vis-à-vis de l’auteur analysé et choisit sa façon de parler en fonction de la situation. L’un des textes greimassiens en contrepoint est celui sur le poète Jonas Kossu-Aleksandravičius (« L’homme intime et la poésie d’intimité »), écrit après la mort de ce dernier.  L’intéressant, c’est que Greimas reconnaît que la parole ne se laisse pas dominer par les règles et la méthode : « Je m’étonne de mon incapacité de penser à Kossu sur le plan autre que figuratif : sous ma plume, au lieu des notions définissant sa personnalité et des caractérisations abstraites de sa poésie, surgissent sans cesse des images et des symboles. Pour moi, c’est un enfant qui essaye de ramasser des pissenlits dans un pré au bord de la rivière, mais à peine cueillis, les pissenlits se décomposent et il ne lui reste que des tiges dans la main. Ou bien c’est un garçon qui pleure, caché derrière le coin, parce que ses amis, sans aucune raison, n’acceptent pas de jouer avec lui. Ou enfin, c’est un adolescent plié en deux, haletant, le souffle coupé, qui a reçu un coup en dessous de la ceinture. Tout cela, ce sont des images non poétiques qui s’appliquent au poète et à la poésie. J’essaye surtout de dire qu’il est pour moi l’incarnation de cette douleur dénuée de sens et lancinante qu’on ne peut dire à personne, que personne n’écoutera. » Tout étonné de son incapacité d’employer des notions et des caractérisations, Greimas se laisse guider par cette force intérieure et dit ce qui, en quelque sorte, se dit. Dans ce contexte, il surgit la plus belle métaphore greimassienne : « L’univers poétique de Jonas Kossu-Aleksandravičius est un lieu vide au centre duquel il y a, tel un dahlia épanoui, une plaie ouverte. Cela s’appelle la poésie d’intimité. » Un lieu vide et une plaie ouverte. «  Lieu vide » est une expression très importante. Au sens philosophique, ce n’est plus une métaphore mais une notion métaphorique qui lie le plan figuratif et celui de la pensée.

La Lituanie avec ses mythes, ses richesses verbales, sa littérature a toujours été importante pour Greimas. Il n’identifiait pas la Lituanie avec son régime officiel soviétique, il cherchait toujours des formes et des moyens de communication et de coopération. A l’université de Vilnius, il donnait des cours sur les mythes, les dieux et les déesses anciens, qui attiraient un large public. Le livre de Greimas « Des dieux et des hommes » (Etude de mythologie lituanienne) était photocopié et distribué clandestinement.

Il semble que dans les profondeurs du conscient greimassien qui était concentré sur la formalisation générale des sens et des significations, une formalisation basée sur les procédures rationnelles, il existait depuis longtemps son grand projet en contrepoint, notamment l’étude De l’imperfection. On peut affirmer que l’effort de créer des constructions mentales plus ou moins parfaites qui puissent englober les champs de significations humaines étendus aux passions subit l’épreuve de l’imperfection au plus haut degré, celle de la vie, qui apparaît comme « un tremplin qui nous projette de l’insignifiance vers le sens. » D’une façon ou d’une autre, nous devons rencontrer le sens, ce qui revient à ressentir la croyance et la confiance qui protègent contre les simulations du sens et ses imitations méthodologiques.

Il existe une faible possibilité de chercher les germes de l’étude De l’imperfection dans l’article « Cervantes et son Don Quichotte ». L’un des plus grands mérites de Cervantes, c’est qu’il a montré « combien il est important de préserver et de défendre la spontanéité de son caractère et que l’intimité qui s’achète au prix fort s’inscrit au débit du destin pénible et tragique mais pas servile. » Seul le contact avec le monde, avec n’importe laquelle de ses manifestations est assez intense pour faire subir au conscient un éblouissement ou une illumination. Dans l’article sur Cervantes, Greimas dit que le noble chevalier ne cherche pas le bonheur mais « la réalisation complète, la justification et le sens de sa vie (...) ».

C’est un problème fondamental de l’homme. Un problème qui a aussi attiré fatalement Rolandas Pavilionis dont la vie s’est terminée dramatiquement tôt. A mon avis, sa préface de La sémiotique, recueil lituanien d’ouvrages de Greimas paru en 1989, garde toute son importance par les informations qu’il fournit, par ses interprétations et le rapport personnel qu’il noue avec l’auteur analysé et présenté aux lecteurs. Le tout est englobé, y compris De l’imperfection qui est considéré comme l’ouvrage de Greimas le plus philosophique et le plus émotionnel. Selon R. Pavilionis, « après avoir tourné autour de la vérité, de la valeur et de la beauté, la sémiotique greimassienne trace la voie du sens de vivre dans le monde humain tout en nous dévoilant de nouveaux sens et en nous inspirant le désir de les connaître ».     

Greimas créait de nouvelles techniques de la pensée humaniste en visant à leur homogénéité, à leur cohérence, à l’absence de contradiction interne. Il créait des techniques en réfléchissant profondément, en portant son attention sur de nouvelles choses qui étaient parfois même en contradiction avec ses anciennes idées. C’est pourquoi, comme on l’a déjà dit, il dépassait les limites des techniques de pensée, ces limites qu’il avait créés lui-même, et il était le premier à douter de ce à quoi il avait aspiré. Face à la perfection, un horizon d’imperfection doit apparaître. Et vice versa.  Punctus contra punctum. Le sens contre le non-sens, de même que le non-sens face au sens.

 « Le rien et l’être », c’est le grand voyage intellectuel du philosophe Arvydas Šliogeris, qui se rapproche en contrepoint des horizons greimassiens. La transition de la métaphysique vers la sémiotique sans cesser d’être ce qu’elle est, l’ouverture à la transcendance, voilà comment Šliogeris voyait la voie de Greimas dans son étude « Algirdas Julius Greimas ». En tant que sémioticien, « Greimas étudiait la langue, et dans un sens plus général, la culture comme système de signes, donc, la langue au sens le plus large, presque métaphorique ». Šliogeris pourrait lui aussi être doté du titre que Greimas se donnait à lui-même (lors d’une conversation avec R. Povilionis) : « linguiste non linguistique ». Le contenu et la visée en consiste à étudier attentivement le réseau linguistique, à le comprendre, mais aussi à s’efforcer d’atteindre ce qui est ou ce qui donne l’impression d’être au-delà de la langue et ce que l’homme subit ou peut subir : l’éclair, le guizzo, la force qui transforme la réalité et la dévoile pour un instant.

Plus la pensée est profonde et particulière, plus elle est en contrepoint et globale à la fois. La réalité de la pensée est définie de façon sensible par les lignes d’une pensée en mouvement et dont les trajectoires sont hétérogènes.

Pour citer ce document

Viktorija Daujotyté, « La réalité de la pensée greimassienne », Actes Sémiotiques [En ligne], 112, 2009, consulté le 16/06/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/2874

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