Les formes mouvantes de la présence

Denis Bertrand

  • Université Paris VIII

Texte intégral

Le jour des obsèques de Jacques Geninasca, à Neuchâtel, se tenait à Paris la dernière séance du séminaire intersémiotique de l’année 2010. Cette coïncidence temporelle nous a permis d’associer à cet événement, pour un bref instant et de loin, ce séminaire dont il avait été, à l’époque d’A. J. Greimas, l’un des plus vigoureux animateurs. Pour tous ceux parmi nous qui ont connu ce grand sémioticien, Jacques Geninasca était en effet d’abord une forte présence, avec son immense talent, son énergie parfois ombrageuse, sa joie combattive, et son apport intellectuel sans concession.

On se souvient du bref article « Et maintenant ? », qu’il avait publié après la mort de Greimas. Il y remettait en question les principes de la générativité et s’efforçait d’ouvrir l’éventail des questions pour tracer les voies d’une sémiotique du discours et de son sujet. Il refusait d’opposer une « sémiotique objectale », centrée sur les énoncés, à une « sémiotique subjectale », centrée sur l’énonciation. Pour lui, le « texte » est là, impérieux, qui appelle son sujet, et celui-ci, producteur et interprète en quête d’ajustement, se définit par un acte de discours qui actualise d’un même tenant une rationalité – inférentielle, mythique, impressive – et un croire, c’est-à-dire une relation à la valeur.

Il n’était bien entendu pas possible de développer dans le cadre d’un bref hommage les positions et les propositions, fines et souvent complexes, que Jacques Geninasca a inlassablement défendues. Mais, en relation avec le thème du séminaire en cette année 2010, qui portait sur la sémiotique de l’espace, j’ai surtout voulu rappeler que, peintre avant d’être sémioticien, peintre après avoir été sémioticien, Jacques Geninasca était un acteur de l’espace, à la fois comme peintre et comme sémioticien : un de ses textes majeurs a eu pour objet le « regard esthétique ». Il y interrogeait, à partir de Stendhal et d’un topos littéraire – le paysage –, les conditions mouvantes de la saisie sensible.

Marquons donc un arrêt sur sa méditation de l’espace, en relisant le superbe commentaire de « Tuileries ». Ce texte, extrait de Les plaisirs et les jours de Marcel Proust, a fait l’objet d’une analyse éclairante – tant sur la sémiotique geninascienne que sur la poétique de Proust – dans La parole littéraire. Sous le titre « Ephémérides du désir, stances de la rêverie », elle en constitue le dernier chapitre.

Pour Jacques Geninasca, l’espace ne peut être séparé du sujet, non pas seulement du sujet de la perception, mais plus profondément du sujet en tant qu’existence modale. Chez lui, l’existence modale désigne les relations fondatrices, d’ordre thymique, « qu’un sujet est susceptible d’entretenir avec une chose, un paysage, une femme ou une œuvre d’art » (p. 252), relations qui le rendent partie prenante d’un monde à travers ses figures, et qui lui donnent le sentiment d’exister. Deux paradoxes définissent cette existence modale : d’une part, elle se forme indépendamment du vouloir puisqu’elle surgit de l’aléa des choses auquel le sujet ne peut que se soumettre ; d’autre part, tout en étant constitutive et fondement de toute valeur, elle reste précaire et vacillante, vouant ce sujet « à la servitude absurde de l’éphémère » (p. 254).

Cette thèse guide l’analyse de « Tuileries ». Le texte en effet, en exploitant la scène d’un changement météorologique, repose, écrit Jacques Geninasca, sur « l’opération métaphorique qui fait des accidents du ciel et des états du monde une figure des variations imprévisibles de l’existence modale d’un sujet » (p. 256). On passe de la transformation d’un spectacle à celle d’un regard qui solidarise l’observateur et l’observé ; plus encore, qui solidarise, au sein de l’observateur, le spectateur et le locuteur. Car ces trois instances – figures de l’observé, spectateur et sujet de l’énonciation – sont inséparables au sein d’un acte de discours qui, entre le voir et le dire, est fondateur de l’existence modale d’un sujet.

L’auteur entreprend alors une minutieuse analyse du texte. Il procède, en bon sémioticien, au travail liminaire de la segmentation pour apercevoir l’organisation textuelle de « Tuileries ». Il fait apparaître les symétries et les couplages, les correspondances internes et les inversions, les rimes figuratives, les réseaux d’équivalences, les réécritures du même, bref l’ensemble des structures relationnelles qui engendrent deux versions inverses d’un même paysage. Il résulte de cette analyse – à lire de près – que l’attention du lecteur est davantage orientée sur les conditions spécifiques de la représentation, celles d’un projet de cohérence discursive, que sur les propriétés d’un espace représenté, référentiel ou « réaliste ». La question est alors de savoir quelle est la visée énonciative de ce projet.

Jacques Geninasca montre que le passage d’un paragraphe à l’autre recouvre un ensemble de transformations, transformation météorologique certes, mais aussi transformation radicale de la morphologie spatiale, dans sa structure topologique, et enfin transformation des rationalités qui en commandent la saisie : on passe d’une rationalité mythique à une rationalité inférentielle, selon le métalangage de l’auteur. L’élan poétique de la première vision saturée de valeurs se transforme en perception du non-sens dans un paysage désolé : « la menace d’une ondée suffit à transformer le sujet et le monde » écrit-il. La poétique exaltée du premier paragraphe n’était « en mesure de fonder ni le sentiment de la réalité du monde, ni celui de l’identité du moi. » Les reprises anaphoriques du second paragraphe sont la marque textuelle de la mémoire attribuable au sujet de l’énonciation : nostalgie du passé révolu. On comprend donc l’interaction entre ces deux regards. Elle est homologuée au conflit entre deux rationalités, l’une poétique, l’autre inférentielle, toutes deux différemment, mais inexorablement, soumises à la fragilité du sens. C’est ce qu’exprime « une phrase singulière », l’avant-dernière du texte, dont l’analyse met en évidence le caractère contrasté avec le contexte d’ensemble de ce poème en prose : « L’inutile douceur des lilas est d’une tristesse infinie. »

L’espace perçu est saisi dans l’espace textuel et l’analyse de ce dernier met en évidence le mode d’existence modale d’un sujet vacillant entre une poétique de la rêverie (le premier paragraphe) et une poétique du regret (le second paragraphe). Ce regret qui, écrit Jacques Geninasca, « découle du sentiment de l’impuissance à réactualiser une relation à la valeur, pour toujours peut-être, virtualisée. »

Evoquer à travers cette analyse la mémoire de son auteur nous invite à partir, de façon peut-être un peu trop suggestive, à la recherche du sujet d’énonciation implicite – l’analyste auquel nous rendons hommage. Mais au-delà de cette révélation d’un possible trait existentiel masqué, c’est une conception plus générale de la spatialité qui s’est manifestée : une manière interrogative et inquiète d’être présent au monde sensible, et plus encore, une manière rigoureuse et obstinée de rendre compte des saisies, fondamentalement relatives et éphémères, de ce monde.

Pour citer ce document

Denis Bertrand, « Les formes mouvantes de la présence », Actes Sémiotiques [En ligne], 115, 2012, consulté le 18/09/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/2711

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