Non multa sed multum

Ursula Bähler

  • Université de Zurich

Texte intégral

Il m’arrive de penser – et il m’arrive de dire aussi – que c’est Jacques Geninasca qui m’a appris à lire, si lire signifie ce processus lent et jamais achevé qui consiste à conférer du sens à ce qui se présente à nous tout d’abord comme un simple ensemble de mots et de phrases inscrits dans l’usage, en attente d’être organisés et investis de significations qui excèdent le déjà dit, le déjà su, le déjà éprouvé.


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Parmi les nombreux aspects du travail de Jacques Geninasca qui continuent à me fasciner, j’aimerais en développer ici un seul : c’est la manière dont, à partir de l’analyse détaillée d’un unique passage, parfois très court, il parvenait à saisir l’essentiel d’un texte voire d’un univers esthétique donnés et fournir ainsi la base d’un élargissement spectaculaire de ce qui, au départ, pouvait paraître bien limité, bien étroit. Je prendrai deux exemples, l’un publié, l’autre issu de notes personnelles, prises lors d’un de ses nombreux cours à l’université de Zurich auxquels j’ai eu la chance d’assister.

Dans un article intitulé « Syntagmes sériels, cohérence discursive et rythme », publié pour la première fois en 1992 et repris dans La Parole littéraire, Geninasca consacre l’essentiel de sa démonstration à l’analyse d’un seul alexandrin, le célèbre vers 273 de Phèdre (acte I, scène 3). C’est le moment clef où Phèdre, dans une tirade adressée à Œnone, révèle et assume pour la première fois son amour pour Hippolyte. Elle résume ainsi le coup de foudre lancé par une Vénus acharnée à venger la ‘trahison’ de Soleil : « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ». Geninasca commence par établir l’organisation discursive des trois syntagmes de ce vers dont le dernier constitue, au niveau métrique, la somme des deux premiers : « Je le vis » (a), « je rougis » (b), « je pâlis à sa vue » (c) :

Note de bas de page 1 :

 Jacques Geninasca, La Parole littéraire, Paris, PUF, 1997, p. 71.

[…] l’équivalence du premier groupe de propositions (a, b) et de la proposition finale, c, est clairement indexée, par le rapport phonique et lexical qui unit ‘vis’ à ‘vue’ ainsi que par le parallélisme des hémistiches qui rapportent l’irruption d’un affect à l’apparition d’Hippolyte.

La relation d’équivalence sémantique, on le sait, est corrélative d’une opération de transformation. Le sens du vers 273 est fonction, autrement dit, de l’orientation de la suite a, b, c, du sens de l’opération de transformation dont c, en tant que transformé de (a, b), est le produit1.

Note de bas de page 2 :

 Cité dans ibid., p. 72.

Cette hypothèse de lecture qui fait ressortir le sens du vers d’une organisation hiérarchisée dite discursive des unités formant respectivement les deux hémistiches se voit opposée à la lecture linéaire d’un Leo Spitzer, qui, lui, interpréta l’alexandrin en question comme une simple « asyndète de gradation »2. Et le sémioticien de montrer ce qui est véritablement mis en scène dans les douze syllabes ainsi organisées, à savoir le conflit entre les deux instances de Phèdre que sont le sujet voulu, entièrement dominé par la passion amoureuse (« rougir »), et le sujet voulant, hiérarchiquement supérieur au premier et qui, en vertu de l’assomption de valeurs statuant l’interdiction de cette passion, porte une sanction négative sur celle-ci (« pâlir »), sans pouvoir pour autant la maîtriser :

Note de bas de page 3 :

 Ibid., p. 74.

A l’affect initial, de coloration érotique, succède un ‘mouvement’ de crainte dont Hippolyte est l’occasion sans en être pour autant l’objet. La pâleur de Phèdre témoigne de l’effroi d’une belle-mère dont la rougeur subite vient de révéler à elle-même, et peut-être à autrui, la puissance d’une passion interdite. Elle manifeste la mobilisation, sous le contrôle du sujet de l’assomption des valeurs, d’un sujet de la sanction, pathémique et prédicative, selon qu’il s’agit de Phèdre narrée ou de Phèdre en position de sujet énonçant. Condition de la vertu, la constance ne dépend plus du Sujet, ni de son vouloir. La pâleur est la réponse physique à la menace que représente une passion susceptible de mettre en péril le sentiment de l’identité de soi.

De la rougeur à la pâleur, il n’y a pas gradation mais rupture, brusque changement de point de vue. La transformation qui s’opère d’un hémistiche à l’autre entraîne l’installation d’une nouvelle instance subjective. Quittant la position du sujet de la passion, Phèdre vient occuper la position, syntaxiquement dominante (du moment que les modalisations du sujet évaluateur portent sur celles du sujet voulu), de sujet de la sanction3.

Note de bas de page 4 :

 Ibid.

Construit de cette manière, le vers 273 de la dernière tragédie profane de Racine manifeste à lui seul la « crise de Phèdre »4, sujet irrémédiablement clivé et conscient de ce clivage, sujet dont l’identité est de ce fait même menacée, ce qui conduira fatalement l’épouse de Thésée à la mort, seule façon, en effet, de voir se ‘résoudre’ le dilemme. – Or comment ne pas voir que la « crise de Phèdre » est celle qui caractérise par excellence les héros raciniens, déchirés entre la passion vécue et l’assomption, sur le mode tant thymique que prédicatif, de valeurs qui en défendent l’existence sans pouvoir pour autant la tenir en échec ni, a fortiori, assurer l’inscription du sujet dans l’espace de la constance, de la fidélité à soi et, partant, d’une identité stable ? Une année après Phèdre, La Princesse de Clèves proposera, on le sait, une autre solution au même rapport conflictuel entre sujet voulu et sujet voulant. Tout se passe, en effet, comme si ces deux œuvres représentaient respectivement la ‘version brute’ et la ‘version courtoise’ d’une même crise identitaire déclenchée par la passion amoureuse…

J’en viens au second exemple. Il s’agit d’un extrait de la Cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau :

Note de bas de page 5 :

 Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, éd. S. de Sacy, Paris, Gallimard, coll. « folio classique », 1972, p. 99.

Quand le soir approchait je descendais des cimes de l’île et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser5.

Note de bas de page 6 :

 Le début du passage en question : « Quand le soir approchait je descendais des cimes de l’île et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché », fait l’objet d’une brève analyse ‘rythmique’ dans l’article sur Phèdre déjà cité, « Syntagmes sériels, cohérence discursive et rythme », op. cit., p. 78-79.

Dans un cours du semestre d’hiver 1985/86 consacré au thème « Rythmes et significations », Geninasca proposa d’isoler un passage de cet extrait qu’il présenta ensuite sous forme d’un ‘poème’6 :

[…] le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu.

Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi

et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser.

Note de bas de page 7 :

 Ibid., p. 102.

Et voici le développement qui suivit, reconstruit d’après mes notes personnelles. La ‘première strophe’ décrit comment ce qu’entend et ce que voit le narrateur-je au bord du lac le remplit tout entier et provoque une « rêverie délicieuse » dont l’effet immédiat est l’oubli du temps. La ‘deuxième strophe’ reprend la première sous forme doublement chiastique, ce qui souligne la cohérence et, partant, la relative autonomie du passage isolé, l’instaurant en un véritable ‘poème en prose’ : au « bruit des vagues » correspondent le « bruit continu mais renflé par intervalles » et « mon oreille », alors que « l’agitation de l’eau » est reprise par le « le flux et reflux de cette eau » et « mes yeux ». Cependant, la ‘deuxième strophe’ ne se limite pas à reprendre ce qui a déjà été dit, mais y ajoute un élément essentiel, à savoir la notion de rythme, exprimé par les deux syntagmes « flux et reflux » et « bruit continu mais renflé par intervalles ». C’est cette saisie rythmique ou impressive – concept cher à Jacques Geninasca, surtout dans ses derniers travaux – qui, en l’occurrence, s’inscrivant dans la durée, déclenche l’état de rêverie et se confond avec lui, au point d’en être à la fois la condition et le seul contenu. A la manière d’un bilan, la ‘troisième strophe’ résume cette expérience de la communion parfaite entre l’intérieur du sujet et l’extérieur de la nature environnante et souligne le bonheur autosuffisant et, par là même, parfait qui y est lié. Comme l’écrira Rousseau un peu plus loin : « De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu »7. Cet état, qu’on n’hésitera pas à appeler poétique, état exceptionnel, état de grâce, inscrit à la fois dans le hic et nunc et dans l’éternité, mais état précaire aussi, est explicitement caractérisé par l’absence de réflexion et semble ainsi lisible comme un dernier adieu à l’idéologie ‘classique’, voltairienne, des Lumières. Un autre type de bonheur, non pas social, mais purement individuel, un autre type de vérité, non pas rationnelle, mais physiquement éprouvée, sont ici en jeu, ceux-là même qu’on verra se développer plus massivement à partir du romantisme…


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Depuis une dizaine d’années, j’enseigne la littérature française à l’université de Zurich et à la Haute École Pédagogique de la même ville. Je ne peux pas dire que je sois restée sémioticienne dans le sens étroit, ‘scientifique’ du terme, si, d’ailleurs, je l’ai jamais été. Après ma thèse consacrée à une lecture sémiotique de Joë Bousquet, travail qui, pourquoi ne pas l’avouer, ne me satisfait plus guère aujourd’hui, mais que je ne renierai pas pour autant, car il constituait pour moi une étape importante dans la mise au point d’un certain nombre de concepts développés par Jacques Geninasca, j’ai pris d’autres chemins, je me suis intéressée à d’autres approches, à des sujets autres, qui ne sont pas purement littéraires. Et pourtant, je crois que je suis restée sémioticienne à ma façon, et, surtout, à la façon de Jacques Geninasca. Certes, je n’enseigne à mes étudiants ni saisie molaire, ni saisie sémantique, ni saisie impressive. En revanche, l’idée d’une organisation discursive des textes et celle d’une pluralité de rationalités, ainsi que les notions de dialogisme et de Discours, défini comme l’articulation d’une rationalité et d’un croire, sont devenues pour moi des outils d’analyse voire de pensée irremplaçables. Il ne faudra pas l’oublier : les réflexions théoriques pointues de Geninasca ne poursuivaient, in fine, qu’un seul but, celui de mieux comprendre et de mieux faire comprendre les potentialités de sens que contiennent les textes esthétiques et leur capacité d’enrichir notre rapport au monde, pour qui sait les actualiser. Dans ce sens, la littérature et plus généralement l’art sont toujours liés à la vie. C’est cela aussi que j’essaie de transmettre à mes étudiants, en pensant souvent à celui qui, le premier, a su me donner à ce sujet des éléments conceptuels capables de dépasser les heureuses intuitions. Et, finalement, je tente de montrer à mes élèves – autre leçon retenue de Jacques Geninasca et combien intempestive et donc nécessaire aux temps qui sont les nôtres ! – que c’est dans la profondeur et dans la lenteur que l’on découvrira la largeur et la complexité. Non multa, sed multum.

Notes

1  Jacques Geninasca, La Parole littéraire, Paris, PUF, 1997, p. 71.

2  Cité dans ibid., p. 72.

3  Ibid., p. 74.

4  Ibid.

5  Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, éd. S. de Sacy, Paris, Gallimard, coll. « folio classique », 1972, p. 99.

6  Le début du passage en question : « Quand le soir approchait je descendais des cimes de l’île et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché », fait l’objet d’une brève analyse ‘rythmique’ dans l’article sur Phèdre déjà cité, « Syntagmes sériels, cohérence discursive et rythme », op. cit., p. 78-79.

7  Ibid., p. 102.

Pour citer ce document

Ursula Bähler, « Non multa sed multum », Actes Sémiotiques [En ligne], 115, 2012, consulté le 19/08/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/2691

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