Espace et métalangage :
défense du territoire

Juan ALONSO ALDAMA

Texte intégral

1. L’espace comme métalangage

Note de bas de page 1 :

 Algirdas Julien Greimas, « Pour une sémiotique topologique », in Sémiotique et sciences sociales, Paris, Seuil, 1976, pp. 130-131.

Note de bas de page 2 :

 Algirdas Julien Greimas, Idem, p. 133.

Il se peut qu’une des caractéristiques principales de l’espace soit celle d’être moins « rigide » que les murs et autres éléments architecturaux qui parfois le définissent et d’être ainsi plus « négociable » que bien d’autres dimensions et catégories qui nous semblent à priori plus « élastiques ». D’autre part l’espace semble aussi avoir cette capacité d’extension et flexibilité qui lui permet de parler de toute autre chose que de l’espace lui-même. Le langage spatial aurait, selon Greimas, la particularité de pouvoir s’ériger en un métalangage capable de parler de toute autre chose que de l’espace et d’être un langage par lequel une société se signifie elle-même1. Pour cette raison, une sémiotique de l’espace aurait un double objectif toujours selon Greimas : « son projet pourrait être défini à la fois  comme l’inscription de la société dans l’espace et comme la lecture de cette société à travers l’espace »2

Note de bas de page 3 :

 Jurij Lotman, « Il metalinguaggio delle descrizioni tipologiche della cultura », in Lotman Jurij et Uspenskij, Boris, Tipologia della cultura, Bompiani, 1995, pp. 145-181.

De son côté, Lotman a développé le projet d’une typologie de la culture à travers le métalangage spatial3. Il maintient que chaque culture crée une typologie de la culture et affirme que l’approche la plus générale est celle qui distingue entre la « propre culture », considérée comme unique, et la « non culture » qui définit toutes les autres collectivités. Cette opposition entre propre et autrui repose sur l’opposition « organisé » vs « non organisé ». Du point de vue de la culture assumée comme norme, et dont le langage devient le métalangage d’une certaine typologie de la culture, les systèmes différents à celle-ci ne se présentent pas comme un type d’organisation différente mais comme un type de « non organisation », cette organisation du cadre du monde de la culture étant, selon Lotman, pensé indéfectiblement sur la base d’une structure spatiale qui en organise tous les autres niveaux.  Cela se réalise à travers les traits « discrets » de l’espace, avec des concepts topologiques (continuité, voisinage, limite, …) qui donnent lieu à des catégories axiologisées. Dans cette description topologique de la culture, la grande opposition, toujours selon Lotman, sera celle entre intérieur-fermé et extérieur-ouvert qui correspondrait au niveau de plan du contenu à l’opposition organisé vs non-organisé.

Note de bas de page 4 :

 Michel de Certeau, L’invention du quotidien. 1. Les arts de faire, Paris, Folio, 1990, p. 173.

L’aspect le plus relevant de ce travail de Lotman, au-delà d’avoir fait du langage spatiale le métalangage de la culture, c’est d’avoir pensé la notion de limite comme critère principal pour la définition de la spatialité. Par extension, au centre de la pensée lotmanienne de la spatialité se trouveront donc les relations entre un espace intérieur et un espace extérieur. Lotman définira ainsi l’espace comme le lieu d’interaction, d’échange, et sans le dire des structures polémico-contractuelles. Tout espace devient ainsi celui d’une négociation, d’une interprétation. Par ailleurs, l’espace implique pour Lotman une sémiotique de la praxis. L’espace n’est pas tant un objet de connaissance mais de l’action : c’est ce qu’on traverse, ce qu’on parcours et, surtout, ce qu’on défend ou ce qu’on menace. Pour reprendre l’idée de Michel de Certeau : « l’espace est un croisement de mobiles. Il est en quelque sorte animé par l’ensemble des mouvements qui s’y déploient »4. Et on pourrait, ajouter par l’ensemble de programmes narratifs implicites et virtualisés par cet espace lui-même, même s’ils ne sont pas réalisés.

Cependant l’espace n’est pas uniquement le théâtre des opérations ou le simple Destinateur ou manipulateur (l’espace avec des rôles actantiels et modaux comme par exemple l’espace-dispositif –le panopticon de Bentham pour Foucault– ou la disposition de l’ouverture des cathédrales qui se rétrécissent progressivement vers la porte conduisant ainsi vers l’intérieur de l’église). L’espace est aussi le produit des opérations et des interactions : il suffit de regarder par exemple ce qui est en train de se passer avec l’installation des boucliers anti-missiles dans certains pays de l’ancien bloc communiste, opération qui est en train de redéfinir la notion d’espace intermédiaire et même  de frontière. L’espace est ainsi créé par l’interaction de deux programmes.

Note de bas de page 5 :

 Nicholas Spykman,  The Géography of the Peace, New York, Harcourt Brace, 1944, p. 6, cit. par Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, Economica, 1999, p. 673. 

Prenons encore un exemple tiré de la géopolitique et de la géostratégie. Lors de la guerre froide, il existait bel et bien une frontière entre le bloc communiste et l’occident, mais, du point de vue de la stratégie de la dissuasion, cette frontière n’était pas celle qui comptait, ou en tout cas pas la seule. La limite qui définissait l’espace où une incursion pouvait être considérée comme une agression et par conséquent susceptible de déclencher une réponse était l’objet d’une négociation et d’une interaction aussi bien pragmatique qu’interprétative. Si les divisions blindées soviétiques basées en RDA s’approchaient trop de la frontière de l’Allemagne Fédérale, et donc de l’occident, cela pouvait être interprété non comme une menace mais comme une véritable agression. Paradoxalement, une action dans son propre territoire peut être comprise par l’ennemi comme une agression, ce qui ne va pas sans faire reconsidérer les notions de souveraineté et de territoire. De ce point de vue, on peut dire que la géostratégie a déplacé la géographie ou en d’autres termes l’espace n’est plus défini comme un objet statique mais dynamique, flexible, dépendant de l’interprétation et de l’interaction. Comme le dit un des pères de la géopolitique : « Les régions géopolitiques ne sont pas des régions géographiques définies par une topographie donnée et permanente, mais sont des zones déterminées d’une part par la géographie et d’autre part par les changements dynamiques dans les centres de puissance »5.

2. No man’s land

Avec l’exemple sur la guerre froide qu’on vient d’évoquer on assiste à cette curieuse situation où une partie de l’espace du propre territoire devient impraticable en en faisant une sorte de no man’s land ou d’espace neutre ou sanctuarisé dont la valeur modale demeure ambiguë : il ne s’agit pas d’un territoire interdit, car il fait partie du territoire national mais en même temps il est « impraticable », donc il n’est pas non plus vraiment permis de s’y aventurer. Un cas qui apparaît dans Le rivage des Syrtes de J. Gracq au moment où Aldo, le personnage du roman, entre pour la première fois dans la chambre des cartes :

Note de bas de page 6 :

 Julien Gracq, Le rivage des Syrtes, Paris, Corti, 1951, pp. 30-31.

« Parallèlement à la côte courait à quelque distance, sur la mer, une ligne pointillée noire : la limite de la zone des patrouilles. Plus loin encore, une ligne continue d’un rouge vif : c’était celle qu’on avait depuis longtemps acceptée d’un accord tacite pour ligne frontière, et que les instructions nautiques interdisaient de franchir en quelconque cas que ce fût. »6

Cette ligne noire doit justement son statut ambigu à sa nature non-continue : elle est pointillée. L’espace ainsi décrit est à la fois ouvert et fermé. De fait, cette ligne transforme les seuils en limites : les  patrouilles ne s'engagent pas au-delà de cette ligne. Par ailleurs, cette ligne rouge non seulement sépare un monde de l’autre, mais crée aussi l’unité de l’espace en deçà de la frontière pour en faire un espace « sémiotique », un espace de sens :

« Orsenna et le monde habitable finissaient à cette frontière d’alarme ».

Note de bas de page 7 :

 George Simmel, « L’espace et les organisations spatiales de la société », in Sociologie. Eudes sur les formes de socialisation, Paris, PUF, 1999, p. 605.

Logiquement, l’existence d’un en deçà sémiotique présuppose l’existence d’un au-delà dépourvu de sens, non-organisé selon l’idée de Lotman, un espace non-sémiotique. Pour le dire avec Simmel : « Le fait qu’une société ait son espace existentiel borné par des lignes clairement conscientes la caractérise comme société qui a aussi une cohésion interne »7. D’autant plus que cette ligne est arbitraire (une ligne au milieu de la mer), car plus elle est immotivée (pas des montagnes ou un fleuve par exemple) plus elle montre sa capacité à donner sens à une culture ou à une société. La nature arbitraire du signe met en évidence sa nécessité et fait sens d’une manière encore plus radicale que les frontières naturelles. C’est ainsi que Aldo dira encore :

« plus aiguillonnante [la frontière] encore pour mon imagination de tout ce que son tracé comportait de curieusement abstrait ».

L’espace intermédiaire vide entre deux espaces, le no man’s land, est le lieu de tensions et d’instabilité par excellence, justement à cause de la nature subcontraire des termes qui le définissent (ni ici ni là-bas, ni intérieur ni extérieur). Il est ainsi le champ de toutes les possibles interactions : de l’indifférence, de la simple hostilité, ou bien de la contractualité (c’est souvent le lieu des pourparlers ou même de ce qu’on appelle la connivence avec l’ennemi comme ce furent les cas de fraternisation pendant la première mondiale ou pendant la guerre civile espagnole). Mais dans tous les cas, la nature précisément neutre (ni ici ni là-bas) rend tous les états instables ; les termes sub-contraires ne seraient pas alors des véritables lieux de résidence mais uniquement des lieux de passage. Par conséquent toute action dans cet espace peut changer de signe (du contractuel au polémique, par exemple) rapidement et facilement (il suffit de penser au moment des pourparlers en terrain neutre qui peuvent échouer à tout moment et dont la mécanique peut être grippée par n’importe quel grain de sable qui vienne enrayer l’interaction : un geste mal interprété, un mouvement brusque, et toute l’opération saute avec le retour immédiat à l’affrontement). Ainsi, si l’on accepte la corrélation inverse entre l’intensité et l’étendue, où à une étendue maximale correspond une intensité faible et inversement, on pourrait faire l’hypothèse que la frontière et le no man’s land ce sont deux espaces de tension extrême justement à cause de l’absence d’étendue de cet espace dans le cas de la frontière et à cause de l’étendue limitée dans le cas  du no man’s land.

3. La distance et l’affect

Un autre problème posé par la question de la frontière et du no man’s land et qui apparaît comme corollaire logique de la relation tensive que nous avons traitée plus haut est celui des rapports entre distance et affect. Il est évident que l’intensité et la nature des relations subissent l’influence de la distance.

Mais, loin d’une première interprétation intuitive, la relation entre intensité et effet passionnel n’est pas exclusivement  le résultat d’une corrélation où à une grande proximité correspondrait une plus grande intensité de l’affect et inversement à un plus grand éloignement correspondrait une intensité plus réduite. Celle-ci ne serait qu’une des formes, certes fondamentale, des corrélations possibles. C’est ainsi qu’on peut entendre qu’un très grand éloignement produit un relâchement de l’amitié ou de l’amour et même de l’hostilité, ce qui est justement très bien exprimé par l’expression « prendre de la distance » par rapport à un problème, ce qui aura comme vertu d’enlever de l’affect et de depathémiser la relation sujet/objet. C’est aussi le sens de l’adage sur les relations amoureuses qui affirme que la distance équivaut à l’oubli  et que le meilleur remède pour de tels maux est de s’en éloigner.

On peut en dire autant pour l’autre pôle des relations polémico-contractuelles. Les relations antagoniques réagissent souvent de la même manière que les relations amicales ou amoureuses. En effet, de nombreux conflits sont souvent évités grâce au simple éloignement entre les deux antagonistes. C’est souvent le but des no man’s land crées justement pour établir une distance qui empêche les frictions propres et inévitables de la proximité et donc l’éclatement du conflit.

Note de bas de page 8 :

 G. Simmel, « Excursus sur l’étranger », in Sociologie. Eudes sur les formes de socialisation, Paris, PUF, 1999, p. 663.

Inversement, dans ce type de corrélation tensive, le rapprochement correspond à l’augmentation de l’intensité affective (euphorique ou dysphorique). La très grande proximité avec le voisin, avec celui qui est de l’autre coté et avec qui on a déjà des relations polémiques ne fera qu’augmenter le sentiment d’hostilité et d’étrangeté. Ce justement dans ce sens que Simmel affirme que l’étranger est le lointain proche et que l’hostilité envers lui vient de cet excès de proximité et c’est pour cette raison, ajoute Simmel, que les habitants de Sirius ne sont pas des étrangers pour nous8. Avec ce qui est très proche les affects penchent de manière abrupte d’un côté ou de l’autre, l’intime étant moralisé selon un gradient qui est responsable de l’apparition d’une passion, comme par exemple l’aversion de celui dont la présence est jugée trop envahissante car « il dépasse les bornes ». Pour reprendre encore Simmel :

Note de bas de page 9 :

 G. Simmel, « L’espace et les organisations spatiales de la société », in Sociologie. Eudes sur les formes de socialisation, Paris, PUF, 1999, p. 627.

« On sait depuis bien longtemps que les occupants d’une même maison ne peuvent être qu’amis ou ennemis. Donc, lorsqu’il existe déjà des relations très proches qu’une proximité physique permanente ne pourrait accroître dans leur essence, on fera mieux d’éviter cette contiguïté parce qu’elle entraîne une foule de possibilités de la tendance opposée et permet donc de gagner peu et de perdre beaucoup. Il est bon de faire de ses voisins des amis, mais dangereux de faire de ses amis des voisins »9.

Cette corrélation tensive donnerait lieu au schéma suivant :

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Note de bas de page 10 :

 Voir notre article « Modèles sémiotiques et modèles stratégiques », in Modèles Linguistiques, tome XXIV, Fascicule 1, 2003.

Note de bas de page 11 :

 Ce sont souvent les situations apparemment calmes qui sont suspectes et qui déclanchent les signaux d’alarme. L’absence de signes de la présence du « prédateur » devient paradoxalement le signe de la menace, la normalité étant souvent infiniment plus louche et douteuse, comme le montrent certains des travaux de Goffman, que quelques anomalies. Curieusement, il arrive que le calme excessif soit l’origine de l’inquiétude, que ce qu’est « trop normal » soit perçu comme le signe de l’étrangeté. E. Goffman, « Les apparences normales », dans La mise en scène de la vie quotidienne, t. 1, La présentation de soi, Paris, Minuit, 1973.

Mais parallèlement à celui-ci, il existe un autre schéma tensif inverse qui règle les relations entre la distance et l’affect, et où à l’éloignement correspond une augmentation de l’intensité passionnelle et, inversement, où le rapprochement est synonyme d’indifférence et de désintérêt. Dans certaines situations conflictuelles, l’éloignement peut entraîner un regain d’hostilité par l’absence de visibilité, qui est immédiatement interprétée comme une menace cachée et latente. Il s’installe une sorte de méfiance accrue et de tension croissante dues au fait qu’on ne sait pas ce que l’autre est en train de fabriquer, et au fait qu’on ignore tout sur la nature, le lieu et le moment où le coup ou l’attaque auront lieu, s’ils ont lieu. Ce qui démontre que la maîtrise de l’incertitude et du tempo est probablement un des arts majeurs de la guerre et de la stratégie. Dans le cas de la guerre des armées traditionnelles contre une guérilla –comme ce fut le cas lors de la guerre entre l’empire ottoman et la guérilla arabe– une des hantises des commandants  est justement qu’ils ne sont pas habitués à lutter contre une armée qu’ils ne voient pas mais « à se tenir à l’œil », alors que précisément toute la stratégie des guérillas repose sur la surprise, sur l’incertitude et donc sur l’éloignement10. L’absence de signes d’hostilité est plus troublante que sa présence et créé des états d’inquiétude souvent bien plus intenses que ceux provoqués par la proximité de l’ennemi. Tous les westerns et autres films de guerre ou d’espionnage nous ont habitués à cette menace qu’on pressent mais qu’on ne perçoit pas et qui pour cette même raison est d’autant plus sournoise et menaçante11. La tactique de l’éloignement peut être d’une efficacité redoutable, car elle peut rester virtualisée, ce qui lui donne la puissance de l’ubiquité obligeant l’adversaire à une surveillance constante et sans relâche de tout le territoire.

Les relations sentimentales peuvent aussi être soumises au même type de corrélation tensive et donc voir à leur tour augmenter leur intensité avec la distance : il suffit de voir les histoires désespérées de séparation forcée qui font atteindre des sommets d’intensité à l’affect ou même ces histoires d’amour qui naissent ou qui renaissent à cause de la distance.

Note de bas de page 12 :

 Il y a bien sûr des exceptions comme celle racontée dans un roman de l’écrivain britannique Jonathan Coe où le narrateur décrit comment par un jour de disfonctionnement particulièrement aigu dans le métro londonien avec des longs arrêts au milieu de la voie, son voisin d’infortune, dont le visage est déjà collé au sien, pour tuer l’ennui de ce temps mort, se met à mâcher un hamburger à quelques centimètres de ses yeux. La vision des morceaux de viande hâchée dans les dents de son voisin et le manque d’air finiront par lui provoquer une crise de panique qui le fera tomber dans les vapes. J. Coe, Testament à l’anglaise, Paris, Gallimard, 1995.

Note de bas de page 13 :

 G.  Simmel,  Les grandes villes et la vie de l’esprit, L’Herne, Paris, 2007, pp. 18-23.

Inversement, une très grande proximité sociale, comme c’est le cas dans les sociétés urbaines modernes, génère un régime de basse intensité affective nécessaire pour éviter justement des frictions et des conflits. Ainsi, le citoyen des grandes villes devient indifférent et la promiscuité à laquelle il est soumis dans de nombreuses circonstances de son quotidien (le métro, par exemple) ne constitue que très rarement un objet de conflit.12  Être blasé, serait, selon Simmel, une forme d’acclimatation à la ville moderne13. Pour cette raison nous pouvons ignorer complètement nos voisins de palier pendant des années sans que cela nous paraisse particulièrement choquant. Et dans un cas de figure de l’autre extrême des valeurs polémico-contractuelles, comme par exemple dans l’amour, on sait que parfois le commerce continue et la proximité avec les êtres peut produire l’usure et l’émoussement des sentiments les plus ardents. On obtient ainsi un schéma dont la corrélation entre intensité et distance serait l’inverse ce celui vu plus haut :

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En fait, il faudrait peut-être se dire que ces deux schémas ne s’opposent pas véritablement mais qu’ils s’ensuivent. Ils seraient deux moments d’un même cycle, un cycle d’hystérésis, où il y a des points critiques, des catastrophes qui inversent la valeur du processus.

Note de bas de page 14 :

 Pour une conceptualisation sémiotique de la notion de seuil et de ses rapports avec l’affect, voir l’article de Claude Zilberberg, « Seuils, limites, valeurs », in Anne Hénault, Questions de sémiotique, Paris, PUF, 2002, pp. 343-360.

La distance peut générer une augmentation de l’intensité mais au bout d’un certain intervalle « seuil », l’intensité euphorique (l’attachement sentimental) commence à décliner et l’intensité dysphorique (la méfiance qui était naît de l’incertitude) finit par s’affaiblir et on commence à oublier qu’on est en conflit avec quelqu’un qui se trouve trop loin pour que l’on perçoive comme une véritable menace. Et dans le schéma inverse on sait que la proximité peut achever n’importe quel sentiment et faire descendre le niveau d’intensité affective à des niveaux qu’on connaît sous le nom d’« habitude ». D’autre part, les ennemis les plus acharnés, a force de se côtoyer, arrivent parfois à des formes surprenantes de connivence, d’affinité ou même d’accommodation14. Ce qui donnerait le schéma suivant :

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4. L’espace comme interface : le territoire

L’espace qui se profile à partir des analyses présentées serait confluant et perçu et défini par l’interface avec un autre espace et par rapport à celui-ci. C’est la coexistence qui crée les limites et donc l’espace. Cette relation sera de nature tensive entre le polémique et le contractuel, entre le défensif et l’offensif. Ce qui dans le  monde de la stratégie donne ce paradoxe qui prétend que la meilleure défense est celle qui est animée du plus fort esprit offensif et qui donne l’adage « la meilleure défense c’est l’attaque ». L’espace tensif, intensif, est le lieu de la rencontre de forces plus peut-être que de formes dont la stabilité dépend toujours des « rapports de force ».

Cette logique complexe montre le paradoxe de toutes les figures d’interface, que ce soit la frontière, le pont, la porte ou tout objet dans ses relations avec un autre : pour que les choses soient reliées il faut d’abord les séparer ; et inversement, pour qu’on puisse dire de deux espaces qu’ils sont séparés, il faut qu’on les relie d’une certaine manière. C’est pour cette raison que Simmel affirme que l’étranger est le lointain proche.  Pour être conscient de la proximité de nos voisins, il faut d’abord qu’on les voie comme séparés de nous. En retour, ce qui sépare met en même temps en évidence la proximité entre deux espaces ou deux objets.

Note de bas de page 15 :

 E. Goffman, ibidem.

L’espace qu’on en déduit s’identifie en fait avec la notion de territoire, avec ce qu’il y a de juridique et de maintien des limites de cet espace. Dans ce sens, tout territoire est à défendre et donne lieu à ce que Goffman dans son chapitre sur les territoires de soi appelle une revendication15. Ce territoire qu’il appelle une « réserve »  n’est pas fixe, il est situationnel. Il est le produit d’un équilibre et d’une tension entre deux variantes opposées : d’un côté, il faut maintenir une distance maximale avec les autres pour ne pas envahir leur réserve et en même temps préserver la sienne propre et, d’un autre côté, il ne faut pas trop s’en éloigner afin de ne pas donner l’impression qu’on est mal à l’aise et donc qu’on puisse offenser l’autre. Goffman donne quelques exemples de cette tension qui apparaît clairement dans certaines situations sociales de contact proche avec les autres. Quand un ascenseur qui au début de son trajet est plein, ce qui oblige les gens à se serrer, commence à se vider, les personnes qui y restent sont soumises à la tension entre un désir de retrouver la distance respectueuse et la volonté de ne pas montrer qu’on est incommodé par la proximité avec celui qui est à côté. Goffman donne encore un autre exemple. Si en montant dans un bus il y a beaucoup de places libres, nous maintiendrons une distance avec les autres ; si, en revanche, on est obligé de s’asseoir à côté de quelqu’un parce que le bus est plein quand nous y accédons, une fois que le bus commencera à se vider au fur et à mesure qu’il réalise son parcours, nous ne pouvons pas changer de place pour nous éloigner de la personne qui est restée à côté de nous. Cela serait, bien entendu, interprété comme une attitude très déplacée, car cette action montrerait qu’il y a quelque chose dans cette proximité qui nous gêne, la manifestation d’une forme de dégoût. Finalement, comme le dit Goffman, il est parfois une tache plus délicate de s’éloigner de quelqu’un que de s’en rapprocher. Ce qui montre, comme on le voyait avant dans les deux schémas tensifs, qu’il n’y a pas une seule corrélation valable mais deux qui pourraient être schématisées de la manière suivante :

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Que ce soit une infraction pragmatique (se coller à quelqu’un sans raison ou s’en éloigner trop), cognitive (parler trop bas pour montrer que l’autre n’a pas le droit d’entendre) ou sensible (le regard trop insistent, l’haleine de quelqu’un sur son visage ou encore les gestes ostentatoires de protection comme le masque de nombreux citoyens japonais ou comme quand on se bouche le nez), dans chaque dimension du discours on trouve ce même schéma..

C’est ainsi que se profilent deux corrélations tensives qui régulent les rapports entre distance, territoire et affectivité dans le social. D’un côté, il existe un schéma tensif où l’intensité phorique (l’intrusion, agression) peut être liée à l’excès de proximité, à la promiscuité, et, de l’autre côté, une autre intensité dysphorique (dégoût, répulsion) qui est fonction de la distance, de l’éloignement. On peut aussi affirmer que l’espace qui émerge de cette analyse est caractérisé par la flexibilité et la ductilité. C’est un espace dynamique et soumis à une tension entre forces opposées (entre les deux corrélations que nous avons vues)  et qui en font un lieu instable dont les formes sont susceptibles de redéfinition de manière permanente.

Notes

1  Algirdas Julien Greimas, « Pour une sémiotique topologique », in Sémiotique et sciences sociales, Paris, Seuil, 1976, pp. 130-131.

2  Algirdas Julien Greimas, Idem, p. 133.

3  Jurij Lotman, « Il metalinguaggio delle descrizioni tipologiche della cultura », in Lotman Jurij et Uspenskij, Boris, Tipologia della cultura, Bompiani, 1995, pp. 145-181.

4  Michel de Certeau, L’invention du quotidien. 1. Les arts de faire, Paris, Folio, 1990, p. 173.

5  Nicholas Spykman,  The Géography of the Peace, New York, Harcourt Brace, 1944, p. 6, cit. par Hervé Coutau-Bégarie, Traité de stratégie, Paris, Economica, 1999, p. 673. 

6  Julien Gracq, Le rivage des Syrtes, Paris, Corti, 1951, pp. 30-31.

7  George Simmel, « L’espace et les organisations spatiales de la société », in Sociologie. Eudes sur les formes de socialisation, Paris, PUF, 1999, p. 605.

8  G. Simmel, « Excursus sur l’étranger », in Sociologie. Eudes sur les formes de socialisation, Paris, PUF, 1999, p. 663.

9  G. Simmel, « L’espace et les organisations spatiales de la société », in Sociologie. Eudes sur les formes de socialisation, Paris, PUF, 1999, p. 627.

10  Voir notre article « Modèles sémiotiques et modèles stratégiques », in Modèles Linguistiques, tome XXIV, Fascicule 1, 2003.

11  Ce sont souvent les situations apparemment calmes qui sont suspectes et qui déclanchent les signaux d’alarme. L’absence de signes de la présence du « prédateur » devient paradoxalement le signe de la menace, la normalité étant souvent infiniment plus louche et douteuse, comme le montrent certains des travaux de Goffman, que quelques anomalies. Curieusement, il arrive que le calme excessif soit l’origine de l’inquiétude, que ce qu’est « trop normal » soit perçu comme le signe de l’étrangeté. E. Goffman, « Les apparences normales », dans La mise en scène de la vie quotidienne, t. 1, La présentation de soi, Paris, Minuit, 1973.

12  Il y a bien sûr des exceptions comme celle racontée dans un roman de l’écrivain britannique Jonathan Coe où le narrateur décrit comment par un jour de disfonctionnement particulièrement aigu dans le métro londonien avec des longs arrêts au milieu de la voie, son voisin d’infortune, dont le visage est déjà collé au sien, pour tuer l’ennui de ce temps mort, se met à mâcher un hamburger à quelques centimètres de ses yeux. La vision des morceaux de viande hâchée dans les dents de son voisin et le manque d’air finiront par lui provoquer une crise de panique qui le fera tomber dans les vapes. J. Coe, Testament à l’anglaise, Paris, Gallimard, 1995.

13  G.  Simmel,  Les grandes villes et la vie de l’esprit, L’Herne, Paris, 2007, pp. 18-23.

14  Pour une conceptualisation sémiotique de la notion de seuil et de ses rapports avec l’affect, voir l’article de Claude Zilberberg, « Seuils, limites, valeurs », in Anne Hénault, Questions de sémiotique, Paris, PUF, 2002, pp. 343-360.

15  E. Goffman, ibidem.

Pour citer ce document

Juan ALONSO ALDAMA, « Espace et métalangage », Actes Sémiotiques [En ligne], 112, 2009, consulté le 16/10/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/2551

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