Yves Jeanneret, Penser la trivialité. Volume 1 : la vie triviale des êtres culturels, Paris, éditions Hermès-Lavoisier, 2008

Véronique Madelon

Texte intégral

Yves Jeanneret s'intéresse dans cet ouvrage à la circulation dans la société de ce qu'il appelle les êtres culturels, c'est à dire les idées et les objets (des savoirs, des valeurs morales, des catégories politiques, des expériences esthétiques comme l’environnement, le patrimoine...)... produits et pérennisés par l’Homme. Ce parcours à travers les « carrefours de la vie sociale » des êtres culturels permet leur appropriation mais également leur transformation : ils se chargent de valeur. Et c’est pour désigner ce phénomène qu'Yves Jeanneret utilise le terme de « trivialité ». Les notions d’êtres culturels et de trivialité s’interdéfinissent : les premiers sont issus de processus sociaux, ce sont des « complexes » constitués d'objets, de textes et de représentations qui vont se diffuser à travers la société et évoluer avec le temps, les milieux dans lesquels ils naissent, se développent ou  s'intègrent. Aborder la problématique de la trivialité ouvre de nouvelle pistes pour aborder les questions « classiques » des sciences sociales et plus particulièrement celles relatives aux sciences de l’information et de la communication. Elle impose une démultiplication des niveaux d'analyse, faisant le lien entre les logiques sociales, le problème des constructions intellectuelles et celui des ressources symboliques. Jeanneret envisage donc de constituer la communication en objet de recherche, s'appuyant sur la lecture critique de travaux touchant à la trivialité et issus de diverses disciplines. Jeanneret conçoit son entreprise plus comme un commentaire mettant en lumière les caractéristiques de cet objet qu’un discours de modélisation. Ceci explique la structuration fragmentée de cet ouvrage, chaque chapitre étant la réponse à une question particulière.

Dans un premier temps, Yves Jeanneret se penche sur trois façons d’aborder la circulation des idées, se focalisant sur les avancées que ces postures ont permis d’accomplir pour cerner la question de la trivialité.

Si le point de vue de Tarde et de la philosophie des particules élémentaires est relativement limité (et limitant) sur la communication, Jeanneret retient de cette approche d’une part que le point de vue trivial implique une mise en question de la société et d’autre part que la théorie sur la trivialité peut être basée sur la communication sans pour autant nécessiter une étude de la communication : la trivialité est donc intimement liée à l'idée de propagation.

Le point de vue médiologique corrige les manques de cette démarche, donnant de la valeur à tout ce qui avait été  négligé jusque là : il se concentre sur l’idée de transmission, la distinguant de la communication (au contraire des sciences de l’information et de la communication que les interdéfinissent). Debray est le premier à  mettre au jour la question de la trivialité culturelle, postulant que la transmission, c’est le pouvoir (et non un de ses prolongements). L’aspect matériel de la culture est mis en évidence et il est étudié en fonction de son contexte.  Enfin, la théorie des sphères défendue par Debray postule que le fait de donner un statut aux objets triviaux « induit insensiblement une conception globalisante et homogénéisante de l’histoire culturelle ».

Cependant, la médiologie ne résout pas toutes les questions liées à la trivialité et c’est en s’intéressant à la sémiotique développée par Barthes que Jeanneret peut compléter en partie cette première définition. La sémiotique s'intéresse à des objets hétérogènes, délaissés par les autres disciplines et étudie la valeur qui est associée aux signes qui les constituent. Veron souligne le caractère discontinu de tout processus d’interprétation. Cette réflexion va imposer un questionnement sur la construction du sens ainsi qu'une redéfinition du projet sémiotique. Elle souligne l’importance du travail de réécriture des textes et se centre sur la question de reproduction

Cette problématique de la réécriture amène Yves Jeanneret à s’intéresser aux disciplines de l’archive. Pour lui, il est impossible de schématiser les pratiques humaines car elles sont le fruit de l’histoire et sont « porteuses de créativité ». Les enjeux des disciplines de l’archive sont de reprendre et de transformer selon des normes prédéfinies toutes les productions culturelles humaines. S’intéresser au discours permet d’en comprendre les fonctionnements car ce domaine témoigne de la nature des réappropriations et transformations des êtres culturels : l’énonciation et la réitération affirment et confirment l’existence des êtres culturels. Foucault conceptualise la trivialité par la notion d’archive. Pour lui, la trivialité contribue à la construction des rapports de savoir et de pouvoir, et l’archive est un processus permettant de saisir la dynamique historique des pratiques. Or, la médiation, les métiers et les opérations de l’archive sont fondamentalement politiques car ils déterminent un pouvoir-faire avéré de la culture.

Jeanneret s’interroge sur le rapport entre objet concret, objet scientifique et objet de recherche, il veut démontrer la pluralité des médiations de la trivialité. Les questions du texte et de la textualité sont intimement liées à celle de l’archive et amènent Jeanneret, qui s’interroge sur la mise en forme de la culture, à considérer le mode d'existence de cet objet. Il s'appuie sur le cas du livre pour l’étudier. Le texte matérialise des formes rhétoriques de l’expression mais aussi, permet la médiation symbolique et détermine la dynamique des cultures. Il est le moyen pour Jeanneret d’accéder à la complexité du rapport entre un objet technologique (le livre) et une pratique culturelle (la lecture). En effet, Jeanneret le développera par la suite, la lecture est à la fois conditionnée par le livre et les représentations qui lui sont associées. Pour lui, c’est une rencontre entre l’individuel et le collectif qui participe à culture du « devoir lire ». L’existence de la culture du texte est tributaire de l'accueil que les communautés réservent à ces objets : elle nécessite une appropriation, une qualification et une légitimation, opérations enclenchées (ou non) par la lecture.

Yves Jeanneret explore trois pistes :

  • la trivialité joue sur deux aspects : le pratique et le symbolique. D’un côté, elle va produire des objets en fonction d’un usage particulier dans un but de conservation et d’un autre côté, elle s'attachera à créer des figures symboliques, dont la signification dépasse la simple idée de conservation et d'accès.

  • Les sociétés accordent beaucoup d'importance à l’inscription des figures de la pratique dans les objets qui l'accompagnent. Ainsi, ces derniers sont porteurs de valeurs telles que la lisibilité, la pérennité et l’accessibilité, valeurs qui actualisent les idéaux de trivialité.

  • Enfin, Jeanneret accorde aux transformations sur les textes opérées par les disciplines de l'archive un rôle structurant. La réécriture est en effet la condition sine qua non de la trivialité, de la circulation des idées. Elle produit de nouveaux effets de sens qui ne dénaturent pas le texte mais le sociabilise, c'est à dire qui permettent (et témoignent de) son passage d’un milieu social à un autre. Cette affirmation pousse à reconsidérer la Doxa qui veut que la circulation des idées soit facilitée lorsque celles-ci n'évoluent pas.

Enfin, Jeanneret réaffirme que l’étude des disciples de l’archive permet d’enrichir l’approche propre aux sciences de l’information et de la communication car elle révèle les conditions de création et de manifestation de la discursivité. Pour Souchier (1998), les textes tissent non seulement des relations intertextuelles avec d’autres textes et mettent en place un horizon culturel mais il sont également le lieu d’une énonciation collective dans laquelle transparaît les différents corps de métier relatifs au texte. De fait, le texte devient un enjeu de pouvoir. Et ses recherches sur « l'image du texte » complètent ces premières affirmations, montrant que les tensions relatives au pouvoir se déploient également dans la gestion de l’espace du discours.

Yves Jeanneret envisage ensuite les différentes logiques sociales qui gouvernent la réappropriation des êtres culturels. En effet, tout texte peut être lu par des publics (très) différents, sans pour autant  leur avoir été destiné. C’est en cela qu'ils jouent sur deux logiques communicationnelles et que Jeanneret les qualifie de polycrésiques (étant susceptibles de plusieurs usages).

Jeanneret considère que la communication est une altération, entendant ce terme dans son sens positif, les idées et les textes se transformant inévitablement au cours de leur déplacement dans la société. Cette conception est décrite par nombre de théoriciens comme par exemple Bakhtine (1977, 1929)  qui parle d’« appropriation du discours d’autrui ». Jeanneret choisit d’aborder trois de ces postures théoriques bien que celles-ci soient plus ou moins contradictoires.

  • Daniel Dubuisson adopte un point de vue poétique. Reprenant à Montaigne, l’idée que la paraphrase est un moyen pour les hommes de donner du sens à ce qui les entoure, il considère le texte comme une opération de réécriture. Texte, hypertexte (« masse disparate et insaisissable des productions humaines ») mais également corpus (« ensemble structuré de textes dotés d'un statut ») s’interdéfinissent continuellement, entraînant une évolution de la culture. Les productions textuelles articulent hétérogénéité et unification. Pour lui, le texte en tant que forme et visée interprétative est un palier majeur dans l’appropriation des objets culturels. En effet, si l’enjeu global attribué à un être culturel paraît unificateur, les objets (discours, savoirs...) qui le constituent varient.

  • Michel de Certeau a une approche polémologique, c’est à dire que pour lui, la communication n’est pas seulement une question de transmission mais, appréhendée selon des couples oppositionnels : stratégie/tactique, texte/lecture..., elle permet de saisir les idées. Il s’intéresse donc à l’inscription de l’objet dans des dispositifs de communication contraignants et considère que la conflictualité est créative. Son but est de mettre en évidence la manière dont les individus s’adaptent et utilisent les objets et les normes de la société pour révéler la créativité sociale, malgré les contraintes inhérentes à la communication. Des réflexions de De Certeau, Jeanneret retient trois questions : le caractère discontinu de la communication, la plasticité de ses objets et l’hétéronomie de ses logiques.

  • Enfin, Yves Jeanneret présente le point de vue sémiologique de Roland Barthes, reprenant trois de ses objets d'étude. L'approche sémiotique surdétermine les formes signifiantes : mais selon Jeanneret, la sociologie de la trivialité engage nécessairement son auteur dans l'interprétation. L’étude du Guide bleu laisse dire à Barthes, qu’il produit de la Doxa. sélectionnant dans les réels uniquement les éléments en adéquation avec les valeurs qu’il véhicule. Par ailleurs, Barthes postule que les regards individuels sont conditionnés par les normes préexistantes de représentation. Ceci explique que le choix de certaines formes de médiation puisse renforcer ses interprétations. Jeanneret fait ici le lien avec la conception de la vulgarisation développée par Baudoin Jurdant (1969; 1973) qui doit être examinée en fonction des moyens de représentation du réel disponibles.

En travaillant sur des objets faisant référence à la science pour la prolonger et la disperser (s’inscrivant en somme dans la vulgarisation), Jeanneret met à l’épreuve l’hypothèse que les constructions historiques sont susceptibles de plusieurs lectures, qu’elles sont hétérogènes et que leur finalité peut s’altérer. Ainsi, les textes vulgarisateurs ont un double enjeu; d’une part ils donnent accès à un nouveau public aux savoirs spécifiques en les adaptant au contexte dans lequel ils se déploient et d’autre part ils sociabilisent et rendent visible une discipline scientifique. Moscovici qualifie de créative cette rupture, rencontre de plusieurs logique sociales. Par ailleurs, Jeanneret revient sur la question négligée de l’institutionnalisation des savoirs, l’acquisition pour un objet de son statut éducatif. Ce phénomène a lieu dans un cadre macrosocial et il n’est compréhensible qu’en revenant sur le contexte historique dans lequel il a lieu. Pour Jeanneret, la façon dont la science est abordée, diffusée, médiatisée... pose la question de l’institution des rapports de communication et témoigne d’un point de vue politique particulier. La réflexion sur la communication des savoirs scientifiques permet de reconsidérer l’organisation de ces situations de communication, le rôle structurant des contraintes rhétoriques du médiatique et Jeanneret note par exemple que la vulgarisation scientifique influence les pratiques démocratiques en multipliant les recours au débat.

Enfin, Jeanneret s’intéresse à la professionnalisation de la médiation. Il met en évidence un phénomène d’auto-légitimation. Les prétentions médiatrices des télécommunications, de la télévision et des métiers de l’image sont validées par les valeurs attribuées à la science en tant qu’image du réel. Autrement dit, les entreprises de médiations scientifiques sont validées par les représentations associées aux objets diffusés. Il s’interroge par ailleurs sur les effets de l’altération de l’idéal scientifique (altération due à l’ajustement nécessaire entre la visée communicationnelle, le sens et les impératifs d'efficacité) sur l’identité communautaire des scientifiques.

Il explique la multiplication des prétentions à constituer professionnellement la médiation comme étant le fruit de l’industrialisation moderne de la trivialité et souligne que la division du travail témoigne de l’affirmation des professions de la médiation. Il se concentre ensuite sur la figure du médiateur qu’il qualifie également de polychrésique. En effet, la médiation est le lieu où se rencontrent le collectif et l’individuel, les institutions et leur public. Ce processus est donc surdéterminé par un imaginaire politique général et concrétise un conception particulière de la trivialité. C’est ce qui témoigne, comme le note Lamizet (1992) et Caune (1999), de la nature de la relation entretenue entre un sujet et sa culture.

Jeanneret achève ce chapitre en envisageant la possibilité d’un dialogue entre la socio-anthropologie de la culture et les sciences de l’information et de la communication en réaffirmant leur importance mutuelle. Il s’interroge sur la construction de la relation entre média, être culturel et pratique quotidienne (c’est-à-dire, celle du quidam) de l’interprétation. Fabiani (2007) rappelle la nécessité de prendre en compte l’influence des institutions et de l’économie ainsi que le contexte social pour comprendre les positionnements vis-à-vis de la culture, des valeurs de ses objets et des critères de l’expérience. Comme le note Joelle Le Marec, l’exercice critique est remplacé par une évaluation professionnellement instituée : la métacommunication. Au lieu de se concentrer sur les performances du processus communicationnel, l’évaluation déploie un jeu de représentations complexes, et se base sur les critères du succès et de l’accès pour juger.

Jeanneret postule que le concept de trivialité peut être utilisé comme interprétant des processus de communication car c’est un objet consistant pour les sciences de l’information et de la communication, c’est-à-dire qu'il permet de construire des points de vue. Il se consacre dans un premier temps au rapport entre la logistique (production, conservation et transport des objets) et la sémiotique (le texte, la forme et l'interprétation). Jeanneret critique à ce sujet la confusion entre hypertexte et intertextualité car cet amalgame est basé sur une assimilation entre le processus de production des objets et l’élaboration de sens, autrement dit, c’est une confusion entre le plan logistique et le plan sémiotique de l’objet. Barthes met en évidence la notion de distance dans la communication. Elle doit sa raison d’être à la discontinuité; elle rend présent ce qui est absent. La trace, pour Derrida (1967) et Christin (1995) doit dépasser son statut de trace pour devenir triviale, c’est-à-dire qu’elle doit être investie de certaines valeurs. Ainsi, le choix d’objets, leur disposition... tout ce qui a trait au logistique en somme, influencera le texte, leur forme et donc l’interprétation qu’on en fera : l’objet aura alors le statut de témoignage, de représentation...

Jeanneret s’intéresse alors à la notion de contrat de lecture, formule unique renvoyant à divers problèmes. Son but n'est pas d’uniformiser la terminologie mais d’observer leur diffusion. En effet, le terme de contrat renvoie à l’élaboration, malgré la discontinuité de la communication, d’un lien et évoque la représentation de la langue par l’énonciation. Ainsi, Veron (1983) analyse les éléments qui construisent une proposition (acceptée ou non) d’un rôle pour le lecteur, qui va devenir une représentation de la communication elle-même. Son but est de comprendre comment le contrat apparaît dans le texte, est lisible. Pour Charaudeau (1982), l’idée de contrat sous-entend l’existence d’une grammaire cognitive partagée et l’enjeu est de mettre au jour un modèle de procès de la communication à partir de règles transcendantales. Landowski (1989) considère le contrat comme un construit social et imaginaire, revendiqué et manipulé par divers acteurs. Ce contrat participe à la construction par la société d'une représentation d’elle-même. François Jost (1997) refuse le terme de contrat. Il lui préfère la notion de promesse qui prend en compte à la fois le paratexte (les discours qui entourent les objets médiatiques pour en déterminer la visée) et la forme et les contraintes du texte lui-même qui produisent un certain type de communication. Jeanneret préfère quant à lui parler d’ « implication de communication ». Cette notion désigne le mouvement d’acception de la pression imposée par les formes des productions médiatiques sur les sujets sociaux. C'est l’occasion pour Jeanneret de rappeler l’importance de certaines questions inhérentes à l’étude du contrat de lecture ou des promesses du genre :

  • La notion de contrat fixe la mémoire sociale des savoirs sur la communication. Or, ces savoirs évoluent. Il est donc nécessaire d'étudier l’élaboration, l’organisation, la légitimation et la technicisation de ces savoirs.

  • Pour Jeanneret, il faut s’intéresser au « circuit intermédiatique des discours critiques (...) sur la valeurs des productions triviales », qu’ils soient tenus par les producteurs de ces textes médiatiques ou par d’autres.

  • Jeanneret pose l’hypothèse que toute communication a une dimension réflexive. Outre les discours métacommunicationnels évoqués plus haut, tout texte conditionne le positionnement et le rôle de chacun dans l’échange, par delà les déclarations explicites.

  • Enfin, Jeanneret réaffirme la spécificité de la communication médiatisée. En effet, la médiatisation ajoute à la dimension réflexive de la communication une dimension opérative, productions qu’il désigne par la locution « complexe média-texte »

Jeanneret donne au caractère discontinu du lien de la communication et au complexe média-texte des statuts de jalons pour l’analyse des médiations de la communication médiatique. Il revient sur quelques distinctions entre interaction médiatisée et communication en face à face, mettant l’accent sur le fait qu’il faut préférer au couple émission/réception celui de production/réception. En effet, les être culturels sont construits à travers leur appropriation et le caractère discontinu de la communication joue alors un rôle essentiel. Jeanneret réaffirme la matérialité de la communication en soulignant que l’interprétation intellectuelle et sensible du texte ne peut se faire qu’après sa réception dans un monde matériel et industriel. Or, l’idée de réception fait l’amalgame entre deux niveaux d’analyse : celui de la production et de la diffusion avec celui de l’interprétation. Jeanneret assure : « l’exercice d’une liberté d’agir, non sur l’autre ni en relation avec lui, mais sur la mimesis communicationnelle portée par les objets du complexe média/texte, serait, si on me suit, l’un des moteurs essentiels de la trivialité ». Les textes médiatisés, contraints par des normes technicosémiotiques, sont des représentations, des êtres culturels dont la pérennité, la mise à  distance, la transformation et la manipulation dépendent de leurs aspects épistémologique et axiologique. Jeanneret décompose le processus de la communication médiatique en trois points : l’ostension (manifestation explicite d’une logique de communication), l’implication (définition d’un espace communicationnel qui implique un engagement dans l’échange, en fonction de cet espace) et la prédilection (reconnaissance du complexe média-texte par l’interprète).

Les médiations de la trivialité peuvent être appréhendées en fonction de leur enjeu  communicationnel affiché et du regard que leur porte le lecteur. D’un côté, certaines informations  sont présentées d’une certaine manière et incitent à lire, réagir... et de l’autre le lecteur-manipulateur s’implique ou non dans l'échange, accepte le rôle qui lui est proposé et ce qu’il retient du texte dépend finalement de son but propre. Jeanneret propose alors de faire dialoguer anthropologie et sémiotique, études interactionnelles et médiatiques car, se basant sur la compétence communicationnelle des sujets sociaux, ces deux approches apportent des éléments dans l’analyse de la circulation des savoirs. D’un côté, il s’agira d’interpréter les signes corporels et de l’autre les formats textuels, identifiant les propriétés du « support » et mesurant la liberté que ce dernier laisse. Aussi, les textes prétendant décrypter la communication et les médias se multiplient et se diversifient. Cette recrudescence s’explique par la circulation d’une image simpliste de la communication. Ces discours construisent et diffusent des positions sur ce qu’est communiquer, dans lesquelles la figure de la transparence tient une place importante, et la manière dont il faut mesurer la communication. Il s’agit donc ici d’instrumentaliser la communication, tentative pour maîtriser le symbolique. Berthelot (2005) explique cette prétention communicationnelle par sa possibilité d’acquérir une dimension éthique et politique, à condition que les acteurs qui l’exercent aient la possibilité de transformer le savoir en pouvoir.

Enfin, Jeanneret envisage la trivialité en fonction de trois enjeux :  le symbolique, le populaire et le public et tente, en fonction de ces enjeux, de déterminer la valeur de la trivialité. Pour lui, ce jeu de catégorie semble naturellement lié au développement des cultures. La trivialité ne se résume jamais à une simple opérationnalité : elle met en jeu de la valeur. Quant aux processus de médiation par lesquels les êtres culturels accèdent au statut d’êtres triviaux, ils sont conditionnés  par l’idée qu’ont leurs créateurs de ce qu’ils peuvent et doivent être.

La diffusion culturelle est considérée en somme comme un geste de valorisation. Pour Platon, la culture relève du dialogue interindividuel. Il considère donc que la diffusion doit être contrôlée car le lien avec le sens est compromis du fait que le signe est séparé du corps. Cette conception est en contradiction avec l’idéologie actuelle qui fait de la diffusion un devoir éthique. La question de la trivialité est totalement écartée par Guénon (1940-1949) pour qui le savoir est réservé à une élite. Ici, le symbolique exige la disparition du populaire et du public. Un autre enjeu émerge avec le symbolique : il s’agit, à l’intérieur de la question du langage et de l’interprétation des textes, du débat sur l’espace laissé au rôle évaluatif du lecteur, souhaité normé par certains et non par d’autres. L’axiologie sociale de la trivialité se doit à la fois de reconnaitre la persistance de certains cadres d’interprétation de la trivialialité mais aussi de prendre en compte le contexte et les enjeux sociaux dans lesquels elle s’insère. L’enjeu pour Jeanneret est ici de démontrer que certaines controverses classiques peuvent être éclairées par prise en compte de l’axiologie sociale de la trivialité. La figure du symbolique implique la question de ce qui mérite d’être diffusé. Jeanneret aborde cette figure en s’appuyant sur l’exemple du patrimoine. Dans son sens courant, il s’agit d’un bien essentiel pour la culture qu’il ne faut ni s’approprier ni détériorer. La patrimonialisation consiste en la sélection des objets pouvant constituer le patrimoine, c'est-à-dire étant reconnus capables de manifester au présent un passé disparu, et étant l’objet d’une institutionnalisation et d’une gestion spécifique. La question spécifique du patrimoine soulève celle plus générale du lien entre les hommes et de celui entre les hommes et leurs œuvres. Elle met également en évidence que la communication est structurée ici par une perspective temporelle. Pour Davallon (2006),  l’étude du patrimoine nécessite de combiner l’étude de la spécificité de l’objet produit à celle de la « transversalité des processus communicationnels ». Ainsi, il faut, dans le cadre d’une analyse scientifique du processus de  patrimonialisation doter de statut l’existence des normes triviales. En effet, la polémique relative à la corruption du patrimoine, par exemple, repose sur un nombre important de normes d’une part car elle touche à l’aspect pratique des valeurs et d’autre part car elle se base sur des motifs idéologiques tranchés. La construction symbolique et la circulation des savoirs sont donc intimement liées. Or, le rejet des formes ordinaires de la perception du patrimoine qui peut s’assimiler à une ellipse du trivial, empêche de comprendre la patrimonialisation car elle réduit la dimension temporelle à son aspect uniquement historique. En effet, la valeur d’ancienneté indique le rôle structurant joué par les représentations partagées dans le devenir patrimonial de l’objet, objet considéré depuis notre point de vue (maintenant) et non en fonction de ce que voulait son auteur. Ainsi, le patrimoine ne dégrade pas mais invente. La valeur symbolique de l'objet patrimonial est contenue dans le paradoxe de la coprésence du présent et d’un élément venant du passé et représentant ce passé.

La question induite par le populaire est celle de l’altération des objets du fait de l’écart social. Pour répondre à cette question, Jeanneret s’intéresse aux topologies de la divulgation. Pour Passeron, (2002) si les discours sur le populaire se justifient par leur dimension morale et nécessitent des autojustifications, cette axiologie est remise en cause par une enquête de terrain qui détruit l’image idéale de « l’homme de la rue ». Mais cette démystification ne fait pas disparaître le problème des « représentations circulantes de la divulgation ». En effet, ces matrices normalisent toujours l’action. Le terme de divulgation est intéressant car il renvoie à la fois au peuple (vulgus) et à la communication (comme diffusion). Jeanneret envisage dans un premier temps les postures possibles vis-à-vis des projets de démocratisation de la culture ou d’éducation populaire. Certains considèrent qu’ils sont trompeurs, d’autres que ce sont des procédés stratégiques. L’une comme l’autre de ces positions est idéologique mais chacune valorise une approche de la culture qui ne tient pas compte, conteste même l’importance des différences sociales pour accéder au savoir. Les œuvres et les besoins du public se rencontreraient de manière fortuite. Le but de Jeanneret est d’observer le fonctionnement de la métaphore topologique de la divulgation et son axiologisation. Il sélectionne à l’intérieur de la question du populaire les liens qu’elle entretient avec la représentation de la circulation sociale des objets. La métaphore topologique convoque des « formes normatives de la rhétorique », elle crée de la valeur en agençant l’espace et en construisant des trajectoires. Jeanneret relève trois topologies de la divulgation qui renvoient à trois formes de la médiation. Elles laissent transparaître différentes figures du destinataire socioculturel.

  • La première topologie est basée sur une analogie entre la diffusion et la dénivellation : la communication est centrifuge, le savoir et les savants étant au centre et les profanes, les ignorants à l’extérieur du cercle de diffusion. Cette topologie se base sur l’observation de la propagation (volontaire) des Lumières et du rôle du travail éditorial. Mais, la circulation non contrôlée des discours dans l’univers populaire peut entraîner leur dégradation, les transformer en rumeur. Ainsi, la vulgarisation, diffusion contrôlée, combat la rumeur et renforce la pureté du savoir central.

  • La deuxième topologie se caractérise par l’idée de réunir le plus de monde possible  autour de l’idée festive du théâtre. Le partage d’un lieu est un moyen pour renforcer le lien social. Ce projet de théâtre du peuple (populaire puis public) est fondé sur une appropriation-transformation de la matrice rousseauiste dont l’axiologie de l’espace considère dysphoriquement ce qui sépare et euphoriquement ce qui rassemble. Le théâtre devient le lieu dans lequel la littérature s’adresse directement à l’homme en société.

  • La troisième topologie associe l'idée d’accessibilité à celle de succès, se concentrant sur la dimension logistique de la médiatisation. Le concept d’accessibilité met également en avant l’autonomie populaire. Cela dit, l’accès à la culture se fait de manière individuelle sous la forme d’objets appropriables. Ainsi, la proximité et l’horizontalité structurent cette topologie mais aussi, le constat d’un succès devient en quelque sorte une norme de valeur. Cette topologie disqualifie par ailleurs le symbolique, assimilé à l’élitisme et combat tout discours institué. Pour Gans (1974), la valeur est transférée du rapport culturel vers la logistique des objets : les œuvres et les objets sont adaptés aux cultures particulières et la dialectique de l'accès et du succès se renforcent mutuellement. De Lasch (1981/2001) remet en cause cette topologie, remarquant que la conception de la culture se rabattait sur la consommation, détruisant toute possibilité d’émancipation.

Les topologies parcourent en se transformant l’histoire des discours ordinaires et sont présentes dans l’approche savante de la dynamique culturelle et y jouent un rôle structurant par rapport à la construction des objet sociologiques et culturels.

Enfin, l’enjeu public (en tant qu'antonyme de secret) interroge l’action de rendre visibles des objets. Il suppose une codétermination entre l’accessibilité et la publicité des discours. La locution « espace public » revient constamment dans les étude de communication et va acquérir le statut de symbole d’une « conception euphorique de la trivialité ». En effet, la circulation, le partage et la propagation de la parole citoyenne sont devenus de réels enjeux pour le politique.

Habermas reconnaît le lien entre l’accessibilité et la publicité mais il ne réduit pas la publicité à la disponibilité et décrit un univers plus complexe, peuplé de contradiction. La notion de public renvoie à une pluralité de significations concurrentes qui témoignent de l’évolution historique de cette conception. Le public est donc opposé au pouvoir ou au privé, un travail publicitaire (dans son sens commercial) et un sens particulier d'idées communicationnelles.

Habermas estime que l’idéal politique d'usage public de la raison est institutionnalisé grâce à un processus social de temps long. Pour Kant, c’est, entre autres, l’existence d’un espace de réception, autrement dit, l’audience, qui est nécessaire à l’exercice assumé de la raison (pure et pratique). Ce dernier régule les sociétés. Mais pour ce faire, l’auteur doit assumer sa pensée critique et son lecteur doit être capable de l'exercer. L’un comme l'autre des théoriciens remet en cause l'assimilation de la publicité à une catégorie quantitative ou topologique. Pour eux, elle est qualitative.

L’assimilation entre le principe de publicité et l’obligation de présentation des sources informationnelles détermine non seulement le monde informatique mais également tout l’espace public qui est considéré comme un lieu de connexion et de dissémination générale des discours assimilés à des ressources institutionnelles. La publication des informations sur Internet est donc très présente. Elle est régie par un principe de transparence : il s’agit de dupliquer et de transmettre des informations dépouillées de tout ce qui rappelle leur auteur. Le symbolique et le populaire disparaissent. C’est ce qu'on va appeler la « société de disponibilité » (Pène, 2005). La trivialité devient une norme de la démocratie. La circulation des textes n’est plus une possibilité mais un devoir. Cette conception de la publicité, évaluée en fonction de critères quantitatifs et superlatifs, est en quelque sorte une réappropriation du concept des Lumières. Jeanneret poursuit en s’intéressant aux différents usages de la métaphore de l’espace. Cette dernière est un pivot sans la transformation de la notion de publicité : elle permet d’analyser les rapports de pouvoirs, explique en partie le relation entre l’évolution des dispositifs de médiatisation et le changement social à travers la représentation d’un espace public démultiplié et fragmenté. Hors du cadre théorique, l’espace devient un critère politique. Son rôle n'est plus d’analyser : les caractéristiques spatiales  deviennent des normes universelles auxquelles on attribue une certaine valeur. Ainsi, la rencontre entre la métaphore technique du réseau et celle de l’espace renforce l’assimilation entre qualité et audience des discours. Cette utilisation particulière de la métaphore de l’espace « fonde un imaginaire du politique sur un imaginaire de la trivialité des êtres culturels » et nécessite une relecture anthropologique qui reconsidérerait la qualification des espaces.

Le dernier point abordé par Jeanneret est celui de l’auteur, en tant qu’être culturel. Il soulève la question de l’acquisition d’un certain type de publicité. Les valeurs des êtres culturels sont le fruit de la rencontre entre le mode pratique et le mode fantasmatique du trivial. Par exemple, la prétention communicationnelle critique des sites de critique littéraire participative peut être réinterprétée, au vu des dispositifs mis en place et des pratiques de ses visiteurs, comme une « figure publique de l’amateur lisant et écrivant ». Ici, le réseau est considéré comme une forme par excellence de l’espace public. Jeanneret souhaite montrer que, à travers deux exemple de construction de figures auctoriales très différentes, le recours à la trivialité construit  les disciplines de l’archive. La figure de l’auteur d’une part est ce qui fait le lien entre les dimensions symbolique, populaire et publique et d’autre part résulte « d’un ensemble de manipulations effectives de l’image, du récit, du portrait ». Elle est constituée par la production et la diffusion d’une œuvre et légitimée par son interprétation et sa « mobilisation sociale ». Yves Jeanneret se consacre à l’étude de cette figure à travers l’exemple de Romain Rolland et celui de Roland Barthes. La question de la publicité est structurante et permet l’émergence d’un être particulier chez les deux auteurs. Mais cette image idéale de la publicité est divisée. La figure sociale de l’auteur ne correspond pas à celle qu’il défend. En effet, la circulation et l’appropriation des êtres culturels sont inhérents à la discipline de l’archive et entraînent nécessairement leur altération. Pour Romain Rolland, l’énonciation doit servir un agir social grâce à la publicité : l’auteur est investi de responsabilité et mesure et élabore constamment le poids social de son écriture qui a le statut de parole publique. Il calcule « l'usage public de la raison » mais est également bercé par le fantasme qu’il peut toucher le public directement (sans médiation). La figure rollandienne est polycrésique : elle sert autant le concept de littérarité que l’idée « d’être sociaux à caractère politique et moral ». Or, l’image toute faite de l’œuvre de Rolland empêche d’accéder à une lecture plus complexe. Cette constatation met en évidence l’échec de la maîtrise totale de l’œuvre par son auteur. Roland Barthes cherche à se déposséder de la figure publique, à effacer son énonciation, son but étant de rendre les textes plus disponibles et plus facilement appropriables par les lecteurs. Comme Rolland, il produit un métadiscours sur son projet d’écriture et ses textes sont réécrits, médiatisés et « récupérés » : d’une production écrite on passe à la construction d’une figure auctoriale visible. Cela dit, Barthes, souligne la différence entre parole et écriture ainsi que la discontinuité de la communication qui offriraient au lecteur la liberté de l’interprétation. Or l’édition des cours (oraux) de Barthes après sa mort consacrent la figure de l’auteur en tant que garant du texte.

La conclusion de Jeanneret se veut plus comme une ouverture : il conçoit en effet cet ouvrage comme une esquisse de méthodologie pour l’analyse des phénomènes triviaux, phénomènes largement abordés par les sciences de l’information et de la communications et invite les chercheurs travaillant sur ces objets à confronter leur observations et analyses. Il annonce d’ailleurs le projet d’un prochain ouvrage approfondissant la question de la trivialité basé, entre autres, sur une enquête empirique.

Pour citer ce document

Véronique Madelon, « Yves Jeanneret, Penser la trivialité. Volume 1 : la vie triviale des êtres culturels, Paris, éditions Hermès-Lavoisier, 2008 », Actes Sémiotiques [En ligne], 112, 2009, consulté le 18/02/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/2036

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