Le fondement impensable de la théorie linguistique saussurienne

Herman Parret

Texte intégral

Note de bas de page 1 :

 Rudolf Engler, Lexique de la terminologie saussurienne, Utrecht-Anvers, Spectrum, 1968.

Note de bas de page 2 :

 Jean Starobinski, Les mots sous les mots. Les anagrammes de Ferdinand de Saussure, Paris, Gallimard, 1971.

Note de bas de page 3 :

 Michel Arrivé, Linguistique et psychanalyse. Freud, Saussure, Hjelmslev, Lacan et les autres, Paris, Klincksieck, 1986.

Note de bas de page 4 :

 Françoise Gadet, Saussure. Une science du langage, Paris, P.U.F., 1987.

Note de bas de page 5 :

 Peter Wunderli, Principes de diachronie, Frankfurt am Main, Peter Lang, 1990.

Note de bas de page 6 :

 Claudine Normand, Saussure, Paris, Les Belles Lettres, 2000.

Note de bas de page 7 :

 Johannes Fehr, Saussure entre linguistique et sémiologie, Paris, P.U.F., 2000.

Note de bas de page 8 :

 Simon Bouquet, Introduction à la lecture de Saussure, Paris, Payot, 1997.

Note de bas de page 9 :

 Sémir Badir, Saussure: La langue et sa représentation, Paris, L’Harmattan, 2001.

Note de bas de page 10 :

 Ferdinand de Saussure, Écrits de linguistique générale  (texte établi et édité par S. Bouquet et R. Engler), Paris, Gallimard, 2002.

Il y a eu une tendance dans les années cinquante et soixante de pétrifier la pensée du langage chez Saussure. On soutenait ainsi que Saussure avait proclamé, comme les autres grands ténors structuralistes, la « mort du sujet ». Une littérature saussurienne abondante depuis lors a nuancé ces simplismes jusqu’à découvrir dans Saussure une quête de la « subjectivité dans le langage », une sémiologie transdisciplinaire, une philosophie de l’esprit proto-cognitiviste. Engler1, Starobinski2, Arrivé3, Gadet4, Wunderli5, Normand6, Fehr7, Bouquet8, Badir9, nous offrent aujourd’hui un Saussure plus énigmatique, plus inquiétant, plus riche en perspectives. On a appris ainsi à lire Saussure dans la matérialité de ses textes, selon le rythme de sa pensée ouverte, en acceptant toutes stratégies saussuriennes d’écriture : interruptions, répétitions, accumulations, dénégations, contradictions… Cette épaisseur textuelle des notes manuscrites de Saussure, publiées dans les Ecrits de linguistique générale10,bouscule l’orthodoxie homogénéisante et rend suspecte une lecture qui reconstruit la pensée saussurienne en « axiomes, principes et thèses ».

Il se révèle avec de plus en plus d’évidence qu’il y a dans Saussure un impensable. Y a-t-il une théologie négative chez Saussure ? Une certaine mystique, une certaine « pensée » de l’origine indicible ? Un intérêt pour un En-deçà, un Au-delà, un En-dehors ? Un certain tragique saussurien ? Comment situer et comprendre, par exemple, ces Nouveaux Items :

Note de bas de page 11 :

F. de Saussure, Écrits de linguistique générale, idem,, pp. 93-94.

Item. Quelle question d’origine ? – Origine de la langue. Rien ne prouve mieux la nullité de toute recherche sur l’origine de la langue. Mais sur cette question, il ne faut pas se borner aux constatations négatives. Ce qui prouve l’absence d’une question philosophique de l’origine de la langue. Ce n’est pas un fait négatif.

Item. Regarder la langue et se demander à quel moment précis une telle chose a « commencé » est aussi intelligent que de regarder le ruisseau de la montagne et de croire qu’en remontant on trouvera l’endroit précis de sa source. … On peut discuter éternellement sur cette naissance, mais son plus grand caractère c’est d’être parfaitement le même que celui de la croissance11.

Note de bas de page 12 :

 Théodore Flournoy, Des Indes à la planète Mars, Paris, 1901 (rééd. Slatkine Reprints, 1983).

Note de bas de page 13 :

 Herman Parret, “Les manuscrits saussuriens de Harvard”, édition partielle, Cahiers Ferdinand de Saussure, 47, 1993-1994.

On trouve évidemment dans ces textes un refus de poser la question philosophique de l’origine de la langue, mais ce refus est tellement pathémisé que l’on a le droit de se poser quelque question sur cette inquiétude face à l’impensable. Ce n’est pas que je crois à la thèse des « deux Saussure » - un Saussure diurne et un Saussure nocturne, le Saussure genevois et le Saussure marseillais, d’une part l’auteur du Mémoire et le professeur d’un cours de linguistique générale, et d’autre part le décrypteur des Anagrammes, l’investigateur des légendes germaniques, l’analyste de la philosophie et de la mythologie hindoues, et le linguiste-conseiller de Flournoy12. Les inquiétudes, scrupules et contradictions dans les manuscrits de Harvard13 et de Genève sont ceux d’un « philosophe de la linguistique » dont l’épistémologie est programmatique et dont la pensée imaginative est enracinée dans une métaphysique qu’il ne contrôle pas conceptuellement et qui, de toute évidence, domine, dirige, façonne un savoir qui se veut obstinémentgaliléen, positif, évident et clair nonobstant l’obscurité désespérante de l’objet, maintes fois affirmée.

Note de bas de page 14 :

 Emile Benveniste, “Nature du signe linguistique”, Problèmes de linguistique générale, t. I, Paris, Gallimard, 1966.

Note de bas de page 15 :

 Claude Zilberberg, “Retour à Saussure”, Actes sémiotiques, 63.

Mais quelle est alors cette philosophie du langage de Saussure ? Quelle est l’essence de son projet ? Difficile question, qu’il faudrait sans doute répondre de la façon de Benveniste. Benveniste suggère que, plutôt que de voir dans Saussure un constructeur « d’axiomes, de principes et de thèses », mieux vaut de saisir avant tout la nature de son instinct. Cet instinct a sa finalité. Saussure, soutient Benveniste14, est avant tout l’homme des fondements. Il va d’instinct aux caractères primordiaux qui gouvernent la diversité du donné empirique. Saussure avait noté, déjà dans le Mémoire, que cette recherche des fondements n’équivaut pas à des spéculations d’un ordre transcendant, mais est une recherche de données élémentaires, sans lesquelles tout flotte, tout est arbitraire et incertain. Ainsi le geste de Saussure est démocritéen. Il faut aller à travers la diversité des données empiriques vers une profondeur, et enraciner ainsi le contingent dans sa nécessité propre. Ce geste démocritéen était déjà évoqué par cette belle formule du Mémoire : il faut « saisir les phénomènes dans leur lien intérieur ». Le « lien intérieur », c’est l’identité du phénomène, sa « nécessité », mais non une nécessité platonicienne, puisque l’identité du phénomène est un point de vue – épistémologie kantienne, par conséquent. Et ce point de vue qui « crée » la profondeur, est une ascèse, voire une éthique. La profondeur comme ascèse, le phénomène et son identité, voilà le telos de cette épistémologie dramatique, programmatique, dynamique. Si l’imaginaire saussurien à quelque chose d’ailé, selon un mot de Claude Zilberberg15, c’est que l’épistémologie du Saussure essentiel, de l’instinct saussurien, est dynamique – elle se déploie comme une tension, elle incorpore la césure, la déhiscence puisque la profondeur est abyssale, l’identité fantasmatique, la nécessité clivée. C’est là précisément que l’impensable occupera sa place, et on en étudiera deux niveaux de manifestation.

1. L’impensable I : les indéfinissables

Note de bas de page 16 :

 F. de Saussure, Écrits de linguistique générale, idem,, pp. 7-14.

Note de bas de page 17 :

 F. de Saussure, Cours de linguistique générale, publé par C. Bally et A. Sechehaye, Lausanne-Paris, 1916 ‘éd. Payot, 1972/1995.

Etudions d’abord le niveau plus superficiel, celui de la détermination de l’activité du linguiste. Saussure évoque lui-même la visée de son enseignement comme une « philosophie de la linguistique » et non pas comme une « linguistique générale ». Selon les éditeurs des Ecrits de linguistique générale16, l’ensemble des réflexions saussuriennes recouvre en fait trois champs à saisir : une épistémologie générale, une spéculation philosophique, une épistémologie programmatique ou prospective. L’épistémologie générale est tout simplement une « critique des sciences » portant sur les conditions de possibilité de la pratique scientifique. C’est, dans un sens, une épistémologie rétrospective qui n’est pas vraiment spécifique pour le domaine sous analyse : le langage et les langues. L’épistémologie devient programmatique ou prospective quand elle énonce des directives pour la formulation de propositions consistantes dans les diverses sciences, selon le critère d’empiricité, par conséquent selon la spécificité du domaine empirique. C’est en fait ce que Saussure réalise à travers le Cours de linguistique générale (la version Bally et Séchehaye)17. La troisième section, celle des spéculations philosophiques, est plus intéressante si l’on se propose de scruter l’impensable dans Saussure. N’oublions pas que les réflexions sur le langage et même sur les systèmes de signification dans l’homme sont souvent qualifiées par Saussure  comme « philosophiques » : Saussure n’évite à ce propos ni le syntagme « philosophie de la linguistique » ni même « philosophie du langage ». La « vue philosophique » est une expression qui abonde dans les notes des étudiants, surtout dans le Troisième Cours et dans les Ecrits mais elle semble avoir été censurée (éliminée, corrigée?) par les rédacteurs du Cours. Bally et Séchehaye ont voulu présenter le Cours comme une stricte épistémologie (prospective) de la linguistique : c’est ainsi qu’ils ont remplacé « vue philosophique » par « vue scientifique ».

Note de bas de page 18 :

 S. Bouquet, Introduction à la lecture de Saussure, idem,, pp. 183 et 184.

Une grande partie de cette « information philosophique » chez Saussure est parfaitement contrôlable. Simon Bouquet note l’importance de l’héritage des Lumières dans ce domaine. L’idée d’une « science des signes », déjà présente chez Locke, est poursuivie par les encyclopédistes et les idéologues. L’idée de l’arbitrarité de la pensée et du langage se développe à partir de Descartes. Mais, plus en général, la « vue philosophique » doit justifier les concepts primitifs ou les indéfinissables, comme celui de signe. C’est ainsi que Saussure parle de la « portée philosophique de la détermination du signe ». Je cite encore deux passages18 où le « philosophique » est avancé par Saussure dans sa grande importance :

[A propos de la thèse de l’arbitraire du système sémantique] Il est fortuit que telle signification soit représentée par tel état des termes : dans chaque état fortuit l’esprit s’insuffle, vivifie une matière donnée, mais il n’en dispose pas librement. … Rien de plus important philosophiquement.

[A propos du Temps, systématiquement « philosophique »] Voilà déjà de quoi faire réfléchir sur le mariage d’une idée et d’un nom quand intervient ce facteur imprévu, absolument ignoré dans la combinaison philosophique, le Temps.

Note de bas de page 19 :

 F. de Saussure, Cours de linguistique générale, idem., pp. 127-135.

Toutefois, la « spéculation philosophique » prend souvent chez Saussure une couleur métaphysique. Saussure n’aime pas le mot « métaphysique » dont il ne voit la pertinence que pour le domaine « hindouiste ». Il y a deux occurrences de « métaphysique » dans le fonds de manuscrits récemment découverts et publiés comme Ecrits de linguistique générale19. Le « territoire métaphysique » y est systématiquement expulsé pour que le « domaine épistémologique » soit délimitable, sauvegardé et producteur :

Dans d’autres domaines, si je ne me trompe, on peut parler des différents objets envisagés, sinon comme de choses existantes elles-mêmes (…) (à moins peut-être de pousser les faits jusqu’aux limites de la métaphysique …ce dont nous entendons faire complètement abstraction) [Fonds BPU 1996, XXb, 2].

Le mot pas plus que son sens n’existe hors de la conscience que nous en avons, ou que nous voulons bien en prendre à chaque moment. Nous sommes très éloignés de vouloir faire de la métaphysique [Fonds BPU 1996, XXIXb].

Note de bas de page 20 :

 S. Bouquet, Introduction à la lecture de Saussure, idem,Troisième Partie.

Mais cette négation explicite de la « métaphysique » chez Saussure ne peut faire oublier qu’il n’y a pas d’épistémologie sans métaphysique. C’est ce que Simon Bouquet  appelle « la complémentarité de l’épistémologie et de la métaphysique ». Dans son Introduction à la lecture de Saussure20, Bouquet circonscrit adéquatement et avec insistance cette dimension de la pensée saussurienne :

Ce n’est pas moins strictement une telle perspective (métaphysique) qui (…) de façon implicite tout au long de la réflexion saussurienne, elle y apparaît aussi sous la forme tout à fait explicite : celle d’une thématisation de concepts primitifs désignés comme tels en cela qu’ils sont posés comme appartenant à une sphère extérieure à la linguistique projetée, quand bien même cette sphère extérieure est présentée comme nécessaire à définir le projet de cette linguistique.

Si la linguistique saussurienne prend la forme d’un « pari épistémologique », elle est nécessairement accompagnée par une métaphysique qui se présente comme un faisceau de concepts primitifs (langue, signe, esprit, pensée, langage, idée, concept, expression, sens, signification, valeur, arbitrarité), faisceau d’indéfinissables qui rendent possible la construction d’une théorie, strate métaphysique, par conséquent, d’où émerge la stratégie épistémologique et, de suite, un corpus de propositions scientifiques.

Note de bas de page 21 :

 F. de Saussure, Cours de linguistique générale, idem, p. 123.

Il me semble pourtant que, dans le projet « instinctif » de Saussure, le métaphysique est moins domestiqué, moins innocent, plus subversif, plus liminaire, et non pas toujours « en relation de complémentarité » avec l’épistémologique. Méditons un instant le message de la Note Item suivante21 :

Ne parlons ni d’axiomes, ni de principes, ni de thèses. Ce sont simplement et au pur sens étymologique des aphorismes, des délimitations (…), des délimitations entre lesquelles se retrouve constamment la vérité.

Le geste saussurien est aphoristique, au sens étymologique du terme : il est délimitation. Il creuse son « lieu de vérité » dans un territoire immense, opaque, chaotique, et démarque, délimite un domaine. Le territoire est métaphysique, le domaine épistémologique. Les manuscrits de Genève récemment découverts, tout comme les manuscrits de Harvard, évoquent ces limites pour les déplacer, chaque fois à nouveau, en dehors de la portée de la construction théorique. Le domaine récupérable est « aphoristique » tandis que le territoire est un En-dehors à jamais irrécupérable, perdu et fascinant, semeur de doutes et d’inquiétudes, métaphysique liminaire qui ôte à la pensée saussurienne un trop d’assurance et qui transforme en fin de compte le « lieu de vérité » en un champ de colonnes brisées et d’architraves écroulées.

2. L’impensable II : la qualité sensible, la matière, le corps

On constate chez Saussure une fascination de l’En-dehors. De plus rigidement on constitue un domaine, de plus impressionnant fascine le territoire, non pas pensé comme une origine mais comme un En-dehors. Il y a pour Saussure une gradation dans l’altérité « métaphysique » de cet En-dehors. Voici une suite possible dans cette gradation: le fonctionnement du « mécanisme de la langue », le son et la voix, la qualité et la matière, la temporalité, le subliminal, et en fin de compte, l’impensable radical qu’est le corps.

Le fonctionnement du mécanisme de la langue. Le discours ou la mise en fonctionnement du système linguistique se fait par combinaisons associatives effectuées par une multitude de sujets parlants à des occasions multiples et à l’infini. La chaîne parlée ébranle le système linguistique à chaque moment singulier de la réalisation discursive. La réalisation discursive renvoie non pas uniquement au système mais à la concrétude singulière des associations que les sujets parlants effectuent dans leur particularité. Il est intéressant de noter que les sujets parlants eux-mêmes ne sont pas conscients du choix singulier qu’ils font par leurs discours. Ce choix n’est ni intentionnel ni conscient, et Saussure formule cette difficile idée en énonçant que ce choix « est bien plutôt déterminé par ce qui est pensé à côté ». Ce qui est pensé à côté réfère sans aucun doute à un premier degré d’impensable.

Note de bas de page 22 :

 F. de Saussure, Cours de linguistique générale, idem,, Item, Fonds BPU 1996, III.

Note de bas de page 23 :

 F. de Saussure, Cours de linguistique générale, idem, Notes pour le Cours II : Whitney, p. 299.

Le son et la voix, la qualité et la matière. La qualité sensible dans sa matérialité, voilà un second impensable, plus fascinant encore, et par conséquent plus irrécupérable pour Saussure. Fascination chez Saussure pour la « couleur des voyelles » : « a est blanchâtre tirant sur le jaune ». Intéressant de constater que Saussure commente dans sa lettre à Flournoy la synesthésie des qualités sensibles, en instaurant un parallélisme entre la couleur et l’odeur ! Valorisation de la sensation, avec ses différenciations subjectives. En ce qui concerne la sonorité du langage, un Item est bien énigmatique : il faut retourner, exige Saussure, « à l’élément tacite créant tout le reste »22, au domaine « qui reste sans caractère, nullité interne sans qualité, élément tacite ». Reste que la qualité sensible dans sa matérialité ne se laisse pas totalement domestiquée. La matière sensitive, sonore, visuelle continue à s’imposer à l’intérêt. Faire du « lieu de vérité aphoristique » cette cathédrale fantomatique qu’est l’épistémologie saussurienne, c’est évidemment un projet volontariste et un geste surhumain. La « propre vie matérielle du signe » que Saussure évoquait dans son article sur Whitney23, menace toujours dans la marge, dans le En-dehors :

Ces signes sont abandonnés à leur propre vie matérielle d’une manière tout à fait inconnue dans les domaines où la forme extérieure pourra se réclamer du plus léger degré de connexité avec l’idée.

Cette « vie matérielle » du signe exploite le mouvement du Temps, contrainte ultime de la vie de la matière. Saussure constate que « la langue est le théâtre d’éclatants phénomènes ». Il y a du phénoménal au niveau du jeu de la langue : c’est bien la voix qui éclate en mille sons, tons et nuances. Autre impensable de plus en plus menaçant, cette sonorité, cette matérialité du signifiant…

Note de bas de page 24 :

 F. de Saussure, Cours de linguistique générale. Premier et troisième cours d’après les notes de Riedlinger et Constantin, texte établi par E. Komatsu, Université Gakushuin, 1993, Constantin, 1.232.

Le ruban du facteur Temps. Par conséquent, ce concret phénoménologique et matériel engage le Temps, le fil, le ruban du facteur Temps. Ce que les ciseaux de l’Oreille- analyste découpent, c’est le concret phonologique de ce ruban temporel. Et l’Oreille analyse cette sonorité matérielle comme une qualité. On retrouve la nostalgie de cette sonorité qualitative dans le fragment suivant24 :

Il faut que le concept ne soit que la valeur d’une image acoustique pour faire partie de l’ordre linguistique. (…) Le concept devient une qualité de la substance acoustique, comme la sonorité devient une qualité de la substance conceptuelle.

La première proposition est purement épistémologique (le concept comme valeur) mais elle est aussitôt suivie d’une proposition « métaphysique » (le concept, la sonorité comme qualité). C’est que pour Saussure l’être vocal est une présence qualitative. Cette double dimension – Temps et Qualité – marquent avec force la métaphysique saussurienne, métaphysique de l’En-dehors impensable. Et si Saussure est fasciné par le tangible (comme le démontrentquatre spéculations dans les Manuscrits de Harvard), c’est que le tangible est sans doute le sensible le plus matériel, plus que l’audible et surtout plus que le visible. Toutefois, on constate que chez Saussure l’épistémologie reprend vite du terrain face à la fascination métaphysique. On voit en effet dans la lettre à Flournoy que toute qualité sensorielle est réduite par Saussure à la qualité visuelle : la couleur est la Qualité par excellence, bien qu’elle aussi soit encore un En-dehors impensable.

Note de bas de page 25 :

 Voir J. Fehr, Saussure entre linguistique et sémiologie.

Le subliminal ou le seuil de la conscience. Saussure invoque souvent « le seuil de la conscience » et le mécanisme de l’imagination subliminale, de la perception inconsciente, de la mémoire latente. Il se demande depuis la Leçon inaugurale de Genève si « les faits linguistiques peuvent passer pour être le résultat d’actes de notre volonté ». Johannes Fehr a bien vu que, chez Saussure, la présupposition la plus constante est celle d’un ancrage de la langue dans le sujet parlant en ce que le « fait linguistique » doit être essentiellement vu comme un phénomène inconscient, au moins subliminal25.

Note de bas de page 26 :

 F. de Saussure, Cours de linguistique générale, idem, Fonds BPU 1996, VI.

L’expulsion du Corps comme triomphe de la Méthode. Là où l’impact de l’En-dehors est le plus puissant et où la métaphysique risque de bouleverser radicalement l’épistémologie, c’est bien quand le Corps apparaît dans les marges. Pour Saussure, le corps, figurativement, n’est qu’une Bouche en mouvement physiologique et une énorme Oreille. Le corps est dans la voix entre la bouche et l’oreille, c’est essentiellement la voix qui impressionne, sollicite l’oreille, à la limite esthétiquement, comme suggère une note bien significative des Ecrits de linguistique générale26:

Une figure vocale (…) est pour la conscience des sujets parlants déterminée, c’est-à-dire à la fois existante et délimitée. Elle n’est rien de plus ; comme elle n’est rien de moins. Elle n’a pas nécessairement un ‘sens’ précis ; mais elle est ressentie comme quelque chose qui est ; qui de plus ne serait plus, ou ne serait plus la même chose, si on changerait quoi que ce soit à son exacte configuration.

L’Oreille analyse, décide, évalue, et, pourquoi pas, apprécie la sollicitation de la Voix. C’est l’esthésie sonore de la Voix qui impressionne l’analyste-herméneute qu’est l’Oreille. Le corps est dans cette voix, dans le grain de la voix, le corps n’est ailleurs que dans la Voix et l’Oreille « touchée », blessée, anesthésiée. Saussure est fasciné, voire angoissé, par cet En-dehors qu’est le Corps, systématiquement et anxieusement expulsé du « domaine aphoristique de la Vérité ». Le Corps est l’impensable dans toute sa radicalité. De plus l’En-dehors impressionne et fascine, de plus l’épistémologie durcit, se raidit. L’expulsion du Corps dans un En-dehors impensable, irrécupérable, est la condition sine qua non du triomphe de la Méthode, de la science à venir, science qui de par ses angoisses métaphysiques ne sera jamais. Le lieu de vérité n’est ainsi qu’un champ de fragments qui de toute évidence ne laisse jamais indifférent, comme un champ de ruines et de monuments inachevés, inachevables même.

Notes

1  Rudolf Engler, Lexique de la terminologie saussurienne, Utrecht-Anvers, Spectrum, 1968.

2  Jean Starobinski, Les mots sous les mots. Les anagrammes de Ferdinand de Saussure, Paris, Gallimard, 1971.

3  Michel Arrivé, Linguistique et psychanalyse. Freud, Saussure, Hjelmslev, Lacan et les autres, Paris, Klincksieck, 1986.

4  Françoise Gadet, Saussure. Une science du langage, Paris, P.U.F., 1987.

5  Peter Wunderli, Principes de diachronie, Frankfurt am Main, Peter Lang, 1990.

6  Claudine Normand, Saussure, Paris, Les Belles Lettres, 2000.

7  Johannes Fehr, Saussure entre linguistique et sémiologie, Paris, P.U.F., 2000.

8  Simon Bouquet, Introduction à la lecture de Saussure, Paris, Payot, 1997.

9  Sémir Badir, Saussure: La langue et sa représentation, Paris, L’Harmattan, 2001.

10  Ferdinand de Saussure, Écrits de linguistique générale  (texte établi et édité par S. Bouquet et R. Engler), Paris, Gallimard, 2002.

11 F. de Saussure, Écrits de linguistique générale, idem,, pp. 93-94.

12  Théodore Flournoy, Des Indes à la planète Mars, Paris, 1901 (rééd. Slatkine Reprints, 1983).

13  Herman Parret, “Les manuscrits saussuriens de Harvard”, édition partielle, Cahiers Ferdinand de Saussure, 47, 1993-1994.

14  Emile Benveniste, “Nature du signe linguistique”, Problèmes de linguistique générale, t. I, Paris, Gallimard, 1966.

15  Claude Zilberberg, “Retour à Saussure”, Actes sémiotiques, 63.

16  F. de Saussure, Écrits de linguistique générale, idem,, pp. 7-14.

17  F. de Saussure, Cours de linguistique générale, publé par C. Bally et A. Sechehaye, Lausanne-Paris, 1916 ‘éd. Payot, 1972/1995.

18  S. Bouquet, Introduction à la lecture de Saussure, idem,, pp. 183 et 184.

19  F. de Saussure, Cours de linguistique générale, idem., pp. 127-135.

20  S. Bouquet, Introduction à la lecture de Saussure, idem,Troisième Partie.

21  F. de Saussure, Cours de linguistique générale, idem, p. 123.

22  F. de Saussure, Cours de linguistique générale, idem,, Item, Fonds BPU 1996, III.

23  F. de Saussure, Cours de linguistique générale, idem, Notes pour le Cours II : Whitney, p. 299.

24  F. de Saussure, Cours de linguistique générale. Premier et troisième cours d’après les notes de Riedlinger et Constantin, texte établi par E. Komatsu, Université Gakushuin, 1993, Constantin, 1.232.

25  Voir J. Fehr, Saussure entre linguistique et sémiologie.

26  F. de Saussure, Cours de linguistique générale, idem, Fonds BPU 1996, VI.

Pour citer ce document

Herman Parret, « Le fondement impensable de la théorie linguistique saussurienne », Actes Sémiotiques [En ligne], 114, 2011, consulté le 20/03/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/1865

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