Axe 2 – Enjeux de la description du langage (textes, langues, discours)


Sophie Anquetil

Maîter de Conférences


Cindy Lafebvre-Scodeller

Maître de Conférence


2.1. Modélisations linguistiques et sémiotiques

2.1.1. Reconstruction linguistique & histoire des catégories grammaticales et des systèmes métalinguistiques. (I. Klock-Fontanille).

A partir des données anatoliennes, mais dans une perspective comparative le plus souvent, sont interrogées des catégories grammaticales (les degrés de l’adjectif, les substantifs verbaux, le suffixe dit itératif, l’ergativité, etc). Elles sont décrites afin d’en comprendre le fonctionnement, sans partir du point de vue du français (ou du sanscrit, comme le faisait naguère la grammaire comparée). Est étudiée aussi comment ces formes ont été catégorisées par les grammairiens anciens, puis modernes. Sont aussi étudiées certaines particularités du hittite (traits dits archaïques), en les étudiant non pas à l’aune des langues indo-européennes, mais du hatti (le substrat non-indo-européen du hittite). De manière plus générale, une étude systématique du hatti a été entreprise récemment (traduction des textes, établissement de la grammaire, et plus particulièrement étude de la syntaxe).

2.1.2. Les actes de langage indirects en contexte : des co-illocutions non aléatoires (S. Anquetil)

On recense depuis Austin (1962) plus d’une vingtaine de taxinomies ayant vocation à décrire et à classer les actes de langage. Tous ces développements et remaniements témoignent d’une difficulté à assigner des énoncés de la langue naturelle dans des catégories descriptives préconstruites, car ce que nous offre la réalité empirique, ce ne sont pas des énoncés qui indiquent “idéalement” la présence d’un acte illocutoire déterminé, mais plutôt des énoncés sur lesquels se superposent plusieurs actes de langage, parfois en divers points de la séquence linguistique. En réalité, si les énoncés de la langue naturelle ne peuvent se satisfaire d’une seule classe d’actes de langage, c’est en réalité parce qu’ils ont un statut intermédiaire. Pour désigner ce continuum de valeurs illocutoires, nous avons introduit le concept de co-illocutions (Anquetil, 2014). Les co-illocutions répondent à trois critères : elles mettent en scène des actes de langage (1) hiérarchiquement ordonnés, (2) qui se dérivent les uns des autres, et (3) dont la réalisation est indissociable. On assiste alors à un figement de la cooccurrence illocutoire. Notre objectif est précisément de valider l’hypothèse selon laquelle le figement de la cooccurrence illocutoire n’est pas aléatoire et de proposer une modélisation de ce phénomène.

2.1.3. Opérations énonciatives et  didactique des langues (S. Dufossé, R. Mauroy)

Les théories linguistiques de l’énonciation, en particulier la Théorie des Opérations Énonciatives d’Antoine Culioli se revendiquent d’inspiration structurale et appartiennent à ce vaste mouvement de pensée depuis plus d’un demi-siècle. A ce titre, il ne s’agit pas d’approches singulières isolées tâchant de réinventer l’étude des langues et du langage à partir de postulats sans fondement antérieur, et elles ont pu développer et déployer un appareillage théorique permettant d’aborder l’étude de phénomènes dans la perspective la plus authentique qu’ambitionne la discipline c’est-à-dire une perspective descriptiviste au plus près de la réalité linguistique et langagière. Avec la mise à disposition aujourd’hui de corpus étendus, qu’ils soient à supports écrits, sonores ou visuels, et directement accessibles grâce aux nouveaux outils de l’information, l’objet d’étude est en effet fortement étayé et abondé, pour une véritable linguistique de corpus (comme moyen ou comme objectif) visant un ensemble de données médianes ou encore certains particularismes – on pensera par exemple aux variétés d’anglais et de français géographiques et/ou sociales mais aussi aux variétés des sources, des supports, des genres et des styles. En outre, ces théories trouvent à l’heure actuelle de nouveaux motifs d’émulation et de prolongement en se confrontant aux plus récentes approches des linguistiques d’inspiration cognitive. C’est dans ce contexte que l’axe linguistique du CeReS oriente essentiellement ses objets et ses méthodes de recherche.

Les énonciativistes ont montré que les langues naturelles ont un certain nombre de propriétés communes stables appelées opérations invariantes qui sont aptes à la description formelle. Les morphèmes grammaticaux et lexicaux des énoncés considérés sont traités comme des agencements de marqueurs, comme des traces visibles en surface, témoignant des opérations effectuées par l’activité de langage à différents niveaux. La réalisation de l’activité langagière se concrétise alors par les énoncés construits grâce à la mise en œuvre d’un système de règles. Il y a donc inséparabilité langue/discours d’où l’avantage de ce type de théorie, particulièrement dans l’enseignement d’une langue vivante avec accent mis sur l’oralité.

La Théorie des Opérations Énonciatives de Culioli et la théorie des Phases d’Adamczewski sont les fils conducteurs, le cadre des recherches en linguistique menées au CeReS, et ce, pour des raisons de formation professionnelle mais également parce que les linguistiques énonciatives sont au cœur des pratiques d’acquisition de l’anglais dans les Textes Officiels depuis 1991. Elles représentent le lien entre recherche fondamentale et enseignement à l’ESPE de l’académie de Limoges.

2.1.4.      Sémiotique et sémantique textuelle  (N. Couégnas, C. Duteil-Mougel, F. Laurent, D. Marcheix)

La rencontre entre sémiotique, narrative et tensive, et sémantique textuelle est à la fois riche et problématique puisqu’elle fait se confronter un modèle hiérarchique/génératif, ou phéno-génératif,  et un modèle hétérarchique, interprétatif, où les composantes textuelles ne sont pas ordonnées par le modèle lui-même mais sous la seule dépendance des contraintes génériques, sociolectales, et des spécificités stylistiques, idiolectales. Cette différence de perspective  a offert à la fois un nouveau champ de questionnement pour une sémiotique textuelle et des concepts spécifiquement dédiés à la textualité. L’ouverture du champ se traduit par un ensemble de recherches sur la généricité des textes (sur des corpus littéraires allant de la littérature médiévale à la littérature contemporaine et sur des corpus non littéraires), sur le rôle de la composante médiatique et sur la relation entre généricité et singularité d’une œuvres, et plus globalement sur la formulation du modèle du gradient de généricité (Couégnas, 2014), qui tente de concilier dynamique sémiotique et exigence textuelle.

Généricité et textualité ouvrent également sur l’élaboration d’une véritable rhétorique textuelle, qui se traduit par l’analyse des stratégies persuasives au sein de discours contemporains (politique, publicitaire, journalistique), et par sur une sémantique-rhétorique de corpus, exploitant les procédés sénamtico-rhétoriques comme des outils de classification.  

2.1.5.     La stabilisation du sens : entre épisémiotique et métasémiotique (V. Lloveria, J. Fontanille).

Si le linguistique/sémiotique se caractérise par la mobilisation d’une langue par le langage verbal ou non-verbal (visuel par exemple), si le métalinguistique/métasémiotique porte sur la langue et la parole elle-même, la dimension épi- s’intéresse au moment de la stabilisation du sens. Elle postule l’existence phénoménologique d’un entredeux de la signification, vécu comme la mise en relation d’un fonctionnement réflexif « non-conscient » du système de la langue avec celui, « conscient », de la métasémiotique. Dans une perspective plus énonciative, un tel phénomène de réflexivité interroge tant la régulation des cours « pratiques » (la parole chez Saussure, le procès pour Hjelmslev) que le procès lié à l’institution du « méta- » (par exemple le passage du métalangage implicite au métalangage explicite chez Culioli). Plusieurs interprétations de cette dimension épilinguistique/épisémiotique peuvent être approfondies : une interprétation interculturelle dans laquelle les modèles linguistiques se trouvent confrontés à d’autres modèles (dé)stabilisateurs par la rencontre entre les cultures (Cécile Canut), une interprétation sociolinguistique focalisée sur une confrontation entre communautés linguistiques et sémiotiques d’une même société́ (Klinkenberg, Badir), une interprétation plus phénoménologique et énonciative dans laquelle le sujet perçoit des écarts et régule l’activité signifiante en convoquant des modèles disponibles ou en les construisant in vivo dans un contexte stratégique (Fontanille, Landowski). Cet axe de recherche se présente ainsi comme le prolongement de cette réflexion menée sur les diverses formes de la stabilisation du sens au sein des matérialités discursives.


2.2. Linguistique appliquée : acquisition, apprentissage, traduction

La recherche au sein de l’axe linguistique appliquée s’intéresse à différents aspects de la langue en français et en anglais aussi bien à l’oral qu’à l’écrit, chez l’enfant et chez l’adulte, le locuteur natif et non-natif. Les travaux s’appuient sur des corpus de type varié qui ont pour particularité d’être authentiques.

2.2.1. Acquisition (J. Elie-Deschamps)

Les travaux menés dans le domaine de l’acquisition sont ancrés dans le courant de la linguistique appliquée car ils se veulent fondamentalement interdisciplinaires et qu’ils accordent une grande place aux dimensions sociales et psychologiques du langage. Ils portent de manière générale sur le développement langagier typique et pathologique. Les recherches menées au sein du laboratoire dans le domaine de la psycholinguistique s’intéressent plus particulièrement à la production d’énoncés non conventionnels précoces de type métaphorique ainsi qu’aux modes de structuration du lexique de l’enfant typique vs de l’enfant porteur d’un trouble du spectre autistique. Les intérêts scientifiques portent également sur la narration chez l’enfant en lien avec le développement de la littératie.

2.2.2. Apprentissage  (S. Dufossé, S. Moore, M. Freiss)

Les questions d’apprentissage sont traitées en s’appuyant sur la recherche en didactique (recherche fondamentale et recherche-action), mais également dans l’ensemble des domaines de la linguistique (phonétique, phonologie, syntaxe, sémantique, morphologie, lexicologie, traductologie…) selon des perspectives et des cadrages théoriques et méthodologiques divers. Les travaux visent à explorer les interactions entre ces différents domaines, entre forme et sens, et dégager les spécificités de la langue, en relation notamment avec la formation.

2.2.3. Traduction (C. Lefebvre-Scodeller, O. Polge)

Les recherches qui s’appuient sur la traduction sont menées dans les domaines de la linguistique contrastive et de la traductologie.

Dans le premier domaine, c’est notamment la question de l’explicitation du point de vue du narrateur dans la traduction anglaisófrançais qui fait l’objet des recherches menées actuellement. Elles entendent dépasser les études déjà existantes en étudiant d’autres formes que celles couramment répertoriées qui permettent cette explicitation du point de vue.

Dans le second domaine, les recherches s’ancrent notamment dans le courant de la traductologie réaliste (Ballard, 2004) et s’attachent par conséquent à placer le travail du traducteur au cœur de la réflexion. Son rôle de médiateur entre langues et cultures est mis en avant dans des études (synchroniques aussi bien que diachroniques) qui s’appuient sur l’histoire de la traduction et l’évolution des théories de la traduction.


2.3. Discours médiatiques, linguistique de corpus

2.3.1. Discours médiatique et expertise

2.3.1.1. Scénarisation médiatique et crises sanitaires (discours médical, discours scientifique) (C. Duteil-Mougel)

Analyse du traitement médiatique de « crises sanitaires » en s’appuyant principalement sur des concepts relevant du champ de l’Analyse du Discours (notamment Moirand, Charaudeau); étude notamment de la façon dont les médias (essentiellement la presse) relaient le discours officiel (émanant des institutions) tout en participant à la « construction de l’événement » (Véron).

2.3.1.2. Presse, discours scientifique et paroles d’experts (cartographes, géographes, aménagement du territoire, météorologues) (C. Duteil-Mougel, D. Tsala)

Travaux sur le traitement par la presse quotidienne des inondations sur le littoral français (période 2013-2014), en collaboration avec P. Vergely (Univ. Bordeaux 1). Confrontations de points de vue, analyse des paroles rapportées au sein des articles. Etude des titres et des relations textes-images.

2.3.1.3. Programme AAP « Vie de la matière… » – proposition CeReS     ( resp. M. Pinto)

Ce projet interdisciplinaire mené en collaboration avec le GRESE (EA 4330) a pour objectif d’apporter des solutions réalistes à l’exposition de l’environnement et des populations aux produits phytosanitaires.

Un premier axe de recherche mettra en lumière les processus communicationnels à l’œuvre dans les médias, à la suite du problème sanitaire médiatisé en Corrèze : l’étude du discours s’intéressera à la fois à la dimension textuelle et iconographique afin de faire surgir les postures énonciatives, les stratégies rhétoriques mais également l’impact de tels discours sur la population.  Un second axe de recherche sera orienté vers l’analyse de la perception des phytosanitaires par les exploitants arboricoles à partir d’entretiens en profondeur, auprès d’un échantillon représentatif de la profession mais aussi par les publics.  Il s’agira de mettre en évidence, à travers une approche linguistique et sémantique, d’une part les modes de représentation convoqués par les énonciateurs dans leurs discours, et d’autre part, les systèmes de valeurs et les imaginaires associés aux phytosanitaires. Ce second volet s’attachera à étudier comment les pouvoirs publics construisent leurs stratégies discursives dans le but d’optimiser la diffusion de l’information auprès des agriculteurs et du grand public.

2.3.2. Nouveaux modes d’analyse de corpus en sémiotique : lexicométrie et textométrie   (logiciels TXM, Hyperbase, Iramuteq, Lexico, etc.)  (S. Anquetil, C. Duteil-Mougel, F.Laurent, V. Lloveria, G. Morin,)

Depuis l’avènement des technologies informatiques, des outils d’exploration offrent aux Sciences du langage et aux Sciences de l’information et de la communication la possibilité de constituer et de traiter des (bases de) données, qui engagent un nouveau rapport à l’empirique et donnent accès à de “nouveaux observables”. Certes, ces outils répondent à une injonction de scientificité mais les corpus qu’ils permettent de constituer présentent un caractère perméable et instable qui incite à s’interroger sur leur statut et sur les modalités de leur traitement. En effet, les corpus multimédiatiques numériques peuvent être le fruit d’une co- voire de multi-énonciations et, de ce fait, ils imposent un mode d’exploitation approprié pour que les données qui en résultent puissent objectivement faire sens. De par sa spécialisation, le Centre de Recherches Sémiotiques élabore un questionnement original autour de ces méthodes textométriques en traitant de problématiques afférentes telles que la narrativité, la tensivité, l’énonciation ou encore l’axiologie dans les discours.