Archéosémiotique
Culture materielle, pratiques et formes de vie
Archaeosemiotics
Material culture, practices and forms of life

Roberto Flores

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Texte intégral

L’archéosémiotique ne se caractérise pas par un objet d’étude qui lui soit propre ou exclusif, mais par un déplacement du regard par rapport à l’objet traditionnel de l’archéologie : les vestiges de la culture matérielle sont, pour le sémioticien, les indices d’une forme de vie qui avait un sens pour leurs pratiquants. Par conséquent, l’objet qui intéresse l’étudiant de la signification du passé est ce sens, qui est le produit de la familiarité avec l’environnement et les habitudes des peuples du passé. Cette tâche soulève des problèmes, que les contributeurs du présent numéro abordent.

Tout d’abord, la reconnaissance des sens anciens se fait à partir d’un travail inférentiel de type abductif. Les vestiges archéologiques sont des indices qui renvoient à une totalité dont ils faisaient autrefois partie. Mais Puddu nous rappelle que ces restes sont tout autant des préexistants que des constructions des archéologues. Les sites archéologiques ne sont pas des dépôts inertes mais ils sont sujets à des évolutions dynamiques, l’intervention de l’archéologue n’étant que la dernière en date d’une suite d’altérations.

Ensuite, ce n’est pas simplement une totalité matérielle, mais une totalité culturelle qu’il faut reconstituer. Hommes, objets et espaces forment, par leurs interrelations et leur dynamique, la matière première de la tâche archéologique et sémiotique. Comme le souligne à juste titre Hammad, les archéologues sont « des sémioticiens qui s’ignorent ». La tâche apparaît ainsi dans toute sa démesure, puisqu’il s’agit de reconstituer des cultures entières à partir d’évidences : des cultures considérées dans les multiples sphères qui les constituent. Dans ces conditions, l’analyse est vouée à rester essentiellement partielle et hypothétique, comme l’indique Puddu dans sa contribution : peu importe si, en extension, les limites sont imposées par l’incomplétude du sujet ; en intensité, sa portée est mesurée par l’inventaire des possibilités qu’il offre de lecture et d’interprétation.

Le travail archéologique se caractérise donc par l’inachèvement de facto de l’objet d’étude : la tâche de reconstruction ne renvoie pas seulement aux ruines, aux fragments, mais elle tisse essentiellement un réseau de relations systémiques. Face à ce panorama quelque peu dysphorique, il faut mesurer la portée des recherches ouvertes par ce déplacement du regard. C’est la possibilité d’aller à la rencontre du passé et de formes de vie étrangères : ce que les archéologues désignent du nom de contexte systémique. Un monde fait de pratiques habituelles, de croyances partagées, mais aussi d’événements marquants, singuliers. C’est également la possibilité d’établir un lien de communication avec les hommes du passé, non pas sur la modalité de la transmission de messages, mais sur celle de la confrontation de notre propre univers de croyance avec ces autres visions du monde.

C’est ainsi, par exemple, qu’Hammad utilise les langues anciennes et modernes de manière contrastée et constructive comme un instrument pour rendre compte sémiotiquement de la naissance des villages au Néolithique : la sémantique des langues l’aide à proposer des hypothèses et offre un éventail d’interprétations possibles. Pour lui, les langues n’offrent pas une valeur de vérité, mais une possibilité de lecture. En ce sens, il faut considérer que le recours aux langues est une phase essentielle d’une procédure abductive. Il est aussi une manière de maintenir un esprit critique autour des catégories de l’analyste lui-même, puisqu’en recourant à la sémantique et à l’étymologie, il est possible de dénoncer des points de vue partiels et biaisés.

Hammad aborde l’origine des villages au Néolithique en s’éloignant de présupposés économiques ou religieux comme la constitution d’un espace objet et d’un espace social, qui permettent la constitution de l’espace du village en tant qu’objet de valeur. Cette démarche lui permet de prendre appui sur des hypothèses sémiotiques au lieu de les chercher dans des approches fonctionnalistes. L’archéosémiotique gagne, ainsi, en ne se posant pas simplement comme une discipline auxiliaire, mais en se présentant comme un regard alternatif de plein droit sur le passé.

Pour sa part, Suto s’interroge sur les modes de présence de l’objet archéologique, et notamment sur son image sur les affiches des musées. Elle souligne par là le caractère construit de l’objet archéologique : construction qui se déroule dans les chantiers d’exploration, dans les laboratoires, mais aussi dans les musées et dans leur publicité, ce qui intéresse l’auteure. L’objet archéologique reçoit ainsi de nouvelles couches de sens qui, non sans quelque paradoxe, donnent vie à un objet considéré comme « mort » (muséifié). L’affiche apparaît ainsi comme une instance de remédiation de l’objet. Ce texte aborde diverses stratégies de présentation que les musées ont adoptées pour faire connaître leurs expositions autour de trois axes : cognitif, esthétique et identitaire. Un point d’un grand intérêt dans cette contribution est qu’il précise que l’objet de la connaissance archéologique ne s’adresse pas seulement au spécialiste, mais concerne aussi directement le public : on constate ainsi que le focus du discours publicitaire se déplace de l’objet au sujet.

Avec le texte de Gómez, on assiste à une ouverture du regard vers d’autres contrées de l’archéosémiotique : à partir de Hodder, on reconnaît que les objets entretiennent des rapports enchevêtrés avec les sujets, mais aussi avec d’autres objets. Le contexte archéologique permet à l’auteur de reconnaître la présence de rapports inter-objectales et de poser l’existence de macro-objets (objets faits d’objets) dont le sens dépasse celui de leurs composantes.

Flores et Domínguez examinent le monolithe d’une déesse mexicaine préhispanique, non pas comme un texte aux frontières immuables, mais comme une magnitude dont le sens dépend des pratiques dans lesquelles elle est intervenue. On assiste alors à un élargissement du regard qui va de la pièce monumentale jusqu’au Cosmos. C’est ainsi que divers contextes systémiques sont évoqués pour reconnaître la polysémie de ce bas-relief.

Dynamisme, altération, imperfection, confrontation, remédiation sont autant de termes qui caractérisent la nature du reste archéologique du point de vue sémiotique. La quête du sens dans ce domaine s’annonce ainsi comme un périple plein d’épreuves et d’obstacles qu’il faudra surmonter.

Pour citer ce document

Roberto Flores, « Archéosémiotique. Culture materielle, pratiques et formes de vie », Actes Sémiotiques [En ligne], 126, 2022, consulté le 29/09/2022, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/7482

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