Éléments de sémiotique catégorielle
Théorie, méthode, schémas et pratique1
Elements of categorial semiotics
Theory, method, diagrams and practice

Alain Perusset

https://doi.org/10.25965/as.7443

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Mots-clés : carré sémiotique, catégorisation, sémantique interprétative, sémiotique tensive, trapèze tensif

Keywords : categorization, interpretative semantics, semiotic square, tensive semiotics, tensive trapeze

Auteurs cités : Sémir BADIR, Umberto ECO, Algirdas J. GREIMAS, François RASTIER, Claude ZILBERBERG

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Texte intégral

La sémiotique a toujours voué un intérêt aux catégories et à leur mode d’élaboration. La raison en est évidente: la catégorisation est le processus qui permet aux hommes – et aux autres êtres vivants – de rapporter des occurrences à des types. C’est grâce à la catégorisation que chaque organisme peut rendre signifiantes ses expériences, et la sémiotique, qui s’intéresse aux processus de création de sens, ne peut dès lors naturellement se départir de son étude. Pour reprendre une séquence que nous avions détaillée ailleurs (2020a, pp. 47-52; 2020b), la catégorisation se rapporte au troisième grand moment de l’expérience du sens: après la sensibilisation du corps (« rencontre esthésique ») et la perception du monde (« moment iconique »), juste avant l’intériorisation de l’expérience vécue (« constat sémiologique »).

Depuis Aristote, la catégorisation a fait l’objet d’innombrables discussions. En sémiotique, on connaît les propositions inaugurales de Charles S. Peirce sur le signe avec ses systèmes triadiques (1978 [~1885-1906]), mais surtout, plus proches de nous, celles formulées par Algirdas J. Greimas dans le cadre de sa sémantique structurale (1966). Dans ce travail, ce seront les développements s’inscrivant dans la tradition greimassienne que nous discuterons, notamment parce que cette sémiotique propose un appareil théorique et méthodologique non seulement éprouvé et rigoureux, mais surtout accessible et facile d’usage pour l’analyse des réalités du quotidien.

Plus spécifiquement, l’objectif de cette contribution est d’apporter une nouvelle pierre à l’édifice de ce que nous serions tenté de nommer une « sémiotique catégorielle » ou « sémiotique des catégories ». En effet, nous entendons approfondir la méthodologie sémiotique d’analyse des catégories en faisant dialoguer plusieurs modèles, procédures et théories structurales, expressément le carré sémiotique, la sémantique interprétative et la sémiotique tensive. À cette fin, en prenant comme fil rouge la glose du chocolat (objet retenu pour son caractère à la fois commun et parlant), nous développerons une esquisse de méthode, ainsi que de nouvelles propositions graphiques pour figurer au mieux l’organisation d’une catégorie, comme le trapèze tensif ou l’arborescence structurale. Ce dernier outil nous permettra notamment de poser les bases d’une stratégie de classification, c’est-à-dire d’élaboration de hiérarchies de catégories.

1. Structurer la catégorie

1.1. Les modes de catégorisation

La sémiotique greimassienne est connue pour insister sur l’importance de toujours décliner quatre termes lorsque vient le moment d’analyser une catégorie. Le carré sémiotique, développé par Algirdas J. Greimas à la fin des années 1960, et le schéma tensif, ressortant de la grammaire tensive de Claude Zilberberg dans les années 1990, sont les deux modèles incontournables de cette sémiotique qui promeut une conception quadripartite de la catégorisation.

Note de bas de page 2 :

On pourrait préciser qu’on parle bien ici de « chocolat prêt à manger » et non de « chocolat en poudre » ou de « chocolat à boire ».

En effet, rappelons qu’une catégorie est un schéma mental procédant d’un rapatriement d’occurrences saisies dans l’expérience vers un « type cognitif » (Eco 2001 [1997]). C’est-à-dire que, par exemple, le « chocolat2 » (l’idée qu’on se fait du chocolat) est un type cognitif, et que les chocolats que nous voyons ou goûtons dans le réel sont des occurrences de ce type. Le type cognitif est ainsi une idée stabilisée – qui peut certes évoluer au fil du temps (Eco 2001 [1997], p. 121 ; Perusset 2020a, p. 47) – alors que les occurrences de ce type sont toujours des substances, inévitablement fort diverses : il y a des chocolats au lait, d’autres noirs ou blancs, certains avec des éclats de noisettes, d’autres avec des morceaux de fruits, etc.

C’est en somme pour mettre de l’ordre dans ces inventaires d’occurrences innombrables que les modèles sémiotiques évoqués plus haut ont été conçus. En effet, lorsqu’on cherche à rendre compte d’une catégorie sans s’appuyer sur le carré sémiotique ou le schéma tensif, on tend généralement vers deux positions antagonistes et peu scientifiques :

  • soit, comme on vient de le faire, on dresse un inventaire interminable et incontrôlé de termes : chocolat au lait, chocolat blanc, chocolat au lait avec des éclats de noisettes, d’amandes, etc. ; chocolat noir avec 50 %, 70 % ou 90 % de cacao ; chocolat avec du cacao provenant du Ghana, d’Indonésie ou du Pérou ; chocolat industriel ou chocolat artisanal ; chocolat en plaque, en barre, avec du kirsch, du miel, etc. ;

  • soit, comme on le fait aussi souvent, on mentionne les deux termes les plus emblématiques de la catégorie, qui sont généralement des termes contraires, mais pas nécessairement toujours des termes limites. Par exemple, au sein de la catégorie « température », les contraires d’usage ‘chaud’ et ‘froid’ sont des termes modérés en comparaison des contraires limites ‘brûlant’ et ‘glacial’.

Eu égard à ce second mode d’analyse, l’intéressant est alors de noter que pour certaines catégories cette bipartition entre contraires n’est de loin pas aisée à opérer, car elle est peu ou prou institutionnalisée. C’est-à-dire que si pour la « température », on peut bien séparer le chaud du froid, ou pour le « jugement moral », le bien du mal, pour le « chocolat » difficile en revanche de savoir quel type de chocolat opposé à quel autre. Faut-il opposer les chocolats ‘neutres’ (simplement noir, blanc ou au lait) aux chocolats ‘agrémentés’ (ces mêmes chocolats, mais avec des éclats de noisettes, des arômes de caramel, des enrobages divers, etc.) ? Opposer les chocolats industriels aux chocolats artisanaux ? Les chocolats en plaque aux chocolats en branche ? Les chocolats pour enfants aux chocolats pour fins connaisseurs ? Les chocolats sucrés aux chocolats amers ? Le débat est ouvert. Néanmoins, il existe quelques pistes tracées par la sémiotique pour orienter le choix vers une solution idoine.

1.2. Le choix des critères

Note de bas de page 3 :

Le premier chapitre de Tension et signification sur les « valences » constitue une très intéressante introduction à cette problématique des critères pertinents à retenir pour l’analyse (Fontanille et Zilberberg 1998, pp. 11-27).

Note de bas de page 4 :

Nous reprenons les conventions d’écriture introduites par François Rastier dans Sémantique interprétative (2009). Entre guillemets français, la dénomination/désignation de la catégorie (dite « signe ») ; entre guillemets anglais, les dénominations/désignations des éléments de la catégorie (dits ‘sémèmes’) ; entre doubles barres obliques, la dénomination/désignation du critère (dit //classe sémantique//) ; entre barres obliques simples, les dénominations/désignations des unités de sens composant la signification des éléments de la catégorie (dits /sèmes/).

En première instance, il convient de rappeler que les termes d’une catégorie doivent s’opposer en vertu d’un seul critère (ceci afin de comparer ce qui est comparable). Aussi, une première chose à faire pour identifier des contraires pertinents est de lister les critères pouvant prétendre organiser la catégorie qui intéresse l’analyse3. Précédemment, sur le mode interrogatif, ce sont les quelques critères suivants que nous avons supposé pouvoir organiser la catégorie du « chocolat » : celui de l’//homogénéité du goût//, du //procédé de fabrication//, de la //forme du produit//, du //public-cible// et du //type de goût//4.

Note de bas de page 5 :

Rastier reconnaît en effet que c’est le principe de pertinence, fondé sur le bon sens, qui doit être retenu pour privilégier une interprétation sur une autre. Il soutient cette approche lorsqu’il s’intéresse aux termes appartenant à la catégorie « transport », et qu’il estime que la distinction à opérer entre le métro et l’autocar ne doit pas être fonction du //mode de transport// (/sur rail/ vs /sur route/), mais de la //destination// (/en ville/ vs /hors ville/). Il motive ce choix en notant que dans « les situations pragmatiques les plus courantes, on choisit un moyen de transport en fonction de sa destination, et non parce qu’il est ferré ou routier » (2009, p. 51). Néanmoins, notons que lorsqu’on ouvre la catégorie à d’autres termes, comme l’avion, cette pertinence peut venir à changer.

Pour autant, s’il est certes important d’avoir en tête qu’il existe de nombreux critères, l’intérêt de dresser un tel inventaire est de permettre ensuite l’identification du critère le plus pertinent à considérer pour organiser la catégorie. Par pertinent, nous entendons le critère qui se prête le mieux à la situation que nous voulons étudier et, sauf indication particulière ou contraire, c’est en général le critère du bon sens qui doit prévaloir, ainsi que le préconise également François Rastier dans le cadre de sa sémantique interprétative5. Plus clairement, en sciences humaines, pour ce que nous avons pu observer dans diverses analyses que nous avons récemment conduites (2021a, 2021b, 2022), ce critère du bon sens est celui qui est le plus anthropo-, voire ethnocentré. Il s’agit, en fait, de se poser la double question suivante :

  1. à quelle occasion le « commun des mortels » – ou l’échantillon de population spécifiquement retenu pour l’étude – fait-il l’expérience de cette catégorie ?

  2. dans le cadre de cette expérience, sur la base de quel critère cette population est-elle amenée à considérer les occurrences de cette catégorie comme foncièrement différentes, soit comme productrices d’expériences et de sens distincts ?

Pour le chocolat, dont l’expérience est pour la majorité des gens gustative (contrairement peut-être à l’expérience qu’en font les maîtres-chocolatiers), c’est le critère du goût qui s’avère avoir le plus de pertinence. Bien sûr, c’est là une hypothèse qui mériterait d’être corroborée par des études ou des statistiques, mais, a priori, si on imagine un quidam devant le rayon « chocolat » d’un supermarché, on peut conjecturer que le critère premier qui orientera son choix sera le goût du chocolat, soit plus exactement l’équilibre entre sa teneur en sucre et en cacao. En effet, si notre consommateur ne supporte pas le goût amer, on peut supposer qu’il ne choisira en principe jamais un chocolat noir, et ce, même si celui-ci peut contenir du miel ou des morceaux de framboises, avoir été confectionné artisanalement ou se présenter dans un emballage magnifique.

À vrai dire, on devrait encore spécifier qu’on parle bien ici de goût-saveur, et non de goût-préférence. En effet, avec ce critère du goût-saveur, on se place sur un plan foncièrement anthropologique, puisqu’on questionne la tolérance humaine à l’amertume, laquelle amertume, pour vraiment devenir plaisante (goût-préférence), requiert en règle générale une éducation du palais, comme on l’observe aussi dans le cadre de la dégustation du vin. Aussi, avec le //goût// – ou peut-être mieux la //saveur// –, découvre-t-on un critère véritablement pertinent et déterminant qui permet aussitôt l’identification de deux chocolats contraires :

  • le ‘chocolat blanc’, qu’on sait être spécialement sucré du fait qu’il ne contient pas de poudre de cacao, et qui, pour cette raison même, est souvent déconsidéré comme chocolat véritable (donc qui peut assumer le rôle de chocolat situé à l’une des limites de la catégorie) ;

  • le ‘chocolat noir’ qui, à l’inverse, par sa teneur élevée en cacao, est considéré comme le chocolat le plus authentique de tous, mais qui aussi peut parfois être questionné en tant qu’aliment lorsque son taux de cacao est si élevé qu’il en devient presque immangeable (donc également sujet à un positionnement limite au sein de la catégorie).

1.3. Le carré sémiotique

Avec l’opposition sucré/amer, représentée dans les deux types de chocolat institutionnalisés que sont le chocolat blanc et le chocolat noir, nous assumons avoir une relation de contrariété forte tenant aux deux bouts la catégorie du « chocolat ». Et c’est précisément une fois cette relation mise au jour qu’on peut produire une première esquisse de carré sémiotique avec, sur la partie haute, les deux surcontraires identifiés et, en dessous, les deux sous-contraires qui en sont la négation.

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Figure 1. Carré sémiotique des valeurs du chocolat.

Comme on peut le remarquer, l’un des grands apports de la sémantique structurale de Greimas a été de montrer que pour avérer des contraires (comme le sucré et l’amer dans le cas du chocolat) on ne peut manquer de passer par une étape intermédiaire de négation (Greimas et Courtés 1979, pp. 29-33). C’est-à-dire que pour affirmer une valeur à partir d’une autre, il faut d’abord reconnaître une valeur intermédiaire, qui nie la première. C’est en ce sens qu’on en vient à avoir structurellement quatre termes, puisqu’avec une paire de contraires la négation se fait nécessairement dans les deux sens, ainsi que l’illustre le carré sémiotique avec ses flèches qui tracent un parcours en ailes de papillon, à la fois logique et continu.

Sur un autre point, toujours en rapport au carré sémiotique, il convient de rappeler que les sous-contraires peuvent aussi être nommés, et qu’il est même recommandé de le faire afin de saisir clairement ce à quoi ils réfèrent. Néanmoins, ces sous-contraires, par leur intermédiarité – parce que ce sont des valeurs diffuses et ouvertes, et non pas radicales comme les surcontraires –, s’avèrent souvent difficiles à identifier et donc à dénommer.

Par exemple, lorsqu’on se pose la question de savoir ce que serait un chocolat non sucré ou non amer, on sent bien qu’on entre dans une zone grise, même si, à la limite, pour le chocolat non amer, on aurait une solution toute trouvée avec le troisième type de chocolat institutionnalisé, celui au lait, qui bien que contenant de la poudre de cacao (comme le chocolat noir) se caractérise par un goût sucré (comme le chocolat blanc). En revanche, pour le chocolat non sucré, le problème est bien là, car on n’a pas connaissance, dans l’expérience collective, d’un quatrième type de chocolat. Dès lors, la question qui se pose est de savoir s’il faut « inventer » un nouveau chocolat ou seulement en promouvoir un déjà existant au rang de chocolat-type ? Comme toujours, il n’y a pas de réponse toute faite. Néanmoins, il importe de ne pas oublier que les termes d’une catégorie s’excluent en principe les uns les autres, et cela peut donc nous autoriser à quand même disqualifier les chocolats blanc, noir et au lait de toutes sortes.

Pour autant, s’il importe bien d’avoir cette règle en tête, il faut aussi savoir la dépasser, c’est-à-dire que lorsqu’on se trouve dans une impasse, il faut assumer une prise de risque en faisant bouger les lignes au sein des croyances et des représentations collectives. En l’occurrence, dans le cas qui nous intéresse, si le quatrième type de chocolat à instaurer doit être tendanciellement non sucré et en partie amer, on peut décréter que parmi les chocolats que nous connaissons celui « au café » mériterait d’occuper cette place vacante. C’est là une proposition que nous faisons, parmi d’autres possibles, et qui naturellement devrait être corroborée.

Néanmoins, d’ici à ce que des enquêtes et des études voient le jour, on pourrait s’autoriser à retenir cette option sur la base des arguments suivants : premièrement, on peut noter que si le café a certes un goût non sucré (à l’inverse du chocolat au lait ou du chocolat blanc), il propose une amertume bien particulière, clairement non chocolatée (à l’inverse du chocolat noir donc) ; deuxièmement, comme on ne s’en doute peut-être pas, le cacao contient aussi de la caféine et il n’y a par conséquent rien d’incongru à envisager un type de chocolat de cette nature-là. Troisièmement, les chocolats qui sont déjà au café sont généralement toujours au lait et cela indique, à notre sens, le goût modéré du café qui, peut-être, se marie difficilement avec le chocolat blanc (un des deux goûts dominerait ?) ou le chocolat noir (les goûts se confondraient ?). Enfin, argument peut-être plus subjectif, il nous semble que lorsqu’on goûte un « chocolat-au-lait-au-café », on fait l’expérience d’un goût certes mesuré, mais quand même bien distinct de celui d’un chocolat au lait « neutre ».

Bref, comme nous l’avons dit, on pourra toujours discuter des termes et des équivalences, mais ce qui reste invariable, c’est la procédure et la méthodologie pour construire une catégorie et un carré sémiotique qui se tiennent parfaitement.

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Figure 2. Proposition de carré sémiotique du « chocolat ».

1.4. Le schéma tensif

Grâce aux apports de la sémiotique tensive de Claude Zilberberg au cours des années 1990 et 2000, on a pu davantage réaliser à quel point une catégorie reflète l’état d’un continuum qui, structurellement, peut – voire doit – être analysé en quatre séquences. Surtout, l’un des apports de la sémiotique tensive a été de montrer que les termes contraires ne sont pas équivalents dans leur contrariété, mais qu’ils se distinguent en rapport à leur tensivité. C’est-à-dire que, quelle que soit la catégorie considérée, on a toujours un surcontraire tonique et un surcontraire atone, de même qu’un sous-contraire tonique et un sous-contraire atone.

En lien avec notre exemple du chocolat, il est aisé de saisir que c’est le chocolat noir qui est situé sur le versant de la tonicité extrême (comme surcontraire tonique), et le chocolat blanc, sur le versant de l’atonie totale (comme surcontraire atone). En effet, en raison de la tolérance humaine limitée à l’amertume (axe de l’intensité), l’expérience gustative du chocolat noir se révèle indiscutablement plus forte que celle des autres chocolats (le terme « intense » figure d’ailleurs souvent sur ses packagings), et c’est cela qui explique précisément aussi pourquoi ce type de chocolat est moins mainstream que les autres (axe de l’extensité), en particulier que le chocolat blanc, lui, fortement prisé des enfants.

En définitive, le tour de force de Zilberberg est d’avoir révélé cette structure tensive propre à toute catégorie (avec ses deux dimensions constitutives que sont l’intensité et l’extensité) et, ce faisant, d’avoir pointé les déséquilibres sémantico-tensifs existant entre les termes la constituant. Enfin, comme on peut le voir ci-dessous, le schéma tensif, qui consacre cette grammaire sémiotique, figure aussi exemplairement cette idée centrale qu’une catégorie est un continuum, en proposant une visualisation de type « effet balançoire » avec sa dynamique tout en courbe.

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Figure 3. Schéma tensif du « chocolat ».

2. Affiner la catégorisation

2.1 Du côté des relations

Si pour établir et faire le tour d’une catégorie le carré sémiotique et le schéma tensif révèlent être des modèles indispensables, ils nous paraissent en revanche quelque peu inappropriés lorsque vient le moment d’établir des classifications, c’est-à-dire des arborescences ou des hiérarchies au sein d’une catégorie. En effet, si nous souhaitions identifier sémiotiquement, avec méthode, toutes les variétés de chocolat, il nous faudrait en toute logique, à chaque fois, procéder de façon quadripartite : d’abord en identifiant les quatre grandes variétés de chocolat, comme nous venons de le faire, puis ensuite, au sein de chaque variété-catégorie, identifier quatre nouvelles variétés, et ainsi de suite… Bref, avec la logique quaternaire de la sémiotique structurale, le danger de voir sortir de terre des usines à gaz n’est jamais très loin, puisque rapidement on peut passer de un à soixante-quatre termes : 1 par 4 = 4 ; 4 par 4 = 16 ; 16 par 4 = 64 ; et ainsi de suite.

Qui plus est, un autre souci qui peut aussi se faire jour avec la méthode structurale classique, c’est que certains termes apparaissant dans le carré sémiotique peuvent ne pas exister ou s’avérer non pertinents à considérer, parce qu’on n’en fait jamais l’expérience dans le réel. Lorsque nous avons proposé la solution « chocolat au café », c’est avec précaution que nous l’avons fait, car effectivement, contrairement aux trois autres types de chocolat, ce chocolat n’est de loin pas institutionnalisé, et même sa démocratisation peut ne pas avoir d’intérêt. Bref, par là, nous voulons en venir au fait que la division quadripartite systématique n’est pas la solution la plus adéquate pour analyser ou élaborer des classifications, parce qu’elle peut devenir, comme nous venons de le problématiser, peu économique et peu productive, donc peu pertinente – trois exigences avec lesquelles la sémiotique ne doit en principe jamais transiger.

Face à cette situation, notre solution serait alors celle du compromis, c’est-à-dire que nous estimons judicieux de reprendre une division duelle des catégories, mais en circonscrivant rigoureusement la nature de cette division à partir des enseignements de Greimas, Zilberberg et Rastier. En l’occurrence, on sait qu’historiquement, en linguistique (comme chez Roman Jakobson), les oppositions entre termes au sein d’une catégorie ont été majoritairement fondées sur la base de la présence ou de l’absence d’une marque, soit en vertu d’une opposition stricte. Par exemple, la phonologie distingue le /p/ du /b/ sur la base de la marque des cordes vocales, lesquelles vibrent lorsqu’on prononce un /b/ (terme marqué), mais pas lorsqu’on prononce un /p/ (terme non marqué) ; de même, la sémantique traditionnelle distingue la ‘chaise’ du ‘tabouret’ au titre qu’une chaise a un dossier (terme marqué), alors qu’un tabouret n’en a pas (terme non marqué).

Or, comme le rappelle Rastier, la relation entre les termes d’une catégorie peut être autre que seulement contradictoire (2005) : elle peut aussi, selon ses propres dires, et exemples à l’appui, opposer des « contraires » (mâle, femelle) ; de même que mettre en scène des « oppositions graduées » (brûlant, chaud, tiède, froid, glacial) ou des oppositions fondées sur des « implications » (démobilisé, mobilisé) ; enfin, proposer des « relations de complémentarité » (mari, femme ; théorie, pratique ; faim, soif ; vendre, acheter).

Ces précisions de Rastier se révèlent en l’occurrence intéressantes, car elles donnent à constater certes des variétés de relations, mais aussi des relations qui s’équivalent, donc qui s’avèrent non pertinentes à distinguer. En effet, en reprenant les exemples cités, la « complémentarité » du ‘mari’ et de la ‘femme’ ne change rien au fait qu’on a tout de même ici affaire à des « contraires », à l’instar du ‘mâle’ et de la ‘femelle’. De même, la relation d’« implication » entre ‘démobilisé’ et ‘mobilisé’ appert clairement décrire une opposition « graduée » comme lorsqu’on passe du ‘chaud’ au ‘tiède’.

Note de bas de page 6 :

Dans le Dictionnaire de Greimas et Courtés (1979, p. 31), la relation d’implication est rebaptisée relation de complémentarité. Pour l’allitération, nous avons retenu le second terme.

Note de bas de page 7 :

Comme le note Sémir Badir (2014, p. 5), on retrouve déjà dans les Principes de phonologie ([1949] 1939) de Nicolas S. Troubetzkoy ces mêmes types de relations, soit respectivement les oppositions équipollentes, privatives et graduelles.

Bref, si nous pointons ces quelques approximations, c’est pour affirmer qu’il serait en fait possible de réduire à un nombre minimal et pertinent les types de relations entre termes d’une catégorie, et qu’en l’occurrence les trois relations qui forment le carré sémiotique (la contrariété horizontale, la contradiction diagonale et la complémentarité verticale6) apparaissent pouvoir recouvrir toutes ces variétés. Dès lors, l’idée est d’asserter que les divisions duelles des catégories ne peuvent se faire autrement que sur la base de l’une de ces trois relations7, soit la grammaire suivante avec nos propositions de dénominations :

  • lorsque la relation est de contrariété, les termes associés sont concurrents (sucré, amer ; mâle, femelle ; faim, soif). Pourquoi concurrents ? Parce que les deux termes revendiquent une positivité. Ils ont pour ainsi dire une existence indépendante l’un de l’autre. Ils ne dialoguent pas directement ;

  • lorsque la relation est de contradiction, les termes associés sont dissidents (sucré, non sucré ; amer, non amer ; possible, impossible). Pourquoi dissidents ? Parce que les deux termes n’existent que sur le fond d’une négativité. Ils n’ont pas de positivité propre, ils s’autodéfinissent seulement en s’opposant frontalement ;

  • lorsque la relation est de complémentarité, les termes associés sont connivents (doux, sucré ; goût café, amer ; brûlant, chaud). Pourquoi connivents ? Parce que ce sont des termes qui partagent la même identité, si ce n’est qu’un montre une exemplarité plus forte que l’autre. L’un est plus positif, parce qu’il est radical, l’autre plus négatif, parce que modéré.

En somme, nous soutenons que lorsqu’on souhaite, par économie et pour des raisons pratiques, rendre compte de l’organisation profonde d’une catégorie (c’est-à-dire de ses sous-niveaux), on peut – voire doit – procéder par division binaire, et ce, en explicitant clairement le type de relation retenu pour opérer la bipartition.

2.2. Du côté de l’organisation

Les observations que nous venons de faire sur les types de relation ne changent rien au fait que les termes constituant une catégorie restent toujours composés d’au moins deux sèmes. En effet, dans une perspective structurale, où c’est la différence qui est créatrice de sens, on ne peut faire autrement qu’avoir deux sèmes – deux unités de sens – pour positionner une occurrence au sein d’une catégorie. Il faut en effet toujours un sème – » générique » – qui renvoie à la catégorie (comme le sème /chocolat/) et un autre – » spécifique » – qui particularise le terme au sein de celle-ci (p. ex. le sème /sucré/ pour le ‘chocolat blanc’ ou le sème /non amer/ pour le ‘chocolat noir’). Ensemble, ces deux sèmes forment alors ce qu’on appelle une « molécule sémique », c’est-à-dire la définition à la fois structurale et minimale de l’élément en question au sein du système analysé (ici la catégorie « chocolat »).

Pour l’analyse, on pourra alors proposer diverses retranscriptions. Une première avec un seul sème spécifique, sur la base de la grammaire du carré sémiotique :

  • ‘chocolat blanc’ : /chocolat/ + /sucré/

  • ‘chocolat au lait’ : /chocolat/ + /non amer/

  • ‘chocolat au café’ : /chocolat/ + /non sucré/

  • ‘chocolat noir’ : /chocolat/ + /amer/

Une seconde, toujours sur la base du carré sémiotique, mais avec les dénominations de substitution des sous-contraires :

  • ‘chocolat blanc’ : /chocolat/ + /sucré/

  • ‘chocolat au lait’ : /chocolat/ + /doux/

  • ‘chocolat au café’ : /chocolat/ + /goût café/

  • ‘chocolat noir’ : /chocolat/ + /amer/

Une troisième, fondée sur la grammaire tensive, avec toujours un seul sème spécifique :

  • ‘chocolat blanc’ : /chocolat/ + /sucré/

  • ‘chocolat au lait’ : /chocolat/ + /modérément sucré/

  • ‘chocolat au café’ : /chocolat/ + /modérément amer/

  • ‘chocolat noir’ : /chocolat/ + /amer/

Enfin, une quatrième retranscription, avec cette fois-ci deux sèmes spécifiques pour marquer la façon dont la division se fait par palier : premièrement entre les sèmes /sucré/ et /amer/, secondement entre les sèmes de l’intensité /fortement/ et /modérément/.

  • ‘chocolat blanc’ : /chocolat/ + / sucré/ + /fortement/

  • ‘chocolat au lait’ : /chocolat/ + /sucré/ + /modérément/

  • ‘chocolat au café’ : /chocolat/ + /amer/ + /modérément/

  • ‘chocolat noir’ : /chocolat/ + / amer/ + /fortement/

Cette dernière retranscription n’est évidemment pas anodine, car elle indique la manière dont la sémiotique catégorielle doit procéder, soit par étapes. En effet, comme on le constate, il faut toujours avoir le sème générique de la catégorie (ici /chocolat/) qui ouvre la molécule sémique, puis, s’il y a plusieurs critères à considérer, sélectionner à chaque fois le critère le plus pertinent pour opérer les partitions suivantes. Ici, on a donc une première division – la plus pertinente – entre le sucré et l’amer (termes concurrents), puis une seconde en rapport à l’intensité de chaque goût (termes connivents). Le graphique ci-dessous, que nous déterminons être une arborescence structurale, rend compte de cette organisation minimale où, par convention (cf. dernier paragraphe de 2.3), les termes atones ont été placés sur la gauche des embranchements et les termes toniques sur leur droite :

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Figure 4. Arborescence structurale du « chocolat ».

Avec cette esquisse d’arborescence, que nous avons à dessein qualifiée de structurale – car ses principes sont, comme nous l’avons vu, entièrement redevables des théories de la sémiotique structurale –, l’idée est surtout de montrer qu’il est toujours possible de poursuivre la catégorisation en déployant, tant que cela s’avère pertinent, les nouvelles alternatives qui s’offrent à l’analyse. Dans le cas présent, et sans entrer dans une démarche de justification, on pourrait par la suite envisager les divisions suivantes :

  • pour le ‘chocolat blanc’ et le ‘chocolat au lait’ : une division entre chocolats /neutres/ (sans rien) et chocolats /agrémentés/ (avec des ingrédients, des arômes, des enrobages... additionnels) ;

  • pour le ‘chocolat au café’ : une division entre chocolats au goût /classique/ de café et chocolats au goût /cappuccino/ ;

  • pour le ‘chocolat noir’, une division entre chocolats avec /45-75 % de cacao/ (amertume supportable) et chocolats avec /75-100 % de cacao/ (amertume difficilement supportable, appréciable en très petite quantité).

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Figure 5. Arborescence structurale approfondie.

Note de bas de page 8 :

Sur la distinction entre dénomination, désignation et nomination, voir Frath (2015).

Suite à la création de ce niveau supplémentaire, il nous paraît important de partager encore quelques observations qui valent en fait comme principes généraux. Premièrement, à chaque division, les nouvelles catégories créées s’indépendantisent, c’est-à-dire qu’il est tout à fait normal que le « chocolat blanc » et le « chocolat noir », une fois révélés comme catégories à part entière, ne se subdivisent plus en fonction des mêmes critères. Deuxièmement, la cohérence de l’arborescence est verticale, et non horizontale, c’est-à-dire qu’il est également normal que les valeurs des cases inférieures ne composent pas un continuum lorsqu’on les parcourt de gauche à droite. Enfin, les embranchements – qui, ne l’oublions pas, représentent à chaque fois des (sous-)catégories – peuvent tout à fait aussi prétendre à être dénommés si tant est qu’il existe en langue des termes adaptés à la séquence sémique dont ils procèdent ; on constate alors que plus les niveaux se multiplient, plus il devient compliqué de trouver une dénomination. Dès lors trois solutions se présentent : soit on désigne la séquence, c’est-à-dire qu’on combine des dénominations existantes (comme dans le cas du « chocolat au café ») ; soit on la nomme, c’est-à-dire qu’on invente une nouvelle dénomination ; soit on la tait, c’est-à-dire qu’on ignore son existence en ne lui donnant pas de consistance lexicale8.

2.3. Du côté de la schématisation

Avant de conclure, et en guise d’aparté théorique pour des discussions futures, il nous semble encore opportun de questionner les liens existants entre le carré sémiotique et le schéma tensif. À cette fin, nous commencerons par préciser que les trois relations mises en exergue précédemment (connivence, dissidence, concurrence) ressortent toutes d’écarts tensifs, et que c’est seulement la longueur de ces écarts qui les distinguent les unes des autres. C’est-à-dire qu’on parle de relation entre termes connivents lorsque l’écart tensif entre ces derniers est faible : cela s’avère entre les termes de même nature tensive, soit les termes toniques entre eux ou les termes atones entre eux, ainsi qu’entre les sous-contraires. À l’inverse, on envisage une relation entre termes dissidents lorsqu’on observe un intervalle fort entre les termes : cela se donne nécessairement entre des termes croisés, c’est-à-dire, d’une part, entre le surcontraire tonique et le sous-contraire atone, et, d’autre part, entre le surcontraire atone et le sous-contraire tonique. Enfin, avec les termes concurrents, l’écart tient toujours d’une gradation, mais qui est tellement dilatée qu’on en vient à les concevoir comme totalement indépendants : cela se produit lorsque les deux surcontraires sont mis en relation. Les droites fléchées du graphique ci-dessous rendent compte de ces écarts, avec une ligne supérieure qui doit être temporairement vue – pour les besoins de l’analyse – comme la courbe du schéma tensif mise à plat et poursuivant une dynamique décadente (allant du tonique à l’atone).

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Figure 6. Intervalles et relations sémiotiques.

Note de bas de page 9 :

Voici exactement ce qu’observe Badir : « La pensée théorique de Zilberberg a pour ambition de résoudre tous les types d’opposition dans une seule opposition graduée, dite « tensive », jalonnée par quatre positions remarquables de S1 [surcontraire atone ou tonique] à S4 [surcontraire tonique ou atone]. L’espace tensif accueille ainsi, d’une part, les contraires, qui sont déployés en sur-contraires et sous-contraires, ce qui n’est pas sans rappeler la distinction faite en 1979 dans le carré sémiotique entre les contraires et les subcontraires (cette distinction était absente de l’article de 1968). L’espace tensif interprète d’autre part la contradiction comme un opérateur syntaxique : sous la forme du manque, la contradiction rabat les sur-contraires sur les sous-contraires, un peu comme si le carré sémiotique élargissait son côté supérieur pour devenir trapèze » (2014, p. 13).

Si les sémioticiens contemporains ont rapidement reconnu que les termes ponctuant chaque intervalle du schéma tensif valaient pour ceux structurant le carré sémiotique, ils ont en revanche manqué de relever un point connexe que seul Sémir Badir (2014), à notre connaissance, a pointé : le fait que les intervalles entre les termes qui ponctuent la courbe du schéma tensif (aplatie dans la figure précédente) pourraient parfaitement se combiner avec les intervalles délimités par chaque angle du carré sémiotique pour peu qu’on transforme cette figure en trapèze, en ouvrant ses angles inférieurs, comme nous l’avons fait ci-dessous9.

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Figure 7. Correspondances graphiques.

En clair, nous sommes conscient que nous manipulons ici un modèle sémiotique important. Cependant, nous ne voyons pas d’inconvénient à le faire, car, d’une part, nous ne faisons que rendre visible ce qu’un carré ne peut montrer (le fait que l’intervalle entre les surcontraires est nécessairement plus grand que celui entre les sous-contraires), et, d’autre part, comme l’a parfaitement rappelé Badir dans un article sur les graphiques de la sémiotique (2007), ce modèle n’a eu de cesse d’être revisité depuis qu’il est apparu pour la première fois en 1968 dans le texte inaugural de Greimas et Rastier « The Interaction of Semiotic Constraints ». En effet, le carré sémiotique a été revisité par Greimas lui-même, lorsqu’il a défini les directions des relations qui le composent (1979) ; puis, aussitôt, c’est l’ensemble des sémioticiens qui l’ont tendanciellement transformé en rectangle (sa forme désormais commune, reprise d’ailleurs ici dans les figures 1 et 2) ; ensuite, Greimas et Fontanille lui ont ôté plusieurs bords pour mettre l’emphase sur son caractère processuel (1991) ; enfin, plus récemment, toujours pour renforcer visuellement ses propriétés dynamiques, c’est Eric Landowski (2004) qui a arrondi ses angles pour faire apparaître le modèle identique au symbole mathématique de l’infini. De la sorte, le graphique que nous présentons ci-dessous reste un carré sémiotique qui néanmoins pourrait aussi très bien être requalifié en termes de trapèze tensif pour marquer son caractère hybride et le fait qu’il explicite clairement les dimensions tensives de la catégorie – avec sur la gauche les termes toniques et sur la droite les termes atones, de même qu’en haut les termes limites et en bas les termes mesurés.

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Figure 8. Esquisse de trapèze tensif.

En outre, le fait d’avoir ajouté les valences intensives et extensives sur les côtés du trapèze n’est pas innocent, car cette astuce permet de montrer que cette forme géométrique peut se fondre parfaitement dans le quadrant du schéma tensif. En effet, les angles du trapèze marquent exactement les points de passage de la courbe du schéma tensif, aux endroits précis où les éléments de la catégorie sont séparés par leurs intervalles. En opérant une rotation à 45° horaire du trapèze, on voit alors comment les deux modèles en viennent à se combiner.

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Figure 9. Trapèze et schéma tensifs.

Cela étant figuré, précisons enfin que le choix d’avoir analysé un parcours décadent du sens (du tonique à l’atone) a été fait pour que la démonstration soit conforme au sens de lecture de la courbe du schéma tensif, qui effectivement descend lorsqu’on la lit de gauche à droite. Or, bien sûr, l’analyse d’une courbe tensive peut se faire dans les deux sens – du tonique à l’atone comme de l’atone au tonique (ascendance) – et, en l’occurrence, nous spécifions cela, car nous reconnaissons qu’il serait quand même plus judicieux de privilégier un carré sémiotique – ou trapèze tensif – qui tende vers une ascendance plutôt que vers une décadence (c’est-à-dire avec des termes atones qui se situeraient du côté gauche et des termes toniques du côté droit). L’idée étant de soutenir que généralement on part de rien (d’une atonie ; à gauche) pour arriver à quelque chose (une tonicité ; à droite). Aussi, comme le font intuitivement nombre de sémioticiens, on pourra positionner les termes toniques des catégories sur le versant droit du carré, comme figuré ci-dessous.

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Figure 10. Trapèze tensif du « chocolat ».

Conclusion

Note de bas de page 10 :

Lire à ce sujet le récit de la classification de l’ornithorynque, rapporté et commenté par Umberto Eco (2001 [1997]).

Ces éléments de sémiotique catégorielle peuvent servir pour analyser ou élaborer n’importe quel type de réalité. Ils auraient leur pertinence en biologie pour comprendre et questionner certains choix d’embranchements entre espèces, genres ou familles d’être vivants10. Dans les sciences humaines et sociales, leur intérêt se vérifie pour produire des typologies de toutes sortes : d’individus, de groupes, de pratiques, d’objets, de lieux, de textes, d’images, etc. Enfin, un autre domaine qui aurait tout avantage à adopter la sémiotique catégorielle est le marketing. En effet, la sémiotique catégorielle présente tous les atouts pour se profiler comme une méthode unique et extrêmement pratique d’élaboration et d’analyse de portefeuilles de produits ou de marques, ainsi que pour positionner ces produits et ces marques sur des marchés.

Dans ce travail, nous avons pris comme fil rouge la catégorie du chocolat. Mais nous l’avons fait dans une perspective plutôt anthropologique, descriptive. Or, à présent, en s’imaginant directeur marketing d’un groupe chocolatier, on pourrait aussi suivre une direction plus stratégique en poursuivant l’analyse afin de découvrir de nouveaux marchés, ceci pour développer des gammes et des produits innovants ; comme des chocolats au café par exemple ! De même, comme toute réalité peut être catégorisée, la sémiotique catégorielle pourrait aussi servir à l’analyse de la concurrence (les « marques de chocolat » comme catégorie) pour saisir en quoi Lindt se distingue de Cadbury ou de Toblerone, et ainsi de suite. En somme, avec son mode de classification (soit de sélection et d’explication des critères pertinents), la sémiotique catégorielle peut mettre au jour, à l’intérieur d’un marché ou d’un portefeuille de marques, des opportunités de croissance ou, à l’inverse, des incohérences de positionnement.

Enfin, pour en revenir à des considérations proprement théoriques, nous aimerions insister sur le fait que cette sémiotique catégorielle n’a somme toute rien de révolutionnaire. Elle est en effet d’abord une mise en dialogue de théories déjà existantes et incontournables de la sémiotique de l’École de Paris. Sa valeur tient donc surtout au fait que, par la synthèse qu’elle opère, elle montre à quel point la sémiotique (post-)structurale reste un organon cohérent, avec des courants qui peuvent s’interpénétrer et s’enrichir mutuellement. En ce sens, le terme de « sémiotique catégorielle » ou « sémiotique des catégories » n’a d’autre intention que d’embrasser conceptuellement ces courants proches que sont la sémantique structurale de Greimas, la sémantique interprétative de Rastier, la sémantique tensive de Zilberberg et, même si nous ne l’avons que peu discutée, la sémiotique cognitive d’Eco. À cet égard, on ajoutera que si, à dessein, on a mis lexicalement l’emphase sur le caractère sémiotique de cet appareil catégoriel – qui est aussi une sémantique –, c’est parce que, comme nous ne l’avons pas peut-être pas suffisamment explicité, une catégorie est toujours susceptible d’être requestionnée, revisitée et réinventée. Autrement dit, c’est l’axiome même de la sémiotique (post-)greimassienne qui est au fondement de ce dispositif méthodologique, à savoir que le sens ne se découvre ni ne se déchiffre, mais se construit, se déconstruit et se reconstruit dans l’expérience individuelle et collective du monde. En ce sens, notre position est bien d’abord sémiotique ; une sémantique pouvant parfois seulement être linguistique, pragmatique ou cognitive.

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Notes

1 Article réalisé dans le cadre du programme de recherche et innovation Horizon 2020 de l’Union Européenne, Marie Skłodowska-Curie Actions.

2 On pourrait préciser qu’on parle bien ici de « chocolat prêt à manger » et non de « chocolat en poudre » ou de « chocolat à boire ».

3 Le premier chapitre de Tension et signification sur les « valences » constitue une très intéressante introduction à cette problématique des critères pertinents à retenir pour l’analyse (Fontanille et Zilberberg 1998, pp. 11-27).

4 Nous reprenons les conventions d’écriture introduites par François Rastier dans Sémantique interprétative (2009). Entre guillemets français, la dénomination/désignation de la catégorie (dite « signe ») ; entre guillemets anglais, les dénominations/désignations des éléments de la catégorie (dits ‘sémèmes’) ; entre doubles barres obliques, la dénomination/désignation du critère (dit //classe sémantique//) ; entre barres obliques simples, les dénominations/désignations des unités de sens composant la signification des éléments de la catégorie (dits /sèmes/).

5 Rastier reconnaît en effet que c’est le principe de pertinence, fondé sur le bon sens, qui doit être retenu pour privilégier une interprétation sur une autre. Il soutient cette approche lorsqu’il s’intéresse aux termes appartenant à la catégorie « transport », et qu’il estime que la distinction à opérer entre le métro et l’autocar ne doit pas être fonction du //mode de transport// (/sur rail/ vs /sur route/), mais de la //destination// (/en ville/ vs /hors ville/). Il motive ce choix en notant que dans « les situations pragmatiques les plus courantes, on choisit un moyen de transport en fonction de sa destination, et non parce qu’il est ferré ou routier » (2009, p. 51). Néanmoins, notons que lorsqu’on ouvre la catégorie à d’autres termes, comme l’avion, cette pertinence peut venir à changer.

6 Dans le Dictionnaire de Greimas et Courtés (1979, p. 31), la relation d’implication est rebaptisée relation de complémentarité. Pour l’allitération, nous avons retenu le second terme.

7 Comme le note Sémir Badir (2014, p. 5), on retrouve déjà dans les Principes de phonologie ([1949] 1939) de Nicolas S. Troubetzkoy ces mêmes types de relations, soit respectivement les oppositions équipollentes, privatives et graduelles.

8 Sur la distinction entre dénomination, désignation et nomination, voir Frath (2015).

9 Voici exactement ce qu’observe Badir : « La pensée théorique de Zilberberg a pour ambition de résoudre tous les types d’opposition dans une seule opposition graduée, dite « tensive », jalonnée par quatre positions remarquables de S1 [surcontraire atone ou tonique] à S4 [surcontraire tonique ou atone]. L’espace tensif accueille ainsi, d’une part, les contraires, qui sont déployés en sur-contraires et sous-contraires, ce qui n’est pas sans rappeler la distinction faite en 1979 dans le carré sémiotique entre les contraires et les subcontraires (cette distinction était absente de l’article de 1968). L’espace tensif interprète d’autre part la contradiction comme un opérateur syntaxique : sous la forme du manque, la contradiction rabat les sur-contraires sur les sous-contraires, un peu comme si le carré sémiotique élargissait son côté supérieur pour devenir trapèze » (2014, p. 13).

10 Lire à ce sujet le récit de la classification de l’ornithorynque, rapporté et commenté par Umberto Eco (2001 [1997]).

Pour citer ce document

Alain Perusset, « Éléments de sémiotique catégorielle. Théorie, méthode, schémas et pratique », Actes Sémiotiques [En ligne], 126, 2022, consulté le 25/05/2022, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/7443, https://doi.org/10.25965/as.7443

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