Sémiotique, épistémologie et négativité

Claude Zilberberg

DOI : 10.25965/as.6278

Texte intégral

Si les hommes se comprennent, ce n'est pas parce qu'ils se remettent en mains propres des signes indicatifs des objets, (...) c'est parce qu'ils frappent la même touche de leur instrument spirituel, ce qui déclenche en chacun des interlocuteurs des concepts qui se correspondent sans être exactement les mêmes.

Humboldt

Note de bas de page 1 :

Ce texte est paru originellement in E. Landowski (éd.), Lire Greimas, Limoges, Pulim, 1997, pp. 121-142.

Introduction1

Note de bas de page 2 :

R. Thom, Modèles mathématiques de la morphogénèse, Paris, Bourgois, 1981, p. 170.

Indifférent à plus d'un, intermittent chez ceux qui s'en préoccupent, le souci épistémologique n'est pas, loin s'en faut, la chose du monde la mieux partagée. Pour ceux qui s'en préoccupent, il n'est souvent qu'une annexe de la persuasion puisqu'ils s'attachent à établir que les voies de la généralisation sont ouvertes. La situation de la sémiotique n'est pas inintéressante : elle a bien entendu rapport à l'épistémologie générale puisqu'on ne voit pas quel motif l'exempterait des obligations ordinaires : décrire, définir, interdéfinir, classer, expliquer, démontrer, si possible généraliser ou rendre compte des restrictions reconnues, formuler sinon des lois du moins des régularités significatives, etc. Mais d'un autre côté, elle comporte une dimension réflexive plus forte, plus incisive que celle que les autres disciplines comportent ou soupçonnent puisqu'elle a pour objet la variété des discours et pour objectif, lointain il est vrai, la typologie des discours : elle doit s'impliquer elle-même et s'appliquer à elle-même puisqu'elle est un discours. Comme l'indique clairement R. Thom, elle est conduite à se donner, à comprendre un objet qui la comprenne elle-même. Il s'agit, pour l'auteur de la "théorie des catastrophes" de "créer une théorie de la signification, dont la nature soit telle que l'acte même de connaître soit une conséquence de la théorie"2. Si le projet était quelque jour conduit à son terme, l'écart entre la sémiotique de l'épistémologie et l'épistémologie de la sémiotique se trouverait heureusement réduit puisque le même appareil conceptuel opérerait dans l'un et l'autre cas.

1. Le donné comme possible

Les sciences exactes, depuis Galilée notamment, sont parvenues à prendre leurs distances avec le discours en délaissant les incertitudes de la description pour la formulation de lois rigoureuses. Les sciences dites humaines, discourant sur des discours, n'en sont pas là. La visée de leur vouloir-faire, l'établissement d'un métalangage cohérent et adéquat, se heurte à leur faire effectif : elles voudraient opérer sans ou contre et constatent tôt ou tard qu'elles "font avec". Leur objet est donc, en un sens, toujours double : elles poursuivent certes l'élucidation de l'objet cognitif que leur propose, plus ou moins clairvoyante, l'épistémé contemporaine, mais en même temps elles sont invitées à revenir sur elles-mêmes afin de surprendre leur propre étrangeté.

1.1. Du donné au possible

La situation inattendue de la linguistique et de l'anthropologie — disciplines jumelles en droit selon les uns, en fait pour d'autres — n'a pas été suffisamment soulignée. Singulières, instituées et installées dans des cultures circonscrites, formulées dans telles langues et non en telles autres, elles posent cependant que toutes les cultures et toutes les langues sont en principe descriptibles. Cette particularité est certes propre à toutes les disciplines : tel progrès mathématique est humain par nécessité et français par accident, mais dans les deux cas cités une difficulté, un reste demeure : les langues et les cultures emportent des visions du monde différentes qui obligent, à son insu, chacun. C'est ainsi que V. Brøndal peut écrire que les grammairiens européens ont pris pour modèle la philosophie d'Aristote et que le même Aristote avait démarqué la langue qu'il employait :

Note de bas de page 3 :

V. Brøndal, Essais de linguistique générale, Copenhague, E. Munksgaard, 1943, p. 50.

Indubitablement, la logique d'Aristote (Heinrich Maier l'a montré) est, dans une large mesure, d'inspiration linguistique ; c'est parmi les phrases grecques que, pour les besoins de sa théorie, le Stagirite a choisi certains types, par lui considérés comme fondamentaux, et c'est par l'analyse de mots grecs qu'il est arrivé à certains prédicaments, conçus comme catégories essentielles.3

Note de bas de page 4 :

"Nietzsche n'est pas une nourriture — c'est un excitant" (Cahiers, tome 1, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1973, p. 486).

Note de bas de page 5 :

F. Nietzsche, Le crépuscule des idoles, Paris, Gallimard, 1974, p. 78.

C'est également un thème de réflexion commun à Nietzsche et à Valéry, bien que le second se montre, dans les Cahiers, plus que réservé à l'égard du premier4. Dans Le crépuscule des idoles, Nietzsche n'hésite pas à écrire : "Je crains bien que nous ne nous débarrassions jamais de Dieu puisque nous croyons encore à la grammaire "5. Le statut du sujet devient, pour le même penseur, une question de philologie :

Note de bas de page 6 :

F. Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, Paris, Gallimard, 1971, p. 70. Cette spécificité ne se limitait pas pour lui à la forme du contenu : elle intéressait aussi — peut-être d'abord — la forme de l'expression, ordinairement négligée. C'est ainsi qu'il estimait que la langue allemande, selon son oreille, était — à l'exception de Lessing — incapable de vivacité : "L'Allemand, dans sa langue, est à peu près inapte au presto ; on en conclura avec justesse qu'il n'est pas moins inapte à nombre des nuances les plus exquises et les plus audacieuses de la pensée libre, de la pensée émancipée (...)" (ibid., p. 47).

En effet, on a cru autrefois à l"'âme" comme on croyait autrefois à la grammaire et au sujet grammatical.' on disait 'je' est le déterminant, "pense" le verbe, déterminé,' penser est une activité à laquelle un sujet doit être attribué comme cause. (...) On se demanda si la vérité n'était pas plutôt dans la proposition contraire : "pense" déterminant, "je" déterminé, "je" apparaissant alors comme une synthèse constituée par l'acte même de la pensée (…).6

Note de bas de page 7 :

Ibid., p. 394.

Pour Valéry, le langage est marqué d'une ambivalence forte : souverain et intellectuellement détestable. Souverain puisque "Tout est prédit par le dictionnaire"7. Détestable cependant puisque l'emploi étourdi du langage consiste à substituer les automatismes de la syntaxe à l'observation d'un réel qui n'aurait que faire du langage. Ainsi, la notion de "cause" est dans la double dépendance de la dynamique phrastique et du sens poïétique singulier du verbe faire en indoeuropéen :

Note de bas de page 8 :

Ibid., p. 699.

"Complétude" et causalité
Philosophie — définitions dialectiques : par le "C’est ce qui... fait—que.."
La vraie causalité, c'est l'obligation de former une phrase complète.
Chercher la cause, c'est chercher sujet ou attribut d'une proposition dont FAIRE est le verbe plus ou moins avoué.8

Puisque le contenu du discours est, dans une certaine mesure, sous la dépendance de la langue du discours qui le formule, la question s'énonce pour ainsi dire elle-même : est-il possible à ce discours d'échapper aux structures, à la forme du contenu, qui le contraignent ? Que convient-il d'incorporer, ou de catalyser, au soi pour qu'il soit en mesure d'échapper à lui-même ? Parmi les solutions concevables, il nous semble que le même ne peut dire l'autre que s'il est déjà à la fois même et autre, que si le même est déjà, sous quelque rapport, autre. A cette jonction indissoluble du même et de l'autre, nous aimerions donner le nom — non entièrement satisfaisant — de négativité, entendant par là que les termes s'affirment et se nient simultanément eux-mêmes, que tout programme ne prend sens, ou valeur, qu'en vertu du contre-programme qui le double, comme un envers double un endroit. Dans le dessein d'illustrer notre propos, tout se passe comme si la causalité se retirait, sans le soupçonner, devant la concession, comme si le quoique se substituait, avec la même efficience, au parce que. Rapportée à la narrativité ordinaire, c'est-à-dire proppienne, ceci signifierait que le sujet devient redevable à l'anti-sujet de son progrès. La relativité, dans cette hypothèse, contrôlerait aussi bien l'antagonisme que l'identité et la narrativité devient, ou redevient, mystérieuse : est-ce l'identité qui s'ouvre sur l'antagonisme ou l'antagonisme sur l'identité ?

Cette hypothèse n'infirme aucun des grands acquis que la linguistique, la sémiotique et l'anthropologie ont atteints. Elle se contente de dédoubler le point de vue implicite qui a largement prévalu. La notion d'opposition, sur laquelle il n'est pas question de revenir même si elle ne joue qu'un rôle mineur dans la glossématique, projette la négativité principalement entre les termes. Mais si l'on applique au faire sémiotique lui-même les instruments qu'il projette sur les discours, les choses se présentent sous un autre jour : l'opposition, ou la tension, relève des manifestées, les termes intéressent les manifestantes. Si l’arbitraire saussurien ne relâche jamais son étreinte, la tension peut être également internée en chacun des termes. Les manifestées fonctionnelles n'engagent pas leurs manifestantes expressives. Dans le premier cas de figure, les termes peuvent être posés comme simples : le programme est dévolu à un acteur, le contre-programme à un second, dans l'autre cas de figure, programme et contre-programme sont confiés au même acteur. La première configuration est immédiatement analytique, tandis que la seconde est syncrétique, c'est-à-dire que son analyse est différée.

1.2. Négativité et objectivité

Note de bas de page 9 :

"La conscience faite pour défendre l'être, le ronge plus tard". P. Valéry, Cahiers, 1894-1914, tome 2, Paris, Gallimard, 1988, p. 169.

En matière d'épistémologie, la candeur n'est plus de mise. L'attitude philosophique, supposée convergente, attache une grande importance au donné, c'est-à-dire à l'objet-monde auquel elle entend se tenir. Cet objet massif, elle l'assume toutefois de façon contradictoire : du point de vue modal, elle le reçoit comme nécessaire, c'est-à-dire affecté du ne pas pouvoir ne pas être tandis que, du point de vue aspectuel, elle le reçoit comme partiel puisqu'elle se propose, selon le vocable qui a prévalu, de le "dépasser". L'anthropologie et la sémiotique ne croient guère, ne croient plus en l'être, encore moins en sa massivité et, mises en demeure de se prononcer, elles assigneraient volontiers à l'être un prédicat qui le dénie, à savoir la facticité9 quand la direction est objectale, la fiducie quand elle est subjectale. Si la philosophie s'attache au donné, la sémiotique pense être aux prises avec le possible. A un triple point de vue :

Note de bas de page 10 :

E. Cassirer, La psychologie des formes symboliques, tome 1, Paris, Minuit,1985, p. 240-241.

Note de bas de page 11 :

L. Hjelmslev, Prolégomènes à une théorie du langage, Paris, Minuit, 1971, p. 70. Cf. également A. Hénault, Histoire de la sémiotique, Paris, P.U.F. (coll. "Que sais-je), 1992, p. 62-73.

  • aucune distinction ne peut plus se targuer de l'universalité, pas même celles qui ont paru être en mesure de passer d'une culture à une autre. Ainsi les distinctions entre prédicat qualificatif et prédicat existentiel, entre affirmation et négation — que la Grèce aurait transmises à l'Europe —, sont loin d'être unanimement partagées. Cassirer rappelle que l'énonciation de l'inexistence fait l'objet en japonais d'une prédication affirmative : "La négation d'une activité est exprimée par la constatation positive de son non-être : il n'y a pas de 'ne pas venir' au sens où nous l'entendons, mais un non-être, un non-être présent du 'venir'. (...) La relation de la négation se transforme ici en une expression substantielle (...) "10

  • le possible n'est pas l'affaire des seules structures superficielles : il n'est pas question, après avoir posé telles infrastructures du sens, de reconnaître au sujet, en guise de consolation, une liberté résiduelle ou ornementale ; il ne s'agit pas de "personnaliser" au moment de la textualisation des structures estimées par ailleurs impératives ; il est question d'orienter la sémiosis tout entière dans telle ou telle direction ;

  • enfin, affirmer la prééminence du possible, c'est surtout peut-être affirmer la condition de la différence et de la nouveauté, non comme termes ad quem, à viser, comme supplément dans le cas de la différence, comme ajout dans celui de la nouveauté, mais comme terme ab quo, premier, non pas promis, mais toujours-déjà offert à chaque culture et à chaque langue : "Le sens devient chaque fois substance d'une forme nouvelle et n'a d'autre existence possible que d'être substance d'une forme quelconque "11. La distinction forme-substance, quelque difficile qu'elle demeure à entendre, intéresse non seulement l'épistémologie de la linguistique, mais encore l'épistémologie de l'axiologie pour autant qu'il s'agit de penser non pas une axiologie mais des axiologies tout aussi légitimes — ou tout aussi absurdes — les unes que les autres, les unes effectives, les autres révolues ou à venir, opposées dans le cas favorable, étrangères sinon. Il s'agit toujours de reconnaître l'autre comme le XVllle siècle le préconisait, mais non comme identique ou quasi-identique, non parce qu'il me ressemble, mais comme justement distinct.

La sémiotique a mieux à faire qu'à modaliser sans relâche une tautologie : ce qui est doit être. Au contraire. La sémiotique est, nous semble-t-il, fidèle à sa vocation quand elle parvient à établir que l'être est sous le signe de l'usurpation. Cette suspicion affecte le signe et rend inconcevable toute détermination univoque : le signe est, selon l'enseignement des premières pages du Cours de Linguistique Générale, "immuable" et muable, "arbitraire" et cependant motivable et le cas échéant t'motivé t', contraignant et libre. Au "pourquoi ?" la langue répond, non par boutade, mais par raison de structure : "pourquoi pas ?" Autrement dit, avec l'avènement de la linguistique, la contradiction change de signe : mortifère dans une approche moniste, celle de la fatalité de l'être, elle devient poétique dans une approche ouverte et pluralisante.

Cependant ce retournement ne prend son sens que sous deux conditions : cet ébranlement ne doit pas se limiter au seul signe, mais s'étendre, par homogénéité, à la langue tout entière ; en second lieu, s'il lui arrive de requérir la médiation d'autrui, ce retournement doit être mené à bien par le sujet lui-même, avec son consentement. Mon étonnement que "fromage" en français se dise "fromage" peut certes survenir quand j'apprends que l'anglais use, dans des conditions que je juge comparables, du mot "cheese", mais cette comparaison joue seulement un rôle de catalyseur, dans l'acception non linguistique du vocable. Elle facilite, accélère une opération mais qui adviendrait de toute façon sans cet appoint puisque rien ne m'interdit de juger "fromage" parfaitement injustifiable. "Fromage" est possible et rien de plus.

Note de bas de page 12 :

E. Cassirer, La psychologie des formes symboliques, tome 1, op. cit., p. 107.

Note de bas de page 13 :

Ibid.

Nous ne faisons que reprendre — hâtivement — l'enseignement de Humboldt dans la présentation qu'en donne Cassirer dans le premier tome de La philosophie des formes symboliques. La subjectivité, en saffectant elle-même, ne s'anéantit pas, loin de là. Elle renonce certes à ce que l'on pourrait appeler sa splendeur monarchique, mais elle surmonte ainsi la double aporie de la singularité, de l'universalité et de l'exclusivité. "Ce qui distingue les langues, ce ne sont pas les sons et les signes, mais les visions du monde elles-mêmes"12. Nous sommes en présence d'une négativité qui est donation ; transposée légitimement dans le plan de l'expression, elle n'est pas apparentée à l'arrêt, mais à la pause. L'unique voit son absoluité illusoire s'éloigner, mais pour se montrer bientôt entouré de vis-à-vis, de pairs qui changent son détail en différence. Dans la terminologie du CLG, la reconnaissance de la subjectivité grégaire des langues, leur mise à niveau quand on les rapporte les unes aux autres deviennent le portique de la valeur et, épistémologiquement parlant, la voie d'accès à une diversité, à une problématique, donc à un objet : "La subjectivité de l'ensemble de l'humanité devient en soi quelque chose d'objectif'13 On pourrait certes, par élision, estimer que la subjectivité se propose elle-même comme objet, mais c'est assurément faire bon marché de cette négativité qui vient s'inscrire comme médiation entre la subjectivité immédiate et totalisante, qui complairait indiscutablement à chacun, et cette subjectivité critique et partitive, qui est devenue son horizon.

Note de bas de page 14 :

L. Hjelmslev, Prolégomènes à une théorie du langage, op. cit., p. 98. Il est permis de penser que cette affirmation de Hjelmslev fait signe à Humboldt pour qui, selon Cassirer, "le langage n'est pas une Œuvre (Ergon) mais une activité (Energeia)" (op. cit., p. 109).

Note de bas de page 15 :

"C'est en particulier la règle de I’indifférenciation du nom et du verbe qui détermine la construction de la plupart des langues" (op. cit., p. 236).

Note de bas de page 16 :

L. Hjelmslev, Nouveaux essais, Paris, P.U.F., 1985, p. 32-41.

Que chaque discipline doive configurer son objet n'implique aucunement l'existence d'un modèle à recommander. L'objet des disciplines gravitant autour du signe présente, nous semble-t-il, une triple originalité : (a) les langues et les systèmes symboliques se présentent comme des totalités singulières ; (b) l'objet n'est pas ici la limite du faire sémiotique, le faire ne se retire pas devant l'objet comme la configuration ordinaire de l'achèvement le stipule ; cet objet se présente moins comme résultat que comme témoin, ou jalon : "(...) il n'existe pas de formation universelle, mais seulement un principe universel de formation "14. L'objet ne mérite donc pas le qualificatif de donné, mais bien plutôt celui d'induit ; (c) la prégnance du possible pour les langues et les systèmes symboliques apparaît telle qu'elle "coiffe" peut-être la distinction entre diachronie et synchronie. Dans la supposition que la diachronie détienne un sens et que ce sens concerne bien les destins possibles, pour Brøndal la prééminence croissante des termes neutres, mais pour Cassirer le retrait de l'indifférenciation, il est permis de penser que la synchronie continue de se référer formellement à la diachronie. Ainsi on ne peut qu'être frappé par la convergence de deux données descriptives fortes : les catégories linguistiques, dont le contraste nous semble aujourd'hui inappréciable et indispensable pour la mise en ordre du monde, se sont d'abord, puis longtemps encore, confondues15 et par ailleurs la structure la plus simple, si l'on en croit Hjelmslev, oppose un terme "précis", dit intensif, à un terme "vague", dit extensif, celui-ci voué au possible, celui-là au fixé16 , de sorte que lien ninterdit d'entrevoir dans ce terme "vague" une réplique, une rémanence de cette indifférenciation constitutive.

2. Une épistémologie de l'émergence

Note de bas de page 17 :

A.J. Greimas et J. Courtés, Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, vol. 1, 1979.

Note de bas de page 18 :

L. Hjelmslev, Essais linguistiques, Paris, Minuit, 1971, p. 140.

Il est malaisé de caractériser avec la précision souhaitable l'épistémologie effective de la sémiotique. La leçon de Saussure dépend des textes retenus... Celle de Hjelmslev, qui prévaut indiscutablement dans Sémiotique 117, se déploie, sous bénéfice d'inventaire, dans quatre directions majeures : (i) selon les Prolégomènes, l'épistémologie de la sémiotique s'inscrit en continuité avec l'épistémologie générale telle que Hjelmslev la conçoit, à savoir cartésienne pour la référence, fonctionnelle et analytique pour la méthode ; (ii) selon la grande étude intitulée 'La stratification du langage", l'épistémologie de la sémiotique est d'abord tributaire des trois grandes "schizies fondatrices" : contenu / expression, forme / substance, système / procès, et la valeur des concepts descriptifs est située dans la dépendance de l'ordre dans lequel il convient de décliner ces "schizies" ; (iii) nombre d'études introduisent au coup par coup des notions que les textes précédents n'avaient pas mentionnées et qui, dans l'ensemble, rapatrient le sujet discourant dans la langue : la tension entre sujet et objet dans l'"Essai d’une théorie des morphèmes", les préoccupations localistes, donc subjectales, dans La catégorie des cas, etc. ; (iv) l'étude intitulée 'La structure morphologique" propose une analyse originale du "réel" : "La grammaire générale est faite par la reconnaissance des faits réalisables et des conditions immanentes de leur réalisation. Or pour établir la grammaire générale il suffit de reconnaître le réalisable derrière le réalisé"18.

Ces vues concordent-elles ? Sommes-nous seulement en présence de déplacements de l'accent, de changements de point de vue ? Il semble difficile de se prononcer et prudent de s'y refuser. Cependant, puisque l'ordre dans lequel les grandes dualités conceptuelles se présentent fixe leur valeur modale, leur valeur directrice, nous adoptons les dispositions suivantes.' nous écartons d'abord du débat la première que personne ne conteste, nous semble-t-il, sérieusement ; nous plaçons la deuxième orientation sous l'obédience de la quatrième, la troisième sous le contrôle de la deuxième. Cette concaténation signifie à peu près ceci :

  • dépendance du point (i) à l'égard du point (iv) : les réalisables sont antérieurs au contenu comme à l'expression, ainsi que la typologie des structures linguistiques, exposée à différentes reprises par Hjelmslev, l'indique ;

  • dépendance du point (iii) à l'égard du point (ii) : sous ce préalable inhabituel, le contenu et l'expression s'introduisent comme conditions de réalisation ;

  • signification du point (iii) : les oppositions demeurent relatives dans tous les cas de figure parce qu'elles sont sous-tendues par des tensions ; quand elles sont débrayées, envisagées pour elles-mêmes, elles sont sous le contrôle de l'intensité, quand elles sont subjectivées, c'est par rapport à la profondeur qu'elles font sens.

La résultante peut s'énoncer ainsi : de même que Balzac, esprit pourtant porté à la crédulité, soutenait qu'il n'y avait pas de "lois", mais seulement des "circonstances", de même nous sommes amenés à soupçonner que les conditions sont habilitées à se substituer aux propriétés dans la mesure où elles les régissent. Pour ce qui regarde la terminologie, le terme de "figure", dans l'acception proposée par Hjelmslev dans les Prolégomènes, est relativement disponible et nous aimerions confier à ce vocable les données fonctionnelles inhérentes à l'intensité et à la profondeur. La relation des figures aux sèmes est canonique en ce sens que les figures moins nombreuses que les sèmes les contrôlent en raison même de cette infériorité numérique.

2. 1. Teneur des réalisables

Les figures peuvent être posées a posteriori ou a priori. A posteriori, en recherchant par les voies ordinaires de l'analyse ce qui s'agite, ce qui grouille "sous" les sèmes. Et pour prendre un exemple familier pour les sémioticiens, les sèmes reconnus par Greimas dans le lexème "tête", à savoir "extrémité" et "sphélicité", ne sont pas le terme de l'analyse, mais dans la dépendance d'une pause ou d'un arrêt dans la progression de l'analyse. Cette voie excédant les limites de cette étude, nous procéderons par a priori délibéré.

Note de bas de page 19 :

Dans les Cahiers, Valéry note d'un mot : "L'homme, poste mobile — dans un champ d'énergies" (Cahiers, tome 1, Gallimard, La Pléiade, 1973, p. 971). L'un des postulats non déclarés, sans doute inavouables, de nombre de théories, concerne la solution de continuité entre le sensible et l'intelligible, alors que dans l'ensemble pour le XIXe siècle, à peu près unanime à cet égard, le fait sémiotique, sinon anthropique, était défini par l'intimité, la réciprocité de ces deux saisies.

Note de bas de page 20 :

L. Hjelmslev, Essais linguistiques, op. cit., p. 148-160.

Note de bas de page 21 :

M. Merleau-Ponty, L'Œil et l'esprit, Paris, Gallimard, 1989, p. 59

Note de bas de page 22 :

Pascal, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1954, p. 1157.

Note de bas de page 23 :

Le "maintenant", malgré la tyrannie des montres et des horloges qui désespérait Baudelaire, semble encore plus incertain que l"'ici" : "Nous ne sommes jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir comme pour hâter son cours : ou nous rappelons le passé, pour l'arrêter comme trop prompt. Si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste" (Pascal, op. cit., p. 1131). Ce fragment indique déjà que le tempo, la durée et l'espace interagissent toujours ensemble, c'est-à-dire qu'ils entretiennent les relations maîtrisables de sujet opérateur à sujet d'état.

Les figures, du point de vue du contenu, les réalisables, du point de vue épistémologique, pour satisfaire au point (ii), doivent concerner les données les plus générales que nous puissions penser et espérer atteindre et, sous cette pétition, nous ne voyons rien de plus général que le tempo, la durée et l'espace, tant par eux-mêmes que par leur concrescence, leur intrication. Les arguments que l'on peut produire ne valent que par leur connexité infime puisqu'ils procèdent de ce qu'il conviendrait dappeler une épistémologie existentielle en mesure d'établir la double insuffisance des seules positions épistémologiques comme des seules positions existentielles19. La dépendance des sèmes à l'égard des figures est interrogative : en effet, considérer que les figures sont comme les prédicats des prédicats relève du constat et non de l'intelligibilité, et c'est en ce sens que les positions exclusivement épistémologique ou existentielle s'avèrent insuffisantes quand elles croient devoir se fuir l'une l'autre, la première en invoquant la "pureté", la seconde le "vécu". Il nous semble que si les figures détiennent cette prégnance modale, directrice à l'égard des sèmes, c'est parce que le tempo, la durée et l'espace ne sont ni des données, ni des dimensions, mais comment le dire : les interfaces ? les jointures ? les échangeurs ? les "antennes" reliant le sujet au non-sujet. Mais cette formulation est encore trop réifiante ou trop approximative : le tempo, la durée et l'espace ne sont sans doute eux-mêmes, "à la fin des fins", que les fidéicommis de la profondeur et de l'intensité qui sont comme les voies par lesquelles le sujet et le non-sujet communiquent incessamment l'un avec l'autre, conformément à cette remarque de Cézanne : "La couleur est l'endroit où notre cerveau et l'univers se rejoignent". Indépendamment du critère de l'adéquation, dont il ne sera pas question ici, les deux volets indiqués, épistémologique et existentiel, se trouvent raisonnablement rémunérés : épistémologiquement parlant, les figures prévalent sur les sèmes selon le modèle linguistique éprouvé de la rection20 ; et sous l'angle de l'expression les sèmes implicitent les figures existentiellement parlant, les figures captent les tensions, les échanges entre le sujet et son Umwelt. Comment ne pas convenir avec M. Merleau Ponty que : "[A]près tout le monde est autour de moi, non devant moi"21 mais également avec Pascal que "[P]ar l'espace, l'univers me comprend et m'engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends''22 Le "ici" et le "maintenant" sont donc des instances précaires et provisoires, des expédients qui passent pour faciliter le commerce ordinaire entre les sujets — et guère davantage23. Le sujet est, selon une expression démarquée du même Pascal, "partout et nulle part", dehors et dedans, englobé, circonscrit et cependant englobant son englobement, en mesure de changer, sans l'abolir, l'intérieur en extérieur de cet extérieur, ou l'extérieur en intérieur de l'intérieur.

2.2. Isomorphisme de la forme de l'expression et de la forme du contenu

Le point (ii) concerne les rapports entre l'expression et le contenu. Pour Hjelmslev, ces deux formes partagent les mêmes catégories, mais pour être telles il faut bien que ces catégories aient un je ne-sais quoi en commun. Ces catégories peuvent être approchées comme des avatars de l'intensité et de la profondeur, notamment quand ces catégories se dirigent ou sont dirigées vers leurs limites : dans le plan de l'expression, la tension constituante souveraine est, de façon peu contestable, celle qui associe l'accent (intense) et la modulation (extense), le premier afférent à l'intensité, la seconde à la profondeur, dans le plan du contenu, la même tension constituante associe l'exclamation (intense) et le discours (extense).

Note de bas de page 24 :

R. Thom, Modèles mathématiques de la morphogénèse, op. cit., p. 274.

Les catégories intenses ont pour assiette plausible une concentration ou une rétention de l'énergie dans une grandeur comprimée, tandis que les catégories extenses font signe à un déploiement de l'énergie dans une unité exprimée. Ce parallélisme entre l'expression et le contenu repose sur trois postulats plutôt acceptables : principe de concordance, le sens ne saurait être étranger à son fonctionnement ; principe de constance : ce fonctionnement est conforme à un principe de constance qui est la signature du vivant, dont la pensée, le sens, l'esthésie, le mode symbolique... demeurent, malgré leur élan propre, des dépendances ; principe d'émergence : sous l'emprise de ce principe de constance, les valeurs varient nécessairement en raison inverse les unes des autres ; l'accent exclut la durée, l'exclamation rend le discours incongru. L'exclusivité des catégories est donc l'opérateur de la négativité dont les catégories sont porteuses, de ce qu'elles ne sauraient être sans s'abolir elles-mêmes. Et d’une façon plus générale, l'éclat de l'intensité d'une part, et l'étale, l'extense de la profondeur, d'autre part, ne sauraient être conjugués quand leurs valeurs sont paroxystiques. Ce bannissement de la modulation quand l'accent retentit, ou l'inverse — la proscription de l'éclat quand la modulation se développe font émerger le fonctif écarté sur le mode de l'absence, c'est-à-dire comme objet. De même que R. Thom fait état du concept de "catastrophe de perception" pour décrire les changements d'état, les bouleversements du sujet au cours de crises paroxystiques, notamment dans le cours des séquences de prédation, de même on pourrait parler de "catastrophe d'objet", de "catastrophe objectale" pour approcher la commotion de l'absence, et de "catastrophe subjectale" pour saisir la division, la schizie du sujet stupéfait et défait24. Les états du sujet sont des dérivations des survenirs figuraux qui sont vécus par lui et momentanément malgré lui.

De façon relativement inattendue, cette hypothèse semble se situer à mi-chemin des enseignements jugés généralement opposés de Hjelmslev et de Jakobson. De Hjelmslev, elle retient l'isomorphisme entre la forme de l'expression et la forme du contenu — que la postérité de Hjelmslev a rejeté sans qu'on puisse dire exactement si c'est de l'avoir connu ou de l'avoir méconnu. De Jakobson, elle retient l'assiette existentielle des traits :

Note de bas de page 25 :

R. Jakobson, Essais de linguistique générale, Paris, Minuit, 1963, p. 121. Le lecteur aura sans doute remarqué que deux triades imposantes se font face : la fréquence, l'intensité et le temps pour le plan de l'expression, le tempo, la durée et l'espace pour le plan du contenu; que la durée intervient déjà dans les deux listes. L’homologation est-elle envisageable ? est-elle raisonnable ? Il est tentant de rapprocher fréquence et tempo, intensité et espace (profondeur). Mais ces rapprochements demandent des vérifications patientes. Admettons qu'elles aboutissent : une difficulté demeure, à savoir que dans le plan du contenu le tempo commande la durée, laquelle elle-même commande l'espace. Ainsi que le relève, par exemple, P. Klee : "l'espace aussi est un concept temporel", ou encore Valéry : "Le temps est une véritable dimension de l'espace dans toute pensée de causation" (in Cahiers, tome 1, op. cit., p. 639). Dans le plan de l'expression, la question d'un réglage des dimensions entre elles ne semble pas avoir été soulevée.

Les trois types de traits prosodiques que, suivant Sweet, nous appellerons le ton, la force et la quantité, correspondent aux trois attributs de la sensation — hauteur de la voix, éclat de la voix et durée subjective (protensité). Les dimensions de la fréquence, de l'intensité et du temps en sont les plus proches corrélats physiques.25

Par œcuménisme délibéré, ou béat, nous pourrions dire que Jakobson procure le terme ab quo, Hjelmslev le terme ad quem d'un parcours génératif susceptible de saisir le contenu et l'expression dans Image 100000000000000100000002EB7420D5.jpgleur surgissement, quitte ensuite à constater leur éloignement mutuel et l'élargissement de la non-conformité entre les deux plans du langage.

Au cœur de ce faisceau catégoriel, la négativité apparaît comme un pivot, comme une entité opérationnelle : quand elle opère entre les termes, elle aboutit aux oppositions logiques chères au binarisme ; quand elle opère en les termes, elle aboutit alors aux termes complexes, aux dominances chères aux Danois et particulièrement à Image 100000000000000200000003A6ABC53D.jpgV. Brøndal. Dans le dessein de souligner la proximité — non soupçonnée — des positions défendues par les uns et les autres, nous aimerions désigner la première comme négation discontinuante, ou soudaine, la seconde comme négation continuante, ou progressive. Mais comment ne pas discerner dans cette dissimilation de la négation l'incidence des changements de tempo ? dans le premier cas par accélération et étranglement, asphyxie temporelle, dans le second par décélération et réfection de la durée ? Il est clair que si les formes occupent le devant de la scène sémiotique, les réalisables généraux et figuraux se tiennent en coulisses — et "sourient".

La catalyse de la négativité enclose dans les dimensions constituantes de l'intensité, de la profondeur et du tempo nous conduit à revisiter certains concepts de la sémiotique. Cet examen se fonde sur l'hypothèse que le contenu d'un concept est tributaire de sa place, c'est-à-dire de son rang dans une suite fondée sur la présupposition.

2.3. De l'interdéfinition à la redéfinition

Pour la théorie sémiotique elle-même, nous entrevoyons deux retombées à peine distinctes l'une de l'autre. En premier lieu, l'aspectualité reçoit, par continuité sui generis, une extension supérieure à celle qui lui est couramment reconnue. Mesure gardée, cette aspectualité figurale ou généralisée serait à It aspectualité restreinte ce que la narrativité généralisée de Greimas représente par rapport à la narrativité courante. Mais cette promotion, sinon cette sublimation, de l'aspectualité est conséquente si l'on songe que les catégories maîtresses de la sémiotique d'hier comme de celle d'aujourd’hui prennent en charge l'être et le devenir, l'état et l'événement, la périodisation du faire... Ou encore que les catégories se distinguent les unes des autres par leur valeur partitive, c'est-à-dire par la portion du discours qu'elles contrôlent. D'un mot, leur extension discursive. La rection dans la théorie hjelmslevienne, l'isotopie dans la théorie greimassienne sont les agents de cette appétence, de cette boulimie discursive.

En second lieu, il est permis de se demander si cette aspectualité généralisée ne se tient pas également "en amont" du carré sémiotique. Les tensions entre contradictoires [s1 et non s1] et contraires [s1 et s2] ne peuvent-elles pas être décrites à l'aide des catégories aspectuelles canoniques : inaccompli / accompli, par identification de la contradiction à l'inaccompli, et de la contrariété à l'accompli ? La négativité des catégories aspectuelles peut certes être réclamée par tel qui croit en la logique, mais l'exclusivité de cette appropriation est rien moins que fondée. D'autres descriptions, moins familières il est vrai, peuvent être avancées :

Note de bas de page 26 :

Le fait sémiotique est constitué par un double dans la terminologie de Saussure, superposition ou une stratification pour reprendre le terme imposé par Hjelmslev, amenant l'une contre l'autre la "forme scientifique" des valeurs différentielles et la "forme sémiotique" des valeurs subjectales (cf. l'étude intitulée "La stratification du langage", in Essais linguistiques, op. cit., p. 58).

Note de bas de page 27 :

S'il est difficile de dire quelle est exactement la finalité de l'art modeme, le motif prédominant dans l'attitude interprétative de Baudelaire à Merleau-Ponty en passant par Wölfflin, semble bien la profondeur, la lumière pour la peinture, l'énergie pour la musique: "Moi je pense que Cézanne a cherché la profondeur toute sa vie, dit Giacometti" (in M. Merleau-Ponty, L'Œil et l'esprit, op. cit., p. 64).

  • une description tensive et narrative : la contradiction et la contrariété diffèrent l'une de l'autre par la valeur du contre-programme qu'elles repoussent. : dans le cas de la contradiction, le contre-programme est résistant et interdit au procès d'aboutir, le programme visant à nier le terme "riche" n'est pas en mesure, en raison de la résistance du contre-programme auquel il se heurte, d'atteindre le terme "pauvre" et s'arrête sur la case "non-riche" ; dans le cas de la contrariété, le programme vient à bout du contre-programme, dont le potentiel, au terme du processus, est épuisé et la valeur nulle ; le programme parvient, dans ces conditions, jusqu'à la case "pauvre" ;

  • une description chronophorique : la vitesse du procès venant de "riche" est trop faible pour atteindre la case "pauvre" si bien que le procès est immobilisé en la case "non-riche" ; cette description demande, entre autres, que l'intransitivité et l'interruption soient instituées comme interprétantes l'une de l'autre ; plutôt méconnues, les vues de Brøndal dans La théorie des prépositions autorisent cette réciprocité ;

  • une description chorophorique : si les deux descriptions précédentes font appel à la transitivité, la troisième fait la part belle à l'orientation et à l'asymétrie qui en résulte. La profondeur peut ici encore faire valoir justement ses droits. Telle dimension munie de valeurs différentielles, dès qu'elle est disposée en profondeur, manifeste des valeurs subjectales26 qui s'organisent à partir d'une origine : aussi longtemps qu'elles demeurent proches de l'origine, du centre, de l'éclat ou du sujet... les valeurs sont fortes, mais dans une ambiance polarisée, éloignement vaut affaiblissement27. Là encore, pour la théorie sémiotique en tant que telle somme de concepts, il s'agit de porter la proxémique à l'incandescence et de catalyser, enfin, pour ce concept, l'extension énoncive, affective et valuative qu'il implicite. Le point de vue sémiotique, qui est lui-même — vertueusement — tributaire de la profondeur, assigne la proxémique comme figurative et la profondeur comme figurale.

Image 100000000000000300000004CA128626.jpgL'incidence de ces descriptions sur le carré sémiotique est double. En premier lieu, si l'on convient que l'objet que l'anthropologie sémiotique poursuit plus ou moins clairement depuis Humboldt est constitué par l'interaction du sensible et de l'intelligible, le carré sémiotique, et singulièrement de par l'armature logiciste et achronique dont Greimas l'a délibérément doté à la date où il l'a proposé, intéresse les volets de l'intelligibilité et de la rationalité, les ébauches descriptives que nous avançons seraient tournées vers la sensibilité pour autant que celle-ci emprunte telles voies, justement dénommées les "voies", sinon — calembour obligé — les "voix", de la sensibilité. En second lieu, le carré sémiotique peut être considéré comme un sujet opérateur délégué mandaté par les puissances figurales dont l'aspectualité est l’une des manifestantes possibles. On comprend dès lors assez facilement la "boiterie" du carré sémiotique : critiqué, critiquable sous le rapport de l'arbitraire, le carré sémiotique se sauve sous le rapport de l'adéquation puisque, pour la description de tel ou tel micro-univers, il "marche", sans cependant qu'il soit soupçonné que cette pertinence descriptive soit due aux opérateurs aspectuels qu'il implicite.

Note de bas de page 28 :

P. Ricœur, Temps et récit, tome 2, Paris, Seuil, 1984, p. 82.

Ces descriptions mettent donc en jeu l'aspectualisation sous un rapport particulier. Et de fait il semble que la sémiotique soit aux prises avec ce que nous aimerions dénommer le "cercle aspectuel". Examinateur sans complaisance, P. Ricœur a relevé la place incertaine de l'aspectualisation dans le paradigme sémiotique greimassien : "(...) L'introduction des structures aspectuelles dans le modèle ne se fait donc pas sans difficulté''28. Cette difficulté tient, nous semble-t-il, au fait que l'aspect est posé comme présupposant au titre de la discursivité et que tout indique qu'il est présupposé : en qualité de présupposant, il vaut comme demande — cependant qu'en qualité de présupposé il vaut comme réponse. C'est en ce sens que nous parlons de "cercle aspectuel". Ce "cercle" est épistémologique : l'aspect est, selon l'enseignement de Sémiotique I, dans la dépendance d'un sujet observateur qui évalue le degré d'avancement, ou de retard, du procès, mais d'un autre côté le point de vue dépend de l'aspect, l'aspect procure le point de vue, ainsi que nous allons nous efforcer de l'établir.

2.4. Interruption et émergence

Un point de vue est un événement de la profondeur. Sans la profondeur qui l'autorise, le point de vue serait privé de cette mobilité, de cette labilité qui fait son prix ; l'objet perdrait son relief. Figuralement parlant, la profondeur contribue, selon une mesure qui reste à déterminer, à la constitution de l'objet comme distance, compromis instable entre le désirable et l'indésirable, entre le prescrit et l'interdit, mais comment rendre compte de cette collusion sourde entre l'aspect, l'objectalité et la profondeur ? Nous l'avons déjà entrevue quand nous avons rapproché la profondeur de l'intensité. De cette identification, nous sommes redevable à G. Deleuze qui, sous le patronage de Platon dans le Philèbe, écrit :

Note de bas de page 29 :

G. Deleuze, Différence et répétition, Paris, P.U.F., 1989, p. 304-305.Image 100000000000000100000001F5470F7D.jpg

Toute qualité étant un devenir, on ne devient pas plus "dur" qu'on était (ou plus grand) sans, par là même aussi, devenir en même temps plus "mou" (plus petit qu'on est). (...) Il semble qu'on ne puisse pas échapper à un devenir-fou, à un devenir illimité impliquant l'identité des contraires comme la coexistence du plus et du moins dans la qualité.29

Note de bas de page 30 :

A la liste des "illusions" dénoncées par Greimas, "illusion référentielle", "illusion énonciative", il conviendrait d'ajouter l"'illusion sémique".

Note de bas de page 31 :

G. Deleuze, Différence et répétition, op. cit., p. 305.

La négativité se présente sous un jour inattendu puisqu'elle apparaît comme le sujet opérateur délégué de l'intensité. Les qualités deviennent, ou redeviennent, des événements, ou des épisodes, de l'intensité et tombent sous la juridiction, nullement exorbitante dans une approche interdéfinitionnelle, de l'aspect30. La qualification est donc justiciable d'une pause dans un devenir. Qu'en raison de telle flexion de l'intensité le devenir reprenne le cours suivi ou s'engage à rebours, et la qualité s'impose ou vacille. Les variations sensibles affectant le sujet contrôlent les différences réclamées par la rationalité : "C'est la différence dans l'intensité, non pas la contrariété dans la qualité, qui constitue l'être 'du' sensible"31.

Note de bas de page 32 :

F. de Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1962, p. 83-88.

Note de bas de page 33 :

"Il faut retenir donc, d'une part, la sémiotique discursive sur le plan du contenu, et de l'autre, le parcours génératif sur le plan de l'expression : faire quelque chose d'équivalent à celui qui existe pour le plan du contenu", in A.J. Greimas, "Conversation", Versus, 43, 1986, p. 56-57.

Le plan de l'expression ne semble pas fonctionner autrement. Dans les "Principes de phonologe"32, Saussure se pose la question de l'émergence des propriétés formelles de la syllabe. II convoque dans un premier temps les constituants de la syllabe, à savoir l'implosion [>] et l'explosion [<], puis examine le "rendement" morphologique des différentes combinaisons possibles. A cet égard, deux combinaisons possèdent une vertu spéciale : la combinaison [>Í<] génère ce que Saussure dénomme la "frontière de syllabe"', le passage d'un silence à une première implosion ou d'une explosion à une implosion [<Í>] donne lieu à ce que Saussure appelle un "effet" ou un "point vocalique". Autrement dit, par la médiation de l'implosion et de l'explosion, les propriétés formelles de la syllabe s'avèrent indépendantes des particularités des consonnes et des voyelles que la syllabe conjugue, et entrent dans la dépendance d'une intensité chiffrée. L'isomorphisme entre le plan du contenu et le plan de l'expression, postulé par la glossématique et assumé en partie par Greimas33, reçoit un début de validation : en effet, si l'intensité est bien au principe des "grandes" formes du plan de l'expression, à savoir les constituants syllabiques et la tension entre accents et modulations, il est tentant de retrouver les mêmes données dans le plan du contenu.

Dans cette perspective, nous proposons de mettre à l'épreuve l'analogie suivante : le jeu des "plus" et des "moins" jouerait dans le plan du contenu un rôle comparable à celui des implosions et des explosions dans le plan de l'expression. En considérant les "plus" et les "moins" non comme des états ou des résultats, mais comme des "attaques" en l'acception musicale du vocable, la chaîne discursive verrait se succéder, tantôt de façon convulsive, tantôt de façon eurythmique, les "plus" et les "moins" de même que la chaîne phonique voit se succéder les implosions et les explosions, et la jonction de ces "plus" et de ces "moins" serait le lieu d'apparition de formes canoniques indépendantes des contenus iconiques manipulés. De même que l'implosion et l'explosion forment soit par gémination, soit par contraste des "chaînons", de même le "plus" et le "moins" peuvent être soit géminés : "plus de plus" et "moins de moins", soit contrastés : "moins de plus" et "plus de moins". Rien n'interdit de penser que ces tensions seraient génératrices de formes et de valeurs canoniques, notamment le sommet et la limite, ou encore l'accent et le "retour à zéro".

Ce que nous aimerions appeler, en hommage à Saussure, le "point valuatif', sinon le vif même de la valeur, prendrait corps dans la succession affectante des "plus" et des "moins", de par le jeu complexe des combinaisons variées qui surviennent. Qu'il s'agisse du "point valuatif", obtenu par superposition des limites, d'une "étendue valuative", obtenue par non-superposition des limites, une forme composerait la coalescence et l'adversité, la contiguïté et l'antagonisme. Mais si nous poussons au-delà en envisageant des agrégats valuatifs, obtenus par brouillage relatif des limites, nous observons les mêmes directions à l'œuvre, à savoir des forces attractives, celles inhérentes aux termes complexe et neutre, et des forces adversatives, celles inhérentes aux termes dits simples. Là encore, en creusant l'interdéfinition, nous faisons un pas vers la redéfinition : s'agissant des structures élémentaires de la signification, avec le "carré sémiotique", nous ne sommes pas seulement en présence d'un réseau de parcours, mais également de ce que nous aimerions appeler une "nasse sémiotique", sinon un "panier de crabes", au sein duquel la coalescence et l'adversité, tour à tour objet et opératrice, se disputent la maîtrise. Dans cette coalescence qui prend pour objet l'adversité, comme dans l'adversité qui vise une coalescence, nous identifions le principe de constance mentionné en 11.2 muni de son opérateur légal, la négativité, pour autant que chaque variation d'un fonctif est soldée par la variation inverse de l'autre.

3. Pour finir

Il semble dès lors permis de penser que sans quelque survenue, sans la pointe pénétrante d'une soudaineté, la valeur n'accéderait jamais à la présence. Qu'est-ce qui survient sinon une intensité, projetant le sujet hors de soi, hors de son assiette et lui imposant comme attente et donc comme objet le retour à l'état initial, le retour détensif en soi-même :

Note de bas de page 34 :

P. Valéry, Cahiers, tome 1, op. cit., p. 1197.

Sensibilité — Mère de l'étonnement — Fille de la coupure, des résistances — Etincelle et lumière — Eveil, appel, invasion —Accélération — ou variation seconde —Inégalité, valeurs.34

Qu'il s'agisse de l'accent ou du "retour à zéro", la problématique est sans doute celle de la créativité de l'interruption, de l'équivalence arcane de la forme et de la survenue. L'identification communément admise de la forme et de la limite est insuffisante et pour prendre la mesure de ce qui se passe, il convient de concevoir la forme comme un aboutissant de l'interruption. Un "point valuatif', un sommet, une culmination surviendraient quand on passerait d'une transition à une autre, d'une transition mettant en œuvre le "plus de plus" à une transition mettant abruptement en œuvre le "moins de plus", mais selon le principe deleuzien indiqué plus haut, l'accroissement chiffre une négativité : en raison du principe de constance déjà indiqué, le progrès accompli s'avère ambivalent puisqu'il fortifie aussi son contraire ; on peut ajouter que tout progrès est substantiellement, ou naïvement, croissant et fonctionnellement, ou subtilement, décroissant, que tout progrès se dirige vers... son annulation. Le "punctum" (Barthes) de la valeur ou de l'affect — puisqu'il n'y a là qu'une variation de point de vue — serait un signal en provenance de la sensibilité, cette "boîte noire", faisant connaître au sujet que l'accroissement a cessé d'être en position d'opérateur prévalent et qu'il a abandonné cette fonction à la diminution, bien que l'exprimant de cette valeur puisse, lui, continuer de croître !

Nous sommes ici au plus près de la théorie sémiotique pour autant qu'elle privilégie la sémiosis non comme repos, mais comme acte. Mais comment le garantir ? La théorie sémiotique doit tendre à l'intégration, ainsi que le recommande H. Parret, mais — négativité oblige — également vers l'alternance. Ce qui signifierait que si tout programme appelle le contre-programme qu'il repousse, deux régimes valuatifs immanents sont cependant concevables : celui que propose le "carré sémiotique" et que l'on peut décrire comme linéaire, asymétrique, extense, transitif, directif, progressif, modulant plutôt que rythmique, historisant et donc en affinité plus ou moins déclarée avec la dialectique hégélienne ; celui qui procèderait de la "nasse sémiotique" et que l'on peut décrire comme oscillant, symétrique, intense, intransitif, réflexif, conservatif, rythmique plutôt que modulant, présentifiant et donc en affinité possible avec la dialectique freudienne.

Note de bas de page 35 :

Parmi les acquis de la sémiotique figure le rôle décisif du manque et de l'excès dans l'ébranlement de la narrativité : le manque et l'excès émeuvent la modalisation, laquelle à son tour fait signe à la narrativité. Mais deux questions de pertinence peuvent être soulevées : en premier lieu, où ranger le manque et l'excès sinon "dans" l'aspect ? en second lieu, il est difficile de ne pas rattacher le manque, cet excédent de "moins", et l'excès, ce déficit de "moins", à la problématique de l'intensité, entendue comme siège, concours de devenirs simultanés et antagonistes.

Nous sommes, ce faisant, une fois encore reconduit à l'enseignement de Saussure : l’arbitraire est à la fois ce qui doit être — arbitraire prescriptif, et ce qui pourrait ne pas être — arbitraire libératoire, si bien qu'il n'est pas illégitime de considérer que la négativité qui habite cet arbitraire commande cette ambivalence avantageuse et libératrice35.

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Notes

1 Ce texte est paru originellement in E. Landowski (éd.), Lire Greimas, Limoges, Pulim, 1997, pp. 121-142.

2 R. Thom, Modèles mathématiques de la morphogénèse, Paris, Bourgois, 1981, p. 170.

3 V. Brøndal, Essais de linguistique générale, Copenhague, E. Munksgaard, 1943, p. 50.

4 "Nietzsche n'est pas une nourriture — c'est un excitant" (Cahiers, tome 1, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1973, p. 486).

5 F. Nietzsche, Le crépuscule des idoles, Paris, Gallimard, 1974, p. 78.

6 F. Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, Paris, Gallimard, 1971, p. 70. Cette spécificité ne se limitait pas pour lui à la forme du contenu : elle intéressait aussi — peut-être d'abord — la forme de l'expression, ordinairement négligée. C'est ainsi qu'il estimait que la langue allemande, selon son oreille, était — à l'exception de Lessing — incapable de vivacité : "L'Allemand, dans sa langue, est à peu près inapte au presto ; on en conclura avec justesse qu'il n'est pas moins inapte à nombre des nuances les plus exquises et les plus audacieuses de la pensée libre, de la pensée émancipée (...)" (ibid., p. 47).

7 Ibid., p. 394.

8 Ibid., p. 699.

9 "La conscience faite pour défendre l'être, le ronge plus tard". P. Valéry, Cahiers, 1894-1914, tome 2, Paris, Gallimard, 1988, p. 169.

10 E. Cassirer, La psychologie des formes symboliques, tome 1, Paris, Minuit,1985, p. 240-241.

11 L. Hjelmslev, Prolégomènes à une théorie du langage, Paris, Minuit, 1971, p. 70. Cf. également A. Hénault, Histoire de la sémiotique, Paris, P.U.F. (coll. "Que sais-je), 1992, p. 62-73.

12 E. Cassirer, La psychologie des formes symboliques, tome 1, op. cit., p. 107.

13 Ibid.

14 L. Hjelmslev, Prolégomènes à une théorie du langage, op. cit., p. 98. Il est permis de penser que cette affirmation de Hjelmslev fait signe à Humboldt pour qui, selon Cassirer, "le langage n'est pas une Œuvre (Ergon) mais une activité (Energeia)" (op. cit., p. 109).

15 "C'est en particulier la règle de I’indifférenciation du nom et du verbe qui détermine la construction de la plupart des langues" (op. cit., p. 236).

16 L. Hjelmslev, Nouveaux essais, Paris, P.U.F., 1985, p. 32-41.

17 A.J. Greimas et J. Courtés, Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, vol. 1, 1979.

18 L. Hjelmslev, Essais linguistiques, Paris, Minuit, 1971, p. 140.

19 Dans les Cahiers, Valéry note d'un mot : "L'homme, poste mobile — dans un champ d'énergies" (Cahiers, tome 1, Gallimard, La Pléiade, 1973, p. 971). L'un des postulats non déclarés, sans doute inavouables, de nombre de théories, concerne la solution de continuité entre le sensible et l'intelligible, alors que dans l'ensemble pour le XIXe siècle, à peu près unanime à cet égard, le fait sémiotique, sinon anthropique, était défini par l'intimité, la réciprocité de ces deux saisies.

20 L. Hjelmslev, Essais linguistiques, op. cit., p. 148-160.

21 M. Merleau-Ponty, L'Œil et l'esprit, Paris, Gallimard, 1989, p. 59

22 Pascal, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1954, p. 1157.

23 Le "maintenant", malgré la tyrannie des montres et des horloges qui désespérait Baudelaire, semble encore plus incertain que l"'ici" : "Nous ne sommes jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir comme pour hâter son cours : ou nous rappelons le passé, pour l'arrêter comme trop prompt. Si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste" (Pascal, op. cit., p. 1131). Ce fragment indique déjà que le tempo, la durée et l'espace interagissent toujours ensemble, c'est-à-dire qu'ils entretiennent les relations maîtrisables de sujet opérateur à sujet d'état.

24 R. Thom, Modèles mathématiques de la morphogénèse, op. cit., p. 274.

25 R. Jakobson, Essais de linguistique générale, Paris, Minuit, 1963, p. 121. Le lecteur aura sans doute remarqué que deux triades imposantes se font face : la fréquence, l'intensité et le temps pour le plan de l'expression, le tempo, la durée et l'espace pour le plan du contenu; que la durée intervient déjà dans les deux listes. L’homologation est-elle envisageable ? est-elle raisonnable ? Il est tentant de rapprocher fréquence et tempo, intensité et espace (profondeur). Mais ces rapprochements demandent des vérifications patientes. Admettons qu'elles aboutissent : une difficulté demeure, à savoir que dans le plan du contenu le tempo commande la durée, laquelle elle-même commande l'espace. Ainsi que le relève, par exemple, P. Klee : "l'espace aussi est un concept temporel", ou encore Valéry : "Le temps est une véritable dimension de l'espace dans toute pensée de causation" (in Cahiers, tome 1, op. cit., p. 639). Dans le plan de l'expression, la question d'un réglage des dimensions entre elles ne semble pas avoir été soulevée.

26 Le fait sémiotique est constitué par un double dans la terminologie de Saussure, superposition ou une stratification pour reprendre le terme imposé par Hjelmslev, amenant l'une contre l'autre la "forme scientifique" des valeurs différentielles et la "forme sémiotique" des valeurs subjectales (cf. l'étude intitulée "La stratification du langage", in Essais linguistiques, op. cit., p. 58).

27 S'il est difficile de dire quelle est exactement la finalité de l'art modeme, le motif prédominant dans l'attitude interprétative de Baudelaire à Merleau-Ponty en passant par Wölfflin, semble bien la profondeur, la lumière pour la peinture, l'énergie pour la musique: "Moi je pense que Cézanne a cherché la profondeur toute sa vie, dit Giacometti" (in M. Merleau-Ponty, L'Œil et l'esprit, op. cit., p. 64).

28 P. Ricœur, Temps et récit, tome 2, Paris, Seuil, 1984, p. 82.

29 G. Deleuze, Différence et répétition, Paris, P.U.F., 1989, p. 304-305.Image 100000000000000100000001F5470F7D.jpg

30 A la liste des "illusions" dénoncées par Greimas, "illusion référentielle", "illusion énonciative", il conviendrait d'ajouter l"'illusion sémique".

31 G. Deleuze, Différence et répétition, op. cit., p. 305.

32 F. de Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1962, p. 83-88.

33 "Il faut retenir donc, d'une part, la sémiotique discursive sur le plan du contenu, et de l'autre, le parcours génératif sur le plan de l'expression : faire quelque chose d'équivalent à celui qui existe pour le plan du contenu", in A.J. Greimas, "Conversation", Versus, 43, 1986, p. 56-57.

34 P. Valéry, Cahiers, tome 1, op. cit., p. 1197.

35 Parmi les acquis de la sémiotique figure le rôle décisif du manque et de l'excès dans l'ébranlement de la narrativité : le manque et l'excès émeuvent la modalisation, laquelle à son tour fait signe à la narrativité. Mais deux questions de pertinence peuvent être soulevées : en premier lieu, où ranger le manque et l'excès sinon "dans" l'aspect ? en second lieu, il est difficile de ne pas rattacher le manque, cet excédent de "moins", et l'excès, ce déficit de "moins", à la problématique de l'intensité, entendue comme siège, concours de devenirs simultanés et antagonistes.

Pour citer ce document

Claude Zilberberg, « Sémiotique, épistémologie et négativité », Actes Sémiotiques [En ligne], 122, 2019, consulté le 21/06/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/6278, DOI : 10.25965/as.6278

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