Jean-Michel Wirotius, Sémiologie des handicaps en médecine physique et de réadaptation, Limoges, Editions Lambert-Lucas, 2011, 227 pages

Bernard Couty

Texte intégral

Nous proposons ici une lecture de l’ouvrage de Jean-Michel Wirotius, « Sémiologie des handicaps en médecine physique et de réadaptation », afin de mettre en évidence la cohérence logique d’une démarche innovante, susceptible, pensons-nous, d’introduire un nouveau modèle explicatif et paraxéologique dans le domaine de la médecine de réadaptation.

Note de bas de page 1 :

Jean-Michel Wirotius, Sémiologie des handicaps en médecine physique et de réadaptation, idem, p. 114.

Jean-Michel Wirotius propose une définition de la Médecine Physique et de Réadaptation (MPR) : « La partie de la médecine dédiée au soin des personnes de tous âges, dont le corps est handicapé par une ou des lésions liées à un accident ou à une maladie organique »1. Il la fait donc exister conceptuellement par sa définition, techniquement par ses pratiques, sociologiquement par la relation de soin entre patient et thérapeute, éthiquement par sa visée de compensation d’un manque. Et, du même mouvement, il la fait exister –pour qu’elle soit reconnue dans sa spécificité- en démarcation d’avec la médecine commune.

Cette distinction n’est pas que conceptuelle : elle renvoie à des savoirs et à des pratiques qui, sans être absolument séparées, finissent par diverger sensiblement. La médecine curative, notamment, dispose de signaux, les symptômes, qui font sens (sémiotique) et des mots pour en parler et les rattacher à des modèles explicatifs (sémiologie). Dès lors, son savoir et ses pratiques peuvent être conceptuellement évalués et transmis. La MPR, en regard, n’est pas encore dotée d’une sémiologie autorisant la mise en mots qui permettrait à la fois de faire émerger un « discours du corps handicapé » et de décrire la clinique de rééducation prenant ce corps en charge. Fonder une sémiologie de la MPR, tel est le projet de Jean-Michel Wirotius.

L’entreprise semble a priori malaisée. D’une part l’accès au diagnostic étant aussi source de pratiques, la Sémiologie Médicale Commune (SMC), sémiologie du discret et comparable à celle de Charles Sanders Peirce, non seulement oriente le premier regard du thérapeute en MPR, mais y projette aussi ses pratiques en adossant le handicap à la maladie et tend à imposer une relation vectorielle allant du symptôme à la maladie et de la maladie au traitement ; alors, seuls les symptômes satisfaisant à cette relation sont réputés pertinents et considérés comme « discours du corps ». Cette imbrication de la SMC et de la MPR fait que spontanément cette dernière utilise les schémas médicaux, dans nombre de situations. Or ce corps, en MPR, a subi une modification de « forme » -pas uniquement physique- consécutive à la maladie –le handicap n’est donc plus la maladie- et la personne qui habite ce corps est soumise à une rééducation visant à compenser ce que la maladie a rendu inopérant : le corps handicapé tient alors un autre discours que le corps malade. Une nouvelle relation s’établit, allant de la lésion au handicap et du handicap à une sémiologie du handicap. La problématique s’en trouve inversée, et la MPR doit prendre ses distances avec le discours de la SMC en se construisant une sémiologie spécifique.

D’autre part, la sémiologie médicale commune se fonde sur un système d’unités minimales discrètes (les symptômes) permettant d’établir un registre logique et décontextualisé, valable, théoriquement du moins, dans tous les cas pertinents et de manière universelle. En revanche, dans le champ du handicap, les données sont « graduées » dans un continuum phénoménal qui résiste à la saisie en unités discrètes : le handicap, contrairement à la maladie, n’offre pas de matériel extractible, « autopsisable », pouvant être linguistiquement nommé de prime abord : « en milieu sanitaire, le handicap est un territoire sans nom. »

Cependant, si la MPR ne dispose pas de substrat discrétisable pour fonder sa sémiologie, il demeure néanmoins envisageable de constituer une sémiologie du continu. Une telle sémiologie existe en Sciences Humaines, c’est la Sémiotique du Discours théorisée par l’Ecole de Paris (Algirdas Julien Greimas,Jacques Fontanille et alii) ; elle vise à constituer, selon le vœu de Greimas, un langage formel, cohérent, unique qui, contrairement à la sémiotique de Pierce, plutôt « lexicale », serait une sémantique et une syntaxe des « ensembles signifiants ». Opérant sur du continuum situationnel faisant sens, une telle sémiotique appliquée à la MPR serait graduée, tensive (opposée au binarisme), tiendrait compte de seuils (opposée en cela au discret), tiendrait également compte de l’espace et du temps en relation avec le sens. En adoptant ce principe de modélisation a priori, allant au-delà des évidences de l’observation initiale, Jean-Michel Wirotius pense qu’il est possible de renoncer au tri du non-pertinent que pratique la SMC pour considérer le mélange, le cumul de l’ensemble des troubles fonctionnels qui caractérisent un handicap par lecture directe du corps handicapé, qui fait sens.

Or le corps handicapé fait « sens » en cela qu’il révèle en surface, par les difficultés qu’il rencontre, sans doute aussi par la plainte douloureuse qu’il émet, l’attrition d’une fonction sous-jacente, dont il témoigne également de la restauration progressive au cours du traitement rééducatif. La fonction nous semble être le concept princeps d’une sémiologie de la MPR, en cela qu’elle constitue la clé d’analyse de toutes les pratiques dans ce domaine.

Jean-Michel Wirotius considère cinq catégories de fonctions, toujours en interaction et sources de signaux fonctionnels (biologiques ou autres) : fondamentales (liées à la vie neuro-végétative), motrices, cognitives, émotionnelles, sensorielles. Peut-être cette catégorisation classique gagnerait-elle à être déconstruite, mais ce qui importe, dans le propos de l’auteur, ce sont les propriétés que l’on peut analytiquement attribuer à ces fonctions. En premier lieu, une fonction n’est pas isolée mais se trouve prise dans une relation avec un ensemble plus vaste. Par exemple, la fonction circulatoire interagit avec le système hormonal et le système végétatif : rien n’est isolé, tout, au contraire, s’inscrit dans un continuum. En second lieu, une fonction est régulante, telle la fonction rénale qui maintient constant l’équilibre hydro-électrolytique du sang. En troisième lieu, une fonction est finaliste car elle a des résultats prévisibles. Enfin, elle est analysable en termes de temporalité. Cette temporalité autorise une approche aspectuelle des processus fonctionnels en termes d’inchoatif, de duratif et de terminatif. En conséquence, une fonction, par sa finalité, son action régulatrice et sa temporalité peut s’assimiler à une syntaxe ou à un programme.

L’entrée en rééducation est consécutive à une modification de la forme du corps portant atteinte à une (ou des) fonction(s), et le but de la MPR est de restaurer la fonction atteinte. Les propriétés attribuées aux fonctions montrent que la rééducation programmée s’évalue fonctionnellement en tenant compte à la fois du caractère universel des fonctions et du caractère singulier du corps en rééducation. Le parcours de soin est organisé spatio-temporellement, en raison d’une situation, selon des données sémantiques (paradigmatiques) et des données syntaxiques (syntagmatiques) ; dans les termes de l’Ecole de Paris, il s’agit d’un « parcours génératif du sens ». Dans cette optique, il est logique de rapporter analogiquement le déroulement du parcours rééducatif à la structure profonde du récit ou de toute narration. Les rôles actantiels (voir Algirdas Julien Greimas), que peuvent incarner plusieurs acteurs (le sujet, les soignants de différents métiers) se répartissent selon six actants liés par des oppositions binaires : le sujet (le corps handicapé) est lié à l’objet (la réinstauration de la fonction) par la modalité du « vouloir ». Il existe une « dysphorie initiale » résultant du manque de l’objet, mais que le destinateur (le thérapeute, actant générique) charge le sujet de surmonter par la quête de l’objet, en quoi consiste l’effort de rééducation. Cette mise en branle du sujet vise l’horizon éthique du parcours, une euphorie finale promise au sujet-destinataire sanctionnant le résultat. Tel est l’axe du « vouloir ». Pour ce faire, le sujet bénéficie d’adjuvants –pas seulement les thérapeutes et le matériel, mais la famille, l’entourage, et d’une manière générale tout ce qui contribue positivement au parcours, mais se heurte aussi à des opposants, par exemple la douleur, l’apathie, la perte du geste. Tel est l’axe du « pouvoir ». Tout s’organise donc autour de la fonction, notamment les rôles et les scripts récurrents.

Note de bas de page 2 :

 Voir Michel Barthélémy et Louis Quéré « La mesure des évènements publics. Structure des évènements et formation de la conscience publique », Rapports de recherche pour le CNRS, Centre d’études des mouvements sociaux, Paris, 1991.

Ainsi, le parcours rééducatif apparaît-il comme une totalité close sur elle-même, avec un début et une fin, entre lesquels des étapes intermédiaires peuvent se définir les unes par rapport aux autres, et assurant une cohésion des rôles pris par les actants dans ce qu’ailleurs on nomme « dispositif d’action collective2.» Quelles sont, maintenant, les données sémantiques et syntaxiques permettant de faire sens dans ce parcours ?

Note de bas de page 3 :

 Jean-Michel Wirotius, Sémiologie des handicaps en médecine physique et de réadaptation, idem, p. 93.

Le « signifiant » –le corps déformé- est supposé naturel, tandis que le « signifié » est culturel. Ce dernier s’appréhende de manière évaluative par le thérapeute qui « lit » le discours du corps mais aussi celui de la Personne. Le sujet est-il « présent », c’est-à-dire entre-t-il dans la relation communicative, ou est-il absent ? Quelle est son histoire (médicale, notamment, mais sociale également). Est-il anosognosique ou peut-il s’auto-analyser en termes de handicap (« proprioperception ») ? Quel est son vouloir, comment peut-il s’investir affectivement dans le projet rééducatif (thymie) ? Quels sont ses degrés physiques de liberté (horizontalité, verticalité), le passage d’un degré à un autre constituant le « morphème du handicap », et quelle est leur importance dans le désir du patient ? Tout cela s’analyse en situation, et il semble, pensons-nous, difficile de le décontextualiser, dans la mesure où ce « signifié » peut évoluer en cours de cure : peut-on s’en tenir aux « stéréotypes identitaires de départ », c’est-à-dire à la première impression du thérapeute ? La syntaxe est sans doute plus aisée à saisir : elle constitue ce que l’auteur appelle le « niveau praxéologique », c’est-à-dire l’analyse des différentes manières d’agir et d’interagir du sujet dans un milieu de soin3 : la rééducation fragmente unitairement la maladie pour construire une globalité autour de la fonction. Cela suppose, bien entendu, des « actants » -y compris le sujet- intervenant dans une distribution des rôles exerçant des « compétences modales » contribuant à changer le « discours du corps » en suscitant un déploiement en situation de capacités fonctionnelles et en ajustant adéquatement les comportements.

Tel nous paraît être le noyau dur d’une recherche certes à ses débuts, mais qui ne laisse pas d’être nécessaire pour pallier le vide sémiologique existant en MPR. Analysant les discours occupant actuellement le champ de la MPR, l’auteur constate que pour l’essentiel s’y rencontrent d’une part « l’idéologie des trois R » (rééducation réadaptation, réinsertion) et d’autre part une rhétorique à quatre paradigmes : pluridisciplinarité, globalité, plasticité, efficacité, fournissant a posteriori des arguments justifiant des pratiques professionnelles, mais nullement destinées à orienter rationnellement ces pratiques dans un parcours de soin. Comprendre, guider, et aussi transmettre le savoir et le savoir-faire, tel est le but assigné à une sémiologie en MPR. Ajoutons, pour terminer, qu’une telle sémiologie peut être comprise non seulement par les praticiens de la MPR, mais également par les sémioticiens opérant dans le champ des sciences humaines, qui y retrouveront nombre de leurs concepts.

Notes

1 Jean-Michel Wirotius, Sémiologie des handicaps en médecine physique et de réadaptation, idem, p. 114.

2  Voir Michel Barthélémy et Louis Quéré « La mesure des évènements publics. Structure des évènements et formation de la conscience publique », Rapports de recherche pour le CNRS, Centre d’études des mouvements sociaux, Paris, 1991.

3  Jean-Michel Wirotius, Sémiologie des handicaps en médecine physique et de réadaptation, idem, p. 93.

Pour citer ce document

Bernard Couty, « Jean-Michel Wirotius, Sémiologie des handicaps en médecine physique et de réadaptation, Limoges, Editions Lambert-Lucas, 2011, 227 pages », Actes Sémiotiques [En ligne], 114, 2011, consulté le 20/03/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/620

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