Première table ronde :
la sémiotique de Greimas dans les institutions

Jacques Fontanille

Anne Hénault

Louis Panier

Eero Tarasti

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Articles des auteurs de l'article parus dans les Actes Sémiotiques : Jacques Fontanille, Anne Hénault, Louis Panier et Eero Tarasti.

Texte intégral

Première table ronde : La sémiotique de Greimas dans les institutions

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Jacques Fontanille

L’ancrage institutionnel de la sémiotique

Il n’y a pas de recherche et de formation dans quelque domaine que ce soit qui puisse se faire en dehors des institutions, qu’il s’agisse des institutions existantes ou des institutions à créer. Même les chercheurs les plus solitaires et les plus individualistes ne peuvent se passer des institutions que d’autres animent, qui organisent des colloques et des congrès, qui pilotent des revues ou des collections, qui organisent des séminaires où ils sont invités, et qui cherchent et trouvent des financements pour tout cela.

Greimas avait quelque peine à appréhender les institutions existantes, et il a dépensé beaucoup d’énergie et de temps à essayer d’en créer de nouvelles : des revues, des écoles, des fédérations de recherche, etc. Finalement, ne sont restées, de toutes ces tentatives, que celles qui ont pu s’ancrer dans des institutions existantes : les Actes Sémiotiques et les Nouveaux Actes sémiotiques, par exemple, parce que les premiers étaient soutenus par le CNRS, et les seconds parce qu’ils étaient pris en charge par une université. Ou encore son séminaire qui, après la sortie de l’EHESS, a erré pendant quelques années, sur sa lancée, et qui a été ensuite pérennisé à l’IUF puis à Paris IV. L’une de ces institutions, sans laquelle la sémiotique française serait aujourd’hui peu de choses, a été créée et développée en dehors des initiatives personnelles de Greimas ; je veux parler de la collection Formes Sémiotiques, aux PUF, qui doit tout à l’engagement et au travail constant d’Anne Hénault.

L’institutionnalisation de la recherche passe désormais par les équipes labellisées et les écoles doctorales. Il y a très peu d’équipes labellisées dont l’objet principal est la sémiotique, et aucune n’est aujourd’hui associée au CNRS ; la seule qui le soit actuellement est un petit groupe appartenant à une grosse UMR de Lyon 2. On peut distinguer trois cas de figure :

  1. les équipes d’accueil labellisées dont l’objet est la sémiotique : le CeReS à Limoges ;

  2. les équipes dont l’objet est la sémiotique, mais qui ne sont pas autonomes et qui sont intégrées à d’autres équipes d’accueil ou UMR : c’est le cas à Toulouse et à Lyon ;

  3. les équipes dont l’objet n’est pas la sémiotique, mais qui intégrent dans leurs programmes une approche sémiotique parmi d’autres : la musicologie à Strasbourg, la communication à Dijon, à Paris IV (Celsa), la littérature à Paris 8, les medias à Metz, la communication politique à Paris Est, les arts visuels et la communication à Paris 1, les recherches culturelles à Avignon, etc.

Certaines équipes ont disparu ou se sont diluées : à Angers, à Paris 5, à Besançon, par exemple, et comme les sémioticiens concernés n’ont pas nécessairement rejoint d’autres équipes, ils se trouvent aujourd’hui isolés.

En outre, l’institutionnalisation d’un programme de recherches se mesure aujourd’hui à sa capacité à concourir dans des appels d’offre nationaux et européens : il n’y a eu à ma connaissance qu’une ACI proprement sémiotique (sur l’image, à Limoges, avec la Belgique et l’Italie) et un seul programme ANR (sur les images scientifiques, à Limoges, avec la Belgique et l’Italie). D’autres programmes ANR ont été réalisés (à Dijon, Strasbourg ou Avignon), mais par des équipes du type 3, c’est-à-dire sans focus particulier sur la sémiotique. Et il n’y a qu’une seule équipe d’inspiration partiellement sémiotique qui participe à un Laboratoire d’Excellence des Investissements d’Avenir, l’équipe de musicologie de Martha Grabozsc à Strasbourg. A ma connaissance, ces équipes à fort potentiel institutionnel ne participent que rarement, ou ne participent plus du tout aux activités du « club » des sémioticiens « pur sucre ».

D’un autre point de vue, l’institutionnalisation d’un programme de recherche s’apprécie également par le fait que ses porteurs se confrontent aux autres, à d’autres paradigmes et à d’autres approches méthodologiques, autour de thèmes ou de problèmes communs et d’actualité scientifique. Mais le fonctionnement scientifique dominant de la sémiotique française greimassienne est plutôt celui d’un « club », de l’entre-soi, l’entre-amis, indéfiniment, et sur des thèmes propres au « club ».

Cette diversité et cette relative faiblesse des formes d’institutionnalisation scientifique brouille évidemment l’image de la discipline, et fait obstacle à son identification. Mais elle pose également une redoutable question à la sémiotique en général, que l’on peut décliner en deux volets : 1) Quels sont les objets dont la recherche sémiotique doit ou peut s’emparer prioritairement ? 2) Quelle est la filiation épistémologique que la recherche sémiotique doit revendiquer ?

Ces deux volets sont étroitement liés car c’est une chose que de s’intéresser aux médias et d’en faire une description sémiotique, par exemple, et c’en est une autre que de faire comme si cela suffisait à constituer un ancrage épistémologique ; c’est une chose que de choisir comme objet d’analyse sémiotique des œuvres artistiques, et c’en est une autre que de faire comme si l’ « art » et la préoccupation esthétique dispensait de l’ancrage épistémologique propre à la sémiotique. Le risque évident, et qui est presque devenu une tendance dominante aujourd’hui, c’est que l’approche sémiotique se transforme en « discours sémiotique » sur des objets divers, un discours qui, le plus souvent, croit pouvoir ne rendre aucun compte sur son ancrage épistémologique dans les sciences du langage, la phénoménologie et l’anthropologie du langage.

Dans ce panorama de l’institutionnalisation de la recherche sémiotique, se pose donc la question de l’avenir scientifique de la sémiotique en tant que domaine épistémologique.

L’institutionnalisation de la recherche passe également par la qualité des revues et des collections, et notamment par l’indexation des revues. Dans les classements en cours en Europe, seule la revue de l’AISS « Semiotica » a droit à la cotation A. Et les revues bien classées où les sémioticiens peuvent publier ne sont pas des revues de sémiotique, mais des revues de communication, de design ou de sciences du langage. Ce qui nous renvoie à la question précédente…

Du côté des formations, des diplômes et des filières, la situation est plus que confuse : illisible. Les masters de « sémiotique » sont très rares, et ils peinent à survivre. Quand il s’agit de parcours « recherche », comme à Limoges, ils sont maintenus à grande peine. Quand il s’agit de parcours « professionnels », ils se portent mieux, mais à condition de savoir viser des métiers identifiables et des parcours de carrière existants, et il n’y en a guère, en l’occurrence, qui peuvent durablement s’afficher comme sémiotiques. La sémiotique est donc enseignée dans un grand nombre de formations qui participent d’autres champs disciplinaires, les mêmes que ceux évoqués pour les équipes de recherche.

Cette dissémination n’est pas en elle-même un problème, ce serait même un avantage, puisqu’elle assure une large diffusion des pratiques d’analyse sémiotique. Mais elle présente en revanche un inconvénient majeur : la plupart des étudiants font de la sémiotique sans en avoir reçu la formation de base, et les sémioticiens eux-mêmes ne s’accordent pas sur ce que devrait être cette formation de base. Les étudiants arrivent en effet dans des masters où le plus souvent ils découvrent la sémiotique, sans avoir reçu aucune formation en linguistique générale et en philosophie du langage. Cette formation sémiotique sans fondement encourage à utiliser des recettes mécaniques, reposant sur des raisonnements incomplets ou superficiels, vaguement masqués par une terminologie plus ou moins proliférante.

L’autre dimension de l’institutionnalisation d’une discipline, notamment en vue de son enseignement, est l’existence d’un corps de doctrine partagé par une communauté. Or, en tant que projet scientifique spécifique et autonome, la sémiotique est encore en mouvement, entre plusieurs « paradigmes » ; des courants théoriques se forment et disparaissent, d’autres se prolongent et se convertissent ; en outre, comme elle recoupe plusieurs champs disciplinaires, elle est soumise aussi aux mouvements propres à ces autres disciplines. Du point de vue didactique, il nous manque toujours le recul qui permettrait de décider quels sont les fondamentaux ; et, toujours pour les mêmes raisons disciplinaires, selon qu’elle est enseignée dans la perspective des sciences du langage, des sciences de l’information et de la communication, de l’histoire de l’art, ou même de la mercatique, ce qu’on croit être les fondamentaux change aussi, dans l’hypothèse optimiste où chacune de ces perspectives se préoccuperait des « fondamentaux sémiotiques ».

Dans les formations créées à Limoges, nous accueillons des étudiants qui viennent de la plupart des grands centres de sémiotique français et étrangers, et on peut constater qu’ils ont appris des choses bien différentes : certains connaissent le carré sémiotique mais sont incapables de faire une analyse narrative ; d’autres ont entendu parler des passions mais ne connaissent pas la théorie des modalités ; d’autres font des structures tensives mais ne savent pas un mot des structures actantielles.

La difficulté de l’enseignement de la sémiotique ne tient pas à sa complexité propre, car toutes les sciences sont complexes et exigeantes, et certaines beaucoup plus que la sémiotique. Le problème principal tient à l’instabilité de la complexité sémiotique : le jour où nous seront capables de concevoir un vrai manuel (ce que les éditeurs américains appellent un « handbook »), rassemblant toutes les connaissances nécessaires pour former des sémioticiens, et dont on dira que celui qui ne l’a pas lu n’est pas un vrai sémioticien, alors la question de l’enseignement de la sémiotique aura fait un pas significatif en tant qu’institution.

Si on compare les différents « manuels » de sémiotique existants, on constate qu’ils se répètent sur certains points, mais qu’ils sont aussi très différents les uns des autres, et pas seulement pour des raisons de tactique didactique, mais bien pour des raisons d’options théoriques ou méthodologiques. Pourtant, si nous devions aujourd’hui concevoir un programme d’enseignement complet de la sémiotique, nous saurions nous entendre sur les textes et auteurs fondateurs, Saussure, Pierce, Hjelmslev, Benveniste, Greimas et Eco, notamment.

Mais nous ne saurions déjà plus nous accorder sur la ligne théorique d’ensemble, à partir de ces auteurs (qui serait pour moi celle de la sémiotique générative, mais pour vous tous ???). Et si nous y parvenions, saurions-nous articuler de manière consensuelle et stabilisée les apports respectifs (et à mon avis complémentaires) de la morphodynamique, de la théorie des instances énonçantes, de la sémiotique des passions, de la sémiotique de l’expérience et de la perception ? J’en doute sérieusement ; les seules tentatives d’envergure en ce sens doivent au mieux se contenter aujourd’hui de juxtaposer ces courants théoriques et méthodologiques.

De fait la prolifération des manuels, des tendances et des positions en annule la pertinence, et affaiblit durablement la crédibilité institutionnelle de la sémiotique : s’il y en a autant, et si chacun produit les siens, c’est sans doute qu’il est impossible de s’entendre sur le corps de connaissances stables qui constitueraient les fondamentaux de la sémiotique. En outre, cette prolifération-juxtaposition n’est qu’un symptôme d’une difficulté plus profonde, qui tient au fonctionnement psycho-sociologique du « club » sémiotique, du moins de l’ensemble des sémioticiens de la première génération (ceux qui entouraient Greimas dans les années 60) et de deuxième génération (ceux qui l’ont rejoint à la fin des années 70).

La sémiotique greimassienne est en effet un champ de recherche dont la plupart des chercheurs ne mentionnent presque jamais les travaux de leurs collègues de la même génération, encore moins ceux de la génération suivante, à deux exceptions notables : une grande révérence à l’égard de nos chers disparus, et quelques acharnements critiques marginaux contre ceux qui persistent à vivre et à rester visibles. Il n’y a donc guère de progrès collectif identifiable, aucune accumulation des connaissances, juste des « tendances » d’évolution qui s’imposent plus ou moins à chacun des courants parallèles. Les sémioticiens de première et seconde génération évitent donc soigneusement de se citer les uns les autres, pour la plupart ; certains protestent même quand l’un de leurs pairs fait nommément référence à une partie de leurs travaux sans faire « révérence » à leur prétendue cohérence théorique dans son ensemble ; ils n’entretiennent de relation théorique qu’avec les grands maîtres du passé, avec comme principal souci de s’approprier un héritage, et la pertinence de cet héritage.

Ce tableau tracé au couteau est sans doute excessif, et devrait être complété de quelques nuances individuelles, mais c’est pourtant bien l’image qui prévaut non seulement à l’extérieur, mais aussi « à l’intérieur », pour les sémioticiens de troisième ou quatrième génération, c’est-à-dire ceux qui seraient susceptibles de porter notre avenir à tous, et qui se demandent à juste titre : « l’avenir de quoi ? » En bref : ce mode de fonctionnement est un obstacle majeur à la constitution d’un corps de doctrine stable et collectif, et, par conséquent, à une institutionnalisation du programme de recherches de la sémiotique.

En ce jour d’hommage à Greimas, il m’a semblé utile d’interroger sans complaisance le fonctionnement institutionnel que nous avons mis en place pour prolonger son œuvre, que ce soit en termes d’équipes de recherche et de programme de formation, de présence dans les grands appels d’offre et de capacité à dégager un socle théorique et méthodologique largement partagé. Car pour ce qui me concerne, l’hommage à un savant de la dimension de Greimas ne peut pas être seulement commémoratif ; ce ne serait pas un hommage à la pensée du maître fondateur que de laisser penser qu’elle ne peut perdurer qu’en reproduisant indéfiniment la manière dont on travaillait à son époque ; ce serait un hommage beaucoup plus probant que de proposer aujourd’hui, pour faire vivre cette pensée au présent et au futur, une organisation institutionnelle digne du temps présent.

Ivan Darrault-Harris

C’est précisément d’une toute nouvelle institution – le Cercle Sémiotique de Paris – qu’Anne Hénault va nous parler. Rappelons qu’Anne Hénault est vice-présidente de l’Association Internationale de Sémiotique.

Anne Hénault

Greimas : ses institutions en dehors des institutions

Je ne dirai rien de l’A.I.S. puisque nous avons la chance d’avoir avec nous aujourd’hui le président de cette association mondiale, Eero Tarasti. Il nous parlera sans doute de l’histoire de cette association, et du rôle que Greimas a joué au tout début. Je trouve difficile de parler après Jacques Fontanille qui a donné un état des lieux et une analyse diagnostique. Effectivement, chacun d’entre nous, quand il veut être lucide, constate la même chose. Mais en même temps je ne crois pas à ce tableau si désastreux des relations entre les chercheurs, car c’est bien cette difficulté redoutable à faire des découvertes, à progresser réellement, à poser ces concepts fondamentaux, comme Greimas nous en a légué trois ou quatre, cette difficulté qui nous rend chagrins et coupables, qui nous fait nous flageller. Il nous faut plutôt nous resituer un peu dans l’histoire, et nous dire que chaque fois qu’il y a un vrai mouvement de pensée, nouveau, chaque fois qu’on avance dans l’inconnu, cela se passe un peu comme cela. Prenons l’exemple de la manière dont s’est installée la science physique de l’électricité, entre le moment des expériences dans les salons et des étincelles qui crépitent et le moment où on a vraiment eu un socle de connaissances transmissibles claires et dont on pouvait être fier, il s’est passé cent ans ! Pour la sémiotique, nous sommes peut-être dans les trente premières années de ce mouvement-là et l’important c’est d’avancer.

Quand j’ai écouté le panorama institutionnel extrêmement précis, très bien informé de Jacques, je rappellerai, comme il l’a dit, que Greimas, toute sa vie, a évité d’entrer dans ce jeu-là. Et si nous sommes aujourd’hui rassemblés, en cette période de vacances, c’est bien parce qu’il a réussi à instituer ces liens intimes. Il a voulu créer ses institutions en dehors des institutions. Greimas m’a ainsi fait travailler pendant trois ans pour fonder le Bulletin et les Actes sémiotiques, l’ADES, l’HADES,etc. Et la suite en a été la collection Formes sémiotiques et tout ce qui va avec. Et beaucoup se sont ainsi mobilisés sur la base de leur simple liberté et spontanéité.

Voilà qui peut paraître médiéval, mais cela a marché et nous sommes là.

Maintenant, pour l’avenir, il y a quelque chose que Jacques n’a pas dit et qui est important et que nous constatons tous, c’est que tout se passe comme s’il y avait une génération manquante pour la transmission du savoir et la continuation de la recherche en sémiotique. Il nous manque des quadragénaires. Les jeunes voient avec inquiétude que les « apôtres », tous ceux qui sont là, sont en train de partir à la retraite et que, derrière, il n’y a pas une masse comparable de chercheurs formés. Il s’est passé quelque chose institutionnellement qui a fait que nous n’avons pas pu former autant de personnes que nous aurions voulu. Il y a eu un jeu pervers au sein des universités, des commissions, des C.N.U. qui a fait que c’était toujours très difficile à tout moment.

C’est un fait avec lequel il faut composer. Et c’est un peu dans cette idée-là que s’esquisse le Cercle sémiotique de Paris qui veut créer, à l’image de belles enseignes telles que la Société de linguistique de Paris ou la Société de Philosophie Française, en quelque sorte un lieu d’incubation pour permettre à ceux qui se sentent insuffisamment formés et qui voudraient compléter cette formation sur un mode de compagnonnage, d’échanges directs pas trop institutionnalisés, justement, de le faire dans un espace, donc, aussi convivial que celui que Greimas a offert pendant toute son existence.

Ivan Darrault-Harris

Note de bas de page 1 :

 Note du coordonnateur du dossier « Hommage à Greimas » : Notre si cher ami et collègue Louis Panier est décédé le 24 octobre 2012 d’une longue et pénible maladie. On imagine l’effort physique immense consenti pour venir assister à la journée anniversaire et y prendre la parole. Partageons donc l’intense émotion d’entendre, une ultime fois, sa voix.

Louis Panier1, qui va prendre maintenant la parole, est président de l’Association Française de Sémiotique, Professeur Émérite de l’Université de Lyon II, fondateur et animateur du Centre d’Analyses du Discours Religieux, corpus dont on sait qu’il préoccupa constamment Greimas.

Louis Panier

Greimas : celui qui révolutionna les études bibliques

J’interviendrai donc à un double titre, celui de président actuel de l’Association Française de Sémiotique et aussi pour témoigner des relations de la sémiotique greimassienne et des études bibliques.

L’A.F.S. fut créée en 1985, association autonome membre de l’Association Internationale de Sémiotique. Curieusement, Greimas n’en fut pas le premier président, mais ce fut Gérard Deledalle qui, d’un point de vue scientifique n’était pas un ami intime de Greimas. Viendront ensuite Jean-Claude Coquet, Jacques Fontanille,… L’A.F.S. a essentiellement organisé des congrès de sémiotique, lieux de rassemblement, de recherche et d’échange : Limoges en 2001, Lyon en 2004, congrès inclus dans celui de l’A.I.S. (« Les signes du monde »), Paris en 2007 préparé avec l’équipe Dynalang d’Anne-Marie Houdebine, Lyon en 2010 sur les écritures fragmentaires. Un prochain congrès est prévu à Liège en 2013. Je regrette personnellement comme président que l’activité de l’association se limite pratiquement à l’organisation de congrès. Peut-être l’A.F.S. faisait-elle partie de ces montages institutionnels dont Greimas était friand. Certes, les congrès sont importants, car une association doit être un lieu de rencontre et de coordination des initiatives des uns et des autres, comme l’a mentionné Jacques Fontanille. Certes, nous avons maintenant un site que nous essayons de faire vivre pour soutenir ces aspects importants, mais je pense que beaucoup de travail est encore à faire de ce point de vue-là.

Sans dénigrer aucunement notre institution, j’insiste sur les difficultés que rencontre l’A.F.S. en raison de la dispersion et de la diversité des lieux de recherche sémiotique, dans la ligne des remarques de Jacques Fontanille.

Membre durant huit ans du CNU de la 7ème section, je confirme la difficulté de faire passer des dossiers sémiotiques. Voilà un signe de la précarité de l’institutionnalisation de notre discipline. Si la sémiotique vient des sciences du langage, ses objets sont souvent hors du champ du langage. De là l’affrontement de grandes difficultés.

Je passe aux rapports de Greimas avec les études bibliques, dont je crois pouvoir dire que sa sémiotique les a révolutionnées. Il a lancé un courant, certes petit, mais qui me paraît très important. Le compagnonnage de Greimas avec les études bibliques s’est manifesté par sa participation à plusieurs publications, et Jean Delorme, alors directeur du CADIR, fut celui qui présida les funérailles religieuses de Greimas et prononça l’homélie. J’en ai recherché le texte, mais en vain.

Comme le disait Greimas, avec la Bible, c’est un mariage de raison et il y a eu des apports mutuels de la sémiotique et des études bibliques. Cette rencontre eut lieu en 1968, alors qu’il s’agissait de préparer un congrès des biblistes de France, sur les méthodes en exégèse. C’est Paul Ricœur qui suggéra aux organisateurs du congrès de prendre contact avec Greimas en leur disant qu’il y avait sans doute quelque chose à entendre dans ce que faisait Greimas. Il y a eu une rencontre avec Greimas et quelques-uns de ses élèves du séminaire présentèrent des travaux, lesquels se retrouvent dans le numéro 22 de la revue Langages. Ce congrès eut lieu en 1969, Greimas ne pouvant pas y être envoya son ami Roland Barthes, qui fit une conférence sur le livre des Actes, chap.10, texte publié. Pour un certain nombre de biblistes présents, ce fut une révélation, une découverte : on pouvait travailler sur le texte, tel qu’il se donne à lire, dans les traductions les plus courantes (ce qui n’était pas le cas des exégètes rompus aux langues anciennes, aux études historico-critiques). Et les structures immanentes du texte pouvaient en assurer la lisibilité. Jean Delorme, témoin direct, m’a confirmé que c’était là un véritable changement de paradigme. Un chemin de lecture était tracé sur lequel on s’engagea, avec la foi des néophytes, sans bien savoir où cela conduisait. C’est ce nouveau regard sur le texte que je retiendrai de la fréquentation de Greimas. Certains d’entre vous se souviennent peut-être de la déclaration de Ricœur lors du dernier séminaire de Greimas : « Vous m’avez appris à lire ! ». Les exégètes ont découvert chez Greimas une éthique de la lecture : lire ce n’est pas apprendre ce qu’il faut lire, mais comment lire pour se trouver en permanence en face de l’imprévu et de l’inconnu. Lire, c’est respecter des règles du jeu censées garantir la présence effective du texte qui aura toujours le dernier mot, et permettre au lecteur non de s’y refléter mais de le réinventer.

Ce que je retiens donc de Greimas, c’est cette éthique de la lecture. Une liberté de lecture qui respecte et le texte et le lecteur au-delà des positions et des statuts convenus.

Et je retiens un petit texte d’hommage de Greimas à Geninasca, paru dans le n° 25 des Nouveaux Actes Sémiotiques : « Lorsqu’il s’attaque à l’analyse des textes littéraires, la théorie n’est pas nécessairement première, mais bien la position du lecteur, fût-il, en tant que sémioticien, mieux informé, mieux armé, plus avisé ou inversement davantage prévenu et moins innocent pour jouer les rôles qu’exige l’actualisation du texte ».

Et, dans les dernières années, dans les milieux que je connais autour du CADIR de Lyon, c’est bien cette posture du lecteur qui a fait l’objet de recherches, qui rejoignent les interrogations fondamentales concernant l’énonciation.

Comment donc un texte en vient-il à susciter et à instaurer un énonciataire qui parvient à s’articuler à une instance d’énonciation qui fait tenir le texte ?

Nouveau regard, mais, dans les débuts, pas encore une méthode.

Dans les années 1968, les exégètes ont beaucoup hésité entre Brémond, qui semblait plus facile, Barthes qui paraissait plus séduisant et Greimas qui était bien le plus difficile. Greimas fut choisi et, comme le disait Jean Delorme, ce fut avec beaucoup d’efforts et de lenteur, certes nécessaires pour changer de point de vue, et ne pas se contenter de la tentation de maîtrise de quelques techniques rapidement utilisables.

Il y eut donc des relations suivies entre le séminaire de Greimas et différents groupes de biblistes, en particulier à Lyon et à Paris, avec Jean Delorme et Pierre Geoltrain.

Et ces groupes n’étaient pas de simples utilisateurs de la sémiotique parisienne, mais ils avaient le sentiment de participer à une recherche nouvelle, et, dans le séminaire de Greimas, il y eut, dès les années 1970, un atelier biblique, avec Corinna Galland, Françoise Bastide, Cécile Thuriot, Jacques Escande, Marie-Louise Fabre, Jean Delorme et Pierre Geoltrain, et d’autres que j’oublie peut-être.

Et les recherches bibliques gardent le souci de participer au développement actuel de la sémiotique. Le CADIR de Lyon publie, depuis 1975, une revue Sémiotique et Bible, participant de l’institutionnalisation de la sémiotique et qui vient de publier son numéro 144.

C’est le genre de la parabole qui a suscité chez Greimas des travaux et des réflexions importants, ainsi dans le livre de 1977, Signes et paraboles, trace d’un congrès à Lyon,et le dernier travail manuscrit, en 1992, traite aussi de la parabole. Ce texte a paru dans les hommages à Jean Delorme, en 1993.

Greimas était très attentif à cette pensée parallèle des paraboles, à cette pensée latérale, qui se distingue des procédés plus directs de l’argumentation. Il y cherchait une rationalité qui repose sur le déroulement des figures, de la parole et du discours, un dispositif qui met en cause les rapports entre le savoir et le croire, la fiducie, qui est au cœur de toute relation humaine, qui problématise les liens entre le langage et l’énonciation. La parabole était un nœud de questionnements sémiotiques, quant au dépassement des formes narratives par le discours figuratif pris en charge par une énonciation, mettant en cause les relations savoir-croire.

Pour Greimas, dans son dernier article de 1992, la parabole opère un transfert de responsabilité sur l’énonciataire : elle devient une maïeutique. Et il revient à l’énonciataire de trouver la bonne réponse, la bonne place pour entendre la parabole. Et on a pu parler d’anamorphose pour désigner ce déplacement du regard et du point de vue.

Elle est, dit Greimas, une forme de vie pour la responsabilité du sujet qui la reçoit.

La parabole serait la matrice même du discours biblique, et de sa lecture ? Cette forme de discours intransitif dont parlait Geninasca, et qui a pour fonction de manifester, par le jeu des figures, les conditions mêmes de la signifiance et de l’émergence de la signification.

La Bible contient un trésor permettant de travailler ces conditions d’émergence de la signification, et donc, l’avenir des relations entre la sémiotique et les études bibliques est assuré.

Je vous remercie.

Ivan Darrault-Harris 

Merci, cher Louis Panier, de ton intervention. Nous allons conclure cette première table ronde avec l’intervention d’Eero Tarasti, président de l’Association Internationale de Sémiotique, infatigable organisateur des sessions d’Imatra.

Eero Tarasti

Un témoignage personnel du rôle institutionnel de Greimas

Je suis très honoré de cette invitation, et pas seulement par nostalgie, même si, en regardant les assistants, ici, il y a comme un effet proustien de temps retrouvé, tant certaines personnes réapparaissent pour moi, absent depuis les années 1970. Mais il faut quitter le passé pour le temps futur, tant l’héritage de Greimas est important pour la sémiotique globale dans le monde actuel.

Je préside effectivement l’Association Internationale de Sémiotique – et l’on sait le rôle décisif de Greimas lors de sa fondation – et je dois aussi vous transmettre les salutations de l’I.S.I. (International Semiotic Institute) d’Imatra tout comme celles de la Société Finlandaise de sémiotique.

J’aimerais faire quelques remarques sur le rôle institutionnel de Greimas, et aussi vous communiquer un petit témoignage personnel, et vous montrer un petit film vidéo d’une conférence de Greimas en Finlande en 1983, à Jyväskylä, conférence intitulée « La troisième révolution sémiotique ». Car, de fait, il n’y a pas beaucoup de témoignages filmés de Greimas, tant il était peu médiatique, contrairement à Roland Barthes, par exemple.

Greimas, parmi les grands classiques de la sémiotique, était une figure vraiment charismatique, et il a pu créer une École. Il a élaboré un appareil théorique, et une méthodologie que l’on peut transplanter dans un autre milieu, dans un autre contexte.

Je considère actuellement Greimas comme un savant universel. Il n’était pas seulement linguiste mais aussi philosophe, épistémologue.

On ne peut le réduire ni à la lexicographie, ni à la sémiotique narrative, mais à partir de cette révolution sémiotique, l’invention des modalités, il est devenu véritablement universel.

Lorsque je suis arrivé à Paris en 1972, il y avait un bureau d’accueil pour les étudiants étrangers, boulevard Saint Germain. Je voulais voir Barthes, Greimas, Lévi-Strauss ! J’étais très jeune, j’avais 23 ans. Mais tout était bien organisé, efficacement. Greimas m’a introduit comme compatriote d’un philosophe finlandais qu’il admirait beaucoup. C’était bien sûr un grand honneur, mais je ressentais que j’étais un personnage totalement marginal, venant du Nord. Malgré la sympathie qu’il me manifestait, peut-être en raison de la proximité de la Finlande avec la Lithuanie.

Greimas a fait deux voyages en Finlande, en 1979 et 1983, Jyväskylä, cette dernière date lors de la seconde réunion de la Société finlandaise de sémiotique.

Cela dit, institutionnellement, ma situation était difficile, car j’étais l’un des rares à être ami en même temps de Thomas Sebeok et de Greimas ! A Bloomington, Sebeok m’a dit que Greimas était un lexicographe français, sans importance pour la sémiotique ! Et, rue Monsieur-le-Prince, Greimas me disait que les américains ne faisaient décidément pas beaucoup de progrès !

Dans la fondation de l’I.S.I. à Imatra, bien sûr le rôle de Sebeok a été important, mais on a invité maintes fois les sémioticiens de l’École de Paris, comme Anne Hénault, Ivan Darrault, et Jacques Fontanille, lequel a mentionné ma collègue Martha Grabosz de Strasbourg, musicologue hongroise. Mais l’équipe de Martha Grabosz a émergé d’un projet international qui a été fondé à Paris en 1984 dans une émission de radio en direct à Paris, où la signification musicale apparut pour la première fois, dans la bouche de Marcello Castellana, que j’ai malheureusement perdu de vue. Ce terme était bien choisi, car plus vaste que celui de sémiotique. Ce projet a continué et tiendra son congrès en novembre 2013 à Bruxelles.

Et le rôle de Greimas est devenu important dans ce projet de recherche dans le champ de la signification musicale.

Certes, comme il a été dit, il manque peut-être une génération de sémioticiens, mais je vois beaucoup de jeunes gens dans cette salle et nous sommes en train de créer un doctorat pan-européen, avec le soutien de Turin, de Sofia, de Tartu et d’Helsinki. Et ce programme doit ouvrir à la fin de cette année même. Et l’on essaie de tout faire pour que les jeunes chercheurs puissent entrer en sémiotique.

Maintenant j’aimerais vous communiquer un témoignage personnel lié à Greimas dans mon champ de recherche personnel, la musicologie. J’ai soutenu ma thèse de doctorat, en 1978, dont Greimas était le directeur. J’ai utilisé les analyses de Greimas, lorsque j’ai étudié le réseau de l’esthétique des mythes dans la musique érudite européenne. Le concept d’isotopie fut très important dans l’analyse du mythique musical. Lors de la soutenance, Jean-Jacques Nattiez m’a demandé pourquoi je n’avais pas réalisé d’expérimentation avec les auditeurs pour savoir s’ils perçoivent vraiment cette dimension mythique, sacrée.

Greimas a considéré que cette question n’était pas pertinente, car mon travail consistait à élaborer un modèle de lecture de textes mythiques assez compliqués et non à mettre en œuvre un processus expérimental d’analyse psychologique d’une telle réception.

Ce commentaire m’avait rassuré !

Je souhaite citer aussi mon ouvrage A Theory of Musical Semiotics paru en 1994 aux presses de l’Université d’Indiana, et en français, Sémiotique musicale, aux PULIM de Limoges. Là, ce sont les modalités qui m’apparaissaient les notions les plus importantes, la notion qui va absolument rester de l’époque de Greimas. Et je suis parvenu à mettre au jour la grammaire modale de la ballade de Chopin en sol mineur, formalisée à tel point que ce fut publié dans la revue Mind and Machine. L’analyse greimassienne était idéale pour permettre cette formalisation.

Et mon ouvrage a été utilisé comme manuel dans les universités. Malheureusement, très rares ont été les musicologues qui ont entrepris une analyse modale des textes musicaux. Alors que les modalités en sont la source sémantique la plus importante.

A côté de ces ouvrages théoriques, mon premier roman Le secret du professeur Amfortas, de nature utopique se passe dans  l’état d’Américana où se trouvent deux écoles sémiotiques dominantes. Il y a une personne qui se nomme Greimadas : on comprend facilement qu’il s’agit de Greimas.

Cela constituait pour moi une sorte de transition entre la sémiotique classique et ma théorie actuelle de la sémiotique existentielle. Mon ouvrage sur les fondements de la sémiotique existentielle (Fondements d’une sémiotique existentielle, L’Harmattan,2009) a paru en français il y a trois ans et en italien l’année passée. Et, si je regarde l’index de cet ouvrage, Greimas est le plus souvent mentionné, bien plus souvent que Lévi-Strauss, Peirce, Jaspers, ou Heidegger. Je reste fidèle à Greimas, bien que mon collègue Marrone m’indique que je n’utilise pas un authentique carré sémiotique. Et il a raison ! Et l’on voit que les modalités vouloir, pouvoir, savoir et devoir restent importantes, conjointes aux notions de moi et de soi que je dois à Jacques Fontanille.

En effet, mon modèle n’est plus un carré sémiotique, mais comprend sept termes. La théorie existentielle consiste à regarder les signes de l’intérieur. L’intériorité, voilà le changement radical.

Comme j’ai beaucoup parlé, nous pouvons maintenant regarder le film où Greimas intervient sur la troisième révolution sémiotique, en 1983, Jyväskylä, en compagnie, entre autres, de Kristeva et Lotman.

Ivan Darrault-Harris

Cher Eero Tarasti, merci beaucoup de ton intervention.

Notes

1  Note du coordonnateur du dossier « Hommage à Greimas » : Notre si cher ami et collègue Louis Panier est décédé le 24 octobre 2012 d’une longue et pénible maladie. On imagine l’effort physique immense consenti pour venir assister à la journée anniversaire et y prendre la parole. Partageons donc l’intense émotion d’entendre, une ultime fois, sa voix.

Pour citer ce document

Jacques Fontanille, Anne Hénault, Louis Panier et Eero Tarasti, « Première table ronde », Actes Sémiotiques [En ligne], 116, 2013, consulté le 20/06/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/4808

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