Phénoménologie et sémiotique :
présentation

Ivan Darrault-Harris

  • CeReS, Université de Limoges

Texte intégral

La proposition d’un dossier consacré aux rapports qu’entretiennent la phénoménologie et la sémiotique peut se justifier de deux manières différentes.

Note de bas de page 1 :

 On trouvera un compte rendu de ce livre, signé d'Ivan Darrault-Harris dans ce dossier.

Note de bas de page 2 :

 Le débat a eu lieu le 16 décembre 2009.

D’abord, sans doute, pour se faire l’écho d’événements marquants récents : d’abord la publication d’un volume important de Jean-Claude Coquet, Phusis et Logos, paru aux Presses Universitaires de Vincennes en 20071 ; puis l’organisation d’un débat mémorable, au sein du séminaire de sémiotique de l’EHESS de Paris, entre Jean Petitot et Jean-Claude Coquet2. Outre la transcription de ce débat, revue par les deux orateurs, le lecteur pourra compléter son information grâce à un texte de Jean-François Bordron, « Phénoménologie et Sémiotique, théories de la signification », et la bibliographie qui l'accompagne, celle-ci augmentée des titres fournis par Jean-Claude Coquet et Jean Petitot.

Mais il y a bien plus. Si la sémiotique de l’École de Paris affiche une généalogie disciplinaire clairement assumée –la linguistique hjelmslévienne, la morphologie proppienne, l’anthropologie lévi-straussienne, … – il est d’autres liens beaucoup plus complexes, se lisant comme en filigrane, apparaissant, disparaissant, réapparaissant selon les moments de l’histoire de la sémiotique qui s’est déployée tout au long du dernier demi-siècle.

Deux disciplines font partie à nos yeux de cette généalogie diffuse, comparable, au sein des familles, à ces membres dont on doute régulièrement de l’apparentement, tout en les accueillant, même chaleureusement, à l’occasion. Il s’agit de la psychanalyse et, plus précisément, de la phénoménologie.

Note de bas de page 3 :

 M. Merleau-Ponty, Leçon inaugurale au Collège de France, 1953, p. 45.

Note de bas de page 4 :

 L’article de Greimas étant difficilement accessible (« L’actualité du saussurisme (à l’occasion du 40ème anniversaire de la publication du Cours de linguistique générale) », Le Français moderne, 24, pp. 191-203), on se référera ici à la republication du texte (par Thomas Broden) dans A. J. Greimas, La Mode en 1830, coll. Formes sémiotiques, PUF, 2000, p. 373.

Note de bas de page 5 :

 A. J. Greimas, La Mode en 1830, idem, p. 374.

Rappelons, s’il en était besoin, que la phénoménologie est pourtant présente dès le commencement, dans le célèbre article de Greimas intitulé « L’actualité du saussurisme » (1956), sous la forme d’un hommage appuyé à Merleau-Ponty, dont est cité un passage de La leçon inaugurale au Collège de France (1953) : « Saussure pourrait bien avoir esquissé une nouvelle philosophie de l’Histoire »3. Bien plus, Merleau-Ponty est reconnu à l’origine d’une extrapolation méthodologique (voire épistémologique) du saussurisme, dans la proposition d’une nouvelle « …psychologie du langage où la dichotomie de la pensée et du langage est abandonnée au profit d’une conception du langage où le sens est immanent à la forme linguistique… ».4 Poursuivant son éloge, Greimas associe étroitement Merleau-Ponty et Lévi-Strauss dans une tâche commune : « …réaffirmer, en partant du postulat saussurien, et en l’appliquant aussi bien à l’ « ordre pensé » qu’à l’ « ordre vécu », l’autonomie et la réalité de la dimension sociale, de l’objet social. »5

Note de bas de page 6 :

 A. J. Greimas, Sémantique structurale, Larousse, Paris, 1966, p. 6.

Note de bas de page 7 :

 A. J. Greimas, Sémantique structurale, idem, p. 8.

Note de bas de page 8 :

 A. J. Greimas, Sémantique structurale, idem, p. 9.

Dès les premières pages de Sémantique structurale, Greimas étend donc la légitimité de l'héritage transmis par la linguistique à Lacan et Barthes, mais en le restreignant à des « attitudes épistémologiques » et en excluant l’existence d’une authentique méthodologie commune. Et Greimas d'introduire alors cette constatation, stimulante pour lui, d’une hostilité de la linguistique « à toute recherche sémantique »6. On se souvient aussi que Greimas propose – c’est là son premier choix épistémologique - « ... de considérer la perception comme le lieu non linguistique où se situe l’appréhension de la signification »7, tout en « ... reconnaissant [ses] préférences subjectives pour la théorie de la perception telle qu'elle a été naguère développée en France par Merleau-Ponty... »8

Note de bas de page 9 :

 cf. notre article publié en ligne : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/1693

Note de bas de page 10 :

 « Depuis Saussure et sa conception de la structure signifiante (nous souscrivons entièrement à ce qu’a dit Merleau-Ponty sur ce sujet), la catégorie dichotomique de la conscience s’opposant à l’inconscient n’est plus pertinente dans les sciences de l’homme, et nous suivons, personnellement, avec beaucoup d’intérêt, les efforts d’un Lacan qui cherche à lui substituer le concept d’assomption. » (A.-J. Greimas, Sémantique structurale, idem, p. 190).

Ces liens et ces préférences une fois posés et réaffirmés, force est bien de constater qu’ils n’apparaissent plus ensuite, et qu’ils ne sont plus mobilisés dans le décours de la constitution de la théorie et méthodologie sémiotiques. Qu’il s'agisse de la phénoménologie merleau-pontienne ou de l’anthropologie lévi-straussienne9, la prise de distance semble quasi totale et vaut aussi pour Lacan et Barthes. Quant à Lacan, il est significatif de constater que les attentes de Greimas concernaient à l’époque les propositions autour de l’assomption du sujet, propositions à allure fort phénoménologique !10

Note de bas de page 11 :

 La dédicace personnelle de cet ouvrage désignait « une enquête parallèle ».

Note de bas de page 12 :

 A. J. Greimas, De l’imperfection, Pierre Fanlac, Périgueux, 1987, chap. Le Guizzo, pp. 23-33.

Et Jean-François Bordron (dans son article inséré dans ce dossier) a raison de pointer, dans cette désertification phénoménologique de l’œuvre de Greimas, une exception constituée par l’ouvrage De l'imperfection11,où émerge, nous dit-il, la méthode phénoménologique. Même si J.-C. Coquet, au cours du débat, regrette le traitement que Greimas y fait « subir » au texte de Calvino, Palomar.12

Note de bas de page 13 :

 Ce débat eut lieu à Paris le 23 mai 1989, sur le thème des relations entre la sémiotique et l’herméneutique. Il est publié en annexe dans A. Hénault, Le Pouvoir comme passion, coll. Formes sémiotiques, PUF, Paris, 1994, pp. 195-216. P. Ricœur nous a confié, en post-face, un texte très proche de son intervention de 1989 : « Expliquer et comprendre », in I. Darrault-Harris, I. & J.P. Klein, Pour une psychiatrie de l’ellipse, 3ème édition, PULIM, Limoges, 2007, pp. 283-288.

Note de bas de page 14 :

 Un célèbre numéro de la revue Esprit (nov. 1963) contient un débat animé et passionnant entre Ricœur et Lévi-Strauss.   

Ces liens parallèles de Greimas à la phénoménologie se sont aussi manifestés, on le sait, par une longue et solide amitié avec Paul Ricœur. Et nous nous souvenons avoir organisé, avec Jacques Escande, à la fin des années 1970, un premier débat entre Greimas et Ricœur. Et chacun a pu lire la transcription de celui organisé, en 1989, par Anne Hénault.13 Jean-Claude Coquet insiste, au cours de son débat avec Jean Petitot, sur les fortes divergences entre la phénoménologie du langage et la philosophie du langage d’un Paul Ricœur, même si ce dernier, dans les années 1965, fut le grand opposant au structuralisme alors triomphant14, ainsi en la personne de C. Lévi-Strauss, et celui qui fit connaître les travaux de Benveniste alors même que Greimas, comme le rappelle Jean-Claude Coquet, semblait alors les méconnaître.

Note de bas de page 15 :

 Il ne s’agit pas ici d’oublier tous les autres sémioticiens qui ont grandement contribué  à alimenter l’interface sémiotique/phénoménologie. Nous pensons tout particulièrement à Peer Bundgaard et Herman Parret.

Cela dit, au sein même de l'École de Paris, deux sémioticiens se distinguent de par les liens épistémologiques et théoriques privilégiés qu'ils entretiennent avec la phénoménologie, de manière qui apparaîtra d’ailleurs complémentaire au cours du débat transcrit ici-même, pièce maîtresse de ce dossier : Jean-Claude Coquet et Jean Petitot.15

Note de bas de page 16 :

 Année de la parution de l’article de Benveniste inaugurant une linguistique de l’énonciation : « L’appareil formel de l’énonciation », Langages, 17 (mars 1970 : n° dirigé par T.Todorov), p. 12-18. Texte repris dans E. Benveniste, Problèmes de Linguistique générale II, Paris, Gallimard, 1974, pp. 79-90.

L’internaute-lecteur pourra y reparcourir avec profit le développement de la sémiotique de l’École de Paris, et constater la forte influence de la phénoménologie, dès le début des années 197016 : dans la ligne de Merleau-Ponty et de Benveniste pour Jean-Claude Coquet, à la suite de Husserl et du « second Merleau-Ponty », dans le sillage de René Thom, pour Jean Petitot, même si cette distinction est une commodité un peu trop simplificatrice.

Nos deux sémioticiens se retrouvent, on le constatera, sur un certain nombre de positions épistémologiques communes, et non des moindres, bien explicitées par Jean Petitot : l’accord sur la critique du structuralisme formel et son principe d’immanence et l’affirmation du principe de réalité avec adjonction d’un ancrage du logos dans la phusis, tout particulièrement du corps, du corps percevant une nature morphologiquement organisée.

Mais cette approche phénoménologique et morphologique de la phusis induit une orientation soit plutôt vers une subjectivisation de la phusis à travers Benveniste et l’énonciation : c’est la voie empruntée par Jean-Claude Coquet, soit plutôt vers la naturalisation de la phusis à travers la morpho-dynamique thomienne, voie explorée par Jean Petitot.

Le sémioticien devrait accorder le plus grand intérêt, pour renouveler l’analyse du discours, à la présence des « prédicats somatiques », ainsi que les nomme Jean-Claude Coquet, traces de la fonction de re-présentation de la réalité dans et par le langage.

Note de bas de page 17 :

 On consultera le chapitre I de Morphologie et esthétique, Gœthe et le Laocoon ou l’acte de naissance de l’analyse structurale (pp. 13-68), où ce nouveau parcours génératif est à l’œuvre dans le célèbre groupe sculptural.

Et c’est bien un parcours génératif de la signification renouvelé que nous propose Jean Petitot, grâce à l’élaboration d’une théorie dynamique des formes, et dont la remarquable efficience apparaît tout particulièrement dans l’analyse des œuvres d’art, où s’impose une « montée » de la forme sensible vers l’idéalité du sens.17

Notes

1  On trouvera un compte rendu de ce livre, signé d'Ivan Darrault-Harris dans ce dossier.

2  Le débat a eu lieu le 16 décembre 2009.

3  M. Merleau-Ponty, Leçon inaugurale au Collège de France, 1953, p. 45.

4  L’article de Greimas étant difficilement accessible (« L’actualité du saussurisme (à l’occasion du 40ème anniversaire de la publication du Cours de linguistique générale) », Le Français moderne, 24, pp. 191-203), on se référera ici à la republication du texte (par Thomas Broden) dans A. J. Greimas, La Mode en 1830, coll. Formes sémiotiques, PUF, 2000, p. 373.

5  A. J. Greimas, La Mode en 1830, idem, p. 374.

6  A. J. Greimas, Sémantique structurale, Larousse, Paris, 1966, p. 6.

7  A. J. Greimas, Sémantique structurale, idem, p. 8.

8  A. J. Greimas, Sémantique structurale, idem, p. 9.

9  cf. notre article publié en ligne : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/1693

10  « Depuis Saussure et sa conception de la structure signifiante (nous souscrivons entièrement à ce qu’a dit Merleau-Ponty sur ce sujet), la catégorie dichotomique de la conscience s’opposant à l’inconscient n’est plus pertinente dans les sciences de l’homme, et nous suivons, personnellement, avec beaucoup d’intérêt, les efforts d’un Lacan qui cherche à lui substituer le concept d’assomption. » (A.-J. Greimas, Sémantique structurale, idem, p. 190).

11  La dédicace personnelle de cet ouvrage désignait « une enquête parallèle ».

12  A. J. Greimas, De l’imperfection, Pierre Fanlac, Périgueux, 1987, chap. Le Guizzo, pp. 23-33.

13  Ce débat eut lieu à Paris le 23 mai 1989, sur le thème des relations entre la sémiotique et l’herméneutique. Il est publié en annexe dans A. Hénault, Le Pouvoir comme passion, coll. Formes sémiotiques, PUF, Paris, 1994, pp. 195-216. P. Ricœur nous a confié, en post-face, un texte très proche de son intervention de 1989 : « Expliquer et comprendre », in I. Darrault-Harris, I. & J.P. Klein, Pour une psychiatrie de l’ellipse, 3ème édition, PULIM, Limoges, 2007, pp. 283-288.

14  Un célèbre numéro de la revue Esprit (nov. 1963) contient un débat animé et passionnant entre Ricœur et Lévi-Strauss.   

15  Il ne s’agit pas ici d’oublier tous les autres sémioticiens qui ont grandement contribué  à alimenter l’interface sémiotique/phénoménologie. Nous pensons tout particulièrement à Peer Bundgaard et Herman Parret.

16  Année de la parution de l’article de Benveniste inaugurant une linguistique de l’énonciation : « L’appareil formel de l’énonciation », Langages, 17 (mars 1970 : n° dirigé par T.Todorov), p. 12-18. Texte repris dans E. Benveniste, Problèmes de Linguistique générale II, Paris, Gallimard, 1974, pp. 79-90.

17  On consultera le chapitre I de Morphologie et esthétique, Gœthe et le Laocoon ou l’acte de naissance de l’analyse structurale (pp. 13-68), où ce nouveau parcours génératif est à l’œuvre dans le célèbre groupe sculptural.

Pour citer ce document

Ivan Darrault-Harris, « Phénoménologie et sémiotique », Actes Sémiotiques [En ligne], 114, 2011, consulté le 23/08/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/2734

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