Note sémiotique1

Jacques Geninasca

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Texte intégral

Produire du sens, donner du sens (en d’autres termes, interpréter), ces opérations sont inhérentes à toute forme de vie, elles sont solidaires de notre existence et assurent notre survie.

La sémiotique a pour objet les conditions d’émergence du sens, quoi qu’on entende sous ce terme.  Non les signes, les symboles ou les mots, mais les conditions d’instauration de totalités signifiantes (discours, pratiques), en dehors desquelles il ne fait pas sens de parler du sens.  Solidaire de notre relation aux choses, aux êtres, voire à nous-mêmes, le sens est antérieur à la réflexion, indépendant de la parole.  Le langage verbal est certes l’un des vecteurs privilégiés du sens et de la signification.  Toute pratique néanmoins, le moindre de nos gestes, la manière de faire son lit, par exemple, à notre insu même, renvoient à un langage et à un univers de discours.  Le plaisir que nous éprouvons à nous trouver dans un espace architectural « heureux », bien qu’il échappe à toute formulation verbale, renvoie également à un langage et relève de l’ordre de la signification.

Les sémioticiens n’ont cessé, depuis le renouveau de leur discipline, dans les années 60 du siècle dernier, de remettre en question les idées reçues, les convictions invétérées, les lieux communs relatifs au sens et à la signification : l’opposition, par exemple, de la forme et du contenu, celle du signifiant et du signifié, la croyance en un espace et en un temps indépendants de nos pratiques, l’illusion de l’unicité du moi, celui qui dit « je ».

Deux courants principaux se sont partagé jusqu’ici la scène sémiotique moderne : (a) la sémiotique dite « interprétative » (Eco en est le représentant le plus connu) qui, se réclamant de Peirce, perpétue une réflexion sur le signe entendu comme ce qui est mis pour ce qui n’est pas lui et (b) la sémiotique « générative », de nature structurale (elle se situe dans le sillage de Saussure et de Hjelmslev), dont les objets sont des « ensembles signifiants », pratiques ou discours.  Dans le monde globalisé qui est le nôtre, la sémiotique, quelle qu’elle soit, se doit de proposer des modèles universels.  Condition qu’il lui faut satisfaire si elle ambitionne de rendre compte de la spécificité des cultures et des époques et d’assurer simultanément, entre celles-ci, la possibilité d’un dialogue intégrateur.

(a) Une sémiotique interprétative se définit par rapport à un « monde possible » et est solidaire d’une « encyclopédie » définie.  Dans une telle perspective, l’ensemble des cultures a l’allure d’un inventaire, ou d’une mosaïque de mondes possibles juxtaposés entre lesquels on ne voit pas comment établir quelque relation que ce soit.

(b) A l’inverse, la sémiotique d’A. J. Greimas commence par se donner des modèles universels de génération du sens (« carré sémiotique », « parcours génératif »).  Définissant l’unité et la cohérence des totalités signifiantes au seul plan du contenu, antérieurement à la production des discours concrets ou à l’actualisation d’une pratique quelconque, elle ne saurait rendre compte de la spécificité des discours et des pratiques, dont dépend, en définitive, notre « identité », sociale ou individuelle.

Contrairement à l’ambition qu’elles affichent, ni l’une ni l’autre de ces « sémiotiques » — il s’agit en fait de modèles sémantiques — n’est en mesure de fonder une théorie de la signification.

Le travail interprétatif conduit sur différents types d’objets textuels, « littéraires » et « visuels », le seul domaine empirique de validation / invalidation des hypothèses sémiotiques, permet d’envisager aujourd’hui la possibilité d’un modèle des conditions d’émergence de la signification qui rende compte de la variété et de la spécificité des discours et des pratiques particuliers.

D’un « objet matériel » au « texte » et au « discours »

La production et l’interprétation de totalités signifiantes présupposent un ensemble d’opérations, pour une large part spontanées (indépendantes du contrôle de la conscience et, dans ce sens, « inconscientes »), que nous appelons « énonciatives ».  Partant d’un objet matériel présupposé, que nous ne connaissons jamais que sous forme de texte, déjà muni, autrement dit, d’une organisation spatio-temporelle définie, de nature arborescente (les parties de la totalité signifiante entretiennent des relations unilatérales de dépendance) ou structurale (le tout, soumis à partitions, est logiquement antérieur aux parties solidaires entre elles et avec le tout qu’elles présupposent).  Par elle-même dépourvue de pertinence sémantique, l’organisation topologique du texte n’en conditionne pas moins le type d’intelligibilité, en d’autres termes, la rationalité — « inférentielle » ou « mythique » — des discours dont elle permet l’instauration.

La rationalité inférentielle, propre à ce que nous appelons la « raison », occupe une place prédominante dans notre culture, au point d’oblitérer la conscience que nous pourrions avoir de la rationalité dont dépend, en particulier, la cohérence des discours intransitifs (mythes, œuvres d’art...), dont la vocation n’est pas d’expliquer, ou d’informer mais de signifier.

Dimensions et modules

L’instauration de totalités signifiantes présuppose la transcription des relations de nature topologique des espaces textuels sur une isotopie sémantique.

Les notions de « dimension » et de « module » permettent d’aborder la question de la signification discursive.  Les dimensions discursives concernent l’ensemble des rapports à l’étendue, à la durée, aux choses, à autrui, dont est fait notre être-au-monde.  Chaque dimension s’articule en autant de modules qu’il est nécessaire pour élaborer la variété des spatialités, des temporalités, des modes du sens, des régimes d’interaction dont dépend la spécificité des langages et des cultures.

Dimensions et modules appartiennent, par hypothèse, au patrimoine (neuronal ?) de notre espèce ; c’est à cette condition qu’on peut imaginer une forme interculturelle de communication, et supposer que chacun d’entre nous est virtuellement en mesure d’entrer en relation avec d’autres « semblables », de quelque culture qu’ils relèvent et quelle que soit leur langue ou leur système de croyances.

Dans cette perspective, la sémiotique générale correspondrait à une sorte d’inventaire ordonné de l’ensemble des moyens et des conditions — contraintes, règles et principes — de production du sens.  L’apparition de sémiotiques particulières dépendrait, pour sa part, des sélections opérées parmi ces moyens, de la manière de les organiser et de les composer.

Ainsi conçue, la sémiotique modulaire préserve la liberté énonciative de tout déterminisme ainsi que du joug des seules habitudes.  Elle postule un usage libre et non aléatoire des possibilités et des contraintes énonciatives, en l’absence d’une grammaire des discours, d’algorithmes prédéfinis, de prédéterminations de nature combinatoire, ouvrant ainsi le champ à l’innovation et à la « créativité ».  L’imprévisibilité même peut à nouveau revendiquer un droit de cité.

Août 2009

Notes

1  Cette « note » a été écrite par Jacques Geninasca au mois d’août 2009, à l’attention de son fils Laurent, architecte, en vue de répondre aux questions qu’il lui posait à propos de ce qu’est la « sémiotique ».

Pour citer ce document

Jacques Geninasca, « Note sémiotique », Actes Sémiotiques [En ligne], 115, 2012, consulté le 25/04/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/2728

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