Roberto FLORES, (dir.), « Sobre la memoria », Tópicos del Seminario, no 12, Puebla, Universidad Autónoma de Puebla, Seminario de Estudios de la Significación, diciembre 2004

Verónica Estay Stange

Dans un numéro dirigé par Roberto Flores, Tópicos del Seminario se consacre à l’exploration de diverses conceptions de la mémoire qui, en approfondissant les rapports que celle-ci entretient avec la perception et avec l’expérience du temps, mettent en question l’idée, de plus en plus répandue de nos jours – notamment sous l’influence des sciences informatiques–, de la mémoire comme un réservoir du passé ou comme un ensemble d’archives où l’on registre des informations opératoires. La multiplicité de perspectives proposées par les auteurs œuvre ainsi dans le sens du développement d’une sémiotique de la mémoire dont la constitution – ou la systématisation – est d’autant plus nécessaire qu’elle concerne directement les sujets sur lesquels les recherches sémiotiques portent aujourd’hui.

En effet, l’étude de la signification dans sa dimension temporelle, impliquant les façons dont le sujet participe à ce processus, convoque, parmi d’autres problématiques, celle de la valeur structurante de la mémoire. Si, comme le rappelle Roberto Flores, la mémoire est présente dans le métalangage comme condition inhérente aux rapports constitutifs de la structure élémentaire de la signification1, d’après le même auteur elle jouerait aussi un rôle fondamental tout au long du parcours génératif – puisque le passage d’un niveau à l’autre suppose la conservation des articulations de sens préalables –, jusqu’à la textualisation – où les procédés tels que l’itératif ou l’anaphore assurent la cohésion du discours. De même, la mémoire interviendrait dans la constitution de l’identité des actants et dans la configuration du sujet de l’énonciation dans sa dimension cognitive et perceptive – et, nous ajouterons, passionnelle, si l’on considère, par exemple, que la mémoire est le fondement de passions telles que la nostalgie (qui, projetée vers le futur, prend la forme de l’attente)2 ou encore, un sujet moins exploré, le regret en tant que chagrin d’/avoir fait/ ou de /ne pas avoir fait/, dans le passé3.

Ainsi, la question de la mémoire devient inéluctable, nous semble-t-il, lorsqu’on étudie la signification du point de vue syntagmatique. A ce propos, il est intéressant de penser, comme y convie Flores, aux possibles rapports entre la mémoire et l’isotopie, et à l’importance de celle-ci dans la configuration de la structure du discours – la fonction de l’isotopie consistant à assurer une homogénéité élémentaire, non seulement au niveau syntactique, mais aussi sémantique, actoriel, figuratif et thématique4.

En tenant compte de la complexité du sujet et de la difficulté à établir une définition unique, les auteurs font appel à plusieurs disciplines – dont la philosophie, la lexicologie et la théorie de l’énonciation – pour nous offrir un panorama général, tout en soulignant les éléments qui doivent être considérés, du point de vue sémiotique, au moment de mener à bien la théorie ainsi ébauchée.

Dans ce but, dans un article intitulé « Tres memorias antiguas »[« Trois mémoires antiques »], Roberto Pellerey revient sur les conceptions de la mémoire développées tout au long de l’antiquité gréco-latine et sur le rôle intellectuel et social que la mémoire jouait dans un monde structuré autour de l’oralité. Ce parcours commence donc par Aristote, qui concevait la mémoire comme une fonction de la faculté de penser, celle-ci étant, à son tour, l’une des cinq facultés de l’âme. Placée à la limite entre l’intellect et les sensations, la mémoire s’occuperait de trier et de conserver les connaissances universelles élaborées par l’intellect, en les mettant à sa disposition lorsque l’attention est portée sur un objet ou sur une situation qui demandent compréhension et reconnaissance. L’intellect confronterait alors les traits spécifiques, saisis par les sens corporels, avec les notions universelles ou idées abstraites, organisées et sélectionnées par la mémoire, pour aboutir à l’identification de l’objet perçu. Dans cette conception, reprise à la fin du Moyen Age notamment par Thomas d’Aquin,la mémoire – une mémoire dynamique puisqu’en constante réorganisation – apparaît comme condition de la connaissance.

Or, si pour Aristote la mémoire constituait une fonction naturelle, inhérente à l’être humain, dans la culture latine elle est considérée comme une capacité susceptible d’être potentialisée grâce à l’artifice. Ainsi, remarque l’auteur de l’article, « L’art de la mémoire » naît en tant que tel au sein de la rhétorique latine – bien qu’il ait été pratiqué en Grèce sans être l’objet d’une théorie systématisée –, qui en fait une des parties du discours. Absente dans le code rhétorique établi par Aristote, la mémoire occupe déjà une place fondamentale dans la Rhetorica ad Herennium. D’après ce manuel attribué à Cornifice, le discours est constitué de cinq parties : inventio, dispositio, elocutio, memoria et pronunciatio, une structure qui sera conservée jusqu’à la fin du Moyen Age. En affirmant l’importance de la mémoire, ce texte propose diverses techniques de développement de la « mémoire artificielle ». Depuis lors, les principaux rhétoriciens latins continueront à souligner la valeur de la mémoire dans l’organisation du discours et à explorer les méthodes de rétention des idées et des arguments5. En termes généraux, la mnémotechnique latine des « lieux » et des « images » – décrite aussi bien par Cornifice que par Cicéron et Quintilien – consiste à organiser une séquence de lieux et à associer chacun d’entre eux à une partie du discours. On place ensuite dans chaque lieu des images qui renvoient, par métaphore, par métonymie ou par analogie sonore, à ce dont le rhétoricien doit se rappeler lorsqu’il arrive à un endroit déterminé de son discours. En suivant l’hypothèse de Pellerey concernant le caractère à la fois actif et passif de la mémoire dans l’Antiquité, il nous semble que ce procédé montre bien la double fonction de la mémoire dans la rhétorique latine : en tant que composant actif du discours, elle configure l’espace et construit l’image visuelle ; en tant que composant passif, elle devient le réceptacle où se conservent les séquences et les images préalablement établies.

Conçue comme capacité innée ou comme artifice, la mémoire est présente dans le monde gréco-latin dans son ensemble car c’est sur elle que repose le discours quotidien. Cette troisième dimension de la mémoire renvoie à l’oralité comme mode d’existence du sujet dans la société antique et comme fondement de l’organisation de la vie individuelle et collective6. C’est donc cette vitalité et ce dynamisme qui ont permis le développement des théories que Pellerey oppose à la conception moderne de la mémoire comme simple réservoir. En orientant les traits pertinents des trois conceptions dégagées dans ce parcours historique en vue d’une réflexion plus générale – qui mériterait sans doute d’être approfondie –, il affirme le caractère éminemment sémiotique du processus de la mémoire, un processus qu’il explique à partir du concept peircien d’« interprétant »7. Aussi, après avoir traversé des chaînes d’interprétants, la mémoire produirait-elle de nouveaux interprétants (nécessaires ou conventionnels) actualisant ou créant des signifiés.

Les complexes rapports entre la mémoire, la perception et l’intellect sont approchés d’un autre point de vue dans l’article intitulé « La memoria ante la relación del espíritu con la materia, en Henri Bergson » [« La mémoire face à la relation entre l’esprit et la matière, chez Henri Bergson »], un texte qui montre l’actualité des propositions de Bergson, indépendamment du caractère daté des recherches expérimentales sur lesquelles elle se fonde. Dans ce travail, Rodolfo Santander analyse la façon dont le philosophe de la durée a conçu le rôle de la mémoire dans le processus à travers lequel le sujet construit des représentations mentales du monde. L’auteur souligne le fait que, dans la théorie de Bergson, cette question entraîne le problème de fond concernant l’existence d’une réalité irréductible à la matière.

L’article commence donc par une description du contexte intellectuel dans lequel s’insèrent les propositions à étudier. Sous l’influence du scientisme de l’époque, les recherches alors entreprises autour du rapport entre l’âme et le corps, non seulement confirment l’opposition cartésienne entre ces deux termes, mais aussi nient la liberté et l’existence même de l’esprit – auquel Descartes et ses héritiers avaient pourtant donné une place considérable. Ce monisme de la matière réduit l’âme aux processus corporels et la conscience à l’activité cérébrale. La réalité psychologique s’explique donc à partir de l’association d’éléments atomiques et mensurables obéissant à des lois physiologiques que la science doit dégager. Pour contester ces postulats, Bergson ne se limite pas à la reformulation du rapport entre le corps et la psyché, mais il se tourne vers la question qui lui semble être à la base de cette problématique, à savoir la relation métaphysique entre la matière et l’esprit.

Pour comprendre la façon dont Bergson essaie de résoudre ce problème global, Santander propose de prendre comme fil conducteur le thème de la mémoire – exploré par le philosophe notamment dans son ouvrage Matière et mémoire (1894) –, étroitement lié à la réflexion sur la perception. En effet, l’analyse des rapports entre la mémoire et la perception aurait permis à Bergson de postuler une théorie concernant à la fois la psychologie, la gnoséologie et la métaphysique. Aussi, d’après Santander, le problème de la perception chez Bergson renvoie-t-il au dilemme gnoséologique entre idéalisme et réalisme ; entre la réduction de tout objet de connaissance à la subjectivité et l’affirmation d’une connaissance transcendante à cette dernière. De son côté, le problème de la mémoire mène à l’alternative métaphysique entre matérialisme et spiritualisme, entre la réduction de la réalité à la matière et l’affirmation d’une réalité indépendante de celle-ci.

Concrètement, Bergson soutient que la différence entre mémoire et perception est une différence de nature et non pas de degré, de manière qu’il est possible de concevoir une mémoire pure et une perception pure. Or, dans la plupart des cas, la mémoire et la perception se mêlent lorsque le sujet entre en rapport avec le monde. La perception impure se caractérise donc par la présence d’un composant subjectif introduit par la mémoire. Mais l’élimination de toute trace de la mémoire donne lieu à la perception pure, à son tour différente de la matière par degré et non pas par nature – ce qui nous laisse déjà entrevoir la réponse donnée par Bergson à la question concernant la gnoséologie. Cette perception pure permettrait d’entrer en rapport avec une réalité continue et objective – ainsi appelée « image » –, antérieure au discernement et à la discrétisation propre de la perception consciente. La notion de l’« intérieur » et de l’« extérieur » serait donc le résultat du déplacement du corps parmi l’ensemble d’images dont il fait partie et dont il est le centre. Cette supposition attire l’attention sur l’action et non pas sur l’affection – définie comme la perception du corps propre quand celui-ci coïncide avec l’objet perçu –, unité d’étude de la psychologie atomiste. Le philosophe de la durée établit ainsi une méthode qui procède du tout à la partie, au contraire de la science de son époque. Par là même, au lieu d’associer la perception à la contemplation, il la définit comme action.

D’autre part, le type de mémoire ayant un fort composant perceptif – la mémoire-habitude – serait constitué d’actions plutôt que de souvenirs, soit de mécanismes corporels (moteurs) impersonnels, inscrits dans le présent – voir, par exemple, la réalisation automatique d’une séquence mémorisée à force d’être répétée. En revanche, la mémoire pure comporte des représentations uniques et personnelles de la vie du sujet, représentations qui restent relativement indépendantes du corps, comme il en est des souvenirs qui émergent dans les rêves. Entre ces deux formes de la mémoire, Bergson reconnaît pourtant des gradations, ce qui donne lieu aux souvenirs-images, pont entre la mémoire et la perception. Cette même gradation se trouve dans le processus de la reconnaissance, dont les extrêmes sont la reconnaissance automatique, liée à la mémoire-habitude, et la reconnaissance attentive, qui se produit lorsque l’esprit puise dans le passé les représentations ou les souvenirs-images pour les ramener au présent. Ainsi le rapport entre les divers termes contraires suppose-t-il un mouvement constant. Car les représentations de la mémoire pure sont conçues comme une virtualité qui s’actualise grâce au mouvement par lequel elles deviennent images présentes. Cependant, les souvenirs virtuels ont une existence effective, ce qui revient à dire que le passé ne disparaît pas mais qu’il se condense dans notre caractère et intervient dans nos décisions. Autrement dit, dans les termes mêmes de Santander, « dans notre caractère, notre mémoire mène une vie indépendante de la matière ».

Les travaux jusqu’ici présentés font appel à la philosophie pour élucider la question de la mémoire dans ses multiples facettes. Situé dans une perspective proprement sémiotique, le texte de Roberto Flores, « Recordando las definiciones. Ensayo de semiótica léxica » [« Rappel sur  les définitions. Essai de sémiotique lexicale »], part d’une étude lexicale pour aboutir à l’articulation de la mémorisation, le souvenir et l’oubli, dans une structure narrative dont l’analyse permet de dégager l’enchaînement aspectuel ou la série d’expectatives sous-jacente à la mémoire.

Afin de systématiser la diversité d’acceptions et d’applications que comporte le terme de « mémoire », l’auteur examine les lexèmes appartenant à son champ sémantique et confronte les définitions qu’en offre le Diccionario del uso del español [Dictionnaire de l’usage de l’espagnol] de María Moliner8. Il en tire ensuite les traits pertinents pour la définition de l’archilexème en question, et les analyse du point de vue de la mémoire comme processus (relevant de l’action du sujet ou de l’objet) et de la mémoire en tant qu’état – soit la mémoire-réservoir. Ainsi, par exemple, le premier trait identifié est celui de la /présence/, qui suppose un processus que nous appellerons présentification – bien que l’auteur utilise plutôt le terme de présentation. Ce processus renvoie au /rendre présent/ et aux /modes de présence/ sémiotiques, selon que l’accent porte sur le sujet ou sur l’objet. Du point de vue du processus, l’opposition catégoriale présence/absence donne lieu à une série d’oppositions qui relèvent soit de l’activité du sujet qui convoque ou repousse la présentification de l’objet – en créant ainsi le jeu d’accélérations et décélérations constitutif du tempo –, soit de l’activité de l’objet qui se rend présent par lui-même. Du point de vue de l’état résultant de la présentification, l’opposition absence/présence est associée à l’opposition concomitance/non-concomitance.

A partir de l’analyse de l’ensemble du système taxonomique de l’archilexème « mémoire », Flores pose les problématiques suivantes : la persistance et la subsistance du souvenir, sa fixation, les modes de présence et de convocation, la dynamique de forces établie entre le souvenir et l’oubli, les compétences modales du sujet et de l’objet, le devenir et les limites de la mémoire et de la reconnaissance. Avant de procéder à la construction du parcours narratif de la mémoire, l’auteur remarque l’existence de deux types de souvenir, du point de vue syntagmatique : celui dont l’antécédent est une trace dans la mémoire – et qui suppose donc une mémorisation ou une fixation préalables – et celui dont l’antécédent est, paradoxalement, l’oubli. L’émergence de ce dernier produit une cassure des attentes du sujet et reconfigure son identité. Ce type de souvenir permet ainsi la récupération d’une mémoire perdue.

Ensuite, en tenant compte de l’unité et de la diversité de la mémoire, Flores propose un modèle communicatif de la circulation des souvenirs. Ce modèle établit un rapport paradigmatique entre, d’un côté, un sujet conjoint avec l’objet de la mémorisation (le souvenir gardé) et, d’un autre côté, un autre sujet conjoint avec l’objet du souvenir (le souvenir convoqué). Sur la base des modes de présence établis par J. Fontanille et C. Zilberberg9, le parcours narratif de la mémoire commence donc par l’actualisation du souvenir gardé et la virtualisation du souvenir convoqué, processus possibles grâce à la capacité ou la sensibilité du sujet et à la présence de l’objet mémorable – ces deux éléments étant les antécédents de la mémorisation. Puis, la mémorisation réalise le souvenir gardé et actualise le souvenir convoqué. Le souvenir accueilli par la mémoire-réservoir est partiel puisqu’il dépend de sa convocation, raison pour laquelle sur ce point se produit une bifurcation qui fait que le souvenir peut être réalisé ou virtualisé. Dans ce dernier cas, le souvenir serait confiné à l’oubli, en acquérant une existence potentielle. Mais le déclencheur du souvenir convoqué – par exemple : la ressemblance – s’oppose à l’oubli (le non-objet), en réactualisant la mémoire. Le parcours peut alors recommencer par une nouvelle mémorisation qui renforce le souvenir précédent. Ce dernier serait donc déposé dans la mémoire-réservoir, et ainsi de suite.

Pour dégager la structure tensive ou l’enchaînement aspectuel sous-jacent à ce modèle, le procédé d’analyse utilisé par Flores consiste d’abord à transposer le parcours de la mémoire en termes de types d’événements, en remarquant les déviations qu’il présente par rapport à la séquence d’événements canonique établie par Greimas (état-exécution-état). C’est sur cette base qu’il enchaîne les modificateurs adverbiaux (pas encore, déjà) qui opèrent sur le souvenir et sur l’oubli – nese souvenir pas encore,se souvenir déjà,n’oublier pas encore,oublier déjà, etc. –, et qu’il associe à chaque type d’événement de la séquence.

D’après cette analyse, la mémoire serait liée à la rupture d’une attente cognitive, soit à une anticipation frustrée de ce qui est censé avoir lieu. Mais la question de fond reste de savoir si cette attente première concerne la mémoire ou l’oubli. À cet égard, l’auteur remarque que, dans un système de croyances qui postule un univers extensif, constitué d’événements insignifiants, la fin « naturelle » du parcours est la vacuité de l’oubli, de façon que la mémoire viendrait y opposer son anti-programme. Cependant, dans un univers intensif, fait d’éblouissements, le programme envisagé mènerait à la plénitude de la mémoire, puisque tout aurait un caractère mémorable. Ces deux univers étant évidemment insoutenables, la « mémoire sélective » exige un équilibre de forces grâce auquel souvenirs et oublis composent un monde capable d’accueillir tantôt l’insignifiance, tantôt l’éblouissement.

Voici donc le parcours narratif et les tensions sous-jacentes à la mémoire telle que l’usage permet de la comprendre. Mais outre que le fait qu’elle puisse être considérée comme un processus cognitif entraînant des transformations aspectuelles, la mémoire peut être conçue comme « une énergie qui génère la nécessité d’énoncer ». C’est ainsi que Noé Jitrik propose de la définir dans l’article « Tiempo, memoria, significación » [« Temps, mémoire, signification »]. Nous devons d’ailleurs souligner les déplacements de perspective jusqu’ici opérés : ayant commencé par l’exploration des discours sur la mémoire, on a ensuite étudié la mémoire dans le discours ; nous voici maintenant conviés à l’analyse de la mémoire en tant que source du discours.

Le texte de Jitrik, particulièrement riche en suggestions, soutient que la temporalité inhérente à la langue se fonde sur un présent (celui de l’énonciation) par rapport auquel tout discours énoncé relève du passé et ne peut donc être conçu que comme le résultat du mouvement par lequel le sujet puise dans la mémoire son savoir ou, plutôt, par lequel la mémoire se manifeste et se transforme en tant que savoir au moyen du sujet.

Aussi la première constatation de l’auteur, qui consiste en une généralisation des enjeux temporels des verbes, porte-t-elle sur le fait que tout énoncé comporte une double temporalité : celle de l’énonciation qui, poussée par le désir, incarne le « moment vif du temps », et celle de l’énoncé, où le temps semble être figé, saisi par les formes verbales. Or l’objet du désir, c’est un savoir préalable qui, puisque déjà constitué, réclame l’emploi du passé comme le temps verbal qui exprime le mieux sa condition d’objet clos. En énonçant ce savoir, le sujet le ramène au présent et déclenche ainsi le « jeu de temporalités » qu’est la signification.

Toutefois, le rapport entre l’énonciateur et le savoir présuppose un rapport « d’observation » de caractère intransitif, car l’observateur observe pour lui-même son propre savoir. Bien que celui-ci devienne l’objet de l’énoncé, il reste impénétrable et ne peut être que récupéré ou reconfiguré par l’action sémiotique. Cela revient à dire que la mémoire (et, par conséquence, le passé) se renferme au fur et à mesure qu’on se rapproche d’elle au moyen de l’énonciation. Autrement dit, l’énonciation transforme et réduit inévitablement la mémoire, que ce soit à l’insu de l’énonciateur ou par sa propre volonté, lorsque ce dernier opère une « transformation stratégique » qui serait équivalente à l’oubli et dont les limites seraient imposées par la nécessité de la mémoire, sans laquelle il n’y aurait pas de monde.
Jitrik s’interroge ensuite à propos de la source dernière de la transformation opérée sur la mémoire par l’acte énonciatif. En approfondissant l’instance de l’énonciation, il arrive alors à la conclusion que ce processus relève du corps et, plus particulièrement, de l’« affection » (au sens de Peirce et de Spinoza) en tant que modalité corporelle de la mémoire dans laquelle les sensations deviennent désir et où les images qui approcheront la signification se constituent. La mémoire de l’expérience, résultat du rapport direct du corps avec le temps, se déploie dans la durée et tend vers la configuration du passé, raison pour laquelle elle prend la forme de l’imminence. De son côté, la mémoire du savoir fige le temps et suppose un passé déjà configuré, bien qu’actualisable. Cette mémoire est déductive, car « les savoirs énonçables » se déduisent logiquement de tout ce qu’elle contient – cet ensemble étant soumis, lui aussi, à des tensions et à des mouvements.

Fondement de la tradition, la mémoire qui « saisit » le passé conditionne l’énonciation aux énoncés préalables et suppose une distance entre l’énonciateur et son savoir, de manière que la transformation opérée par le sujet peut aller de la conciliation jusqu’à l’opposition radicale. A son tour, la mémoire qui, plongée dans le flux du temps, se constitue en tant que vécu du passé garde l’empreinte du traumatisme et crée ainsi l’illusion d’une énonciation fidèle.

Le temps étant, par nature, insaisissable, la conscience de la mémoire comme reconstitution du passé et de l’énonciation comme reconstitution de la mémoire permet d’effectuer des « transformations stratégiques » qui, dans le cas contraire, ne seraient que des omissions involontaires d’un énonciateur qui tombe dans les pièges de l’oubli. Ces deux façons d’assumer la mémoire – une mémoire relevant de la tradition ou de l’expérience – donneraient lieu à deux types de discours qui ont des conséquences littéraires, politiques et, ajouterons-nous, éthiques.

C’est justement à l’étude de cette dimension éthique de la mémoire, considérée maintenant du point de vue de la philosophie de l’histoire, que Silvana Rabinovich consacre son article « Heterononía : el otro de la ley o Memoria y justicia : heteronomías » [« Hétéronomie : l’autre de la loi ou Mémoire et justice : hétéronomies »]. Dans la perspective de l’éthique de Levinas, l’auteur fait de la mémoire une condition essentielle de la justice – qui ne saurait être qu’hétéronome –, dans le sens où la mémoire porte le témoignage de « l’autre », de celui qui se trouve hors de la loi et, dirons-nous, hors de l’« histoire ». Cela a pour effet d’insérer la justice dans une temporalité transcendante (un non lieu : une u-topie), puisque ce temps hors du temps supposerait la reconfiguration et, peut-être, la rédemption du passé.

Tout d’abord, Rabinovich laisse entrevoir le concept de justice qu’elle développera tout au long de son travail, en soulignant, à partir de l’évocation de Kafka et d’une parabole empruntée à Levinas, que justice et loi ne sont pas des termes équivalents, et que celle-ci n’est pas non plus la concrétion de celle-là. La scission entre l’une et l’autre serait produite par le « geste hétéronome » de la mémoire. Or ce geste se produirait lorsque l’irruption de l’autre altère l’ordre établi auquel on s’est habitué, suscitant un sentiment de honte face à la violence, tout à coup devenue évidente, de la loi qui, pour perpétuer le statu quo, réclame l’oubli de l’altérité. Si la propriété privée fonde le droit, la fracture de la loi commencerait dans le soupçon de l’illégitimité de cette propriété – un soupçon situé au « cœur de la honte ».

Rabinovich évoque ensuite les multiples sens que le mot « justice » possède dans la langue hébraïque. En tant que vérité, rédemption, piété, la justice qu’exige la Bible suppose non pas tant l’accomplissement d’une justice abstraite et objective que la réalisation constante d’actions justes. La justice devient donc une construction subjective perpétuelle qui trouve son élan dans un désir de justice impossible à assouvir, du moins au sein du temps historique. Le temps messianique est ainsi envisagé comme un autre temps, comme un temps a-historique qui se trouve hors de la loi de la succession temporelle. C’est dans ce sens – et l’expression est juste, puisque le temps messianique est une direction plutôt qu’un lieu – que s’orientent les actions des hommes pour qui l’impératif de la mémoire – transmise de génération en génération, car c’est en termes de descendance ou de discontinuité générationnelle que l’hébreu biblique parle de l’histoire – relève de la responsabilité à l’égard d’unejustice à la fois tournée vers le passé historique et projetée au-delà du temps.

Ces réflexions, associées aux propositions de Benjamin, sont condensées dans l’idée que « la mémoire comme ligne de fuite fait appel à l’impératif de courir après la justice… mais en arrière ». Aussi se tourner vers le passé – un passé toujours inachevé –, à la recherche de l’utopie de sa rédemption, impliquerait-il entendre la voix des générations antérieures pour accueillir enfin l’advenir de l’autre.

C’est ainsi que ce numéro de Tópicos del Seminario, non seulement établit un état des lieux quant aux recherches sur la mémoire et les théories où elle occupe une place importante, mais aussi contribue avec de nouvelles propositions à l’étude d’un sujet problématique dont l’élucidation au sein de la sémiotique est sans doute envisageable. Les travaux ici commentés posent donc des questions dont il faudra tenir compte au moment de développer une sémiotique de la mémoire. Riches en réponses, ces articles le sont aussi en suggestions. Ils jettent ainsi une lumière sur des régions de la mémoire qui attendent d’être explorées10.