Jean-Jacques Vincensini (dir.), Souillure et pureté. Le corps et son environnement culturel, « Dynamiques du sens », Maisonneuve & Larose, Paris, 2003

Michel Costantini

  • Université Paris 8
    Vincennes Saint Denis

Texte intégral

Préambule

Dans ce recueil collectif, résultat d’un colloque organisé à Corte en octobre 1999 par l’Équipe de Recherche Lettres et Languesde l’Université de Corse, on trouve cité par trois fois Georges Devereux, l’auteur, entre autres, des deux importants ouvrages Essais d’ethnopsychiatrie générale et Ethnopsychanalyse complémentariste, qui rassemblèrent, l’un en 1970, l’autre en 1972, divers articles écrits au cours des trois précédentes décennies écoulées à ces dates. S’il est cité à juste titre, c’est néanmoins pour un seul de ses livres, un troisième d’ailleurs, Femme et mythe (1982), et, étonnamment de mon point de vue, dans un seul article, dû à Philippe Pesteil, « Le pied et le sang. Etude des représentations sexuelles à partir de trois légendes corses », pp. 85-100. Femme et mythe est cité en note 9 p. 87, en note 22 p. 92, en note 24, p. 93. Au vu, en effet, de la thématique explicite de Souillure et pureté on aurait pu s’attendre à plus de renvois, plus diversifiés et mieux répartis, voire à plus que des références, des discussions. Pour ne prendre qu’un exemple, l’article de Devereux (1964), « La délinquance sexuelle des jeunes filles dans une société puritaine¹ » (recueillis au chapitre VIII des Essais), est une remarquable variation sur la question, autrement nommée certes : on y parle d’inconduite et de bonne conduite, d’avilissement, d’auto-avilissement et de pénitence, de déviance et de dévoiement. Si un tel recours, si une telle référence en forme de révérence à Devereux nous ont ainsi paru nécessaire, c’est que le travail de ce dernier introduit largement à la véritable difficulté qui commence de se nouer, sans qu’il soit question déjà de dénouer, dans et grâce à l’ouvrage dont nous voudrions ici donner un rapide aperçu, collectif composé de vingt et une contributions, sillonnant « des savoirs divers », s’adossant « à des expériences, des esthétiques et des pratiques variées » (Jean-Jacques Vincensini, « Introduction », p. 14). Cette difficulté peut être problématisée par un chiasme du genre « corporéité du signe, signification du corps », que, d’une façon un peu lourde et toute provisoire, je préférerais formuler « corporéisation du signe, sémiotisation du corps », ne serait-ce que pour insister sur le fait qu’il s’agit non pas d’états, mais bien d’opérations ; elle consiste, cette difficulté, à devoir choisir entre les deux voies, qui n’ont pas la même orientation : si de ces contributions l’« originalité commune tient à ce qu’elles considèrent “l’au-delà” phénoménologique et symbolique du corps organique, au sein de discours fortement chargés de sens » (Jean-Jacques Vincensini,ibid.), il est certain qu’épistémologiquement  la différence de statut cognitif  entre un en-deçà du sens et un au-delà du corps ne peut être négligée.

Sémiotisation du corps

Nous nous représentons le corps de mille façons, mais un mode privilégié de représentation est son interprétation comme signe, comme ensemble de signes. Le plan de manifestation qu’est le corps, tout ou partie, sera alors tenu pour signifiant, pour un signifiant. Un tel point de vue est revendiqué explicitement par deux des articles de l’ouvrage collectif, qui sont peut-être paradoxalement parmi les moins sémiotiques, du moins à notre sens.

Ainsi, Jean-Pierre Castellani, « Présence et fonction du corps dans les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar », pp. 135-148, parle d’un « système de signaux du corps établi à partir des sens ». Et les variations de l’apparence constituent autant de traces – d’indices – de l’être ou du faire. Ou encore Bruno Garnier, « Corps et rite sacrificiel dans la tragédie française du XVIe et XVIIe siècles : l’exemple de la fable de Polyxène » (pp. 175-193), qui, dans sa conclusion (p. 193), à propos du corps souffrant, l’évoque comme « l’un des signes qu’il faut décoder », comme, en un premier temps au moins, un « signe à interpréter ».

Note de bas de page 1 :

 Qui publia aussi, en 1879, les inénarrables quoique narrés Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan.

A ce sujet du signifier, nous aimerions relever au passage une autre attitude symptomatique et récurrente, ici représentée, même s’il ne s’agit que d’une remarque en passant, presque d’un lapsus, dans l’article « La peau pour rire. Humour noir et épiderme au tournant du siècle : Lorrain, Allais, Fourest » de Pierre Jourde (pp. 195-210). Après avoir cité les peintures corporelles d’un « roi nègre » (dans Le Naufrage de l’aquarelliste, d’Eugène Mouton1), peintures loufoques jouant sur les homonymies, les associations inattendues, les rébus, les calembours, les à peu près, l’auteur déclare : « La peau parle, mais pour ne rien dire ». C’est là affirmer exactement le contraire de ce qu’il convient, et de ce que d’ailleurs implicitement le même auteur admet, c’est là oublier que « Colourless green ideas sleep furiously » est un vers chargé de sens, ou, si l’on préfère, qu’il est impossible de communiquer sans signifier, quel(s) que soi(en)t par ailleurs le (ou les) statut(s) du sens ainsi produit.

« Démembrement », soit dénombrement des membres – le procès considéré pouvant certes n’en manifester qu’un, sélectionné, les autres étant présupposés –, qui, tout ainsi que le nu artistique, peut être morphologique, en surface, ou anatomique, en profondeur. Démembrement anatomique : il aura tendance à insister sur l’opération elle-même, le modèle mythique étant le diasparagmos de Pentheus, tel qu’il se manifeste dans les tragédies ou les vases attiques du cinquième siècle avant J.-C. Puisqu’une partie du jeu ici joué consiste délibérément à rapporter une problématique de ce livre à celle de Devereux, non par un jeu vain, certes, mais pour ouvrir des pistes susceptibles de nous faire mieux articuler corps et sémiotique, signalons le passage du chapitre « La naissance d’Aphrodite » (toujours dans Femme et mythe, pp. 97-126), où le sparagmos (ou diasparagmos) considéré est celui de Dionysos.

Femme et mythe, pp. 110-111 :
Dionysos subit un sparagmos et une séparation du kradiaios (cœur = pénis, supra) du reste de son corps déchiré et dévoré. Cependant, sa corbeille rituelle (liknon) contient son (?) phallos, qui est périodiquement « réveillé » par les femmes (Plut. De Is. et Os. 35, p. 365A). Il n’est pas exclu que la séparation du phallos du reste du corps soit un trait fondamental de tout sparagmos.

Note de bas de page 2 :

 Il n’est assurément pas inutile, à l’orée d’une collection qui affiche une ambition courageuse et une visée nécessaire, de la saluer comme il se doit, y compris dans son apparence : la couverture est très belle, graphisme et chromatisme. On ne s’extasiera pas autant sur la réalisation orthographique ou la correction grammaticale. Si l’on a relevé un peu partout le taux ordinaire de coquilles, il faut déplorer, dans le premier article, dont la responsabilité d’ouverture est forcément lourde, une distribution passablement anarchique des accents, des parenthèses, des majuscules, des tirets, des doubles lettres, et encore des voyelles. Souhaitons ainsi une réédition, mais amendée.

Mais il peut y avoir d’autres comportements dans ce même cadre, comme le collationnement qui aboutit à la collection (ainsi celle du sculpteur Anthony-Noel Kelly qui, semble-t-il, volait des morceaux de cadavre au Collège royal de chirurgie londonien), ou la figuration sélective, comme les obsédés des « morceaux de peinture » plus ou moins sanguinolents, tous exemples évoqués dans le premier article de Souillure et pureté, celui de Roy Boyne intitulé « Avant le corps : la sociologie et le sujet » (pp. 17-29), dont on signalera au passage la très mauvaise qualité du donné-à-lire – pour être gentil, on va dire coquilles en tous genres2. Au démembrement de Kelly est associée, dans les discours, la nécrophilie, à celui de Dionysos, à un autre niveau, la castration : où l’on entrevoit que le sémantisme associé – j’entends ici toute tentative d’articulation entre sémiotisation du corps et corporéisation du sens – pose de nombreux problèmes d’ordre méthodologique et d’ordre épistémologique, ou, pour dire les choses plus positivement, que, sur ce point comme sur bien d’autres, l’ouvrage dirigé par Jean-Jacques Vincensini ouvre des perspectives passionnantes.

Démembrement

Le démembrement morphologique est évidemment plus fréquent, du moins dans le champ couvert par ce livre. Il prend entre autres la figure bien connue du blason, genre littéraire Renaissant, dont l’acception doit cependant être étendue. Le blason est une sorte de démembrement morphologique qui vise néanmoins à produire (ou à reconnaître) une unité : cohérence, harmonie, beauté parfaite du corps de la femme en particulier. Cela n’est pas sans rapport avec les mythoi antiques sur la construction homogénéisante du corps hétérogène – qu’il s’agisse de l’anecdote de l’Hélène de Crotone ou de l’éloge de Panthéia, maîtresse smyrniote du frère de l’empereur Marc-Aurèle, Lucius Verus, chez Lucien de Samosate (Les Portraits).  On le sait : Zeuxis peignit une Hélène au bain, ou quelque chose comme ça pour les Akragantins (Agrigentins) en vue de décorer le temple de Héra Lakinia, dépendant de la cité de Crotone.

Denys d’Halicarnasse :
Il sélectionna de nombreuses parties (ek pollôn mérôn sullogèsanti) et son art assembla (sunéthèken) du beau achevé. « En réunissant ce qu’il avait choisi de mieux dans chacune [des cinq jeunes filles crotoniates nues qui lui servaient de modèles], son art en fit un chef-d’œuvre de beauté ».

Un commentaire sur la diversité des stratégies face à la corporéité s’imposerait sans doute, mais nous nous contenterons, fidèles à notre parti pris du jour, de suggérer la piste suivante : peut-être s’agit-il en profondeur de morceler le corps trop beau dans son unicité parfaite avant même de le reconnaître ou par delà sa reconnaissance aveuglante.

Femme et mythe, pp. 58-59, thème de l’amant mortel infidèle, histoire du pâtre Daphnis, racontée par Elien, et trouvant peut-être l’une de ses plus anciennes versions dans un poème de Stésichore, au VIIe siècle avant J.-C.: Fils d’une nymphe, fut aimé d’une (autre) nymphe, alors qu’il était encore presque imberbe. Elle se donna à lui, mais l’avertit qu’elle l’aveuglerait si jamais il lui était infidèle. Il accepta cette condition mais, un peu plus tard, la fille du roi tomba amoureuse de lui. Sous l’influence du vin, il fit une infidélité à la nymphe avec la princesse ; la nymphe trahie se vengea selon sa promesse.

Ce mythe et son interprétation (on retrouvera dans l’article de Bruno Garnier déjà cité cette « beauté indescriptible de statut divin », cette « héroïne trop parfaite » dans le jeune corps vierge de Polyxène) forment transition dans notre propos. D’un côté le corps unifié (ou réunifié après démembrement), corps incomparable de « la divine maîtresse » (titre du chapitre de Femme et mythe, pp. 27-66), corps doté de qualités extraordinaires qui (p. 60)

mobilisaient l’imago infantile de la mère et suscitaient des anglisses de chacun des amants mortels des femmes surnaturelles, angoisse qui les incitait à leur être infidèles,

et donc une racine possible des récits, sinon de la narrativité. De l’autre, la sélection d’un élément de ce corps démembré, morcelé, auquel on associe une valeur sémique.

Partition du corps, association d’un sémantisme

D’une autre transition, l’article de Pierre Lopez (pp. 211-226), « Laideur et souffrance : esthétique de la subversion dans les œuvres de Pablo Palacio », un écrivain équatorien des années vingt, trente du vingtième siècle, est exemplaire. Sans élection singulière, d’abord, mais avec une représentation du démembrement sous diverses formes, une espèce d’envers du blason, qui est encore un blason, mais hideux. Ainsi, tiré de Brujerías : « Bouche fétide crénelée de canines ». Là encore la psychanalyse est convoquée – en fait exactement la psychocritique chère à Charles Mauron – pour tout un développement sur le mythe personnel de l’écrivain. Mais Georges Devereux, derechef, pourrait intervenir qui écrit que certains « aspects des mythes et des rites grecs », par exemple, sont susceptibles d’être interprétés comme « les conséquences d’une mythification du régime matriarcal auquel tout être humain est assujetti dans sa petite enfance (souligné par G. D.) ». De nouveau, ce qui est suggéré est de passer de l’idio-analyse à l’ethno-analyse (se reporter toujours à Devereux qui inlassablement rappelle, après Henri Poincaré, et non sans variations, que tout point de vue sur un objet en appelle un autre, voire plusieurs qui lui sont complémentaires, mais pas de n’importe quelle façon, pas dans n’importe quelles conditions, etc. : voyez aussi bien l’argument (p. 13) d’Ethnopsychanalyse complémentariste que, plus détaillé, l’exorde de « Une théorie sociologique de la schizophrénie » (1939), dans les Essais.

Une grande part du travail de sémiotisation du corps, néanmoins, se porte sur tel ou tel membre isolé, le résultat du démembrement, en quelque sorte, de la désagrégation. C’est ainsi que devraient être envisagés successivement, dans l’ouvrage dirigé par Jean-Jacques Vincensini, notamment, le sein, les poils, la peau, les yeux, les pieds.

Les pieds : pp. 85-100
C’est le point saillant de cet ouvrage, l’un des lieux essentiels de cette topique corporelle qu’il cherche à travailler. Voir essentiellement l’article de Philippe Pesteil – celui qui cite Georges Devereux, et n’ignore évidemment pas l’éventuelle substitution pied/pénis, mais dont on pourrait corréler les remarques avec la « discussion » (pp. 168-172) sur sandale, cheville, talon, boiterie, et podagrie dans Devereux « Représailles homosexuelles envers le père » (article de 1960, chapitre VI des Essais).

Les yeux : pp. 227-236
Suzanne Giraud-Marza, notamment (« L’image culturelle du corps dans le roman feuilleton espagnol », pp. 227-236), souligne le rôle privilégié de la tête dans ces textes stéréotypés, où spécialement les yeux « reflets (ou miroirs) de l’âme » œuvrent éperdument au sens, indiquant la palette des émotions et des passions, s’abîmant, s’aveuglant au sens propre dans les larmes (jusqu’à faire de La Ciega une aveugle), etc.

La peau : pp. 195-210
Pierre Jourde (art. cit.) distingue diverses stratégies textuelles qui assignent des fonctions distinctes à l’épiderme : peau-origine à déchiffrer, peau-voile à soulever, peau-signe par les traces dont elle est le support.

Les poils : pp. 155-156
Voyez Thierry Charnay, « Le conte licencieux de tradition orale : de la souillure à la purification » (pp. 149-162). On aurait simplement intérêt à mieux cerner les concepts, entre « polysémie virtuelle » (très faiblement opératoire) et « pluri-isotopie » (actualisée et réalisée), qui semblent confondus (p. 156).

Le sein : p. 185, p. 197
Son ambiguïté mérite d’être soulignée. D’un côté, à propos de Polyxène, les vers de la Troade de Robert Garnier exaltant les « mammelettes / s’enflant également comme rondes pommettes », comme en écho aux blasons de Marot et aux magnifiques vers de Ronsard (sonnet XL des Amours de 1552, dont la chute est : « Car le parfait consiste en choses rondes », v. article de Bruno Garnier, pp. 184-185). De l’autre, dans l’article de Pierre Lopez déjà cité, où dissection et morcellement jouent un rôle puissant, le sein devient l’objet de la voracité monstrueuse. Devereux, encore, dans Baubô, la vulve mythique (notons qu’en épigraphe cet ouvrage comporte trois citations de Goethe, dont l’approche sémiotique, celle que revendique la collection, reconnaît de plus en plus le rôle initial) fournit un renvoi, même si celui-ci est ténu : la troisième partie essentiellement consacrée à l’interchangeabilité de la vulve et du phallos fait allusion une fois au caractère phallique du sein – notamment selon Karl Abraham –, caractère que l’on retrouve dans la clinique évoquée page 350 (note 1) des Essais… (« Les facteurs culturels en thérapeutique psychanalytique », article de 1953).

Corporéisation du signe

La formule renvoie à une entreprise engagée en certains cercles sémiotiques depuis de nombreuses années ; « corporéisation » y traduit plus ou moins bien l’anglais embodyment – mieux qu’« incorporation » ou « incarnation », en tout cas –, mais pas seulement ; elle est synonyme intensif et non restrictif de physicalisation, elle est paronyme de reconnaissance des racines, elle est, enfin et surtout peut-être, travail de déduction à partir d’un parallélisme constaté ou subodoré, si nous appelons « parallélisme » « soutenir que x est structuré comme y, affirmer que A est organisé comme B », (on peut mettre là-dessous des mots détachés de Goethe ou de Lacan, bien sûr). Alors l’opération, le travail consiste à transformer le constat du parallélisme en recherche de la filiation, qui cherche à savoir, s’engage sur la voie de cette quête d’une déduction ou, selon le vieux mot théologique, d’une procession qui mène de l’un des plans à l’autre. Inutile d’insister, poser cette procession comporte au moins deux modes, et ceux-ci sont tous deux inscrits dans la programmatique de l’ouvrage, le premier s’appelle la conversion : il s’agirait de partir de cette notion majeure, et de considérer les déplis narratifs comme des outils de diffusion des valeurs sémantiques profondes ; le second se nomme phylogénèse, l’idée étant cette fois de tenir les contenus constitutifs de l’imaginaire pour phylogénétiquement enracinés, ce qui les doterait d’un pouvoir sémantique particulier. C’est la partie la moins traitée, quantitativement, dans le livre, pour des raisons diverses ; seuls trois articles nous paraissent y émarger, mais ils sont significativement disposés en amont et en aval de l’ensemble des contributions : pp. 31-45, Ivan Darrault-Harris, « Le corps narré comme thérapie du martyre », pp. 283-302, Jean-Jacques Vincensini « Du corps à l’intelligibilité : la dynamique du mythe mélusinien dans Les Amours de Psyché et de Cupidon de La Fontaine », pp. 303-312, Jean Petitot, « Le fond mélusinien de La Chartreuse de Parme ».

Revendiquant tous trois à leur façon l’héritage structural, ils en récusent tous trois les limitations ou réductions (286), les rigidités et les cécités en forme d’œillères ou d’ornières (p. 288) ou d’ukases (selon les cas et selon les dates) qui en furent le dévoiement. Jean Petitot (pp. 304-305) souligne ainsi qu’il parvient à des conclusions analogues (« la mise à jour d’un fond mythique dans une œuvre moderne ») à celles d’un Greimas dans Maupassant (1976), quelles que soient par ailleurs les avancées que sa propre approche permet ; Jean-Jacques Vincensini (pp. 285-288) réitère sur ce point l’attitude de double parade magnifiquement orchestrée par Claude Lévi-Strauss, le « gardez-vous à gauche, gardez-vous à droite » qui revendique pour champ de l’analyse un sémantique non dissocié du syntaxique (vs Ricœur) et toujours présent comme chair de la structure formelle à quoi le sens ne se réduit pas (vs Propp) ; Ivan Darrault exemplifie ici une démarche dont les fondements et les références (Saussure et les signes de politesse chinois, Greimas et le psychodrame analytique, où l’on retrouve d’ailleurs des Chinois aussi – les bandits Li-Shong et Li-Tock –, Coquet et le danseur Merce Cunningham, mais là c’est un Persan qui obtient le rôle) sont clairement, explicitement exposés dans l’article « L’éthosémiotique, la psychosomatique » (in Anne Hénault [dir.], Questions de sémiotique, coll. Premier cycle, PUF, 2002, pp. 393-425), et ici constituent au contraire les fondements implicites de la démarche.

Deux fils au moins s’entrelacent de loin en loin, qui assurent une cohérence, et dont nous relevons seulement quelques traces. Tout d’abord un fil d’ordre christique : dès l’introduction du volume, le thème général est qualifié, avec des guillemets qui en disent long sur la valeur connotée du lexème choisi d’emblée (p. 7), d’« incarnation », d’une incarnation qui s’annonce à plusieurs facettes ; les premiers articles suivent le processus de martyre (pp. 31-32), de « crucifixion » (p. 31), de legenda enfin, « manière de lui (sc. le martyre) conférer un sens quasi épique et de se l’approprier enfin » (p. 41), assomption par le sujet d’une identité qui passe par un changement de corps représenté, à quoi fait écho la thématique de la résurrection (p. 24), reconstruction cette fois objectale d’un nouveau corps. Ce ne sont pas qu’habitudes de langage, ou métaphores faciles autant que superficielles. Et s’il s’agit de stéréotypes, de petite ou de grande extension, on s’efforce de les interroger lorsqu’on les rencontre comme (p. 47, note 8) le baptême ‹dans le syntagme « baptême du feu » (et « baptisés », p. 49), ou comme cette Passion, cette « passion dérisoire » que constitue « la représentation de la condition humaine » dans la littérature carnavalesque (Béatrice Bonhomme, « Une esthétique du corps grotesque du Moyen Âge au XXe siècle [Rabelais et Giono]», pp. 121-133), passion incluant ici ou là une eucharistie amère (ainsi chez Jean Giono, Le Grand Troupeau, cité p. 128).

Ensuite, particulièrement présent dans l’encadrement de l’ouvrage, se repère le fil thématique où se dit l’ordonnancement le plus englobant que l’on puisse concevoir, dans son état et dans sa genèse, soit cosmos et cosmogonie. Ainsi, page 14: « cosmos mythologique » pour annoncer p. 304 (même expression). Ainsi page 41, cette « cosmogonie » qui, s’équilibrant enfin, permet au sujet de « s’engager dans sa quête d’identité ». Puis page 304 donc, ce « cosmos mythologique complet » encrypté dans l’épisode de Waterloo selon La Chartreuse de Parme. Et sans le mot aussi : à propos des Amours de Psychè et de Cupidon de La Fontaine, Jean-Jacques Vincensini écrit (p. 301) que « ce conte s’applique à franchir quelques-uns des obstacles vitaux et pathétiques que l’humanité affronte depuis l’aube des temps : la différence des sexes, la différence des espèces, la différence des mondes ». Cet effort constant et toujours-encore inachevé de l’humanité, qu’est-ce d’autre que sa quête du cosmos ? Le repérage et l’analyse des représentations de cet effort, qu’est-ce d’autre que la mise au jour des structures qui les engendrent, des racines et des modes de leur engendrement même, qu’est-ce d’autre que leur cosmogonie ?

L’ouvrage princeps de la collection« Dynamiques du sens » est donc très riche par ses apports en provenance de plusieurs horizons, il fournit de ce fait des matériaux certes encore hétérogènes, mais une sémiotique des instances et des prégnances, telle qu’elle se profile dans les articles qu’on vient de citer, devrait pouvoir aisément en unifier la pertinence, en approfondir les découvertes, en élargir les conclusions. C’est en ce sens qu’il mérite d’être lu et, plus précisément, relu et retravaillé.

Bibliographie

Georges Devereux, « Une théorie sociologique de la schizophrénie »,[1939], in Devereux, [1970], 215-247.

–, Essais d'ethnopsychiatrie générale, [1970], «Tel», Gallimard, Paris, 1976.

–, Ethnopsychanalyse complémentariste, Flammarion, Paris, 1972.

–, Femme et mythe, [1982], « Champs » , Flammarion, 1988.

Notes

1  Qui publia aussi, en 1879, les inénarrables quoique narrés Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan.

2  Il n’est assurément pas inutile, à l’orée d’une collection qui affiche une ambition courageuse et une visée nécessaire, de la saluer comme il se doit, y compris dans son apparence : la couverture est très belle, graphisme et chromatisme. On ne s’extasiera pas autant sur la réalisation orthographique ou la correction grammaticale. Si l’on a relevé un peu partout le taux ordinaire de coquilles, il faut déplorer, dans le premier article, dont la responsabilité d’ouverture est forcément lourde, une distribution passablement anarchique des accents, des parenthèses, des majuscules, des tirets, des doubles lettres, et encore des voyelles. Souhaitons ainsi une réédition, mais amendée.

Pour citer ce document

Michel Costantini, « Jean-Jacques Vincensini (dir.), Souillure et pureté. Le corps et son environnement culturel, « Dynamiques du sens », Maisonneuve & Larose, Paris, 2003 », Actes Sémiotiques [En ligne], 110, 2007, consulté le 05/12/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/2384

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