Louis Hébert, Dispositifs pour l’analyse des textes et des images, Limoges, Pulim, 2007, 282 pages

Claude Zilberberg

  • Centre de Recherches Sémiotiques (CeReS)

Texte intégral

L’ouvrage de L. Hébert est d’une grande originalité à un double titre : il évite le narcissisme ordinaire, en ce sens qu’il expose fort honnêtement les principaux courants théoriques actuels ; en second lieu, il propose pour chaque courant traité, malgré l’adage greimassien qui veut que les exemples soient toujours mauvais..., une application portant selon le cas sur un texte ou sur une image. Les courants abordés sont au nombre de douze, et pour chaque dispositif il est proposé successivement un résumé, une exposé théorique, une application au moins et un schéma synthétique.

1. Le premier dispositif, l’homologation, n’appartient à personne. Sa définition consensuelle stipule que A est à B ce que C est à D.  Si cette définition est fermée, le paradigme de la relation est lui très ouvert, puisque la relation peut être comparative, temporelle, présencielle ou de globalité, enfin catégorielle ou graduelle. L’illustration est double : un tableau de R. Magritte intitulé La bataille de l’Argonne et une œuvre de R. Döhl intitulée Dessin-poème avec élément insaisissable.  Il est clair que l’homologation elle-même appartient au plan de l’expression et qu’elle attend pour plan du contenu l’identification de la relation concernée.

2. Le second dispositif porte sur le carré sémiotique proposé par Greimas et Rastier. L’ouvrage rappelle fort opportunément deux points : (i) que le carré présente une élasticité certaine, puisque le nombre de termes est variable : si le nombre de termes traités est le plus souvent quatre, il peut être porté à six, huit, voire dix termes ; (ii) le carré sémiotique comprend un réseau de concepts et une représentation visuelle qui a beaucoup fait pour son succès et sa diffusion. Le carré sémiotique n’est pas sans faiblesse : statut incertain de la contrariété, difficulté de la lexicalisation. Mais surtout le carré sémiotique requiert incessamment le carré de la véridiction qui lui confère une profondeur signifiante qui lui fait défaut. Enfin, comme pour l’homologation, le carré sémiotique ignore la quantité et la gradualité, c’est-à-dire les ressorts aspectuels qui enrichissent les relations. L’application porte là encore sur un tableau, peut-être trop clair, de Magritte intitulé L’explication.

3. Le carré véridictoire développé par Greimas et Courtés a pour opposition de base l’être et le paraître. Il convient aux textes qui articulent le vrai et le faux. Le carré véridictoire présente deux caractéristiques peut-être secrètement connexes : il a fasciné et il a paru suspect, ou plutôt son homogénéité a toujours paru douteuse. Malgré la vigilance de Greimas, les termes qu’il mobilise appartiennent davantage à la philosophie et à la phénoménologie qu’à la sémiotique. Les difficultés sont rappelées : ce n’est pas tant le secret que le secret du secret qui importe. D’une manière générale, le carré de la véridiction soulève autant de difficultés qu’il en résout. Moins fouillée, l’application porte sur un résumé très bref du Tartuffe de Molière ; elle fait d’ailleurs problème dans la mesure où elle porte sur la dimension fiduciaire et thématise une opération cognitive capitale qui n’est pas mentionnée : le dessillement.

4. Le schéma tensif développé par Fontanille et Zilberberg met l’accent sur des dimensions que le carré sémiotique reléguait au second plan. Le fait sémantique est constitué par l’intersection de l’intensité et de l’extensité, selon deux modalités : la corrélation converse et la corrélation inverse. Comme le carré sémiotique, le schéma tensif comporte une représentation visuelle qui accélère la compréhension. Comme le carré sémiotique mais en un sens différent, le schéma tensif permet une partition de l’espace en zones ou régions sémantiquement distinctes. La syntaxe tensive comprend quatre schémas élémentaires : la décadence, l’ascendance, l’amplification  et l’atténuation. Plusieurs ajouts sont envisagés : la composition de deux schémas, la prise en compte d’une constante intensive et les courbes d’euphorie à trois variables : intensités, extensités et positions temporelles. Les nombreux postulats théoriques propres à l’hypothèse tensive ainsi que l’ambivalence  du “sensible”  sont judicieusement rappelés. L’application porte sur des fragments des Pensées de Pascal ayant trait à la connaissance.

5. Le schéma actantiel à six places a été créé par Greimas à partir des travaux de Propp (et ceux oubliés d’E. Souriau). Couplés, les actants renvoient à des dimensions de grande envergure : le vouloir pour le sujet et l’objet, le pouvoir pour l’adjuvant et l’opposant, le savoir pour le destinateur et le destinataire. L. Hébert souligne justement le fait qu’il y a autant de schémas actantiels que d’actions. Là encore, le schéma  actantiel a été soutenu par deux représentations visuelles éclairantes. Défini d’abord par sa fonction dans le récit, l’actant n’est pas forcément anthropomorphe et s’il occupe deux positions, il sera dit syncrétique. Plusieurs précisions sont les bienvenues : le sujet observateur porteur selon le cas d’informations justes ou fausses ; l’installation de l’actant sur le carré sémiotique a produit quatre classes aux dénominations peu heureuses : actant, antactant, négactant, negantactant, sans enrichir d’ailleurs la théorie. Plusieurs ajouts sont proposés pour l’adjuvant et l’opposant : l’opposition : [factuel vs possible], le possible se laissant gloser par exemple comme : il aurait pu ou dû le faire ; ou encore l’opposition : [actif vs passif] pour rendre compte d’une prothèse ou d’une assistance mécanique. Deux applications sont proposées : un extrait de Sans tambour ni trompette de L. Hamelin et un résumé de l’action principale du Nouveau Testament. Mais il nous semble que nous sommes davantage, sans doute faute de place, en présence d’esquisses qu’en présence d’analyses accomplies.

6. Le programme narratif « est une formule abstraite servant à représenter une action.» Ce chapitre rappelle les conventions graphiques élémentaires permettant de décrire les transformations des actants et la circulation des objets de valeur d’abord dans la fable Le Corbeau et le Renard. Ce chapitre rappelle la notion symbolique proposée et trois modalisations associées : les modes d’existence : virtualisation, actualisation et réalisation ; les modalités ontiques du factuel et du possible et les modalités véridictoires du vrai et du faux. L’application proposée porte sur une affiche de Magritte et un poème en prose de Baudelaire Le chien et le flacon.

7. Le schéma narratif canonique (SNC) comprend cinq composantes : la mani­pulation, la compétence, la performance, l’action et la sanction. Chaque composante peut faire l’objet d’un schéma narratif, l’étendue des composantes est variable et chaque composante peut également faire l’objet d’une accentuation. La manipulation peut être positive ou négative ; elle peut prendre la forme du contrat, mais d’autres formes sont possibles : intimidation, menace, tentation, provocation ; elle peut-être conflictuelle si un destinateur affronte un anti-destinateur, et graduelle : le vouloir-faire doit dominer un ne pas vouloir faire dans le cas de l’hésitation. L’hypostase des modalités est évitée : elles sont justement corrélées aux modes d’existence : le vouloir-faire et le devoir-faire à la virtualisation, le savoir-faire et le pouvoir-faire à l’actualisation, l’être et le faire à la réalisation. L’application porte sur la fable de La Fontaine Le Corbeau et le Renard.

8. L’analyse figurative thématique et axiologique concerne des catégories intervenant dans l’analyse des contenus qu’il s’agisse du sème ou de l’isotopie. Ce qui importe, ce sont évidemment les relations possibles entre ces catégories. Le clivage du perceptible et de l’intelligible, qui n’est pas interrogé, permet de rapprocher d’une part le signifiant et la figure, d’autre part le signifié et le thème. Par ailleurs, la relation stabilisée entre une opposition figurative et une opposition thématique ou axiologique, du type euphorie vs dysphorie, est désignée  comme “semi-symbolique” et exploitée en sémiotique visuelle, notamment par J.M. Floch. L’application porte sur un texte de G. Bouchard : Je m’ennuie de la terre.

9. L’analyse thymique concerne des évaluations du type euphorie vs dysphorie qui peuvent porter sur une catégorie quelconque. Les sujets évaluants et les objets évalués font partie de classes ouvertes. La catégorie thymique peut être projetée sur le carré sémiotique. Les évaluations thymiques sont graduelles, tantôt selon leur force, tantôt selon la suffisance, tantôt selon l’excès, ce qui entraîne pour ce cas une commutation. Les idéologies doivent leur existence aux intensités différentielles qu’elles attribuent aux objets. Possiblement rythmiques, les évaluations thymiques varient dans le temps et peuvent être décrites à l’aide des “courbes d’euphorie esthétique”. Il peut y avoir conflit entre les “évaluations d’as­somption” et les “évaluations de référence”. La question du nombre intervient tantôt pour marquer une exclusivité, tantôt pour marquer le relativisme : “tous les goûts sont dans la nature”. La distinction entre sujet-source et sujet-relais peut être utile quand il y a pluralité des instances. L’analyse porte sur un bref poème en prose Le chien et le flacon de Baudelaire.

10. L’analyse sémique est consacrée pour l’essentiel à la sémantique interprétative de Fr. Rastier. Ce chapitre étant fort dense, nous ne retiendrons que l’essentiel. L’analyse sémique vise à dégager les isotopies et les molécules, c’est-à-dire les groupements récurrents de deux sèmes. Quatre composantes structurent le plan sémantique : la thématique (les contenus investis), la dialectique (les états et les processus), la dialogique (les évaluations modales) et la tactique (les positions linéaires). Le sens d’un texte résulte de l’interaction de trois systèmes : le dialecte (la langue fonctionnelle), le sociolecte propre à un genre et le dialecte propre à un énonciateur. Le sens porte sur l’ensemble des sèmes actualisés en contexte, la signification sur l’ensemble des sèmes inhérents à une unité définie hors contexte. L’interprétation porte sur le sens. Les cas sémantiques permettent d’organiser en structures les sèmes. Le premier exemple porte sur un titre de H. Aquin : Neige noire. La première application porte sur un sonnet de E. Nelligan : Le vaisseau d’or.  La seconde application très longue, trop longue peut-être, porte sur une toile de Magritte : La clef des songes.

11. La dialogique est dans la sémantique interprétative de Fr. Rastier la composante relative aux modalités ontiques, véridictoires et thymiques, associées à un foyer. La distinction essentielle concerne l’univers de référence fixant la “vérité” et les univers d’assomption. Les distinctions proposées permettent de décrire le mensonge et les conflits de croyance. La première application porte sur la querelle de l’héliocentrisme et du géocentrismee, la seconde sur un poème en prose de Baudelaire : Laquelle est la vraie ?

12. Particulièrement dense, le chapitre consacré au graphe sémantique proposé par Fr. Rastier est un exposé des conventions notionnelles et représentatives permettant de visualiser une structure sémantique quelconque. Trois données sont mises en avant : les nœuds, les liens entre les nœuds et l’orientation de ces liens. Plusieurs illustrations sont proposées, mais le bénéfice sémantique apparaît mal, si l’on admet que toute interprétation est tenue, en raison de l’effort qu’elle demande, de révéler une dimension cachée à laquelle la lecture naïve n’avait pas accès.

Les qualités de l’ouvrage sont indéniables : rigueur, précision, didactisme certain, variété et qualité des applications. Au chapitre des réserves attendues, nous en avancerons trois : (i) en présence d’un texte ou d’une image, comment savoir quel est le dispositif approprié ? bref il manque ce que l’on appelle un “mode d’emploi” ; (ii) plusieurs dispositifs – et le fait est d’ailleurs signalé – sont en redondance manifeste les uns avec les autres ; (iii) une théorie du sens est de notre point de vue pour “moitié” une théorie des singularités et des valeurs, c’est-à-dire de nos étonnements, de nos «admirations» selon la signification que Descartes donne à ce terme ; l’ouvrage fait la part belle aux régularités, mais quelle est la recette de la surprise, de la nouveauté, même s’il convient de la taire sitôt qu’on l’entrevoit...

Pour citer ce document

Claude Zilberberg, « Louis Hébert, Dispositifs pour l’analyse des textes et des images, Limoges, Pulim, 2007, 282 pages », Actes Sémiotiques [En ligne], 110, 2007, consulté le 18/02/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/2341

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