Romeo Galassi, Beatrice Morandina & Cristina Zorzella (éds), Janus 6. Studi in onore di Eli Fischer-Jørgensen, Vicenza, Terra Ferma, 2006

Sémir Badir

  • FNRS - Université de Liège

Texte intégral

Note de bas de page 1 :

 Il faut remarquer toutefois qu’un seul auteur ayant participé au volume, B. Morandina (qui en est également l’un des éditeurs scientifiques), aura cité les travaux de Fischer-Jørgensen — honneur, suppose-t-on, n’est pas hommage. Il est vrai qu’une biographie intellectuelle de la phonologue danoise, établie par Inger-Marie Willert Bortigno, ouvre le volume.

Le Cercle Glossématique célèbre sa présidente honoraire, Eli Fischer-Jørgensen, quatre-vingt-quinze ans lors de la publication du volume. Une manière de consacrer le lien, certes avant tout intellectuel, mais aussi spirituel, qui unit ce cercle, fondé en 1995 par Romeo Galassi au sein de l’Université de Padoue, au Cercle Linguistique de Copenhague. Eli Fischer-Jørgensen, qui fut membre du Cercle de Copenhague dès sa fondation en 1931, témoigne par sa personne que ce lien n’est pas purement projectif1.

Davantage que dans les numéros précédents, la revue montre qu’elle ne se consacre pas seulement à l’exégèse de l’œuvre de Hjelmslev mais qu’elle poursuit, à partir de cette œuvre, des intérêts ouverts et multiculturels (anglais, français et italien), englobant aussi bien des considérations linguistiques que des problèmes d’histoire de la philosophie ou des thèmes directement liés à la théorie et à l’histoire de la sémiotique.

En ouverture du numéro, deux articles de Fischer-Jørgensen sont réédités dans leur langue d’origine, à savoir l’anglais. Le premier de ces articles est de première importance pour l’exégèse hjelmslevienne. Il s’agit du célèbre « Form and Substance in Glossematics », publié en 1966. Remarquablement informé, il débute par une critique externe, celle des sources terminologiques de forme et substance, principalement chez Saussure et chez Humboldt ; il se poursuit par une critique interne prenant soin de distinguer trois périodes, désormais consacrées, dans l’œuvre hjelmslevienne — avant, durant et après les Prolégomènes à une théorie du langage (dorénavant PTL). Ce qui est manifeste à la lecture de cet examen critique est que la distinction de la forme vis-à-vis de la substance aura subi, au cours de la réflexion de Hjelmslev, des déplacements certains, même si le critère établissant leur distinction sera, quant à lui, resté sensiblement constant. Les déplacements de la frontière définitionnelle entre forme et substance ont deux motifs : primo, l’intégration de nouveaux concepts : celui de matière, d’abord (Fischer-Jørgensen souligne que la première édition anglaise des PTL met « matière » — purport — là où, très souvent, dans l’édition originale en danois, Hjelmslev avait écrit « substance »), ensuite ceux d’usage et de norme (norme sur laquelle Hjelmslev a beaucoup hésité : valorisée dans La Catégorie des cas, elle est complètement dévalorisée dans « Langue et Parole » pour être finalement réhabilitée dans « Pour une sémantique structurale ») ; secundo, la frontière entre forme et substance subit le contrecoup des échecs successifs de la glossématique pour parvenir à effectuer une description formelle, de sorte que cette frontière recule sans cesse au profit de la substance. Pour Fischer-Jørgensen, les déboires encourus par la glossématique sont dus pour une grande part à l’absence de distinction, à ses yeux fondamentale, entre procédure de découverte des unités linguistiques — où la substance doit intervenir partout — et procédure de description a posteriori, seul niveau où la forme comme l’entend Hjelmslev — un pur calculus de fonctions abstraites — a une chance d’être satisfaite. « La Stratification du langage » (1953) apporte ainsi des modifications, dues en partie au besoin de répondre aux critiques adressées à la glossématique, principalement en raison de son différend avec l’école de Prague, que Fischer-Jørgensen considère comme des concessions excessives. Par exemple, Hjelmslev renonce dans cet article à servir la commutation d’opération formelle, alors qu’elle est encore centrale à l’analyse formelle dans les PTL. La fonction sémiotique, également, appartiendrait ainsi à l’usage. Aussi Hjelmslev, dans sa quête d’une description formelle, abandonne-t-il toute particularité propre aux langues pour rejoindre la visée d’une grammaire universelle — c’était d’ailleurs, il faut s’en aviser, l’ambition déclarée de son premier ouvrage.

Le second article, « Vowels and Colours », est en accord avec le domaine de spécialités de Fischer-Jørgensen, la phonologie. Il traite d’un sujet cher aux sémioticiens, celui de la synesthésie, ici entre les voyelles et les couleurs. Les études quantitatives effectuées par la Danoise montre que, si le rapport entre dominance chromatique et sonorité reste vague, seulement souligné par certaines tendances, en revanche le rapport entre l’aperture vocalique et la luminance est beaucoup plus constant, la saturation — troisième mesure des couleurs — restant trop méconnue pour être testée directement.

Suivent deux articles qui revisitent des concepts hjelmsleviens. L’étude de Beatrice Morandina (« La mutazione : per une studio sulla biplanarità e non conformità del linguaggio ») reprend la liste des traits fondamentaux avancés dans « La structure fondamentale du langage » (publié à la suite des PTL dans l’édition française) et dispose leur hiérarchie autrement que ne le fait Hjelmslev, à savoir en mettant l’accent sur la présupposition du système par le procès. Elle précise alors le rôle joué par les « figures », ces constituants de signes que Hjelmslev qualifie de « non-signes » (PTL, 64). En réalité, les figures sont garantes du non-isomorphisme des plans et, partant, témoignent seules de la caractéristique sémiotique. Vittorio Ricci s’emploie quant à lui à approfondir le fameux « principe empirique » que Hjelmslev assigne à toute analyse (« Il Principio Empirico nei prolegomena teorici hjelmsleviani »). Il ne l’étudie pas toutefois à travers ses trois déclinaisons (non-contradiction, exhaustivité et simplicité) mais cherche plutôt à en évaluer le geste épistémologique. Il ne fait pas de doute pour lui que « empirique » est synonyme de « scientifique » et que seule une théorie déductive peut garantir un empirisme véritable. Il suffit pour cela qu’à l’a priori du système hypothético-déductif s’allie une exigence d’adéquation vis-à-vis de l’objet analysé. Le dépassement de l’impasse gnoséologique du nominalisme et du réalisme en est l’enjeu.

D’autres articles admettent une perspective plus large pour considérer le structuralisme, son histoire et son épistémologie. Tel est le cas de l’article que François Rastier consacre à la notion de structure (« La structure en question »). L’auteur plaide pour une conception « morphologique » de la notion de structure. Ce faisant, il retrouve des thèses qu’a largement argumentées le Groupe µ, lequel est occupé depuis le Traité du signe visuel à articuler la théorie de la Gestalt, notamment dans ses arguments sur le rapport fond / forme avec la description sémiotique. Adapté à l’analyse des textes, elle consiste à ne pas voir les formes textuelles comme des unités discrètes et statiques mais plutôt comme des forces dont on peut évaluer les inégalités quantitatives, des figures contrastant sur des fonds.

Dans la même perspective, l’article de Cosimo Caputo (« La semiotica, la linguistica e la via glossematica ») peut être considéré comme un plaidoyer, parfois vibrant, pour une sémiotique de la matière. Mais l’argumentation, cette fois, ne dépasse pas le cadre des arguments théoriques et peut être versée dans l’exégèse glossématique. Caputo met l’accent sur la prééminence du concept de relation chez Hjelmslev et en conclut que la méthode glossématique, loin de conduire à un formalisme desséchant, est « antiséparatiste » envers la relation de la forme et de la substance. La substance, du reste, est multiple chez Hjelmslev, et en cela bien éloignée du centrisme que Jakobson vise à l’égard du caractère oral du langage. Au contraire de la conception binariste de ce dernier, basée sur la seule loi des oppositions, la vision réticulaire de Hjelmslev est basée sur la loi de participation du langage et privilégie la contrariété sur la contradiction : « Le non de la contrariété est le non de la logique participative, de la sublogique ; celui-ci indique la polyvocité, le dialogue, l’exposition aux ‘autres’ ; il est lié à l’appréciation collective, à l’existentialité ou à la matière de la vie » (p. 141). Enfin, Caputo voit, dans la prise en compte par Hjelmslev, de la substance-matière un rapprochement possible avec Peirce, les modes et aspects du signe peircien étant toujours « dégénérés », c’est-à-dire mélangés, participatifs l’un vis-à-vis de l’autre.

Romeo Galassi dresse un portrait d’Emilio Garroni (« Un pioniere della semiotica glossematica in Italia : Emilio Garroni »), premier commentateur de l’œuvre de Hjelmslev en Italie et, selon Galassi, hjelmslevien invétéré, même quand le nom de Hjelmslev disparaît de l’index de son dernier ouvrage. Il paraîtrait fastidieux de faire ici des comptes-rendus de comptes rendus, puisque c’est de cela qu’est composée, pour l’essentiel, l’étude effectuée par Galassi à partir des trois ouvrages de Garroni (Progetto di semiotica, 1972, Ricognizione della semiotica, 1977et Immagine, linguaggio, figura, 2005). Retenons néanmoins que le parcours historique présenté est traversé par les « crises de la sémiotique » (c’est à se demander si la sémiotique a jamais connu de période pacifiée), bien que la sémiotique hjelmslevienne ait eu, depuis toujours (pour toujours ?) raison des concurrences ou oppositions (du linguiste Noam Chomsky à l’épistémologue Thomas Kuhn), demeurées implicites et même, le plus souvent, ignorantes de la glossématique. Retenons aussi que l’on retrouve chez Galassi le même accent mis sur la matière, le « contexte » (déduit, par exemple, de la fonction de catalyse), la dynamique de formation à partir d’un sensible amorphe. L’enjeu n’est pas mince : il s’agit de montrer que la réflexion esthétique (au sens kantien du terme) menée par Garroni est, non seulement compatible, mais véritablement appelée et pressentie par la théorie glossématique. Hjelmslev est ainsi, dans les études de ses commentateurs, rendu peu à peu (mais sûrement) maître des trois critiques : celles de la forme, de la norme pratique et de la matière sensible.

Enrico Orfano a défendu une thèse de doctorat qui avait pour objet central le rapport Grund / Folge (entendez : prémisse / conséquence) que Hjelmslev avait soulevé dans un article de 1937 (« Accent, intonation, quantité »), en le comparant avec le rapport de cause à effet. C’est le principal argument de cette thèse qui est exposé ici (« Osservazioni sul principio Grund / Folge e confronto con il principio di Cause / Effetto »). L’importance du rapport Grund / Folge avait été avancée par Romeo Galassi dans un article publié dans le n° 2 de Janus (« Valeur linguistique et valeur sémiotique du principe Grund / Folge », 2001). Le rapport Grund / Folge s’applique à toute détermination : d’une forme à une substance dans une perspective synchronique, d’une forme à une autre forme, dans une perspective métachronique. Celui-ci ne remet en action que des possibilités (plusieurs conséquences pouvant être prévues à partir d’une même prémisse), tandis que le rapport de cause à effet induit un lien nécessaire, soit existentiel (détermination simple) soit essentiel (interdépendance). Même si la confrontation paraît éloquente d’un point de vue épistémologique, je voudrais tout de même faire remarquer que si la prémisse ne donne lieu qu’à des conséquences possibles, en revanche une conséquence (une substance) doit déterminer sa prémisse (une constante) avec la même nécessité qu’un effet déterminant sa cause ; aussi, je ne vois pas que les modalités du possible et du nécessaire aient été clarifiées par cette étude.

On remarquera dans les quatre articles qui viennent d’être évoqués la présence, insistante, de la matière, du contexte. Cette insistance en dit plus long, à mon avis, sur les préoccupations de notre époque qu’elle ne révèle un aspect, jusqu’ici ignoré, de la pensée glossématique. Il s’agit de courir après quelque lièvre pragmatique ou cognitiviste.

Cristina Zorzella fait une mise au point sur la notion d’idéologie et ses interprétations linguistico-sémiotiques (« Osservazioni su ideologia e segno linguistico »). Au-delà de la référence à l’interprétation barthésienne, qui sert (mal, comme on sait) de point d’ancrage à la pensée hjelmslevienne, il est intéressant de constater quelle sorte d’action, de Bakhtine à Rossi-Landi, est assignée à l’idéologie vis-à-vis du réel (ou de n’importe avec quoi elle est mise en rapport) : « renversement » selon Marx, elle sert de « réflexion » et de « réfraction » des phénomènes de la vie sociale chez Bakhtine, « fausse conscience » chez Rossi-Landi, « déformation » et « aliénation du sens » chez Barthes.

Enfin, Claude Zilberberg (« Temporalité et régimes discursifs ») poursuit ses réflexions sur la métaphore, en l’opposant cette fois à la définition, selon l’axe extense concentré / diffus, et en s’essayant de ce fait, par un faux paradoxe, à définir la métaphore. Velléité toutefois aussitôt déjouée par deux moyens épistémologiquement remarquables : (i) au lieu de chercher à distinguer différents types de métaphores, discerner différents axes tensifs selon lesquels la métaphore peut entrer en opposition avec un autre terme, la définition ne représentant qu’un pôle probable ; (ii) au lieu de raidir l’opposition de la métaphore vis-à-vis de ces autres termes, chercher à intégrer les valeurs tensives au sein d’un champ sémantique interne à la métaphore. Le jeu de la métaphorisation s’exerce alors, notamment, entre le restreint et le continu, l’argument et l’événement, la nature et la surnature.

On notera également la présence dans ce numéro de deux articles portant sur des points intéressant la linguistique : l’un porte sur certains aspects de l’antipassif en italien (Federico Ghegin : « La cancellazione apparente dell’oggetto diretto in due gruppi di verbi in italiano »), l’autre sur le verbe isko chez Homère (Maria Tasinato : « Il verbo isko nei poemi omerici : un antenato della mimesis »).

Notes

1  Il faut remarquer toutefois qu’un seul auteur ayant participé au volume, B. Morandina (qui en est également l’un des éditeurs scientifiques), aura cité les travaux de Fischer-Jørgensen — honneur, suppose-t-on, n’est pas hommage. Il est vrai qu’une biographie intellectuelle de la phonologue danoise, établie par Inger-Marie Willert Bortigno, ouvre le volume.

Pour citer ce document

Sémir Badir, « Romeo Galassi, Beatrice Morandina & Cristina Zorzella (éds), Janus 6. Studi in onore di Eli Fischer-Jørgensen, Vicenza, Terra Ferma, 2006 », Actes Sémiotiques [En ligne], 110, 2007, consulté le 21/09/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/2296

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