Nicole Pignier & Benoît Drouillat, Penser le webdesign. Modèles sémiotiques pour les projets multimédias, L’Harmattan, Paris, 2004

Nanta Novello Paglianti

Index

Articles du même auteur parus dans les Actes Sémiotiques

Auteurs cités : Benoît Drouillat, Nicole Pignier

Texte intégral

« Comment définir la spécificité du web et ses référents culturels en matière de design création ? ». Voilà la question cible qui guide l’esprit de ce livre.

Désormais la diffusion des interfaces, grâce à la toujours croissante utilisation d’Internet, attire beaucoup de créateurs qui préfèrent ce nouveau média pour communiquer. Au contraire de la création imprimée ou télé-visuelle, qui sont choisies en rapport au but qu’on veut donner au message, la création interactive rend « transparent » son support pour mettre directement en contact l’interface objet et son utilisateur. Trois différences sont décrites comme les particularités énonciatives du Web spécifiquement intéressantes pour le créateur. Il s’agit de la proximité de l’internaute à l’écran, qui lui permet une sensibilité majeure aux contenus qui apparaissent à l’écran. Ensuite on retrouve une participation gestuelle, qui fait intervenir l’internaute dans la mise en scène des informations et dans leur apprentissage. La dernière caractéristique du Web est le support même qui permet de regrouper les diverses sensations visuelles, tactiles et motrices engendrées par des figures sensibles porteuses de valeurs fortes et spécifiques de la marque.

Les possibilités créatives de l’ordinateur risquent aussi de confondre l’utilisateur si elles ne sont pas utilisées correctement à cause d’une superficialité ou simplement d’une méconnaissance de ce moyen expressif. Ce livre, très technique, vise « à officialiser » des méthodologies créatives, qui pour le moment, n’ont pas encore été structurées.

En effet la création ne consiste pas seulement dans l’originalité d’une idée mais aussi dans des étapes très précises et ponctuelles nécessaires à franchir pour s’adapter aux besoins des utilisateurs internautes. Le web design, aussi relativement jeune par rapport aux médias traditionnels, gère des possibilités supplémentaires par rapport à la scénarisation de l’information et à son expression polysensorielle, exprimée à travers des figures sensibles et efficientes. Le webdesign peut ajouter une forte valeur à la marque par rapport aux autres supports expressifs. Pour le faire, il doit s’appuyer sur un énoncé bien structuré avec un contenu clair. C’est à ce moment que le sémioticien peut intervenir. Il pourrait s’occuper de la naissance du parcours du sens dans l’acte communicationnel même, travailler sur les différents niveaux qui structurent l’énoncé, mais aussi se concentrer sur la mise en contexte du sens dans sa pratique réelle. Il pourrait suivre l’acte communicatif pendant toute sa construction : du brief initial jusqu’à la réalisation finale du projet. Il devrait s’occuper aussi de tous les passages nécessaires pour créer une identité de marque et donc des systèmes de valeurs compacts et cohérents. Son but est la rationalisation de ce qu’on appelle « l’atmosphère » d’un site. Il s’agit de l’ensemble des impressions que l’internaute reçoit quand il entre en interaction avec un site spécifique. Cet ensemble est « déconstruit » par le sémioticien, en le divisant dans ses composantes principales : les signifiants plastiques, qui correspondent à des signifiés précis, les contenus, etc. Le rapport entre l’atmosphère, le contenu et le contexte de communication est l’élément principal d’un bon fonctionnement du message véhiculé.

Le livre est articulé en trois parties différentes qui suivent respectivement la conception, la réalisation, et le diagnostic d’un projet étape par étape à travers des exemples concrets tirés des études réalisées.

La première partie de l’ouvrage, intitulée « Nourrir l’inspiration créative dans le projets web », est dédiée à la description et à l’analyse de toutes les étapes de montage d’un projet webdesign. On commence par la distinction des figures principalement impliquées comme le directeur artistique, le sémioticien, l’architecte d’information. Tous ces interve­nants participent à une phase importante de la conception : le brief. Son utilité consiste dans une mise au point du processus de création et dans une amélioration des connaissances de la thématique en question. L’établissement correct d’un brief permet l’individuation des problématiques de marketing, la naissance des interactions entre les créatifs et la transmis­sion d’une identité de marque cohérente. Le brief sert à préciser les potentiels de la situation de communication comme l’identité de l’annonceur, le secteur concurrentiel, les cibles, etc. Il précise les objectifs du site et la promesse d’énonciation qu’on veut offrir à l’utilisateur. En outre il se caractérise par une partie finale qui consiste dans la mise en scène vraie et propre de l’information dans toutes ses étapes : l’identification de l’annonceur, le parcours narratif de l’internaute, les choix plastiques.

Note de bas de page 1 :

 N. Pignier & B. Drouillat 2004, p. 47.

Une autre pratique très répandue en agence est le benchmark : « une analyse sélective des pratiques concurrentielles dans un secteur d’activité donné »1. Son utilité est la connaissance des agences concurrentes dans le même secteur pour la construction d’une identité de marque qui se positionne d’une façon originale par rapport au marché général. Cette procédure permet, par exemple, d’avoir une vision globale des points positifs et négatifs de l’apparence d’une interface et de la cohérence des valeurs d’un site web. Il s’agit de voir si les promesses faites à l’utilisateur sont respectées, quel type de figures de style est employé, la simplicité ou la difficulté de suivi d’un parcours gestuel, les pertinences graphiques, etc.

Note de bas de page 2 :

 Idem., p. 64.

Enfin un dernier aspect de la création est représenté par la réalisation de planches de tendance ou trend boards. Elles sont réalisées en deux formats principaux : « un collage thématique sur carton plume ou des écrans au format numérique, constitués de détails sélectionnées »2. Il s’agit de réunir des éléments essentiels, déjà établis dans le brief, pour en proposer une vision thématique et esthétique. Cette planche ressemble à une traduction « visuelle » des points forts de la marque soit pour ce qui concerne l’aspect graphique soit pour ce qui concerne les contenus du discours de marque.

La deuxième partie du livre intitulée « Aborder l’expérience utilisateur » illustre, dans la pratique, la conception d’une interface cohérente basée sur les différentes promesses d’interface, sur une typologie de sites bien précise, mais aussi sur les différentes stratégies d‘énonciation possibles. Les auteurs proposent une brève typologie de sites pour illustrer au lecteur une classification de ce qu’ils peuvent trouver sur le Web. Chaque regroupement est conçu par rapport à l’objectif communicatif souhaité : l’adhésion aux valeurs de marque, l’amusement, l’information, etc.

Note de bas de page 3 :

 La typologie appartient à J.-M. Floch 2002 mais elle a été remaniée par les auteurs.

Ensuite quatre stratégies de représentation sont recensées pour chercher à cibler les types de stratégies principales : mimétique, figurative, mythique et exploratoire, division empruntée à la presse traditionnelle à propos des stratégies publicitaires3. Une fois qu’on a bien individué la stratégie de communication, on peut passer directement à la réalisation pratique, « à l’architecture de l‘information ». Elle permet une formalisation efficace de sites web et une facilité d’accès à l’information et aux actions à accomplir dans l’interface. Les instruments de travail, employés à ce propos, englobent une organisation de l’information (linéaire, hiérarchique ou transversale) appelée « arborescence » et un découpage de l’information en modules spatiaux nommés « zooning ». Ils se distinguent entre eux par la quantité d’information contenue.

Toutefois le côté esthétique de la page web ne doit pas être oublié. Il ne s’agit pas simplement d’une banale disposition graphique, mais au contraire, de la lisibilité, de l’ergonomie même. Le type d’écriture employée, les couleurs, l’interactivité des banners et la disposition topologique du contenu informatif sont à la base d’une interface efficace.

Enfin l’articulation de différents genres discursifs et leur conséquente scénarisation constituent le dernier aspect de la construction de l’interface. Celle-ci conserve la structure du récit soit sur le plan discursif à travers les acteurs, les rôles, les scènes, soit au niveau narratif avec des programmes narratifs de base et d’usage. En revanche la mise en scène sur le web peut s’enrichir avec la participation active du spectateur, à travers sa gestualité et la rythmique même qui transforment l’internaute en co-énonciateur.

La partie finale du livre traite « l’expression graphique des concepts ». Il s’agit d’établir quelles fonctions sont attribuées à l’énoncé interactif et comment elles peuvent signaler à l’utilisateur son degré d’interactivité. La connaissance de différentes modalités interactives et des nouvelles potentialités que le web permet, est essentielle pour une orchestration significative des images, de texte verbal, des énoncés dynamiques, etc. La possibilité d’associer le langage écrit, à la musique et au mouvement, amène à un type d’écriture non seulement linéaire et « traditionnelle », mais aussi synchrétique et interactive. Le livre classe les logiques diverses qui sont à la base de l’incorporation et du lien entre mot et image. On retrouve une logique « d’opposition » entre substance écrite et visuelle à laquelle on a été habitué par l’imprimerie : l’image montre, le texte précise. Ensuite il s’agit d’une logique de « composition » dont les fonctions, entre les deux substances, ne sont pas si bien définies. Il s’agit d’un lien symbolique qui superpose et renvoie l’une à l’autre. Le troisième lien, dit « d’unification », travaille plutôt l’aspect plastique du mot. Ce dernier est remanié, comme une image, dans sa surface, dans son graphisme pur. Le mot est littérale­ment « vu ». Le texte et l’image semblent se souder dans une seule substance.

Enfin la quatrième logique « de subversion » voit le mot éloigner son signifié pour se transformer en son, image et mouvement. Il s’agit de vraies et propres transformations qui capturent l’attention de l’internaute par leur dynamisme et leur originalité.

Note de bas de page 4 :

 Idem., p. 148.

Ces modalités ne doivent pas être conçues comme pure capacité technique mais, au contraire, comme rhétorique, comme parcours de sens, comme « modes spécifiques d’appréhension des mondes et des êtres »4. Le livre décrit toute une gamme de rhétoriques. On part de celle plus traditionnelle de type illustratif, pour passer à celle de l’anamorphose, caractérisée par une forte plasticité, pour finir avec la métamorphose, un vrai détournement du sens à travers un langage qui semble retourner à sa substance matiériste.
Un dernier point, mis en évidence par les auteurs, est l’importance de la diversité sensorielle de nos expériences. En effet dans tout acte de communication, le destinataire croise deux types d’expérience : celle du langage verbal/ visuel ou sonore, et celle plus « immédiate » du son, de la vue, de l’ouie, du tact. C’est à travers cette perception sensorielle que la connaissance nous parvient d’abord comme reconnaissance du langage. Le web design aujourd’hui ne peut pas ignorer ce canal de perception directe dans ses modalités énonciatives.

La sémiotique aide, dans ce cas, à comprendre comment l’énonciation sur le web peut produire des nouveaux effets de sens à partir de l’exploitation des divers canaux sensoriels. Cette modalité communicative fait passer le message, soit qu’il s’agit de valeurs de marque, soit qu’il s’agit de simple information, d’une façon plus immédiate et incisive. C’est justement sur cet aspect que le web s’appuie pour construire et homologuer ces messages en utilisant un langage international et commun ou, au contraire, pour se dédier plus spécifiquement à la construction d’une identité bien précise de l’utilisateur.

Pour conclure, le livre se présente comme un manuel technique et pratique dédié à tous les créateurs de webdesign qui éprouvent la nécessité d’un guide pour la construction de sites et qui, plus en général, traitent la communication interactive. La présentation des sites étudiés, les schémas, les nombreuses grilles de lecture et le lexique final pratique, orientent le destinataire dans son parcours de découverte du texte. En outre, l’approche sémiotique, qui sert à orienter chaque niveau de discours, fait prendre conscience au lecteur de différentes possibilités d’exploitation du moyen interactif. Il ne s’agit pas d’une stratégie fixée a priori, mais d’une démarche qui amène de la conception créative jusqu’à la réception même du travail.

L’écriture du livre, réalisée à quatre mains, par Nicole Pignier et Benoît Drouillat reflète parfaitement les deux âmes présentes dans le livre. D’un côté l’expérience d’un directeur artistique qui explique la composante technique du webdesign, de l’autre l’apport théorique d’une sémioticienne spécialiste des discours multimédias.

Notes

1  N. Pignier & B. Drouillat 2004, p. 47.

2  Idem., p. 64.

3  La typologie appartient à J.-M. Floch 2002 mais elle a été remaniée par les auteurs.

4  Idem., p. 148.

Pour citer ce document

Nanta Novello Paglianti, « Nicole Pignier & Benoît Drouillat, Penser le webdesign. Modèles sémiotiques pour les projets multimédias, L’Harmattan, Paris, 2004 », Actes Sémiotiques [En ligne], 104-106, 2006, consulté le 18/02/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/2174

Licence

Creative Commons License

CC BY-NC-ND 4.0

Cet article est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International