Mode semi-symbolique et architectures textuelles

Tarcisio Lancioni

  • Université de Sienne

Texte intégral

0. Introduction

Au cours d’une récente réunion d’étude, Umberto Eco a affirmé que le semi-symbolisme est un concept « plutôt confortable » que les « greimassiens », paresseux de nature, auraient inventé afin d’aborder la question de la poéticité, autour de laquelle il avait déjà élaboré depuis longtemps le plus riche concept de ratio difficilis.

Au-delà du côté burlesque et provocateur de la déclaration, je trouve que le rapprochement fait par Eco mérite qu’on y focalise notre attention, en tant qu’il semble  projeter sur le semi-symbolique une nouvelle perspective de lecture.

À partir d’une rapide reconsidération du concept de ratio difficilis, mon exposé commence par mettre en évidence les affinités effectives ainsi que les divergences par rapport au semi-symbolique (une comparaison que la boutade même de Eco suggère, puisque il annonce que les deux concepts concernent la même question mais que l’un est préférable à l’autre). Ensuite, j’essayerai de montrer quelques aspects problématiques du concept de semi-symbolique, qui découlent en partie d’une intégration entre les modèles linguistiques hjelmsleviens et les pratiques textuelles de dérivation greimassienne, intégration qui a souvent été considérée évidente mais qui reste, à mon avis, tout à fait critique. Dès ces réflexions, je procéderai en proposant une « modulation » différente du concept de semi-symbolique, dont j’essayerai d’illustrer la portée à l’aide d’un petit exercice d’analyse textuelle : en particulier, à partir d’un morceau extrait du journal de voyage sud-américain de Charles Darwin, le Voyage of the Beagle, on focalisera l’attention sur le passage du récit dédié à la rencontre du naturaliste avec les Fuégiens et leur monde.

1. La ratio difficilis, les modes de production signique et le semi-symbolique

Note de bas de page 1 :

 Umberto Eco, « Producing signs », in Marshall Blonsky, éd., On Sign, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1985.

Le concept de ratio difficilis – élaboré par Eco dans le Traité de sémiotique générale – se présente comme une partie intégrante de la théorie des modes de production signique, bâtie sur la base des différents procédés de construction des signes mêmes. Ces procédés s’articulent autour de quatre paramètres, qu’on peut résumer à partir de la description concise qu’Eco en propose dans l’essai « Producing Signs »1 :

  1. Le travail physique nécessaire à la production des expressions, qui inclut le simple examen des phénomènes existants, leur emploi dans un but ostensif, la production de répliques, jusqu’à l’effort inventif de création de nouvelles expressions ;

  2. La relation qui existe entre le type abstrait de l’expression et son occurrence (type/token ratio) ;

  3. Le type de continuum matériel qui est articulé par la production physique de l’expression ;

  4. Le mode et la complexité de l’articulation, qui concernent aussi bien les systèmes sémiotiques qui envisagent des unités de combinaison précises, que ceux qui ne présentent que des textes imprécis, dont les unités compositionnelles n’ont pas encore été entièrement définies (une différence entre systèmes sémiotiques par rapport à leur degré de formalisation qu’Eco associe expressément, dans son Traité, à l’opposition lotmanienne entre cultures grammaticalisées et cultures textualisées).

Le concept de ratio difficilis regarde le deuxième de ces points, où il désigne l’un des deux genres de relation type/token possible, en s’opposant au concept de ratio facilis. Ce dernier indique le cas où la production d’unités expressives consiste à reproduire de types existants et clairement codifiés, tandis que la ratio difficilis caractérise les cas où le procédé de production, ne pouvant pas recourir à des types pré-codifiés, se déroule par un acte d’invention, lequel peut à son tour être institutionnalisé,  devenant un nouveau type, ou bien rester occasionnel.

Il se peut qu’il y ait ratio difficilis, nous dit Eco, aussi bien lorsque le contenu à signifier n’a encore jamais été articulé et par conséquence l’expression produite introduit une première articulation du contenu même (à partir d’un « mappage » du contenu obtenu en sélectionnant certaines propriétés du référent), que dans le cas où, malgré il y ait un type pré-codifié, on est néanmoins obligé à l’adapter selon l’usage particulier auquel il est destiné. C’est le cas, par exemple, des flèches de la signalisation routière : quoiqu’elles soient évidemment pré-codifiées et produites en série, leur mise en œuvre doit pourtant rendre compte des directions effectives à indiquer.

Si, en régime de ratio facilis, la production signique ne serait qu’une simple opération monoplane de dérivation d’une occurrence à partir d’un type abstrait, en cas de ratio difficilis le procédé de production signique implique décidément les deux plans du langage, en montrant par cela même une stricte connexion entre la problématique de la production signique et celle de la forme des codes. En fait, la ratio difficilis devient nécessaire quand il y a des problèmes de codification, voire des lacunes dans les codes, qui obligent le « producteur de signes » à un travail de structuration, opération d’autant plus efficace que l’expression sera capable de mettre en évidence des qualités sémantiques marquantes.

Puisque la ratio difficilis intervient lorsqu’il y a des carences ou des lacunes de codification, on pourrait la corréler aussi avec les questions rangées par Eco sous l’étiquette de hypo-codification et de hyper-codification, c’est à dire avec des problématiques concernant également l’institution de code, mais saisies en ce cas à partir du point de vue de l’interprète plutôt que du « producteur de signes » :

Note de bas de page 2 :

 Umberto Eco, Trattato di semiotica generale, Milan, Bompiani 1975, p.183. « L’interprète d’un texte est obligé en même temps de défier les codes existants et d’avancer des hypothèses interprétatives qui fonctionnent en tant que formes tentatives de nouvelle codification. En présence de circonstances non prévues par le code, en présence de textes et contextes complexes, l’interprète est obligé de reconnaitre que la plupart du message ne se réfère pas à des codes préexistants et que, quand même, le message doit être interprété. Si c’est ainsi, il faut bien qu’il existe des conventions, qui n’ont pas encore été explicitées ; et si ces conventions n’existent pas, elles doivent être postulées, pourtant, ad hoc ».

L’interprete di un testo è obbligato a un tempo a sfidare i codici esistenti e ad avanzare ipotesi interpretative che funzionano come forme tentative di nuova codifica. Di fronte a circostanze non contemplate dal codice, di fronte a testi e a contesti complessi, l’interprete è obbligato a riconoscere che gran parte del messaggio non si riferisce a codici preesistenti e che tuttavia esso deve essere interpretato. Se lo è devono dunque esistere convenzioni non ancora esplicitate; e se queste convenzioni non esistono, debbono essere postulate, se non altro ad hoc2.

Tous ces cas – où le procédé d’interprétation ne dépend pas d’une simple application de codes mais relève de l’activité abductive qui caractérise l’interprétation herméneutique, où on procède en supposant des décodages partiels pour parvenir enfin à donner du sens à des vastes portions de contenu – on peut les ramener à deux sous-typologies : l’ hyper-codification, c’est-à-dire les cas où il faut étendre des conventions codifiées existantes à des situations imprévues, hors de code, à travers la formulation de règles ad hoc (par lesquelles on adapte la convention donnée à telle situation particulière); l’hypo-codification, voire les cas où on ne dispose pas, soit en raison de l’absence effective d’articulation soit à cause de l’ignorance personnelle de l’interprète, d’une articulation précise des rapports entre signifiant et signifié et on se sert donc d’une codification « grossière », qui nous permet de distinguer au moins des macro-oppositions sémantiques :

Note de bas de page 3 :

 Id., p.191. « L’hypo-codification peut donc être définie comme l’opération par laquelle, en absence de règles plus précises, des portions macroscopiques de certains textes sont provisoirement assumées comme unités pertinentes d’un code en formation, capables de véhiculer des portions vagues mais effectives de contenu, même si les règles combinatoires qui permettent l’articulation analytique de telles portions expressives restent inconnues ».

Dunque l’ipocodifica può essere definita come l’operazione per cui, in assenza di regole più precise, porzioni macroscopiche di certi testi sono provvisoriamente assunte come unità pertinenti di un codice in formazione, capaci di veicolare porzioni vaghe ma effettive di contenuto, anche se le regole combinatorie che permettono l’articolazione analitica di tali porzioni espressive rimangono ignote3.

Les deux genres de procédés peuvent bien aussi concourir en le même phénomène interprétatif : il se peut qu’il y ait des cas, souligne Eco, qu’on peut aisément ramener à l’une de même qu’à l’autre typologie car les deux mouvements y tendent à se confondre, et qui relèvent donc d’une extra-codification générale.

Bien qu’Eco ne s’attache jamais à expliciter le genre de codes qui parvient à être institués par ratio difficilis, on peut bien déduire que la mise en forme de nébuleuses de contenu produise une codification qui tende aux formes de l’extra-codification, ainsi que d’un coté la ratio difficilis et l’extra-codification se rapprochent à les problématiques esthétiques, de l’autre on peut les comparer avec les problématiques liées au semi-symbolique.

La méfiance de Eco à propos du semi-symbolique pourrait en partie découler du cadre théorique dans lequel apparaît le concept de ratio difficilis, c’est-à-dire celui  d’une critique des typologies signiques basées sur les « modes de renvoi », à savoir sur le genre de fonction qui gouvernerait la relation sémiotique entre expression et contenu. Espèce typologique à laquelle le semi-symbolique peut être facilement ramené, étant donné qu’il fait partie à son tour d’une tripartition qui reparte l’univers sémiotique en distinguant le « signique », caractérisé par commutabilité et non conformité, le « symbolique », caractérisé par conformité et non commutabilité et, justement, le « semi-symbolique », caractérisé par conformité et commutabilité.

Note de bas de page 4 :

 Tarcisio Lancioni, Il senso e la forma, Bologne, Esculapio 2001.

De fait, selon les définitions de stricte obédience hjelmslévienne, le semi-symbolique désignerait une certaine typologie de systèmes, observables « dans la nature », sur lesquels le chercheur chanceux peut parfois tomber : le système gestuel de l’affirmation et de la négation décrit par Jakobson, le système tonal Yoruba décrit par Westerman et pris comme heureux modèle de structuration analogique à partir de la Philosophie des formes symboliques de Cassirer4, et ainsi jusqu’au système qui oppose « face » et « profil » dans les peintures vasculaires de la Grèce archaïque décrit par Frontisi-Ducroux.

En tous ces cas, le semi-symbolique semble désigner de fait un genre précis de structure de codification, ayant la particularité de pouvoir articuler des microsystèmes constitués par des catégories distinctes plutôt que par des éléments singuliers, comme dans le cas des symboles, ou par des éléments de rang différent, comme dans des véritables systèmes de signes.

Note de bas de page 5 :

 En particulier, nous pensons à toutes les récentes recherches dans le domaine visuel par Omar Calabrese, Felix Thürlemann, Jean-Marie Floch, Francesca Polacci et Angela Mengoni, ou dans le domaine musical par Stefano Jacoviello.

Par contre, en d’autres recherches, dédiées en particulier à la sémiotique des textes visuels et musicaux5, le semi-symbolique ne se présente pas comme un code, qui gouvernerait certains genres de phénomènes sémiotiques, mais comme un modèle structurant, capable de régir l’articulation sémiotique particulière d’un texte donné, en l’occurrence des textes « poétiques » au sens large, caractérisés, comme le disait Jakobson, par la projection du paradigmatique sur le syntagmatique, et donc par la manifestation contrastive des deux termes qui constituent une catégorie, en fournissant pour cela un instrument interprétatif pour aborder l’analyse de textes, ou de certains aspects des textes, produits en absence d’un code ou d’une convention prédéfinie.

Note de bas de page 6 :

 Omar Calabrese, Lezioni di semisimbolico, Sienne, Protagon 1999.

Le semi-symbolique semblerait ainsi concerner soit certains phénomènes sémiotiques culturellement très bien spécifiés (le « oui et le non » gestuels, l’opposition face/profil manifestée par la peinture vasculaire, etc.) et donc reproductibles, suivant la théorie d’Eco, par ratio facilis, soit des phénomènes sémiotiques régis, encore selon Eco, par ratio difficilis, dans la mesure où ils présentent une articulation « grossière » du domaine sémantique, manifestée par une simple structure oppositive sur le plan de l’expression : phénomènes d’hypo-codification, dans les termes d’Eco, ou, en d’autres termes, pourvus d’une seule articulation « molaire »6.

Dans les deux cas, l’« incorporation » du semi-symbolique – que Hjelmslev définit comme « forme d’un type de code déterminé », qui met en corrélation une catégorie du plan de l’expression et une catégorie du plan du contenu, en générant ainsi un microsystème caractérisé par conformité au niveau des catégories et par commutabilité au niveau de leur termes –  à l’intérieur du modèle génératif greimassien, qui est pourtant le seul lieu où le concept est appliqué couramment, il me semble loin d’être incontestable. Il y a là une difficulté qu’on pourrait essayer de synthétiser à travers quelques questions : qu’est-ce-que il faudrait entendre par corrélation entre une catégorie de l’expression manifestée dans un texte, s’agit-il d’un contraste chromatique, eidétique ou tonal, etc., et une catégorie du contenu, vu que le plan du contenu est conçu comme une complexe stratification par niveaux ? Est-ce-que il s’agit de catégories discursives, narratives, de la sémantique profonde ? Est-ce-que il peut y avoir une réponse différente pour chaque texte? Ou bien, est-ce-que on devrait supposer qu’un certain niveau du contenu a un lien privilégié avec les structurations du plan de l’expression ? En définitive, comment est-ce-que on peut concilier le modèle de stratification hjelmslévien et le modèle de stratification greimassien ?

Note de bas de page 7 :

 Francesco Marsciani, Ricerche intorno alla razionalità semiotica, Thèse doctorale, Université de Bologne, 1990. Voir aussi Tarcisio Lancioni, «Tagliole e collari. Il semi-simbolico e lo studio della dimensione figurativa dei testi», Carte Semiotiche, 6-7, 2004.

Une première réponse à cette question, à mon avis, a été formulée par Francesco Marsciani7: en refusant l’idée de semi-symbolique en tant que l’une des formes de corrélation possibles entre Expression et Contenu, il propose de l’envisager comme la forme sémiotique qui gouvernerait la corrélation entre les différents niveaux du parcours génératif, chacun desquels étant un métalangage descriptif autonome, capable de saisir le sens à des niveaux d’abstraction différents.

Note de bas de page 8 :

 Omar Calabrese, «La forma dell’acqua. Ovvero: come si ‘liquida’ la rappresentazione nell’arte contemporanea», Carte Semiotiche, 9-10, 2006. Angela Mengoni, La ferita come metafora somatica nelle rappresentazioni della natura umana, nell’arte e nei media contemporanei, Thèse doctorale, Université de Sienne, 2003. Francesca Polacci, Analisi testuali e dispositivi sincretici nelle tavole parolibere futuriste: per una semiotica verbo-visiva, Thèse doctorale, Université de Sienne, 2004.  Stefano Jacoviello, Suoni oltre il confine. Verso una semiotica strutturale del discorso musicale, Thèse doctorale, Université de Sienne, 2007.

Par contre, d’autres recherches récentes8 convergent vers l’individuation d’un niveau particulier de la structuration sémantique, conventionnellement dénommé « figural » ou « figuratif abstrait », en tant que niveau exceptionnellement « sollicité » par les corrélations semi-symboliques.

Pour le moment, au lieu d’opter pour l’une ou l’autre solution, constatons simplement que le concept de semi-symbolique semble se lier au moins à quatre problématiques différentes :

Note de bas de page 9 :

 Voir en particulier les premières recherches de Jean Marie Floch et de Felix Thürlemann.

  • La description de micro-langages, gestuels, visuels, etc., qui s’épuisent complètement dans la corrélation d’une catégorie du plan de l’Expression avec une catégorie du plan du Contenu. On reste ici entièrement dans le domaine problématique d’une théorie « linguistique » des codes, tout à fait cohérente avec le modèle hjelmslévien ;

  • La description de langages qui, justement grâce à cette forme caractéristique de structuration (voir la corrélation d’une catégorie sur le plan de l’Expression avec une catégorie sur le plan du Contenu), seraient capables de produire des effets « poétiques » ou de motivation particuliers, indépendamment de la substance par laquelle ils se manifestent. Il s’agirait, en synthèse, du système caractéristique du « poétique » au sens large ;

  • La description de systèmes locaux également caractérisés par la corrélation entre une catégorie du plan de l’Expression, qui tend à se spécifier comme catégorie plastique (topologique, eidétique, chromatique), et une catégorie du plan du Contenu, qui tend à se spécifier a) comme catégorie de la sémantique fondamentale9 ; b) comme catégorie de la sémantique discursive, en particulier comme catégorie « figurale ». Il y a là la tendance à concilier le modèle structural de Hjelmslev avec celui de Greimas, en rendant compte du niveau d’abstraction spécifique des catégories sémantiques. Etant donné que  en tous ces cas les systèmes semi-symboliques ne sont pas des langages subsistants de façon autonome, mais ils correspondent à des formes sémiotiques « nichées » dans d’autres systèmes, ou qui concourent à structurer des phénomènes sémiotiques particuliers, purement locaux et non généralisables, ils débordent d’une « théorie des codes » et ils se rangent décidément dans une sémiotique textuelle : il ne s’agit plus de décrire exhaustivement le code qui gouverne un « langage » donné, sinon de rendre compte de l’ensemble des formes sémiotiques qui peuvent concourir à la structuration d’un texte particulier ;

  • La description des corrélations, également structurées par opposition catégorielle, qui gouverneraient la conversion entre niveaux dans le Parcours Génératif. En ce cas on passe entièrement au modèle greimassien, alors que le lien avec Hjelmslev se conserve à travers la reconnaissance, tout à fait légitime, du caractère purement formel et non substantiel des concepts d’Expression et de Contenu, ainsi que, dans la corrélation entre niveaux du Parcours Génératif, les niveaux de surface se configureraient comme plans de l’Expression par rapport aux niveaux plus abstraits du parcours même, qui se configureraient comme plans du Contenu.

Les différentes propositions théoriques qu’on vient de résumer, malgré leurs différences, sembleraient convenir de donner du relief surtout aux caractéristiques de l’organisation expressive. En fait, en tous ces cas on assume que les systèmes semi-symboliques peuvent se charger des modes de signification liés aux caractéristiques « plastiques » des phénomènes sémiotiques, soit qu’on puisse relever ces marques en tant que traits effectivement manifestés sur le plan de l’Expression – c’est le cas des sémiotiques visuelles, gestuelles, spatiales, musicales, mais aussi verbales, où les caractéristiques plastiques, graphiques ou sonores, sont assumées comme signifiantes – soit qu’on puisse les relever au contraire en tant que traits structurant les « figures » du Contenu (assumées comme Expression par rapport aux niveaux de majeure abstraction).

Dès ces considérations générales, on peut reconnaître une remarquable superposition entre les différentes acceptions de semi-symbolique et les exemples choisis par Eco pour illustrer les systèmes gouvernés par ratio difficilis. En premier lieu, ces derniers aussi entrainent des corrélations expressives « plastiques », du genre « haut vs bas » (« toposensives », dans les termes de Eco), qui manifestent des articulations sémantiques de différents genres (le nord et le sud géographique, des positions hiérarchiques d’entreprise, des caractéristiques expressives de systèmes sémiotiques divers, par exemple la hauteur tonale, etc.).  Deuxièmement, dans les cas illustrés par Eco on peut rencontrer des formes sémiotiques solidement codifiées (à savoir « le oui et le non » gestuels ou l’opposition picturale « face vs profil ») ainsi que des formes sémiotiques instituées seulement à niveau local, c’est-à-dire qui sont spécifiques d’une manifestation textuelle singulière (codes mono-occurrence).

Note de bas de page 10 :

 Soulignons encore que, pour Eco, du moins jusqu’à Kant et l’ornithorinque, l’iconisme n’est jamais le produit d’une similitude entre l’expression et le Référent, mais de la manifestation expressive de traits proprement « sémantiques », et donc dépendant d’une certaine assomption culturelle de l’objet.

Tous ces phénomènes sont associés par Eco à d’autres de genre différent, tels ceux qui sont davantage liés à l’invention artistique, ou ceux qui se caractérisent par une corrélation trait pour trait entre l’organisation expressive et l’organisation sémantique, par exemple les cartes géographiques, c'est-à-dire ces phénomènes qui se rattacheraient de façon plus stricte, sur le mode peircien, au problème de l’iconisme10.

Les deux types de texte, pensés en termes hjelmsléviens, ne relèveraient pas du semi-symbolique sinon du symbolique au sens plein du mot, vu qu’ils se caractérisent, toujours du point de vue hjelmslévien, comme conformes et non-commutables : la Légende de la Vraie Croix, citée par Eco, ainsi que le Christ de Thorvaldsen, les plans ainsi que les thermomètres. Les premiers sont caractérisés de fait par un Contenu inanalysé et non démontable, corrélé à une Expression également dense, les deuxièmes par une fine articulation du Contenu, corrélée trait pour trait à une Expression articulée au même niveau de finesse. On ne s’attachera pas, pour le moment, à la question, en tous cas à mon avis assez peu abordée, qui concerne la pertinence de classer sous la même étiquette des phénomènes au fonctionnement sémiotique si différent, rapprochés uniquement par  l’absence de toute possibilité de « jeux » entre Expression et Contenu (ce que semble montrer l’inefficacité des classifications typologiques des phénomènes sémiotiques). On se bornerait à relever une différence fondamentale entre le domaine de la ratio difficilis et celui du semi-symbolique. La proposition de Eco semble se rattacher principalement à une réflexion sur la façon dont une certaine configuration expressive peut manifester une certaine organisation sémantique en absence d’une forme codifiée préexistante, sans se soucier particulièrement de la façon dont le plan de l’Expression et le plan du Contenu vont, de façon autonome, se structurer. Bien qu’avec toutes les distinctions possibles par rapport aux positions peirciennes, la forme de l’Expression est tout simplement motivée par la forme du Contenu. Au contraire, dans la perspective du semi-symbolique et peut-être plus sous la poussée de Lévi-Strauss que de Hjelmslev, le problème de la motivation est tout à fait secondaire : le choix de la catégorie expressive reste « arbitraire » par rapport au Contenu à manifester, en tant que ce qui assume la fonction signifiante n’est jamais le terme singulier mais toujours et seulement la corrélation catégoriale. À cette différence consiste, à mon avis, la distinction entre une sémiotique orientée au signe et une sémiotique orientée au texte : la motivation, qui comme on vient de voir entre néanmoins en jeu, c’est toujours un phénomène secondaire, car il peut qu’il y ait des effets de motivation mais il n’y a jamais une motivation fondatrice, capable de guider le choix des termes de l’Expression. Les cas de motivation, auxquels on donne une conformité stricte, trait pour trait, entre Expression et Contenu, débordent du cadre des phénomènes analysables pour se ranger dans celui des phénomènes inanalysables ou déjà analysés.

La valeur du semi-symbolique est précisément celle d’étendre le domaine des phénomènes analysables, en permettant de reconnaitre  des formes structurées d’articulation (commutables) dans des textes, plus ou moins complexes, produits en absence de formes codifiées préexistantes, par ratio difficilis. Si la perspective d’Eco nous aide à distinguer les différents genres de procédés sémiotiques qui sont nécessaires à la structuration d’un texte, le semi-symbolique nous aide à distinguer, dans les codifications produites par ratio difficilis, une sous-classe de systèmes analysables, en nous fournissant dans ce but un instrument analytique pertinent.

Note de bas de page 11 :

 Prolegomena, chap.22.

Au-delà d’une description des possibles compatibilités entre ratio difficilis et semi-symbolique, c’est que nous intéresse ici c’est de voir dans quelle mesure la confrontation entre les deux perspectives peut nous aider à débrouiller des problématiques analytiques concrètes. À ce propos, il y a un aspect de la théorie des modes de production signique qui me parait très intéressant, c’est-à-dire que cette proposition, comme le souligne Eco, n’a pas le but de fournir une typologie pour classer les occurrences signiques effectives, sinon de montrer comme un phénomène sémiotique particulier peut être produit par plusieurs modalités convergentes. Cette affirmation on peut la rapprocher à celle où Hjelmslev11 soutient qu’il n y a pas de textes aucunement complexes qui soient gouvernés par une seule forme sémiotique. Hjelmslev faisait allusion par cela à des formes « parasitaires » de sur-codification (l’hyper-codification de Eco), toujours de caractère linguistique (comme les formes de dialecte, de jargon, de style, etc.), qui concourent à la formation des occurrences textuelles concrètes. En prolongeant ces deux considérations, je crois que chaque occurrence textuelle particulière, indépendamment de la substance ou des substances expressives qui la manifestent (qu’il s’agisse donc d’un film, d’un rituel, d’un récit ou d’une peinture), soit produite par un syncrétisme sémiotique qui en fait le résultat unique et singulier du montage architectonique de plusieurs formes sémiotiques  (plastiques, figuratives, spatiales, temporelles, comportementales, alimentaires, vestimentaires, etc.). Chacune de ces formes, qui peuvent être convoquées et organisées de façon coordonnée ou contrastive, peut se caractériser aussi bien sur la base d’une convention codifiée (ratio facilis) qu’en absence complète de conventions préexistantes, ou même en contraste avec elles (ratio difficilis).

Le semi-symbolique, en somme, loin d’être un code caractéristique de certains textes ou de certains phénomènes sémiotiques, c’est à mon avis un mode d’articulation des rapports E/C qui gouverne aussi bien la mise en œuvre d’un grand nombre de ces microsystèmes sémiotiques qui concourent à structurer un texte en sa complexité, que la corrélation entre ces systèmes, qui se manifestent dans les textes verbaux au niveau discursif, et les structures plus abstraites (par exemple, les structures modales du niveau sémio-narratif). La portée et l’utilité heuristique du concept ne concerne pas donc l’identification de systèmes déjà codifiés sinon la description de formes sémiotiques qui « se codifient » dans le texte même, en se donnant justement sous forme semi-symbolique, voire en manifestant, comme le prévoit Jakobson, le système sur lequel elles se constituent à l’intérieur du procès où elles se développent. Il s’agit donc d’un instrument dont, du moins à l’état actuel de la recherche, il faut qu’une sémiotique orientée au texte tienne absolument compte.

Note de bas de page 12 :

 Sur la même problématique, voir aussi Tarcisio Lancioni, «La funzione delle figure nel discorso. Il gigante egoista di Oscar Wilde», Carte Semiotiche, 9-10, 2006.

Essayons maintenant d’illustrer cette proposition à travers une brève analyse, non-exhaustive, qui ne vise qu’à montrer la façon dont des formes sémiotiques différentes concourent à la structuration d’un texte complexe12.

2. The Voyage of the Beagle

Paru pour la première fois en 1839, The Voyage of The Beagle c’est le journal qui raconte l’expérience de voyage qui amènera le jeune Darwin, entre 1832 et 1833, jusqu’au seuil du Pole Sud.

Un des points culminants de ce voyage, qui éloigne progressivement Darwin de son monde, c’est la traversée du Détroit de Magellan et la rencontre avec la Terre du Feu et ses habitants, les Fuégiens, qui sont, aux yeux du naturaliste, ce qu’il y a de plus différent du « monde civilisé ».

Darwin doit donc parvenir à raconter une expérience radicale, c’est-à-dire la confrontation à l’Autre : en cherchant les expressions les plus adéquates parmi celles que sa langue lui offre, à savoir par ratio difficilis plutôt que par ratio facilis, il se trouve contraint à bâtir,  bien que par des mots, une image efficace qui puisse rendre compte de cette altérité totale, en la qualifiant justement en tant que telle.

Bien que Darwin ait déjà rencontré des terres qui présentent des caractéristiques insolites, il ne s’agissait là que de « différences » relatives, que le langage descriptif peut apprivoiser aisément  à travers des images accessibles aussi bien à l’auteur qu’à son public, tandis que l’altérité des Fuégiens lui parait, dès le premier regard, totalement irréductible à toute connaissance ou convention :

Note de bas de page 13 :

 Les citations en anglais sont tirées de l’édition publique du Gutenberg Project (www.gutenberg.org). Pour que ce soit plus facile de les répérer dans des éditions différentes, je ne citerais pas le numéro de la page, mais, puisqu’il s’agit d’un journal, la date de l’annotation. 17 December 1832.

Note de bas de page 14 :

Idem.

Note de bas de page 15 :

 25 December 1832.

A single glance at the landscape was sufficient to show me how widely different it was from anything I had ever beheld13.

The most curious and interesting spectacle I ever beheld: I could not have believed how wide was the difference between savage and civilized man14.

Viewing such men, one can hardly make one's self believe that they are fellow-creatures, and inhabitants of the same world15.

Les Fuégiens sont tellement étranges, qu’ils l’inclinent à penser à un « autre monde » et à une « autre espèce », comme si le voyage même s’était transformé en une dantesque descente aux enfers, où un sens de mort semble se répandre sur tous les aspects de l’environnement:

Note de bas de page 16 :

 17 December 1832.

The gloomy depth of the ravine well accorded with the universal signs of violence. On every side were lying irregular masses of rock and torn-up trees; other trees, though still erect, were decayed to the heart and ready to fall. The entangled mass of the thriving and the fallen reminded me of the forests within the tropics - yet there was a difference: for in these still solitudes, Death, instead of Life, seemed the predominant spirit16.

Au fur et à mesure que cette tentative de description avance, l’isotopie mortifère et infernale s’étend et se spécifie davantage, en regroupant les différents éléments constitutifs du paysage et en colorant par la première fois la narration d’une tonalité « littéraire », qui déborde sensiblement du ton moyen du discours de Darwin : en effet ses descriptions ont toujours été, jusqu’à présent, empreintes d’un idéal « académique », voué à enregistrer les particularités du nouveau monde afin de les rendre « scientifiquement » comparables à les connaissances géographiques et zoologiques déjà acquises. Par contre, la fuite de canaux qui s’étend vers le sud jusqu’à l’horizon se configure comme le passage à un autre monde :

Note de bas de page 17 :

 20 December 1832.

There was a degree of mysterious grandeur in mountain behind mountain, with the deep intervening valleys, all covered by one thick, dusky mass of forest. The atmosphere, likewise, in this climate, where gale succeeds gale, with rain, hail, and sleet, seems blacker than anywhere else. In the Strait of Magellan looking due southward from Port Famine, the distant channels between the mountains appeared from their gloominess to lead beyond the confines of this world17.

En cet environnement, le Cap Horn même perd sa nature « objectuelle » pour prendre l’aspect et les fonctions d’un véritable dieu des enfers :

Note de bas de page 18 :

 21 December 1832.

Cape Horn, however, demanded his tribute, and before night sent us a gale of wind directly in our teeth. We stood out to sea, and on the second day again made the land, when we saw on our weather-bow this notorious promontory in its proper form – veiled in a mist, and its dim outline surrounded by a storm of wind and water.18

Ainsi, une vaste fresque progressivement se dessine, dont les images constitutives font toutes référence à la même isotopie figurative.

Depuis que ce décor de fond (qui, comme démontrent les différentes dates des citations, sous-tend la narration entière en cette phase) a été constitué, les personnages y prenant place ne peuvent que partager les mêmes caractéristiques : à l’enfer on ne pourra que trouver des êtres diaboliques, même s’il s’agit ici d’un diabolique presque carnavalesque :

Note de bas de page 19 :

 17 December 1832.

The old man had a fillet of white feathers tied round his head, which partly confined his black, coarse, and entangled hair. His face was crossed by two broad transverse bars; one, painted bright red, reached from ear to ear and included the upper lip; the other, white like chalk, extended above and parallel to the first, so that even his eyelids were thus coloured. The other two men were ornamented by streaks of black powder, made of charcoal. The party altogether closely resembled the devils which come on the stage in plays like Der Freischutz19.

En effet, le procédé homologuant l’homme au paysage commence à partir de la première apparition de ces deux éléments, au début du chapitre. Confrontons les deux paragraphes, très proches dans le texte, dans lesquels Darwin introduit d’abord la terre et ensuite ses habitants:

A little after noon we doubled Cape St. Diego, and entered the famous strait of Le Maire. We kept close to the Fuegian shore, but the outline of the rugged, inhospitable Statenland was visible amidst the clouds.

A group of Fuegians partly concealed by the entangled forest, were perched on a wild point overhanging the sea.

Les deux éléments ne s’offrent pas au regard, ils ne se laissent qu’entrevoir, en se présentant demi-cachés, « brouillés », la terre par les nuages et le brouillard, l’homme par la forêt qui l’enveloppe. Les deux descriptions partagent un trait d’« indéfinition » qui, on va le voir, sous-tendra le discours au cours de toute la séquence qu’on est en train d’analyser. Tout se passe comme si Darwin n’arrivait jamais qu’à « entrevoir » le Fuégien, même quand celui-là se place devant lui et l’embrasse ou le frappe énergiquement en signe d’amitié.

Afin de surmonter la difficulté qui la définition des caractères de l’Autre présente, pour en articuler l’image, Darwin adopte d’abord une stratégie de configuration, celle qu’on vient de voir, par ratio facilis, si j’ose dire, dès lors qu’elle consiste en la recherche d’un répertoire d’images de l’altérité à découper et à réadapter afin de rendre compte de cette altérité particulière : parmi ces images il choisit une série de figures, littéraires et théâtrales, qui caractérisent justement le monde infernal, c’est-à-dire une des formes de l’altérité par excellence bâties par notre culture.

Cependant, telle stratégie ne suffit pas à « bloquer » l’image du Fuégien et de sa terre, à l’articuler adéquatement, ainsi qu’il lui faut une différente stratégie sémiotique, qui fasse économie des images déjà disponibles, toutes faites, et qui tend à l’invention d’une forme « nouvelle », en procédant donc par ratio difficilis. Par cette deuxième stratégie, Darwin ne cherche plus à résoudre l’indéfinition en l’encadrant dans des images définies, en provenance de contextes différentes, mais il essaie au contraire de thématiser l’indéfinition même, en faisant de ce trait un caractère constitutif du monde fuégien. Comme il ne fait pas recours à des images analogues, présentant les mêmes caractéristiques de ce monde, mais à l’inverse il oppose les apparences, les costumes et le langage même fuégiens aux formes définies du monde « civilisé », il ne s’agit plus d’un procédé par assimilation mais d’un procédé par contraste.

La « non-articulabilité » de l’image du Fuégien porte sur la pure apparence physique des hommes-diables, qui à grand-peine on arrive à reconduire à l’espèce humaine, ainsi que sur celle des hommes-animaux, partiellement couverts par de fourrures qui, en montrant le poil, lui donne un aspect bestial, ou à peine décorés par des « vêtements » qui, en tant qu’incapables de protéger du froid comme des regards, ne montrent pas d’avoir une raison d’être humaine,

Note de bas de page 20 :

 17 December 1832.

Their only garment consists of a mantle made of guanaco skin, with the wool outside: this they wear just thrown over their shoulders, leaving their persons as often exposed as covered20.

jusqu’à impliquer tous les aspects de la vie sociale, attendu qu’on ne remarque aucun genre de règles dans la façon d’« habiter » :

Note de bas de page 21 :

 25 December 1832.

Note de bas de page 22 :

 25 December 1832, Idem.

Note de bas de page 23 :

 25 December 1832, Idem.

The Fuegian wigwam resembles, in size and dimensions, a haycock.  It merely consists of a few broken branches stuck in the ground, and very imperfectly thatched on one side with a few tufts of grass and rushes. The whole cannot be the work of an hour, and it is only used for a few days21.

At night, five or six human beings, naked and scarcely protected from the wind and rain of this tempestuous climate, sleep on the wet ground coiled up like animals22.

They cannot know the feeling of having a home, and still less that of domestic affection23.

et l’ordre social, par sa part, il est bien plus que simplement anarchique, à savoir il est entièrement soumis au cas du moment :

Note de bas de page 24 :

 25 December 1832, Idem.

Note de bas de page 25 :

 6 February 1833

The different tribes have no government or chief24.

The perfect equality among the individuals composing the Fuegian tribes must for a long time retard their civilization. As we see those animals, whose instinct compels them to live in society and obey a chief, are most capable of improvement, so is it with the races of mankind25.

sans parler des habitudes alimentaires, qui présentent les traits les plus clairs, aux yeux de Darwin, de l’abjection humaine – qu’il s’agisse de la consommation de viande pourrie à la manière des vautours, ou bien du cannibalisme domestique, vu qu’ils mangent les femmes âgées de la famille pendant les disettes hivernales :

Note de bas de page 26 :

 25 December 1832.

It is certainly true, that when pressed in winter by hunger, they kill and devour their old women before they kill their dogs26.

et ainsi de suite jusqu’à impliquer tous les aspects de la dimension sémiotique et symbolique, manifestées  par des sons inarticulés et une gestualité incompréhensible:

Note de bas de page 27 :

 17 December 1832.

Note de bas de page 28 :

 17 December 1832, idem.

The language of these people, according to our notions, scarcely deserves to be called articulate.  Captain Cook has compared it to a man clearing his throat, but certainly no European ever cleared his throat with so many hoarse, guttural, and clicking sounds27.

Then they became good friends. This was shown by the old man patting our breasts, and making a chuckling kind of noise, as people do when feeding chickens.  I walked with the old man, and this demonstration of friendship was repeated several times; it was concluded by three hard slaps, which were given me on the breast and back at the same time.  He then bared his bosom for me to return the compliment, which being done, he seemed highly pleased28.

L’absence complète d’articulation sociale et sémiotique qu’on vient de remarquer rime, en ce cas aussi, avec l’image du paysage, qui ne cesse de présenter une configuration « stylistiquement » homogène par rapport aux habitants :

Note de bas de page 29 :

 25 December 1832.

Their country is a broken mass of wild rocks, lofty hills, and useless forests: and these are viewed through mists and endless storms29.

Note de bas de page 30 :

 Sur cet aspect, voir aussi Michael Taussig, Mimesis and Alterity. A Particular History of the Senses, New York, Routledge 1992.

À ce caractère « négatif » de désarticulation, qui amène Darwin à définir la terre fuégienne et ses gens à travers leur « défauts » et qui semble marquer chaque aspect de ce monde « autre », il s’oppose un seul trait positif, lui aussi fortement différenciant par rapport à « l’homme civilisé »: il s’agit de l’incroyable habileté mimétique reconnue aux Fuégiens30.

On ne s’arrêtera pas sur des passages spécifiques valorisant cet aspect, dont les manifestations parsèment le texte entier en témoignant la surprise de Darwin, d’ailleurs jamais cachée, devant cette « merveille » ; je ne citerais que le suivant :

Note de bas de page 31 :

 17 December 1832.

They are excellent mimics: as often as we coughed or yawned, or made any odd motion, they immediately imitated us. Some of our party began to squint and look awry; but one of the young Fuegians [...] succeeded in making far more hideous grimaces. They could repeat with perfect correctness each word in any sentence we addressed them [...]. Yet we Europeans all know how difficult it is to distinguish apart the sounds in a foreign language. Which of us, for instance, could follow an American Indian through a sentence of more than three words? All savages appear to possess, to an uncommon degree, this power of mimicry31.

En fait, les Fuégiens apparaissent dotés d’une capacité imitative absolument remarquable, soutenue par une acuité des sens pareillement éclatante, qui caractérise leur perception aussi bien en termes de « force » – ils sont capables de saisir des phénomènes qui se passent à des distances incomparablement plus grandes par rapport à ce que les « blancs » arrivent à percevoir – qu’en termes de « finesse » – ils arrivent à distinguer les données visuelles et auditives avec une précision et un détail tout à fait remarquables. Cependant, ils n’arrivent pas à améliorer leur condition par leur faculté, du moment qu’ils sont, ainsi qu’il l’affirme Darwin, comme des enfants « incapables de comprendre la plus simple des alternatives », en l’occurrence de distinguer le blanc du noir car le blanc et le noir occupent, alternativement, leur esprit tout entier :

Note de bas de page 32 :

 17 December 1832, idem.

This was partly owing to their apparent difficulty in understanding the simplest alternative. Every one accustomed to very young children, knows how seldom one can get an answer even to so simple a question as whether a thing is black or white; the idea of black or white seems alternately to fill their minds.  So it was with these Fuegians, and hence it was generally impossible to find out, by cross questioning, whether one had rightly understood anything which they had asserted32.

Autrement que l’« l’homme civilisé », il semble ainsi que le Fuégien soit incapable de « penser la différence » – en plus d’être tout à fait cohérent avec l’idée générale d’indifférenciation et de désarticulation qui caractériserait ce monde dans la construction darwinienne – et par ce défaut Darwin semble pouvoir justifier l’habileté mimétique de cette population, habileté qui ne s’exerce jamais loin du phénomène immédiat mais, au contraire, en sa présence ou à brève distance temporelle de son exécution. Leurs habiletés sémiotiques fondamentales semblent ainsi être purement « iconiques » : étant concentrés exclusivement sur les stimulations présentes, ils ne peuvent que les réfléchir, faute d’aucune faculté de réélaboration ou de construction, en se présentant aux antipodes par rapport à l’« l’homme civilisé », représenté dans le texte, éminemment, par les officiers du navire (attendu que Darwin a peu d’occasions pour parler des matelots, qui sont ici des simples figurants), qui, au contraire, exhibent sans cesse leurs habilités « symboliques » (au sens peircien du terme), par une prolongée activité de comparaison er réélaboration entre choses prochaines et lointaines, présentes et passées : ils appartiennent à un monde « profond », pendant que ce des Fuégiens paraît tout à fait « plat », aplati sur la « présence ».

Ainsi, les nombreuses « figures de l’autre », reposant sur des systèmes sémiotiques différents (image visuelle, habitudes alimentaires et vestimentaires, vie sociale, formes de communication gestuelle, langage, etc.), manifestent le même trait d’« informité indifférenciée », rendu aussi par l’image du paysage que le texte nous propose. Cela s’explique par le fait que les Fuégiens ne peuvent que refléter leur milieu, en étant dépourvus de toute habileté de transformation, au contraire de « l’homme civilisé », qui est mis en relation, explicitement ou plus souvent de façon implicite en tant que terme de comparaison, avec un environnement qui, en tant qu’ordonné et bien formé, concourt à donner forme à l’homme, lequel à son tour le transforme par ses habiletés, dans un cercle vertueux.

En résumant brièvement, on se bornera à remarquer que Darwin, afin de produire une image efficace de cette altérité qui lui paraît totale et incommensurable par rapport à son monde d’origine, a tenté d’abord de rassembler et combiner une série d’images culturelles déjà prêtes et codifiées, produites par son monde et tirées de l’univers littéraire et théâtrale, des images en l’occurrence connotées (hyper-codifiées) par des marques sémantiques qui les lient à un certain monde « Autre », le monde infernal, avec toutes ses colorations négatives. Il s’agit ici d’un procédé, dirait-on avec Eco, de ratio facilis, dès que les choix reposent sur un modèle de signification déjà codifié, qu’il faut tout au plus adapter aux circonstances.

De même qu’un tel procédé configuratif produisait un Fuégien qui allait occuper le côté poétique ou carnavalesque de notre monde, de même, à travers un deuxième mouvement, Darwin produit un Fuégien tout à fait « incommensurable » :  par là même, notre façon d’articuler le monde cesse d’être pertinente afin de rendre le Fuégien, en tant que son aspect n’est pas humain, ni diabolique, ni animal, sa nourriture n’est pas une véritable nourriture, son temps ne correspond pas au nôtre, son langage ne peut pas être articulé ainsi que le nôtre, etc.

Cette deuxième stratégie, aboutissant à un effet d’incommensurabilité, bien qu’étant basée, en réalité, sur un modèle comparatif, focalise un trait sémantique particulier – qui peut être lexicalisé en tant que « indifférenciation » ou « défaut d’articulation », et qui est produit par différence par rapport à une considération, plus ou moins explicite, du monde de partance – et en le corrélant à la catégorie expressive assumée par chacun des systèmes sémiotiques convoqués :

Fuégien

« homme civilisé »

E

Images de l’homme et de l’environnement

Flou

Net

Systèmes vestimentaires

Non séparation

Séparation

Systèmes alimentaires

Absence de sélection (putride et cannibalisme)

Nourriture sélectionnée

Systèmes sociaux

Relations occasionnelles

Relations stables

Systèmes politiques

Absence de système

Système hiérarchique et structuré

Systèmes temporels

Pur présent

Profondeur et articulation temporelle

Systèmes sémiotiques

Iconique

Symbolique

C1

Non articulé

Articulé

C2

Contrainte (ne pas pouvoir faire + ne pas pouvoir ne pas faire)

Liberté (pouvoir faire + pouvoir ne pas faire)

La macro-structuration oppositive qu’on vient de schématiser se charge ainsi de tous les systèmes sémiotiques convoqués dans le texte, en tant que « code » local qui peut « mettre en forme » la différence constitutive entre les deux mondes : c’est justement ce que Darwin nécessite afin de mettre en scène « l’altérité totale », en distinguant « grosso modo », « grossièrement », comme le dit Eco, voir à travers l’institution d’un système hypocodifié, ce qui « est ici » de ce qui « est au-delà ».

Le semi-symbolique nous a donc permis de proposer une lecture structurée du texte en objet : il nous a permis, d’abord, d’articuler les différents systèmes sémiotiques convoqués que nous avons pu reconnaître, et ensuite – en considération de leur convergence en l’adoption d’une même catégorie sémantique – de les mettre en relation avec une articulation sémantique davantage abstraite, pertinente à l’organisation modale du texte.

À mon avis, ce phénomène ne concerne point des « langages semi-symboliques ». Il s’agit plutôt d’un mode semi-symbolique d’articuler les rapports entre des catégories sémantiques et expressives des différentes sémiotiques, convoquées à la définition de l’architecture d’un texte, en sa stricte singularité. Les corrélations individuées – cela s’entend – ne sont valables (au moins, je l’espère) que pour le Voyage of the Beagle : d’autres textes vont demander d’autres analyses.

Notes

1  Umberto Eco, « Producing signs », in Marshall Blonsky, éd., On Sign, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1985.

2  Umberto Eco, Trattato di semiotica generale, Milan, Bompiani 1975, p.183. « L’interprète d’un texte est obligé en même temps de défier les codes existants et d’avancer des hypothèses interprétatives qui fonctionnent en tant que formes tentatives de nouvelle codification. En présence de circonstances non prévues par le code, en présence de textes et contextes complexes, l’interprète est obligé de reconnaitre que la plupart du message ne se réfère pas à des codes préexistants et que, quand même, le message doit être interprété. Si c’est ainsi, il faut bien qu’il existe des conventions, qui n’ont pas encore été explicitées ; et si ces conventions n’existent pas, elles doivent être postulées, pourtant, ad hoc ».

3  Id., p.191. « L’hypo-codification peut donc être définie comme l’opération par laquelle, en absence de règles plus précises, des portions macroscopiques de certains textes sont provisoirement assumées comme unités pertinentes d’un code en formation, capables de véhiculer des portions vagues mais effectives de contenu, même si les règles combinatoires qui permettent l’articulation analytique de telles portions expressives restent inconnues ».

4  Tarcisio Lancioni, Il senso e la forma, Bologne, Esculapio 2001.

5  En particulier, nous pensons à toutes les récentes recherches dans le domaine visuel par Omar Calabrese, Felix Thürlemann, Jean-Marie Floch, Francesca Polacci et Angela Mengoni, ou dans le domaine musical par Stefano Jacoviello.

6  Omar Calabrese, Lezioni di semisimbolico, Sienne, Protagon 1999.

7  Francesco Marsciani, Ricerche intorno alla razionalità semiotica, Thèse doctorale, Université de Bologne, 1990. Voir aussi Tarcisio Lancioni, «Tagliole e collari. Il semi-simbolico e lo studio della dimensione figurativa dei testi», Carte Semiotiche, 6-7, 2004.

8  Omar Calabrese, «La forma dell’acqua. Ovvero: come si ‘liquida’ la rappresentazione nell’arte contemporanea», Carte Semiotiche, 9-10, 2006. Angela Mengoni, La ferita come metafora somatica nelle rappresentazioni della natura umana, nell’arte e nei media contemporanei, Thèse doctorale, Université de Sienne, 2003. Francesca Polacci, Analisi testuali e dispositivi sincretici nelle tavole parolibere futuriste: per una semiotica verbo-visiva, Thèse doctorale, Université de Sienne, 2004.  Stefano Jacoviello, Suoni oltre il confine. Verso una semiotica strutturale del discorso musicale, Thèse doctorale, Université de Sienne, 2007.

9  Voir en particulier les premières recherches de Jean Marie Floch et de Felix Thürlemann.

10  Soulignons encore que, pour Eco, du moins jusqu’à Kant et l’ornithorinque, l’iconisme n’est jamais le produit d’une similitude entre l’expression et le Référent, mais de la manifestation expressive de traits proprement « sémantiques », et donc dépendant d’une certaine assomption culturelle de l’objet.

11  Prolegomena, chap.22.

12  Sur la même problématique, voir aussi Tarcisio Lancioni, «La funzione delle figure nel discorso. Il gigante egoista di Oscar Wilde», Carte Semiotiche, 9-10, 2006.

13  Les citations en anglais sont tirées de l’édition publique du Gutenberg Project (www.gutenberg.org). Pour que ce soit plus facile de les répérer dans des éditions différentes, je ne citerais pas le numéro de la page, mais, puisqu’il s’agit d’un journal, la date de l’annotation. 17 December 1832.

14 Idem.

15  25 December 1832.

16  17 December 1832.

17  20 December 1832.

18  21 December 1832.

19  17 December 1832.

20  17 December 1832.

21  25 December 1832.

22  25 December 1832, Idem.

23  25 December 1832, Idem.

24  25 December 1832, Idem.

25  6 February 1833

26  25 December 1832.

27  17 December 1832.

28  17 December 1832, idem.

29  25 December 1832.

30  Sur cet aspect, voir aussi Michael Taussig, Mimesis and Alterity. A Particular History of the Senses, New York, Routledge 1992.

31  17 December 1832.

32  17 December 1832, idem.

Pour citer ce document

Tarcisio Lancioni, « Mode semi-symbolique et architectures textuelles », Actes Sémiotiques [En ligne], 113, 2010, consulté le 25/06/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/1733

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