Une affiche qui a du tranchant

Pierre Fresnault-Deruelle

  • Université Paris, Panthéon-Sorbonne

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Mots-clés : affiche, graphisme

Auteurs cités : Walter Gropius, Eric Michaud

Texte intégral

Le Normandie, Adolphe Mouron dit Cassandre, litho, 62 x 100, Alliance graphique, Paris, 1935 (affiche visible sur le site de wikipédia <http://en.wikipedia.org/wiki/Vladimir_Yourkevitch>

Note de bas de page 1 :

 Le Normandie a été lancé en 1932. Long de 313 mètres, large de 36 m, il jaugeait 83423 tonneaux et pouvait emporter 2200 passagers et 1300 hommes d’équipages. Le Normandie brûle dans le port de New York en 1942.

1935. Il s’agit de vanter les mérites de la Compagnie Générale Transatlantique dont la flotte compte désormais le Normandie1. Quoique doté du nom de la province à la douceur proverbiale, le paquebot, représenté par Cassandre, vaut pour une démonstration de force. Paradoxe : le calme et l’élégance caractérisent également le navire. De fait, le graphiste a réussi à fondre en une synthèse exceptionnelle des valeurs - graphiques et sémantiques - a priori peu compatibles. Ce n’est donc pas un hasard si l’affiche est encore dans toutes les mémoires, qui donnera suite à une longue série d’images quasi clonées. On notera, en outre, que l’actuel logotype de la Marine nationale n’est pas, lui non plus, étranger à l’esprit de cette image hors pair.

Image1

En exaltant de la sorte le paquebot, Cassandre conduit inévitablement l’analyste à voir dans Le Normandie une forme hautement conquérante.

Pour la compagnie maritime, d’une part, il convient de gagner des parts de marché. Pour ce faire, Cassandre a voulu surprendre au sens fort du terme les candidats au voyage (et les autres..). Pour la France, d’autre part, il importe d’affirmer ce qu’est son savoir-faire en matière d’ingénierie navale. Pour dire les choses en termes hugoliens, le Normandie « est une force qui va ». Le message publicitaire, envoyé en direction de la riche clientèle des stream liners, ne peut pas, également, ne pas être dirigé vers le cœur de la vieille Europe d’où monte l’orage : l’Allemagne hitlérienne et l’Italie fasciste. S’il n’y a rien d’absolument martial dans le placard de Cassandre, celui-ci vante, quoi qu’il en ait, les qualités d’un navire dont la puissance à de quoi impressionner (nous reviendrons sur ce point).

Note de bas de page 2 :

 L’idéologie (à tout le moins une certaine vision du monde) se décèle, ici et là, chez Cassandre. Son affiche l’ Intran par exemple est un hommage (ambigu d’ailleurs) à l’homme-machine, parangon de l’Homme Nouveau, tel qu’il se dessine chez les Futuristes et qu’en rêveront utopistes d’extrême gauche ou d’extrême droite.

Evoquer le climat des années 30/40 n’est pas inutile pour qui considère que les productions d’une époque donnée - tout autant que la mise en scène desdites productions- relèvent de la nécessité et de « l’esprit du temps ». En un mot, l’affiche Normandie entre en résonance avec la montée des périls en regard desquels cette forteresse flottante ne peut que faire système. Difficile de ne pas voir dans cette affiche une réponse, pacifique mais vigoureuse, au discours belliqueux (sinon belliciste) issu de ce qui était, alors, en train de devenir l’Axe. Si donc notre affiche n’est pas à proprement parler une image de propagande, sa dimension politique, cependant, est indiscutable2. Signe : Au plus haut du bastingage, aussi discret que remarquable, le drapeau national flotte, indemne du noir et du gris qui « plombent » la silhouette du paquebot. Le pavillon condense le bleu, le blanc et le rouge disséminés dans l’affiche. Et parce que le vert de la mer peut être défalqué (ce vert se trouvant précisément sous la ligne de flottaison) la fable d’une correspondance entre le monde et l’emblème français se trouve confortée.

Note de bas de page 3 :

 « Da sotto in su » comme disent les italiens. Dans leur catalogue, Quand l’affiche faisait de la réclame (« L’affiche française de 1920 à 1940 », Musées des Arts et Traditions Populaires, RMN, 1991), les auteurs citent Raymond Haas (Vendre) qui écrivait en 1935 :« pour réaliser l’affiche du lancement du Normandie (…), Cassandre s’est rendu au Havre afin de l’observer de près : sur un petit bateau à rames il en a fait le tour. C’est ce point de vue, en contre-plongée, qu’il décide d’utiliser pour l’affiche. »

Le talent de Cassandre éclate dans cette composition véritablement magistrale. Et sans doute, ce talent s’exprime t-il, d’abord, dans la façon qu’a le dessinateur de cadrer son objet. Prenant le contre-pied du tout venant en matière iconographique, à savoir l’objet vu de trois-quarts (voir la prochaine illustration) notre graphiste opte pour un face-à-face avec la proue du navire. Ce qui entraîne ipso facto que l’on passe d’un format plus large que haut à un format plus haut que large. L’effet est d’autant plus puissant qu’il repose sur un dispositif extrêmement élaboré. Cassandre a voulu, en effet, que le point de vue du spectateur soit placé très bas3 ; comme s’il avait fallu que ce dernier, face à ce rostre d’acier, puisse éprouver sa fragilité. Normandie est « sur » nous ! Cette image est « saisissante » ; au point qu’une part de nous-mêmes, vécue ici comme promise à la catastrophe, ne peut que désirer se projeter à bord de la nef, à l’abri. S’agit-il d’inquiéter le client pour pouvoir, in fine, le rassurer ? Sans doute. Cassandre n’innove d’ailleurs en rien à ce propos. Dès ses débuts, la publicité - parce qu’elle est tout simplement de la rhétorique - joue sur ce ressort. Pour rester dans le registre qui est le nôtre (le voyage en bateau), il n’est que de considérer cette affiche chargée de promouvoir une compagnie maritime italienne (1930).

Image2

Note de bas de page 4 :

 Henri Mouron, Cassandre, Skira, 1985

L’affiche représente un liner qui, ayant quitté la haute mer, remonte un fleuve sur une rive duquel se trouve un inquiétant indien, coiffé de sa parure de guerre. On dirait une affiche de film d’aventures destinée à susciter tour à tour le fantasme paranoïde d’une vie hors d’atteinte (ce navire est inexpugnable) et le fantasme opposé qui veut que nous nous sentions toujours à la merci d’un danger (le danger, par définition, est ce qui « rode »). Toutes choses égales, le graphiste a voulu faire du Normandie un « balcon sur la mer » depuis lequel le monde et les dangers qu’il recèle ne peuvent avoir prise sur les gens embarqués. Sourdement éprouvée par les Européens deux ans après la prise du pouvoir par les Nazis, la montée des périls, déjà évoquée, ne peut qu’exalter le (lâche) sentiment d’euphorie qu’on peut avoir à s’imaginer parmi le happy few en partance pour New York. En somme, Cassandre a œuvré de telle façon que, face, à cette image-dispositif, nous soyons à la fois dominés par l’énorme machine et, sinon aux commandes de celle-ci, du moins partie prenante des passagers de l’arche. Dans son journal intime Le graphiste écrivait : « Repenser l’ échelle de l’objet par rapport à l’espace fictif qui le contient. »4.
Nous revient, à cet égard, une image de notre enfance où les héros dont nous suivions passionnément les aventures étaient plongés dans le sommeil par un mage. Juste avant de succomber à l’endormissement, les héros étaient confrontés au visage fortement agrandi (et signifié comme obsédant) du mage. A l’instar des personnages subjugués, nous ne pouvions - mentalement- qu’en avoir « plein la vue ». L’affiche Normandie participe d’une scénographie similaire. Certes, Cassandre ne cherche nullement à induire, ici, quelque effet ou « éprouvé » de narcose ; il reste que le navire, soudain « au fait de sa puissance », rappelle, obscurément mais puissamment, ces créatures gigantesques soudain mises à jour dans certains rêve, et auxquelles il semble impossible d’échapper. Pour novateur qu’il soit, le manifeste Normandie vient du plus profond de la psychè, qui réinvente l’« être-là » - impassible- des idoles.

Du point de vue de la plastique, il est indéniable que le graphiste a voulu que l’épure l’emporte sur le pittoresque. Cependant, comme nombre d’artistes, Cassandre aime tirer parti des conventions liées a la représentation de la 3è dimension (Etoile du Nord, Statendam, Nord Express, etc.). Ses aplats de couleurs, insensiblement « désaturés » font des dégradés et des marques de luisance de sa superstructure (l’artiste use semble t-il de l’aérographe) des points d’accroche d’une rare efficacité. Et le spectateur de glisser sans cesse du sentiment de l’artifice aux gratifications du leurre. Normandie est l’affiche la mieux aboutie qui soit.

Un parcours rapide de l’image nous permet de repérer les éléments à partir desquels l’affichiste a misé pour adoucir la monumentalité de son manifeste. Outre les couleurs nationales dont on a dit un mot, pointons, encore, le mouvement éployé des mouettes (à gauche) qui rime avec le ruban de fumée exhalé par la cheminée du transatlantique, sans oublier l’ourlet d’écume venu se surajouter à la plage de rouge dépassant de la carène. Ajoutons la façon qu’a le texte de l’affiche de s’inscrire dans la composition générale : le mot « normandie », inscrit dans les limites du gabarit du paquebot et qui se trouve être du même blanc (la réserve) que celui du château avant du bâtiment, fonctionne comme un lest. La ligne d’horizon étant située de manière non réaliste devant le navire, il était important que Cassandre corrigeât au moyen de cet artifice cette liberté prise avec les lois de la perspective.

Note de bas de page 5 :

 Le mouvement puriste correspond au premier Fernand Léger et, surtout, à Le Corbusier et Ozenfant

En termes sémiologiques, nous dirons que le dessin de Cassandre, aux accents si évidemment puristes5, et qui célèbre en même temps la prouesse technologique et le design industriel, nous offre une manifestation idéale de la fonction poétique : à savoir l’adéquation la plus ajustée qui soit des moyens utilisés aux fins visées. Un sommet - c’est le cas de le dire- a été atteint qui constitue pour les gens de la profession un impressionnant, et quelque peu démoralisant, chef d’œuvre. Car comment faire autrement, mais aussi bien, qu’Adolphe Mouron ?

Note de bas de page 6 :

 Cité par Eric Michaud, Fabriques de l’homme nouveau, Arts et esthétiques, Edition Carré, 1997.

Dans ses écrits théoriques6, Walter Gropius parle de « formes morales », c’est-à-dire de formes grâce auxquelles l’« en même temps » de la vie et l’« être ensemble » socialement désirable du quotidien pourraient s’accorder avec le monde environnant, technique et machiniste. Débarrassé des mensonges de la mode et des affèteries nostalgiques du passé (ces énergies dévitalisantes) l’objet, purifié, issu du design le plus exigeant pourrait atteindre, alors, à l’Actualité, en laquelle Présence et Authenticité ne font qu’un. Sans doute, le Normandie, construit par les chantiers du Havre, n’est il qu’une manière pour Cassandre de nous donner sa vision de la modernité. Force est, toutefois d’admettre que l’affichiste s’inscrit dans le droit fil de la pensée du père du Bauhaus. Profilé comme on voit, avec l’évasement qui est le sien, le Normandie signifie que la puissance, en conformité avec la fonction, atteint à une sorte d’accomplissement. Ce paquebot est une gestaltung (mise en forme) dont l’énergie canalisée nous édifie, à tous les sens du terme.

La pensée visuelle du dessinateur se confond, en l’occurrence, avec ce qu’on pourrait appeler volontiers l’allégorisme de l’affiche. Présenté tel quel, ce géant des mers, qui bénéficia de toutes les avancés du savoir -faire des hommes est précisément à la « pointe du progrès ». Revers de la médaille : sollicitée à ce point, la symétrie a nécessairement quelque chose d’exclusif. On veut dire qu’émergeant de la sorte, aussi bien verticalement qu’orthogonalement au plan du tableau et refoulant dans les marges du hors champ (ou de la conscience) ce qui se trouve « dépassé », Le Normandie de Cassandre a, malgré lui, quelque chose de globalisant, partant de potentiellement totalitaire. Comprenons-nous bien : Cassandre - homme d’ordre - est le contraire d’un extrémiste ; mais on n’échappe pas à son temps. Elle est étroite la marge qui départage l’hommage à la puissance maîtrisée du culte de la force « galvanisante ».

Notes

1  Le Normandie a été lancé en 1932. Long de 313 mètres, large de 36 m, il jaugeait 83423 tonneaux et pouvait emporter 2200 passagers et 1300 hommes d’équipages. Le Normandie brûle dans le port de New York en 1942.

2  L’idéologie (à tout le moins une certaine vision du monde) se décèle, ici et là, chez Cassandre. Son affiche l’ Intran par exemple est un hommage (ambigu d’ailleurs) à l’homme-machine, parangon de l’Homme Nouveau, tel qu’il se dessine chez les Futuristes et qu’en rêveront utopistes d’extrême gauche ou d’extrême droite.

3  « Da sotto in su » comme disent les italiens. Dans leur catalogue, Quand l’affiche faisait de la réclame (« L’affiche française de 1920 à 1940 », Musées des Arts et Traditions Populaires, RMN, 1991), les auteurs citent Raymond Haas (Vendre) qui écrivait en 1935 :« pour réaliser l’affiche du lancement du Normandie (…), Cassandre s’est rendu au Havre afin de l’observer de près : sur un petit bateau à rames il en a fait le tour. C’est ce point de vue, en contre-plongée, qu’il décide d’utiliser pour l’affiche. »

4  Henri Mouron, Cassandre, Skira, 1985

5  Le mouvement puriste correspond au premier Fernand Léger et, surtout, à Le Corbusier et Ozenfant

6  Cité par Eric Michaud, Fabriques de l’homme nouveau, Arts et esthétiques, Edition Carré, 1997.

Pour citer ce document

Pierre Fresnault-Deruelle, « Une affiche qui a du tranchant », Actes Sémiotiques [En ligne], 111, 2008, consulté le 20/03/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/1584

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