Phénoménologie et critique du quotidien et du sublime

Herman Parret

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Mots-clés : beau, esthésie, jugement esthétique, quotidien, sublime

Auteurs cités : Emmanuel Kant

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Phénoménologie

Parler, lire, faire la cuisine, habiter, se promener, conduire la voiture, se raser et nouer les lacets de ses souliers, voilà des pratiques quotidiennes. Exercer des responsabilités, transférer ses connaissances en enseignant, aimer, dans le bonheur et dans l'angoisse, mener téléologiquement le projet de sa vie, voilà encore des pratiques quotidiennes. A quoi s'oppose, en fait, la « vie quotidienne » ou la « vie ordinaire ? » A l'extraordinaire, mais qu'est-ce qu'une pratique extraordinaire ? L’évasion de l’ordinaire, c’est, dit-on, le théâtral ou le voyage. Mais notre vie quotidienne n’est-elle pas une mise en scène soutenue de pratiques tactiques et stratégiques ; notre vie quotidienne n’est-elle pas peuplée de Don Juan et de Hamlet ? Et les voyages, où est leur dépaysement, pour nous qui portons sur le dos, comme l’escargot sa coquille, le fardeau de nos soucis quotidiens, de nos problèmes quotidiens, de nos inquiétudes quotidiennes, jusqu’en Patagonie. La fuite rimbaldienne est-elle réellement possible ? La transcendance du quotidien, quand et comment apparaît-elle ? Certainement pas par l’évasion style Club Méditerranée, mais peut-être en écoutant la Callas dans Norma ou en scrutant les monstres de Bosch ? La question donc se pose bien : qu’est-ce qu’il y a en dehors du quotidien et de l’ordinaire ? Risquons une phénoménologie bien modeste de la vie quotidienne, de l’homme quotidien, du langage quotidien.

Quotidien, du latin quotidie, chaque jour, connote certainement le diurne comme opposé au nocturne :le quotidien fourmille d’activités qui sont repérables à la lumière du soleil ; il est déjà plus difficilement acceptable de caractériser le repos nocturne, l’absence d’activités pendant la nuit, comme une pratique quotidienne. En plus, là où il y a « vie nocturne » (à la limite nécessairement illicite), on sort, ou on prétend sortir de l’ordinaire du quotidien. Quotidien connote également l'itérativité, la répétition, et l'activité quotidienne n'est pas un événement unique. Bien sûr, l’accouplement de l’activité et de l’itérabilité (qui se réalise étymologiquement dans le sens du latin quotidie) ne suffit pas à spécifier l'ordinaire. Aristote définit la tragédie précisément comme une action, une série d’activités, et il suffit de penser au Kabuki pour voir que l’itératif, le stéréotypique, caractérise l’essence même du théâtral prétendument extra-ordinaire. Toutefois, il y a, semble-t-il, une distinction supplémentaire à faire : les pratiques quotidiennes sont hétérogènes, non systématiques, sans diachronie structurale (on se souvient que l’agencement structural est une condition sine qua non du-théâtre tragique chez Aristote). Le quotidien est « tout ce qui parle, bruit, passe, effleure, rencontre » (Michel de Certeau), c’est la « prose du monde » (Merleau-Ponty), c’est l’événement dû au hasard de la circonstance mais ces événements sont des milliers et ils sont tous pareils. C’est bien ainsi qu’ils manifestent de l’itérativité: c’est l’itérativité non téléologique d’une multitude d’événements.

Qu’en est-il de l’homme quotidien ? On pense à L’homme sans qualités de Musil, ce Chacun et Personne (Everyman, Nobody; Jedermann, Niemand) qui fonctionne en tout anonymat dans une société fourmilière. C’est le n’importe qui. C’est également l’homme des « vérités banales », de la redite des banalités, des lieux communs, celui qui nourrit « l’océan océanique de l’ordinaire ». On peut dire que l’homme quotidien n’obéit pas à la loi productiviste et à la condition d’efficacité. En fait, il n’a pas de véritable compétence. Der gemeiner Man (Freud) n'a rien à voir avec les hommes de génie, cette classe d’hommes qui excellent par leur supériorité et leur productivité. En fait, l’homme quotidien est à l’opposé du penseur, du philosophe, de l’artiste et de l’expert qui, précisément, déploient une suspicion et un mépris intrinsèques envers la banalité et même envers le sens commun. Et pourtant, cette vie quotidienne, et la quotidienneté de l’homme, bien que résistant au projet scientifique et à la rationalité calculante et systématisante (marquée aussi d'efficacité), est comme un pays d’origine. Cette origine est sans doute irrécupérable mais elle s’introduit dans notre psychologie même, devenue faculté de la production du vrai, du beau, du bon, dans notre discours même en tant que porteur de haute culture. La quotidienneté en tant qu’origine est également un principe de l’organisation de la communauté, même si cette communauté s’élève à des hauteurs de civilisation remarquables.

Qu’en est-il du langage quotidien, ou du langage « ordinaire », comme disent les philosophes post-wittgensteiniens ? Ce retour au langage ordinaire ou commun depuis Wittgenstein et Austin était motivé par un esprit de combat contre l’avidité métaphysique, contre l’essentialisme et contre le formalisme (des sémantiques logiques, par exemple) ; retourner à la quotidienneté, dans ce domaine aussi, est une thérapie qui nous ramène à l’authentique lieu philosophique. Et le langage quotidien, nous dit Wittgenstein, est comme une ancienne cité médiévale, sans téléologie, sans planification, ludique et fantaisiste. A l'encontre du métalangage, le langage ordinaire est Lebensform, c’est un langage qui montre (zeigen) sans dire (sagen), suggère plutôt qu’il n’explicite et explique. Et ce langage est commun aussi, c’est-à-dire communautaire ou commun à tous : ainsi, quotidienneté et communauté sont intrinsèquement liées. L’esprit en soi-même ne parle pas le langage quotidien : das einsamen Seelenleben, d’un esprit solipsiste, est hautaine et aristocratique, jamais ordinaire et commune. Les linguistes qui pensent, comme Chomsky, qu’il faut pénétrer à travers le langage quotidien pour arriver au langage universel, lieu de la « vie de l'esprit » aristocratique et seul lieu témoignant de la dignité de l’homme, n’acceptent évidemment aucune force constitutive du quotidien. Le geste démocritéen (aller à travers l’apparence vers une essence cachée dans une profondeur à reconstruire) s’accouple tout naturellement au style galiléen (l’idéalisation et la mathématisation en fonction de la mise en place d’un locuteur/interlocuteur idéal et d’une communauté de communication idéale), et cet accouplement chasse l’ordinaire, le quotidien, le commun, en dehors du domaine de toute science du langage. Fort heureusement, quelques philosophes, dans la lignée des Investigations philosophiques de Wittgenstein, ont su en récupérer quelques brins, comme on va le voir.

Vie quotidienne, homme quotidien, langage quotidien: retour à l’authentique, à l’origine des expériences, des passions et des raisons. On manque le sémantisme de « quotidienneté » quand on en reconstruit la structure ; faire une taxinomie des propriétés du quotidien, c’est perdre d’emblée l’essence. Le quotidien ne se dit pas, ne se remarque pas, puisqu’il se vit sans théorie ni distance. La réflexion que je voudrais développer au cours des chapitres de ce livre consiste à dire que la quotidienneté n’est pertinente dans la vie que parce qu’elle enchâsse le sublime. La fracture du quotidien, la rupture de l’isotopie de la quotidienneté par l’irruptions du sublime, c’est ce qui constituera le quotidien et le sublime comme pôles d’une délimitation réciproque. La saisie esthétique est constituée précisément par ce sentiment d’une rupture dans le quotidien, celle qui engendre le plaisir du sublime. Le sublime du quotidien, c’est le quotidien accentué dans sa quotidienneté par l’expérience esthétique. Voilà l’intuition centrale, le leitmotiv, le message - si on peut oser ce mot ambitieux - de ce livre.

Note de bas de page 1 :

 A.J. Greimas, De l'imperfection, Périgueux, Fanlac, 1987.

Personne mieux que Greimas, dans De l’imperfection,1 n’a parlé de cette fracture que constitue l’apparition frémissante du sublime. « Bref instant d'indicible allégresse », immobilisation de l’objet-monde, éblouissement et guizzo-tressaillement, passage de la vue « ordinaire » à la vision « extra- ordinaire », instant de bonheur par la fascination de l'objet, surgissement du sublime. Cette saisie esthétique se réalise de façon privilégiée par l’attouchement instaurant la fusion et la jonction. J’insisterai avec force dans ces pages sur le fait que l’eidétique visuelle est largement transcendée par l’aisthèsis comblée par la synesthésie goût/toucher. Sans oublier la sensation olfactive - celle des jasmins, des jardins, ambiances de l’évanescence. Cette fracture dans le quotidien, cet excès du sentiment insoutenable que sont la caresse et le baiser, cette absorption de la main et des lèvres par le velours, la joue, le sein, cette délicatesse du contact, tant d’heuristiques du sublime. Et plus, le Temps et la musique ne seront jamais loin. C’est le rythme du corps tout comme la délectation affective des tonalités qui établit le bon contact. L’emprise sonore nous fait vivre dans un temps de passances et de saillances les harmonies parfumées. Nous interroger sur les pratiques quotidiennes ne peut que faire naître une certaine sensibilité pour le sublime séducteur. Il est partout si l’on vit la dimension passionnelle, pathémique, pathétique de l’existence. Partout on découvre le désir de plaire, ce qui ne devrait pas être nécessairement l’exhibition de mauvais ou de bon goût. Le bon/mauvais goût psycho-sociologique n’est qu’une pâle lueur du goût original qui marque le jugement esthétique. Il faut se souvenir que Kant caractérise tout jugement esthétique comme un jugement de bon goût (Geschmacksur- teil), et le bon goût, en ce lieu, est plus celui du cigare par- fumé que celui des « bonnes manières » en société. La phénoménologie du sublime face au bon goût sera abordée dans les pages qui suivent, mais le point sur lequel je voudrais insister est bien que la quotidienneté, dans son itérativité et sa redondance, enchâsse le sublime. Où le sublime pourrait-il être d’autre, en contraste avec la vie quotidienne, qu'à la limite de la quotidienneté ? En d’autres termes, comme le dit encore Greimas, c’est bien le beau -je dirais : le sublime -qui resémantise la vie quotidienne, les « objets environnants usagés », les « relations intersubjectives usées ». La fonctionnalité du quotidien, cette épaisseur de la vie quotidienne, est entrecoupée : le fonctionnel est détourné. Détournement, ravissement, séduction. Pas de sublime du quotidien sans passions esthétiques, surtout sans enthousiasme. Pas de passions esthétiques sans fondement érotétique : le désir, la demande, la requête, l’attente, l’espoir, la surprise, tant de figures de l’attitude de l’esthète. Où trouver le sublime ailleurs que sur le fond de la quotidienneté ? Qu'est la vie quotidienne sinon cette virtualité qui se laisse resémantiser à partir des fractures présentifiant le sublime ?

Note de bas de page 2 :

 Voir mon livre Le bon goût du baiser. Essai sur l'esthétique de Kant, Bruxelles, Pierre Mardaga (Coll. Philosophie et Langage), 1989.

Le beau et le sublime. Une longue tradition philosophique remontant à Longinus et dont les moments forts sont évidemment Burke, Kant et les romantiques, a réfléchi la légère déviance du sublime à l’égard du beau. La richesse de la double analytique du beau et du sublime chez Kant ne peut être exploitée dans ces prolégomènes2. On lit dans La Critique de la Faculté de Juger que le beau et le sublime ont en commun de plaire par eux-mêmes, qu’ils sont tous les deux indépendants des jugements déterminants (jugements de connaissance ou jugements moraux), qu’ils impliquent un plaisir nécessaire, qu’ils ont une prétention à l’universalité, qu’ils sont présents sans médiation de la conceptualisation. Mais il y a également d’évidentes différences. Le beau touche à la forme de l’objet tandis que le sublime se rencontre aussi dans un objet informe, c’est-à-dire dans un objet qui n’est pas délimité. Il me semble pourtant plus important que, pour le beau, la finalité de la forme constitue l’objet de satisfaction, tandis que pour le sublime, une certaine soumission aux conditions d’un accord avec la nature est statuée. C’est ainsi que le sublime est essentiellement inadapté à l’imagination: le sublime fait violence à l'imagination, et c’est pourquoi Kant emploie toujours comme exemples du sublime des constellations naturelles comme l’océan déchaîné ou le ciel étoilé. Le sublime est grandiose, colossal. La conséquence de cette inscription naturelle du sublime est que le plaisir y est négatif ou plutôt passif : le sublime nous force à l’admiration et au respect. Le plaisir du sublime, pour Kant, n’est pas la jouissance de l’attrait ou de la séduction. Le cycle pathémique en face du sublime comporte un moment d’inhibition et un moment d’épanchement, tandis que le beau fait naître directement en nous un sentiment d’intensification de la vie homogène et non-contradictoire. La dépendance naturelle du sublime chez Kant approfondit le gouffre entre l’art et la nature : la beauté artistique s’oppose, en effet, au sublime naturel, tout comme l’enthousiasme du génie artistique s’oppose au respect (esthético-éthique) de celui qui est subjugué par la nature. D’une certaine façon encore, le beau est platonicien puisque la contemplation concerne la finalité des formes tandis que le sublime est pleinement pathémique puisque la nature impose ses excès avec violence, bousculant ainsi les facultés humaines. Cette esquisse rudimentaire ne fait que suggérer la fertilité de la discussion philosophique en œ qui concerne le couple beau/sublime, mais je ne reprendrai ici aucune partie de ce symposium. Je n’utiliserai même pas la distinction subtile de Kant comme une procédure de découverte au cours de mes analyses des « petites ontologies ». L’expérience esthétique sera présentée comme homogène et son dédouble- ment en expérience du beau et du sublime ne sera pas proposé. C’est donc à partir d’une certaine naïveté philosophique (régressant et faisant l'économie de certains concepts architecturaux de l'esthétique kantienne) que j’évoquerai le sublime du quotidien. L’idée du sublime comme fracture du quotidien, comme possibilité d’une resémantisation du quotidien, m’est plus chère dans ce contexte que le dédoublement dans les deux analytiques, celle du beau et celle du sublime.

Critique

Note de bas de page 3 :

 Michel de Certeau, L’invention du quotidien, Paris, Union Générale d'Editions, 10/18, 1975.

Note de bas de page 4 :

 Marcel Détienne, L’invention de la mythologie, Paris, Gallimard, 1981.

Toutefois, Kant apporte un autre élément architectural à mes réflexions. Toute phénoménologie doit être accompagnée de sa critique. Une phénoménologie tourne vite en spéculativisme et en dogmatisme. Parler du quotidien et du sublime comme des vécus comporte un danger que l’on ne peut contourner que si l’on se place délibérément dans une perspective critique. « Critique » -après la spéculation et le dogmatisme- signifie que l’on s’intéresse aux conditions de possibilité des phénomènes et non pas seulement à leur description plus ou moins intuitive. D’une certaine façon, le quotidien et le sublime sont des inventions. Je pense à deux titres de livres remarquables exprimant le même doute et la même relativisation : L'invention du quotidien de Michel de Certeau3 et L'invention de la mythologie de Marcel Détienne.4 L'homme ordinaire, nous dit de Certeau, est une invention, tout comme le langage ordinaire est un lieu commun. Inventer le sublime du quotidien, c’est en construire les conditions de possibilité, dans la réflexion, ou, comme j’aurai régulièrement l’occasion de le rappeler, dans la « pensée rêveuse ». Cette réflexion n’est donc pas une activité de l’entendement philosophique, mais bien plutôt de l’esthète lui-même qui apporte son intelligence et sa sensibilité dans son jugement esthétique. « Invention », dans ce cadre, a évidemment un sens bien noble, et il ne s’agit surtout pas d’une invention après tabula rasa ou ex nihilo. Seule une pensée enthousiaste peut réfléchir sur la beauté et les passions du beau. Tout comme les mythologies « inventent » les mythes, ce sont les esthètes qui « inventent » la beauté. Et le sublime du quotidien. Le temps, le jardin, le sein, la musique, le baiser, ne sont ce qu’ils sont que parce qu’il y a des esthètes : ils sont inventés au niveau même du jugement esthétique qui les fait exister dans son appréciation. Je me plais à répéter maintes fois le mot de Kant : « Il n'y a de beauté du jardin que si l’on sait l’admirer ». En d’autres termes : pas de sublime sans passion du sublime, tout comme il n’y a pas de quotidien sans irruption et frémissement du sublime.

Le sublime du quotidien n’est pas un traité, ni une dissertation, ni une thèse, ni un programme. Il est conçu et cultivé comme le témoignage d’une passion, celle du beau. « Petites ontologies » et « esthétique intégrée » vont la main dans la main. Si la biographie (ma vie, mes récits, mes arguments, mes souffrances, mon bonheur) se situe entièrement dans la quotidienneté, l’esthétique (le temps, le sein, le jardin, la musique, le baiser) se situe entièrement dans le sublime. BIOGRAPHIE et ESTHETIQUE sont les deux volets du tableau que je vis comme LE SUBLIME DU QUOTIDIEN.

Notes

1  A.J. Greimas, De l'imperfection, Périgueux, Fanlac, 1987.

2  Voir mon livre Le bon goût du baiser. Essai sur l'esthétique de Kant, Bruxelles, Pierre Mardaga (Coll. Philosophie et Langage), 1989.

3  Michel de Certeau, L’invention du quotidien, Paris, Union Générale d'Editions, 10/18, 1975.

4  Marcel Détienne, L’invention de la mythologie, Paris, Gallimard, 1981.

Pour citer ce document

Herman Parret, « Phénoménologie et critique du quotidien et du sublime », Actes Sémiotiques [En ligne], 110, 2007, consulté le 17/07/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/1534

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