« Paysage », pérennité du sens et diversité des pratiques

Jean-Charles Filleron

  • UMR 5602 GEODE
    Université Toulouse Le Mirail

Texte intégral

Rares sont les thèses qui, traitant d'une des nombreuses problématiques paysagères, en géographie, écologie, sociologie ou économie, ne mettent pas en exergue le flou qui accompagne l’usage du terme "paysage". Le doctorant se voit alors dans l'obligation de comparer entre elles les différentes définitions qui fleurissent dans les publications, de retenir celle qui lui semble la plus appropriée à l'entrée dans sa thématique, voire d’en proposer une énième. La énième définition proposée n'aura comme conséquence que d'augmenter la sensation si partagée du « flou », de « l'indécis », du « confus », de « l'imprécis », de « l'incertain », de « l'ambigu »...

En une trentaine d'années consacrées à l'enseignement et à la recherche en paysage dans le cadre de la géographie, c'est plus d'une soixantaine de définitions, en ne conservant que les plus signifiantes, que nous avons pu recueillir…

Note de bas de page 1 :

 On remarquera le sens second de « genre de peinture » qui, pour se définir, fait appel au premier sens

Or, lorsque l’on examine la définition proposée par les dictionnaires usuels qui formalisent l’usage du mot « paysage », c’est le contraire qui apparaît. Quel qu’en soit l’éditeur, ils ne proposent que deux sens différents. Ainsi dans le dictionnaire Quillet Flammarion 1983, le paysage est « étendue de pays que l’on embrasse d’un seul coup d’oeil » puis « genre de peinture représentant un paysage »1. S’exprime ici la dualité fondamentale du paysage entre un pays « donné à voir » et l’expression artistique de ce même paysage. C’est cette dualité qui fonde le partage des pratiques....

Fig. 1 Dictionnaire Quillet Flammarion, 1983

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Pourquoi cette profusion des définitions ?

Les auteurs des définitions scientifiques et techniques du paysage visent avant tout à légitimer la pratique qu’ils mettent en œuvre ou défendent, voire à en réduire le champ dans le but de disqualifier des pratiques autres. Un discours linguistique qui permettra d’étayer le sens élaboré est fréquemment associé à la définition.

Le recours à l’étymologie

L’étymologie du terme semble cependant bien établie.

Paysage puise sa racine dans le pagus latin, terme signifiant « canton rural » dérivé lui-même du verbe pangere, « ficher en terre une borne ». Pagus peut ainsi être traduit par « petit pays délimité ».

Le suffixe –age désigne, après un verbe, une action, après un nom de personne, un état, après un nom de chose inanimée, une collection.
L’idée de paysage, « action de produire du pays » ne peut être qu’anachronisme au XVe siècle. Seule la valeur « collection » semble s’accorder au sens donné actuellement à « paysage », assemblage d’objets que présente un pays ou assemblage de pays... Paysage est à pays ce que plumage est à plume ou outillage à outil. Un sens figuré que l’on retrouve dans « paysage politique »ou « paysage social » dérive d’une telle valeur.

Le recours à la textologie

Selon l’idée que l’ancienneté d’un sens en légitimerait l’usage actuel, les auteurs recherchent dans l’histoire de la littérature les preuves de l’antériorité.

Le terme « paysage » est attesté pour la première fois en français en 1493. Jean Molinet, Grand Rhétoriqueur à la Cour de Bourgogne, l’utilise pour désigner un tableau représentant un paysage... En 1556, Jean de Beaugué dans son Histoire de la Guerre d’Écosse use de l’expression « paysage des environs » pour identifier un territoire tenu par une bande de chevaliers. Cette chronologie suffit-elle pour justifier d’une métonymie qui ferait dériver le sens « étendue de pays que l’on embrasse d’un seul coup d’oeil » du sens « représentation picturale de l’étendue de pays », du contenant au contenu ? Il est surtout remarquable que les deux sens du terme soient utilisés quasi-simultanément.

Note de bas de page 2 :

 L'opposition entre un "landschaft" plutôt matériel et un "paysage" plutôt culturel nous semble artificielle. Landschaftmaler signifie peintre-paysagiste, landschaftgärtner, architecte-paysagiste...

Le « paysage » apparaît dans la langue française au moment où se développe dans les Flandres voisines un courant pictural au sein duquel la nature devient l’objet du tableau. Joachim Patenier, né à Dinant en 1485, mort à Anvers en 1524, est le premier peintre paysagiste dans le sens que nous donnons actuellement à ce mot. Albert Dürer le désigne par « der gute Landschaftmaler », « le bon peintre du paysage ». Or les termes « landschap » en néerlandais, « landschaft »2 en allemand, identifient d’abord le pays avant de qualifier l’oeuvre d’art. La métonymie pourrait avoir été ici inverse.

La textologie est essentiellement utilisée dans une intention d’exclusion.

Dans la définition proposée dans les Mots de la Géographie par R. Brunet et R. Ferras, paysage dériverait du mot italien « paesaggio ». C’est le contraire qui s’est produit...

Le recours à la linguistique vise ici à disqualifier les pratiques de géographes « confondant le paysage et les objets matériels qui le composent ».

Note de bas de page 3 :

 Il n'existe aucune preuve de l'assertion étymologique concernant l'emprunt de "paysage" au mot italien "paesaggio". Cependant, depuis 1992, cette idée est véhiculée de nombreux travaux et thèses labélisés par la géographie et l’écologie.
"Contrairement aux idées reçues, le terme italien paese a longtemps été préféré à paesaggio formé à partir du français paysage". C. Franceschi 2002
C. Franceschi "Le mot paysage et ses équivalents dans cinq langues européennes", dans M. Collot (dir.), Les Enjeux du paysage, Bruxelles, éditions Ousia, 1998

Fig. 2 Les mots de la géographie Dictionnaire critique, R. Brunet, R. Ferras, 19923

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Cette justification du sens par le recours à la philologie n’est certes pas propre aux géographes.

Il en est ainsi de la réflexion menée par F. Chenet sur le paysage et la littérature. L’opposition que mentionne l’auteur, entre un pays qui pourrait être laid et un paysage qui ne serait que beau n’est guère apparente dans les dictionnaires et la métonymie dont il est fait état est ici envisagée comme un détournement conduit par les géographes avec la complicité de A. Furetière ... Il y a donc des bonnes et des mauvaises pratiques paysagères.

Fig. 3 Le paysage dans Quatrevingt-Treize, F. Chenet, 2003

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La néodéfinition

Certains auteurs pratiquent une néologie déguisée. Si le terme du lexique est inchangé, la nouvelle définition proposée se démarque totalement des précédentes et contribue alors à accroître la population des homonymes.

Ainsi une nouvelle définition de « paysage » permet d'adapter le mot aux pratiques de l’écologie du paysage.

Le paysage, c'est...

Fig. 4 Écologie du paysage, concepts, méthodes et applications. F. Burel et J. Baudry, 1999

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L’entrée en paysage de l’écologie française est relativement récente. Elle a pour but d’ouvrir le champ d’application du paradigme « écosystème » aux activités humaines, d’offrir au modèle de nouvelles propriétés (la spatialité) et de nouvelles échelles d’analyse (échelle régionale en particulier). Les affirmations sont vigoureuses (le paysage existe indépendamment de la perception) et la définition est en rupture avec celles proposées par le sens commun (le paysage n’est pas une portion d’espace, il est un niveau d’organisation systémique).

Plus troublants encore sont les réajustements qui accompagnent certains économistes ou agronomes dans leur lecture de la notion.

Fig. 5 Agriculture et production de paysage, S. Ferrari, 2004

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Certes, dans le texte précédent, les expressions recueillies par S. Ferrari ne valent que pour le « paysage agricole ». Mais quelles relations entre « aménité rurale », « externalité environnementale... », « bien public... » ou « complément d’autres produits » et les définitions des dictionnaires usuels ? Là encore des néologismes auraient sans doute été d’une plus grande efficacité que le réemploi du terme.

La « définition opératoire ».

Elle ne vise pas à imposer un sens mais à renforcer la cohérence du discours scientifique. Elle ne se situe pas à l'origine du questionnement, mais s'échafaude en conclusion. Fruit d’une réflexion d’ordre épistémologique et méthodologique, par essence provisoire, elle se transforme en postulat qui vise alors à clore le débat, pour un temps.

« Voilà ma définition du paysage et je vous met au défi de rencontrer dans ma thèse une contradiction entre celle-ci et les pratiques que j’engage ».

Au cours des recherches, la définition, au sein de la théorie, sera revue en fonction du développement de la pensée et de la méthode. Elle participe à l’élaboration de la métalangue, support de la réflexion disciplinaire et ne peut, en aucun cas, être extraite de son contexte.

La définition que propose G. Bertrand en 1968 a pour effet d’offrir, pour la première fois dans la géographie française, un statut d’objet scientifique au paysage. Elle est sans conteste la plus connue et la plus citée par les générations de géographes et d’étudiants en géographie qui se succèdent dans les universités. Mais qui aujourd’hui sait qu’il s’agissait d’une définition provisoire ?

Fig. 6 G. Bertrand Revue de Géographie des Pyrénées et du Sud-Ouest, 1968

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En 1968, ce paysage faisait la part belle au paradigme écosystémique : le paysage était le résultat d’une combinaison d’éléments sur une portion d’espace.

En 1971, le « paysage », retrouvant le sens premier des dictionnaires usuels, est « une portion d’espace » que caractérise une combinaison et se prête mieux à l’analyse spatiale...

G. Bertrand, en changeant quelques mots, semble avoir changer la signification de la définition initiale. En fait, il n’en n’est rien. Nous sommes ici dans la dialectique qui lie chorologie et taxonomie. Les deux définitions s’accordent parfaitement car ce sont les dimensions des « éléments » qui créent l’espace, et sans les « éléments » qui le produisent, l’espace n’existe que théoriquement...

Fig. 7 G. Bertrand, CR Société de biogéographie, 1971

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Plus récente que celle proposée par R. Brunet et R. Ferras, et surtout moins polémique (elle ne nie pas l’existence d’un paysage « agencement matériel d’espace), la définition de J. Levy et M. Lussault engage le paysage dans le champ de la géographie culturelle Elle est parfaitement adaptée aux problématiques concernant, entre autres, le patrimoine, l’identité, la préférence paysagers.

Fig. 8 Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, J. Lévy et M. Lussault, 2003

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Chacune des disciplines « engagées en paysage », et au sein de chaque discipline, chaque pratique visant à se démarquer de la précédente, revisite la notion, en démonte le sens et reformule une définition accordée à ses pratiques. Il s’en suit donc une multitude de définitions plus ou moins éloignées des sens premiers qui nourrissent la confusion.

Pérennité du sens

Note de bas de page 4 :

 De nombreux articles traitent des définitions du paysage. Citons en particulier F. P. Tourneux, « De l’espace vu au tableau... » in « La théorie du paysage en France » Dir. A. Roger, Champ Vallon, Seyssel, 1995.

De l’examen des définitions établies par les dictionnaires de langue française, dont nous ferons un bref survol..., il ressort simultanément la simplicité de la notion et la pérennité du sens4.

Dans l’édition de 1549 du Dictionaire françoislatin de Robert Estienne, la définition du terme « paysage » est d’une extrême concision et d’une grande ambiguïté : « païsage, mot commun entre les painctres ». Le sujet, « l’étendue de pays », ou le résultat de son artialisation, le « tableau », peuvent être communs aux peintres...

Fig. 9 Dictionaire françoislatin, R. Estienne, 1549

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La définition est inchangée dans le Thresor de la langue francoise de Jean Nicot (1606).

Fig. 10 Thresor de la langue francoise, J. Nicot, 1606

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Note de bas de page 5 :

 Le dictionnaire Robert renvoie à R. Estienne le sens "étendue de pays" (1549) et à P. Richelet le sens "tableau représentant la nature" (1680)

Et dans l’ouvrage publié par Pierre Richelet en 1680, seule cette entrée est retenue : le paysage, « c’est un tableau qui représente quelque campagne » 5.

Fig. 11 Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, P. Richelet, 1680

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La stabilité

A partir de la fin du XVIIe siècle, tous les dictionnaires français organisent les définitions sur le modèle conçu par Antoine Furetière qui propose deux acceptions à « paysage » dans son Dictionnaire Universel imprimé en 1690 aux Pays-Bas :

« PAISAGE. s. m. Aspect d’un pays, le territoire qui s'étend jusqu'où la vue peut porter. Les bois, les collines et les rivières font les beaux paysages.
paisage, se dit aussi des tableaux où sont représentées quelques vues de maisons, ou de campagnes. Les vues des Maisons Royales sont peintes en paysages à Fontainebleau et ailleurs. »

Note de bas de page 6 :

 On notera comme une curiosité que, dans le même ouvrage, à l’entrée « pays », « Païs se dit (aussi) figurément en choses spirituelles et morales. Les Modernes ont découvert des nouveaux pays. (...) L’algèbre est un pays inconnu à la plupart des savants ». Quant au « pays latin », il désigne l’Université, « lieu ou règne la Pédanterie ». Sans doute ce sens figuré annonce-t-il nos paysages « culinaire, audiovisuel ou politique ».

Fig. 12 Dictionaire universel, A Furetière, 16906

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Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie Française, de 1694 à 1935, c’est « une étendue de paysage que l’on voit d’un seul aspect » et « il signifie aussi... » ou « se dit aussi d’un tableau qui représente un paysage ».

Fig.13 Dictionnaire de l'Académie Française, 1ère édition, 1694

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Fig.14 Dictionnaire de l'Académie Française, 8ème édition, 1932-1935

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Les variations

Aux deux premiers sens s'adjoignent en 1835 un troisième sens (« Il se dit encore Du genre de peinture qui a pour objet la représentation des paysages ») puis en 1932, un quatrième sens (« Il se dit en termes de Littérature, de la Description d'un aspect de nature »).

Les épithètes qui accompagnent le terme ont été modifiés : en 1694, « beau, riche, agréable, affreux, désert », en 1932, « riant et délicieux ».

Note de bas de page 7 :

 « Disons d’emblée que « paysages féroces » est antinomique. Il y a incompatibilité entre les connotations toujours positives de paysage et l’épithète morale et négative qui lui est accolé ».F. Chenet 2003.
Cette incompatibilité n’a pas toujours été...

Note de bas de page 8 :

 Au cours du temps la dimension sensible, voire hédoniste du paysage s'affirme dans le sens premier, sans doute par contamination du sens second. Cependant l'adjonction en 1835 du sens "genre de peinture qui a pour objet la représentation du paysage" a pour effet de disjoindre le "paysage" de sa "représentation".

Ces modifications ont été graduelles. Les connotations négatives, d'abord d'ordre esthétique (suppression de «affreux » dès la troisième édition7) puis d'ordre économique (disparition de « désert » en 1762 mais « riche », à connotation positive est conservé jusqu’en 1932) ont été progressivement remplacées par des épithètes renforçant le versant émotionnel positif du paysage. « Riant » est introduit en 1762, « délicieux » en 18328. Les compagnons de toujours du paysage, « beau », « riche » et « agréable » disparaissent, sans doute jugés trop banals, lors de la 8ème édition du dictionnaire.

1694

1718

1740

1762

1798

1835

1878

1932

beau

X

X

X

X

X

X

X

riche

X

X

X

X

X

X

X

agréable

X

X

X

X

X

X

X

affreux

X

X

désert

X

X

X

riant

X

X

X

X

X

délicieux

X

X

X

Évolution des épithètes qualifiant le sens premier du paysage
selon les différentes éditions du dictionnaire de l'Académie Française

Malgré ces remaniements qui illustrent « l’esprit du temps » rarement notion aura été aussi stable.

Et diversité des pratiques

C’est sur la dualité initiale des sens que se fonde l’opposition entre deux pratiques paysagères, dualité cependant toute relative dans la mesure où une très forte correspondance métonymique, quel qu’en soit le sens, lie les significations.

La plus homogène privilégie l’oeuvre picturale et par extension toute production artistique et littéraire s’exprimant par le paysage. « Un paysage quelconque est un état d’âme » écrit en 1852 Henri Frédéric Amiel dans son Journal Intime. A. Roger évoque en 1997 le procédé de l’artialisation comme processus transformant un pays en paysage...

Ce paysage subjectif, matérialisé par les arts plastiques et littéraires, est analysé par les diverses formes de la critique artistique et littéraire.

La plus composite s’approprie « l’aspect du pays » et débouche sur des pratiques scientifiques qui s’autonomisent progressivement.

Chacune des pratiques paysagères se nourrit de fait des définitions premières.
Chacune des pratiques est en gestation dans les définitions que propose le sens commun. Un recours aux définitions des dictionnaires les plus simples permet de retrouver les quelques attributs sur lesquels se fondent les démarches.

- « Une étendue de pays ».

Fig. 15 Dictionnaire Hachette encyclopédique illustré, 1997

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Localisé et fini, le paysage est l’objet d’une analyse spatiale à diverses échelles.

- « Vue d'ensemble d'une région ».

Fig. 16 Le Larousse de poche, 2000

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Perçu comme une totalité, il rassemble la collection complète des objets qui s’y associent. Il est le lieu privilégié de l’analyse systémique.

- « Le paysage, c'est la campagne, la mer ou les montagnes »

Fig. 17 Le Robert Benjamin, (Maternelle, CP, CE), 1998

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Nature et sociétés produisent conjointement les éléments paysagers. L’agriculteur est le principal acteur de l’humanisation du paysage.

- « De la colline, on découvre un beau paysage ».

Fig. 18 Dictionnaire Maxi débutants Larousse, (CE, CM), 1999

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Tout pays n’est pas donné à voir. La « paysagéïté » augmente avec la multiplication des points de vue et des panoramas, des angles de prise de vue.

- « Nous avons vu de très beaux paysages ».

Fig. 19. Dictionnaire de l'enseignement primaire, CEDA - Abidjan 1970

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La collection des objets est transformée en collection d’images, visuelles, puis mentales. Le paysage participe alors du champ des représentations. Il peut être considéré comme un objet d’art. En rétroaction, la consommation esthétique du paysage engage l’action : le paysage devient un « outil pour l’aménagement ».

Devrait se rattacher à ces attributs « le paysage de jadis » ou « d’hier dans la brume » : Curieusement la « temporalité du paysage » n’est jamais évoquée dans les exemples associés aux définitions générales. Or le paysage change avec le temps, selon l’heure, la saison, à l’échelle du millénaire ou de la décade, pluie et soleil, ombres et lumières...

Une telle pluralité des démarches engage dans la pratique paysagère une multitude de disciplines : la géographie, l’écologie, l’agronomie, la littérature et les arts plastiques, l’architecture et l’urbanisme, l’histoire et l’archéologie, la sociologie, l’économie et le droit...

Fig. 20 J.-Ch. Filleron, Revue de l'économie méridionale, 1998

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La diversité des épithètes, (paysage décrit, évalué, cartographié, aménagé, protégé, pratiqué, raconté, admiré, rêvé, etc.), dont il est possible de parer le paysage n’en fait pas pour autant une notion floue. Chacune des pratiques ancre solidement ses paradigmes, toutes peuvent être rassemblées au sein de complexes ou de systèmes paysagers cohérents.

Le 1er mars 2004 est entrée en vigueur la Convention Européenne du Paysage, signée à cette date par 28 États sur 45 et ratifiée par onze Parlements.

L’article 1 du Chapitre 1 précise :

Note de bas de page 9 :

 La Convention Européenne du Paysage adopte une définition identique pour les termes « paysage », « landscape » ou « landschaft » et autres « paesaggio »..., preuve s’il en était besoin, de la similitude des contenus.

«Paysage» désigne une partiede territoire telle que perçue par les populations, dont le caractère résulte de l'action de facteurs naturels et/ou humains et de leurs interrelations »9.

Cinq notions font suite : «Politique du paysage», «Objectif de qualité paysagère», «Protection des paysages», «Gestion des paysages» et «Aménagement des paysages».

Fig. 21 Article 1 du Chapitre 1
Convention européenne du paysage 2000

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Extrait du code de l’Urbanisme, du Code rural ou des articles de la loi éponyme de 1993, « Paysage » est un terme parmi les plus fréquemment utilisés dans le langage des aménageurs et des juristes... Or il n’est encore défini dans aucun texte du droit français. La ratification par la France, autorisée par la loi du 13 octobre 2005, de la Convention Européenne du Paysage, comblera cette lacune, la définition proposée colonisant alors le « paysage juridique » français.

De même que l’absence de définition du terme « paysage » dans le Droit français n’a jamais interdit l’application de la réglementation paysagère aux aménagements ruraux et urbains, de même il n’est pas besoin de justifier une démarche paysagère par une nouvelle définition de la notion. C’est à la qualité de leurs productions que peut être jugé l’intérêt des pratiques paysagères.

Note de bas de page 10 :

 Les Académiciens qui oeuvrent à la 9ème édition du dictionnaire de l’Académie française en sont au terme « onglette ». « Paysage » est pour bientôt...

S’il était nécessaire de choisir une définition de référence, nul doute que c’est vers A. Furetière et l’Académie Française que nous nous tournerions. L’Académie10 offre une définition ouverte du « paysage » et c’est parce que la définition en est ouverte que le paysage est un lieu de rencontre sans équivalent entre Culture et Science.

Ce paysage sans frontière porte en lui, sans aucune exclusive, l’image que chacun se fait de notre Terre.

Bibliographie

Dictionnaire usuel illustré, Quillet et Flammarion, Paris, 1983

Les mots de la géographie Dictionnaire critique, R. Brunet, R. Ferras, H. Théry, Reclus, 1992

F. Chenet, Le paysage dans Quatrevingt-Treize, C. R. Groupe Hugo, Université Paris 7, 2003

F. Burel et J. Baudry, Écologie du paysage, concepts, méthodes et applications, Paris, Tec &Doc Lavoisier, 1999

S. Ferrari, Agriculture et production de paysage, Coll. « L’évaluation du paysage, une utopie nécessaire ? », CNRS, Université Paul Valéry, Montpellier, 2004

G. Bertrand, Paysage et géographie physique globale, Esquisse méthodologique, Revue de Géographie des Pyrénées et du Sud-Ouest, Tome 39, Fasc. 3, pp. 249-272, Toulouse, 1968

G. Bertrand, Écologie de l’espace géographique, recherches pour une science du paysage, C.R. de la Société de biogéographie, 406, Paris, 1971

Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Dir. J. Lévy et M. Lussault, Belin, Paris, 2003

R. Estienne, Dictionaire françoislatin, Paris, 1549

J. Nicot, Thresor de la langue francoise, Paris, 1606

P. Richelet, Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, 1680

A Furetière,Dictionaire universel, Amsterdam, 1690

Dictionnaires de l'Académie Française, Paris, huit éditions, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1878, 1932-35

Dictionnaire Hachette encyclopédique illustré, Hachette, Paris, 1997

Le Larousse de poche, Larousse, Paris, 2000

Le Robert Benjamin, Dictionnaires, Le Robert, Paris, 1998

Dictionnaire Maxi débutants, Larousse, Paris, 1999

Dictionnaire de l'enseignement primaire, CEDA - Abidjan 1970

J.-Ch. Filleron, « Le paysage, cela existe même quand on ne le regarde pas » ou quelques réflexions sur les pratiques paysagères des géographes. Revue de l'économie méridionale, n°183, Montpellier, 1998

Convention Européenne du Paysage, Conseil de l’Europe, Florence, 2000

Notes

1  On remarquera le sens second de « genre de peinture » qui, pour se définir, fait appel au premier sens

2  L'opposition entre un "landschaft" plutôt matériel et un "paysage" plutôt culturel nous semble artificielle. Landschaftmaler signifie peintre-paysagiste, landschaftgärtner, architecte-paysagiste...

3  Il n'existe aucune preuve de l'assertion étymologique concernant l'emprunt de "paysage" au mot italien "paesaggio". Cependant, depuis 1992, cette idée est véhiculée de nombreux travaux et thèses labélisés par la géographie et l’écologie.
"Contrairement aux idées reçues, le terme italien paese a longtemps été préféré à paesaggio formé à partir du français paysage". C. Franceschi 2002
C. Franceschi "Le mot paysage et ses équivalents dans cinq langues européennes", dans M. Collot (dir.), Les Enjeux du paysage, Bruxelles, éditions Ousia, 1998

4  De nombreux articles traitent des définitions du paysage. Citons en particulier F. P. Tourneux, « De l’espace vu au tableau... » in « La théorie du paysage en France » Dir. A. Roger, Champ Vallon, Seyssel, 1995.

5  Le dictionnaire Robert renvoie à R. Estienne le sens "étendue de pays" (1549) et à P. Richelet le sens "tableau représentant la nature" (1680)

6  On notera comme une curiosité que, dans le même ouvrage, à l’entrée « pays », « Païs se dit (aussi) figurément en choses spirituelles et morales. Les Modernes ont découvert des nouveaux pays. (...) L’algèbre est un pays inconnu à la plupart des savants ». Quant au « pays latin », il désigne l’Université, « lieu ou règne la Pédanterie ». Sans doute ce sens figuré annonce-t-il nos paysages « culinaire, audiovisuel ou politique ».

7  « Disons d’emblée que « paysages féroces » est antinomique. Il y a incompatibilité entre les connotations toujours positives de paysage et l’épithète morale et négative qui lui est accolé ».F. Chenet 2003.
Cette incompatibilité n’a pas toujours été...

8  Au cours du temps la dimension sensible, voire hédoniste du paysage s'affirme dans le sens premier, sans doute par contamination du sens second. Cependant l'adjonction en 1835 du sens "genre de peinture qui a pour objet la représentation du paysage" a pour effet de disjoindre le "paysage" de sa "représentation".

9  La Convention Européenne du Paysage adopte une définition identique pour les termes « paysage », « landscape » ou « landschaft » et autres « paesaggio »..., preuve s’il en était besoin, de la similitude des contenus.

10  Les Académiciens qui oeuvrent à la 9ème édition du dictionnaire de l’Académie française en sont au terme « onglette ». « Paysage » est pour bientôt...

Pour citer ce document

Jean-Charles Filleron, « « Paysage », pérennité du sens et diversité des pratiques », Actes Sémiotiques [En ligne], consulté le 20/07/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/1265

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