Le paysage pour un paysagiste

Alain Freytet

  • Paysagiste d.p.l.g

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Mots-clés : paysage

Texte intégral

Le métier de paysagiste a pour objet le paysage. Il ne relève pas d'une démarche scientifique. Le paysagiste n'est pas un chercheur mais un projeteur. Le paysage est compris comme un concept opératoire orienté vers le projet. Le paysage naît pour nous de la relation sensible que nous entretenons avec l'espace et la nature. Il relève à la fois d'une subjectivité personnelle et d'une sensibilité collective qui nous permet d'argumenter le projet de paysage, sur des bases partagées surtout quand il concerne l'espace public

On peut distinguer deux familles de projets : le jardin, qui nécessite un lieux clos ou cerné dans lequel on est libre de créer et le paysage limité par l'horizon pour lequel l'invention du projet se met au service de l'identité d'un lieu et d'un pays. Le projet de paysage doit aider « à voir et percevoir le monde » à en comprendre les motifs et les enchaînements, et cela sans que l'effort projectuel ne soit ostentatoire. La confusion de ces deux types d'intervention aboutit parfois à de tristes résultats. Certaines actions de mise en valeur « paysagère » tourne à T'espavérisation", transformation d'un lieu en « espace vert » avec souvent un même et banal cortège horticole, les mêmes bordures en béton, les mêmes panneaux pédagogiques et le même mobilier de catalogue. Le patrimoine que l'on voulait mettre en valeur finit par étouffer sous tant de sollicitude. Ce que l'on attend aujourd'hui des paysagistes c'est moins de faire du joli, c'est moins de « cicatriser » les plaies occasionnées par un aménagement mais beaucoup plus de faire participer le projet, quelque soit sa taille et son impact, aux dynamiques propres du paysage.

Le paysagiste intervient à la demande des collectivités territoriales sur des problématiques très concrètes. Par exemple où et comment construire un lotissement en allant dans le sens du paysage, comment aménager un centre -bourg pour rendre plus agréable et attractive la commune, comment aménager un sentier d'interprétation dans un site naturel protégé... Le domaine d'intervention du paysagiste est d'une grande diversité. Cette diversité concerne aussi bien les échelles et les lieux de projet que les niveaux d'interventions (du petit jardin public dans les ruines de la Chapelle Blanche à Felletin en Creuse à l'Atlas des paysages du département de Seine et Marne).

Le projet de paysage est fondé pour un certain nombre de paysagistes sur une démarche rigoureuse qui possède schématiquement quatre étapes. Ces phases de travail se chevauchent souvent, parfois se confondent : la reconnaissance, l'analyse, les intentions et le projet d'aménagement.

Le projet de paysage commence avant toute chose par l'exploration sensible des lieux et des sites. Lors de la reconnaissance paysagère, on devient soi-même acteur du « paysage-expérience ». Pour mieux enraciner le projet dans le pays, il convient de partir à pied l'esprit libre sans analyse scientifique ou demande trop précise concernant le projet. Ces connaissances savantes risquent de perturber l'appréciation des lieux et des paysages. Par le croquis, la photographie, l'écriture, la cueillette, nous fixons les émotions, les sensations l'attachement que font naître en nous ces paysages. Sont décrits les motifs du relief et de l'eau qui constituent le substrat géographique indispensable au paysage, les motifs du vivant, végétal et animal, les motifs du bâti, monumental ou vernaculaire et les motifs de liaison comme la route ou le chemin qui relient les autres motifs les uns aux autres et qui nous permettent de les découvrir.

L'analyse vise à comprendre et formuler ce qui fonde l'identité des motifs, des sites et des paysages que l'on a exploré. Elle permet de déterminer et de nommer les entités, les lieux et les trajets sur lesquels le projet va se concentrer. Elle prend alors appuie sur les données scientifiques qui nous aident à mieux comprendre la nature et les évolutions de l'espace concret et les représentations culturelles dont il est l'objet. Les dynamiques géologiques, géomorphologiques et biogéographiques décrites par les sciences de la nature, les dynamiques urbaines, sociales et historiques décrites par les sciences humaines éclairent cette phase de la démarche. Les motifs, leurs enchaînements et leurs dynamiques sont décrits et représentés notamment sous forme de coupes, de cartes ou de blocs diagrammes.

Les intentions paysagères font souvent l'objet d'une représentation et d'une formulation spécifiques. Le projet doit avoir un sens avant d'avoir une forme. Le terme de sens est compris ici sous ces trois aspects ; le sensible (qu'est-ce que le projet va pouvoir procurer comme sensations, comme émotions ?), la dynamique (dans quelle direction le projet va t-il se développer, sous quelle forme ?) et la signification ( que dit et raconte le projet de la nature et de l'espace, des idées et des intentions liés à la commande, permet-il de mieux lire et comprendre les lieux, les sites et l'horizon ?).

Le projet d'aménagement à proprement parlé n'arrive qu'au terme de cette démarche. Il met en forme et en matière les intentions paysagères. Il peut être mimétique et s'effacer. Le résultat sera alors réussi si l'on ne soupçonne pas qu'il y a eu aménagement. C'est souvent ce que l'on espère obtenir quand on travaille dans le milieu naturel ou sur des sites de petit patrimoine. Il peut aussi prendre la forme d'une greffe qui n'est réussie que si le greffon (le projet lui-même) est bien adapté au porte-greffe (le pays, le site, le lieu).

Pour citer ce document

Alain Freytet, « Le paysage pour un paysagiste », Actes Sémiotiques [En ligne], consulté le 26/04/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/1233

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