La vulnérabilité des élèves vendéens à la doxa mémorielle : une proposition didactique The vulnerability of Vendean students with the memory doxa: a didactic proposal

Lucie Gomes 

https://doi.org/10.25965/trahs.4980

En Vendée, en France, les sites touristiques développent une histoire idéologique où les Vendéens constitueraient un peuple différent du reste de Français : plus croyants, plus conservateurs, voire royalistes. Cela s’appuie sur une construction mémorielle héritée des Guerres de Vendée, où une partie de la population a pris les armes contre la Révolution française et a ensuite été réprimée pour cela. En tant que didacticienne de l’histoire, nous avons décidé de nous appuyer sur trois outils (un parc à thème, un musée, une bande dessinée) qui favorisent la diffusion de cette doxa mémorielle rendant les jeunes élèves vendéens vulnérables à ce type de discours pour ensuite analyser les enjeux qui se posent pour les enseignants en Vendée. Les professeurs peuvent difficilement rivaliser avec l’attractivité des sites touristiques, mais ils peuvent apprendre aux élèves à avoir un regard critique et réflexif sur ceux-ci. C’est ce que nous proposons en nous appuyons sur nos travaux antérieurs afin de penser autrement la dialectique entre Histoire et Mémoire et de permettre le développement de compétences critiques historiennes chez les élèves. L’ambition est de rendre moins vulnérables les élèves face aux discours qui leur sont tenus.

En Vendea, en Francia, los sitios turísticos desarrollan una historia ideológica donde los Vendeanos constituirían un pueblo diferente del resto de los franceses : más creyentes, más conservadores, incluso monárquicos. Esto se basa en una construcción memorial heredada de las Guerras de Vendea, donde parte de la población se alzó en armas contra la Revolución Francesa y luego fue reprimida por ello. En Como didáctica de la historia, me apoyaré en tres herramientas (un parque temático, un museo, una tira cómica) que promueven la difusión de esta doxa memorial, haciendo que los jóvenes estudiantes de Vendea se sientan vulnerables a este tipo de discursos, para luego analizar los problemas. que surgen para los profesores en Vendea. Los docentes difícilmente pueden competir con el atractivo de los sitios turísticos, pero pueden enseñar a los alumnos a tener una mirada crítica y reflexiva sobre ellos. Esto es lo que proponemos, partiendo de nuestros trabajos anteriores, para pensar de manera diferente la dialéctica entre Historia y Memoria y facilitar el desarrollo de habilidades críticas como historiador entre los estudiantes. La ambición es hacer que los estudiantes sean menos vulnerables a los discursos que se les da.

Na Vendea, na França, os locais turísticos desenvolvem uma história ideológica onde os Vendeanos constituiriam um povo diferente do resto dos franceses : mais crentes, mais conservadores, até monarquistas. Esta se baseia em uma construção memorial herdada das Guerras da Vendea, onde parte da população pegou em armas contra a Revolução Francesa e foi reprimida por isso. Como didática de história, decidimos contar com três ferramentas (um parque temático, um museu, uma história em quadrinhos) que promovem a divulgação dessa doxa memorial tornando os jovens estudantes de Vendea vulneráveis a esse tipo de discurso. que surgem para os professores na Vendea. Os professores dificilmente podem competir com a atratividade dos locais turísticos, mas podem ensinar os alunos a terem um olhar crítico e reflexivo sobre eles. É o que propomos a partir de nosso trabalho anterior para pensar diferentemente sobre a dialética entre História e Memória e permitir o desenvolvimento de habilidades de historiador crítico nos alunos. A ambição é tornar os alunos menos vulneráveis aos discursos que lhes são feitos.

In Vendée, in France, the tourist sites develop an ideological history where the Vendéens would constitute a different people from the rest of the French people: more religious, more conservatives, even royalists. This is based on a memorial construction inherited from the Vendée Wars, where part of the population took up arms against the French Revolution and was then repressed for it. As a history didactician, we have decided to rely on three tools (a theme park, a museum, a comic strip) which promote the dissemination of this memorial doxa making young students from Vendée vulnerable to this type of discourse. to then analyze the issues that arise for teachers in the Vendée. Teachers can hardly compete with the attractiveness of tourist sites, but they can teach students to have a critical and reflective look at them. This is what we propose by drawing on our previous work in order to think differently about the dialectic between History and Memory and to allow the development of critical historian skills for students. The ambition is to make students less vulnerable to the speeches that are made to them.

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L’histoire et la mémoire ont pour objet le passé. L’histoire est une science, dont l’enjeu est d’interpréter les traces du passé à partir des questionnements de l’historien (Bloch, 1997). La mémoire est individuelle ou collective, elle est ce qu’on décide de se souvenir du passé. La mémoire est sélective, subjective et ne s’appuie pas toujours sur les recherches historiennes (Ricoeur, 1955 & 2000). C’est le cas en Vendée. Dans ce département de l’ouest de la France, le rapport entre histoire et mémoire est problématique (Martin, 1992 &2000 ; Martin et Suaud, 1996), et les enseignants d’histoire sont parfois en difficulté quand ils doivent traiter de thèmes du passé, comme les Guerres de Vendée. C’est un des enjeux de la didactique de l’histoire, qui prend pour objet les apprentissages en classe avec les élèves (Cariou, 2022).

Pendant la Révolution française, des révoltes éclatent dans plusieurs espaces ruraux, en désaccord avec la Révolution menée dans les grandes villes. Les réquisitions de soldats, l’obligation de prêter serment pour le clergé, la mort du roi ne plaisent pas à toute la population. Au nord et à l’est de la Vendée, la révolte tourne à la guerre civile avec des combats très meurtriers et une répression sanglante ordonnée par Paris.

Au XIXe siècle, les nobles vendéens participent d’une réécriture du passé, considérant que les Vendéens se sont révoltés parce que ce serait un peuple par nature différent du reste de la France (Martin, 2022) : plus croyant, plus royaliste, plus traditionaliste que leurs voisins. La recherche historienne, notamment avec l’historien Jean-Clément Martin, a montré qu’avant la Révolution, les Vendéens ne diffèrent pas de leurs voisins deux-sévriens, que le terme vendéen n’a de toute façon pas de sens avant la création des départements et que la révolte ne concerne pas l’intégralité du département, mais surtout le nord et l’est ainsi qu’une partie des départements voisins.

La réécriture mémorielle s’est développée pendant la période de la Restauration (le retour de la royauté après la chute de Napoléon) où il était très intéressant de vanter l’amour de la monarchie et de la religion. Elle continue aujourd’hui avec l’utilisation du terme de génocide pour qualifier les crimes de guerre commis par les armées révolutionnaires. Ce qualificatif impliquerait que l’État français ait souhaité exterminer une population ciblée pour ses caractéristiques. Non seulement l’État ne l’a pas souhaité, mais au-delà, il n’existait pas de peuple vendéen.

Cette altérité du soi-disant « peuple vendéen » est entretenue par les élites jusqu’à aujourd’hui. Nous avons décidé d’étudier ce discours d’altérité, avec l’hypothèse qu’il rend la population vulnérable à thèses non historiennes à visée politique. Dans cet objectif, nous allons nous servir des trois outils qui servent ce discours. Le premier de ces outils est ludique. Depuis les années 1980, la famille De Villiers, connue pour avoir été aux responsabilités politiques du département avec une droite très conservatrice, a développé un parc à thème connu dans toute la France voire au-delà « Le Puy du Fou ». Il consiste en une série de spectacles inscrits dans des périodes historiques différentes. Ce lieu est particulièrement visité des jeunes vendéens, avec leurs écoles et leurs familles. Le discours tenu dans les spectacles est toujours le même : quelle que soit la période, c’est toujours la religion ou le roi qui sauve la population.

Nous avons décidé de nous intéresser aussi à un autre lieu : l’Historial de la Vendée. C’est un musée géré par le département. Là aussi, on y tient le discours de l’altérité du Vendéen. Ces lieux où est développée une certaine idée de la mémoire vendéenne sont complétés au collège d’une bande dessinée, distribuée à tous les élèves de sixième, la première classe du collège donc des élèves de 11-12 ans. Celle-ci se donne pour but de retracer l’histoire de la Vendée et contribue à son tour à ce discours d’altérité : de la Préhistoire à aujourd’hui, les Vendéens auraient une histoire singulière les différenciant des Français.

Ainsi, la mémoire présentée aux Vendéens par un parc à thème, un musée et une bande dessinée développe un sentiment d’altérité de cette population par rapport au reste du pays. Les sorties scolaires ou les visites en famille exposent régulièrement les élèves du département à ce discours, c’est pourquoi nous parlerons de vulnérabilité. La mémoire collective, au lieu d’être collectivement construite, est imposée par des voies ludiques. Les enseignants d’histoire connaissent la falsification entretenue dans cette œuvre mémorielle, mais ils sont démunis face à celle-ci : doit-on éviter d’aborder ces sujets sensibles ou confronter le récit historien au récit mémoriel ? Nous souhaitons sortir de cette dichotomie pour proposer une autre approche en classe d’histoire, qui nous semble plus porteuse didactiquement : utiliser la mémoire pour faire de l’histoire afin de dépasser cette vulnérabilité à la doxa mémorielle.

I - La doxa mémorielle pour apprendre aux jeunes vendéens leur altérité

Apprendre ne se fait pas qu’à l’école, c’est d’autant plus vrai pour les questions mémorielles qui se construisent dans la société. Cette mémoire que nous qualifions de doxa parce qu’elle vient des élites est transmise en Vendée par différents médias culturels. Nous aurions pu en dresser une liste exhaustive, mais nous avons préféré nous focaliser sur ce qui nous semble avoir le plus d’impact sur la vulnérabilité des élèves vendéens : le parc à thème « Le Puy du Fou », le musée « L’Historial de la Vendée » et la bande dessinée distribuée aux élèves de sixième.

1- Un parc à thème : « Le Puy du Fou »

Chaque année, ce sont plusieurs centaines de milliers de spectateurs qui se pressent pour assister aux différents spectacles du Puy du Fou. Les visiteurs restent une à deux journées pour avoir le temps de profiter de l’intégralité du parc. Les jeunes vendéens connaissent bien ce lieu pour y aller régulièrement en famille pour certains, avec leurs classes comme sortie scolaire de proximité pour d’autres. Ils assistent à des spectacles traitant des différentes périodes de l’histoire. Les plus connus sont :

  • Le signe du triomphe : dans un amphithéâtre romain, de jeunes chrétiens sont martyrisés avant d’être sauvés par la foule.

  • Les Vikings : les Vendéens sont envahis par des hordes de sauvages avant qu’un saint ne surgisse de l’eau et convertisse les Vikings.

  • Le secret de la lance où une jeune bergère est aidée par la lance magique de Jeanne d’Arc pour repousser les Anglais.

  • Les amoureux de Verdun qui consiste en une déambulation dans les tranchées où on est sauvés par la trêve de Noël 1914.

  • Le dernier panache où sont retracées les guerres de Vendée avec une scène tournante permettant de voir plusieurs tableaux dans ce spectacle. On y défend la thèse du génocide vendéen : plutôt qu’une répression de la révolte, cela devient une volonté des révolutionnaires d’exterminer le peuple vendéen.

Les historiens qui parlent le mieux de ce parc sont Florian Besson, Pauline Ducret, Guillaume Lancereau et Mathilde Larrère (2022). Ils ont co-écrit un ouvrage passant au crible de leur expertise d’historiens ce qu’ils ont pu voir durant leur passage dans le parc à thème. Ils montrent que, sous couvert de divertissement, l’idéologie conservatrice et la réécriture de l’histoire sont très marquées. Ainsi, le roi, la noblesse ou l’église sont toujours les piliers qui sauvent le peuple. Les Vendéens sont présentés comme étant différents du reste de la population, particulièrement lorsque sont abordées les Guerres de Vendée.

Les jeunes vendéens qui se rendent sur le site ne peuvent qu’être impressionnés par les décors, les acteurs et les intrigues de ces spectacles. Cette « histoire » qui leur est présentée relève de la reconstruction mémorielle dans la lignée de celle produite par les nobles vendéens après la Révolution française. Elle est en contradiction avec la recherche scientifique.

2- Un musée : « L’Historial de la Vendée »

L’historial de la Vendée est moins ludique, c’est un musée, géré par le département, qui retrace l’histoire de la Vendée, de la Préhistoire à nos jours. Un musée des enfants sur le thème de la mer est adossé à ce lieu, ainsi qu’un Mémorial de la Vendée, lieu de recueillement sur les Guerres de Vendée. Là aussi, nombreuses sont les classes qui bénéficient d’avantages pour s’y rendre et les élèves peuvent aussi y aller en famille. L’espace sur les Guerres de Vendée est celui sur lequel nous nous centrons puisque c’est le lieu où la doxa mémorielle est exposée de façon évidente.

Voici le panneau d’entrée, qui sert à présenter aux visiteurs ce qu’ils vont voir dans l’espace « La Guerre de Vendée » :

Note de bas de page 1 :

Les Lucs-sur-Boulogne est une commune de Vendée connue pour avoir subi un massacre pendant les Guerres de Vendée.

Note de bas de page 2 :

Charrette et Stofflet sont deux chefs vendéens qui mènent la révolte pendant les Guerres de Vendée.

« C’est la Révolution qui crée la Vendée. D’abord le département, en 1790, puis en 1793 une plus vaste région qu’on a appelée depuis la Vendée militaire. Contrairement aux idées reçues, la disparition de l’Ancien Régime ne suscite ici aucun regret. Cependant, les bourgeois révolutionnaires colonisent les nouvelles responsabilités politiques et font main basse sur les biens d’Église. Les déceptions populaires se cristallisent lors de la tentative, par la Constitution civile du clergé, de créer une sorte d’Église d’État, séparée de Rome : dès 1791, la situation devient pré-insurrectionnelle. En mars 1793, refusant de défendre aux frontières une Révolution qui blesse leurs convictions, les ruraux des bocages du sud de la Loire se soulèvent et balaient les armées de la Révolution. Victorieuses à la fin de l’été, celles-ci anéantissent en décembre l’armée catholique et royale passée outre-Loire. C’est alors que les terroristes au pouvoir décident d’anéantir ce peuple qui a dévoilé leur infidélité à leurs propres principes. Les colonnes infernales de Turreau entreprennent de brûler le pays et d’exterminer sa population, comme aux Lucs1, et font renaître l’insurrection. Si la chute de Robespierre met un terme à la dérive terroriste, elle n’empêche ni la poursuite de la répression ni l’exécution de Charrette et de Stofflet2. Il faudra attendre le Concordat napoléonien pour que les Vendéens retrouvent la paix. »

Le passage en gras donne le ton de l’exposition. Certes le terme de « terroristes a pu être utilisé à l’époque par les ennemis de Robespierre, mais sans aucune contextualisation, le visiteur fait davantage le lien avec les drames de notre époque. Les œuvres d’art exposées sont accompagnées de panneaux explicatifs qui exposent la « dépopulation » et l’« extermination » de la population. On comprend, en passant d’une salle à l’autre, la mise en œuvre du génocide vendéen tel que la doxa mémorielle l’a instituée. Il ne s’agit pas de remettre en cause l’horreur des crimes perpétrés, les historiens ont travaillé sur ce sujet, mais la supposée altérité du peuple vendéen ne permet pas de comprendre historiquement ce qu’il s’est passé. Le concept de génocide vient brouiller les pistes en faisant croire à un peuple différent et à une volonté des révolutionnaires de tous les exterminer. Les jeunes vendéens soumis à ces propos peuvent ensuite finir par croire à leur propre altérité héritée, et surtout enseignée par les élites politiques du département.

3- Une Bande dessinée au collège

Le dernier outil d’analyse de la doxa mémorielle rendant vulnérables les jeunes vendéens est une bande dessinée (Ruiz & Viollier, 2020), distribuée à tous les élèves de sixième durant l’année scolaire 2021-2022 par le département.

Extrait de la bande dessinée La Vendée, entre Terre et Mer (2020 :28 et 50)

Extrait de la bande dessinée La Vendée, entre Terre et Mer (2020 :28 et 50)

Dans la bande dessinée, une jeune femme guide deux enfants vendéens à travers l’histoire, en expliquant les moments clés pour le département. Les explications fournies sont mémorielles et s’appuient peu sur la recherche historienne. Il est systématiquement question de l’exceptionnalité de la Vendée. On insiste aussi sur ces souffrances fondatrices. La religion est présente et mise en valeur : Clovis, Richelieu, Jeanne d’Arc. Quand arrive la Révolution, le discours est encore plus marqué. La célèbre représentation des trois ordres devient l’occasion d’expliquer que les nobles vendéens sont différents de ceux d’ailleurs, puisqu’ils sont proches du peuple. Pour aborder la prise de la Bastille, on parle d’esprits éclairés « qui s’excitent ». Les valeurs de la Révolution comme la liberté, l’égalité et la fraternité sont accompagnées d’une précaution : ne pas trop se fier à ceux qui prétendent faire le bonheur des autres. La fin des privilèges est moquée. Concernant le passage sur les Guerres de Vendée, on retrouve le même discours qu’à l’Historial : les nobles aident les pauvres paysans à se révolter, le gouvernement extermine la population. Napoléon est vu de façon méliorative en abolissant les lois révolutionnaires. On insiste sur la procréation des femmes vendéennes pour repeupler le territoire au XIXe et sur la révolte des clochers pour accueillir tous les Vendéens très croyants. La séparation de l’église et de l’état est présentée comme un acte très violent, mais les héros locaux Clemenceau et De Lattre sont vantés pour leurs qualités spécifiquement vendéennes. De nos jours, on montre la réussite du patronat vendéen, proche du peuple (comme l’étaient les nobles) et du tourisme populaire. Le Puy du Fou est exposé comme un exemple et la venue en 1993 de Soljenitsyne qui fait un parallèle entre les souffrances des peuples de l’Est et les Vendéens, devient un moment clé. La bande dessinée se termine avec la demande de la narratrice aux enfants de transmettre cette mémoire vendéenne.

On peut s’interroger sur le choix du département de faire produire cet ouvrage et de le distribuer à tous les élèves de sixième. Cela questionne d’autant plus que le niveau de langage adopté est peu compréhensible des élèves de cet âge-là. Il faut savoir que le budget culturel du département s’intitule « Identité vendéenne », ce qui répond à nos interrogations : c’est bien l’identité qu’on souhaite diffuser, ce que nous appelons la doxa mémorielle, et non l’histoire. Les quelques enseignants de collège que nous avons interrogé ont fait le choix de ne pas se servir de ce document. Ils l’ont distribué par obligation, mais ils n’ont pas choisi de s’en servir en classe, confortant le rapport problématique entre histoire et mémoire à l’école, dans le département, précisément ce que nous souhaitons interroger.

II / Enquêter sur la doxa mémorielle pour faire de l’histoire : une proposition didactique

1- Un « paradigme ethnologique », au cœur de la vulnérabilité mémorielle.

Avec ces différents outils (le parc touristique, le musée, la bande dessinée), le récit mémoriel s’appuie sur un présupposé ethnologique d’existence du peuple vendéen. Nous avons déjà eu l’occasion de développer cette question dans un précédent article sur l’étude des Guerres de Vendée au lycée (Gomes, 2019). Nous nous appuyons sur ce qu’explique Bazin (2008) sur le peuple Bambara. En effet, l’invention de l’ethnie commence en premier lieu comme une procédure d’identification. Le « paradigme ethnologique » consisterait à spécifier les cultures des groupes humains et à les essentialiser. Les caractéristiques culturelles alors attribuées à ce groupe constituent pour ses membres la façon d’expliquer leur comportement qu’ils considèrent comme une identité culturelle. Il s’agirait donc de reconstructions culturelles a posteriori intégrées par les membres du groupe visé.

Les Vendéens n’existant pas comme culturellement différents au moment de la Révolution, la constitution d’une mémoire autour des Guerres de Vendée en fait l’acte fondateur de création d’une « ethnie » au sens de Bazin. On retrouve dans le récit mémoriel imposé aux jeunes vendéens des reconstructions comparables essentialisant le peuple de Vendée pour mieux expliquer sa rébellion. Ce peuple n’existe pas avant la Révolution française, mais l’entreprise mémorielle menée dans un premier temps par la noblesse locale puis par l’élite politique aujourd’hui conduit cette population à se considérer comme un peuple.

Les sciences sociales ont comme principe de questionner les catégories sociales naturalisées. Interroger l’existence d’un peuple vendéen peut ainsi permettre de développer une réflexivité face à ce paradigme « ethnologique » (Bazin, 2008) auquel les élèves ont été confrontés très souvent pour penser autrement le passé. C’est ce que nous nous proposons de faire avec la didactique de l’histoire.

2- Une étude d’histoire de la mémoire sur les Guerres de Vendée

La proposition didactique que nous faisons s’appuie sur les résultats d’une recherche antérieure sur l’enseignement des Guerres de Vendée dans un lycée du département (Gomes, 2019). Nous résumons celle-ci pour plus de clarté pour le lecteur. Des élèves de Seconde sont enregistrés durant une séquence portant sur les Guerres de Vendée, dans une thématique plus large sur la Révolution française. Nous expérimentons une séquence pour que les élèves construisent le problème du rapport entre histoire et mémoire avec le Cadre d’Apprentissage par Problématisation (Doussot, Hersant, Lhoste, Orange-Ravachol, 2022). Ce cadre d’analyse et de production de données considère que le savoir se trouve dans la construction du problème (Fabre, 2017) et qu’il est pertinent d’expérimenter ce type de situation en classe pour évaluer jusqu’où les élèves peuvent aller, ici en classe d’histoire (Doussot 2011&2018 ; Gomes, à paraître). Au début, par groupe, ils ont un temps d’échanges sur ce qu’ils connaissent des Guerres de Vendée au travers des différents sites touristiques visités en Vendée. Il ressort qu’ils ont des connaissances partielles et partiales sur le sujet lié à la doxa mémorielle de ces sites touristiques.

Ils étudient ensuite un document, un extrait des Mémoires d’une noble vendéenne au XIXe siècle. Elle raconte les aventures de son beau-frère, trente ans après les faits. Elle héroïse et elle justifie des évènements survenus en Vendée. L’auteure essaie de montrer que l’initiative ne relève pas de son beau-frère, mais que ce sont les demandes des paysans qui le font céder. Elle cherche à montrer que c’est le peuple qui attendait des nobles qu’ils les guident. Selon elle, les nobles ne font que jouer le rôle traditionnel qui leur est dévolu : la protection du peuple.

Au début du travail de groupe, les élèves prélèvent de façon habituelle les informations qui permettent de connaître le regard de cette noble sur les Guerres de Vendée. Ils ne sont pas critiques. Ils sont ainsi capables de dire que cela ne doit pas être objectif d’écrire sur l’histoire de sa famille, tout en conservant ce que dit la noble telle quelle. Ce n’est que lorsque l’enseignante intervient pour pointer le fait que les élèves avaient noté que des Mémoires ne sont pas objectives, qu’ils commencent à lier la critique de la source et son interprétation. Ils expliquent que c’est un point de vue ou un mensonge. Pour les élèves, elle ne dit pas la vérité, mais alors pourquoi ? Et la réponse ne peut pas se trouver seulement dans le document, mais dans la construction de leurs propres idées explicatives et la mobilisation d’autres connaissances plutôt que de mobiliser celles de l’auteur.

Avec des connaissances supplémentaires sur la période apportée en classe entière, les élèves poursuivent leur exploration des possibles. Ils réfléchissent sur les raisons de mentir de façon plus précise et ils se disent que la noble explique cela pour montrer l’obstination des Vendéens et pour les glorifier.

Extrait des tours de paroles d’un groupe d’élève pendant la séquence sur les Guerres de Vendée

35

M

Ça veut dire que les Vendéens cherchent en fait à laisser une trace pour…

38

J

C'est aussi que pas tout le monde était d'accord avec la révolution.

39

A

Moi je sais pas, mais quand j'ai été au Puy du fou, j'avais l'impression que c'était une terre, un haut lieu de… Alors, la Vendée a sa propre vision des guerres qu'elle a faites…

40

E

Et souhaite entretenir la mémoire qui n'est pas la même que celle de toute la France.

41

A

Elle souhaite entretenir…

42

E

Un devoir de mémoire.

En fin de séquence, les élèves doivent réfléchir en groupe sur le récit structuré dans les sites touristiques en Vendée, par comparaison avec l’analyse qu’ils ont fait du récit de la noble vendéenne. La conclusion des élèves permet de dépasser la binarité de la vérité ou du mensonge dans lequel on peut facilement se placer quand on étudie le regard porté par les sites touristiques sur les Guerres de Vendée. Ils expliquent que dans les sites touristiques, comme dans le document, il s’agit d’une glorification de cette période due à une vision différente de celle de la France qui implique, de par cette différence un devoir de mémoire. Les élèves n’opposent pas le récit de l’histoire au récit mémoriel : ils comprennent qu’il existe des enjeux différents. Prendre conscience qu’un discours sur le passé résulte de choix faits dans le présent fait partie du développement de l’esprit critique nécessaire pour ne plus être vulnérable face à la doxa mémorielle.

3- Envisager les supports mémoriels autrement

Les résultats de nos travaux sur l’étude d’une séquence sur les Guerres de Vendée en lycée nous permettent de faire une proposition didactique pour sortir de l’affrontement entre histoire et mémoire, avec l’idée que cette proposition puisse servir pour d’autres conflits mémoriels. Nos constats sont que l’idéologie conservatrice s’appuyant sur l’altérité vendéenne est fortement ancrée dans le territoire au niveau économique et politique. Les professeurs doivent donc composer avec celle-ci, bien qu’elle n’ait pas de fondement historien. Le sentiment d’altérité est réel dans la population aujourd’hui et donc chez certains élèves. L’enjeu de l’école ne peut pas être de construire ou de déconstruire des identités (les élèves ont le droit de se sentir différents), même si on constate que celles-ci sont en partie manipulées par l’élite locale. Or, un des objectifs de l’histoire en classe est le développement des compétences critiques, c’est pourquoi nous nous attachons à les faire réfléchir sur la doxa mémorielle. La mémoire n’est pas l’ennemie de l’histoire (Ricoeur, 1955 & 2000) ; l’histoire et la mémoire sont intrinsèquement liées, vouloir les opposer nuit à chacune d’entre elles et il vaut mieux penser autrement leur dialectique.

Cela veut dire qu’on pourrait tout à fait imaginer une sortie scolaire au Puy du fou ou à l’Historial de la Vendée, ou bien l’étude de la bande dessinée, non pas pour en apprendre de ces objets idéologiques comme le souhaiterait le département, mais pour mener une enquête sur le discours et développer une réflexivité sur le sentiment d’altérité. Les élèves continueront de toute façon à fréquenter ces lieux, il est sans doute plus efficace qu’ils construisent les clés de lecture de ceux-ci plutôt que de dénigrer ces espaces, ce qui ne peut que contribuer à renforcer ce sentiment d’altérité et d’exclusion de ce département.

Considérer ces outils comme des données du problème qu’il faut confronter aux idées explicatives sur le sujet de l’altérité vendéenne permet de faire de l’histoire et de l’histoire de la mémoire. La compréhension de la construction de cette identité par la noblesse après la Révolution française invite à se questionner sur les raisons de cette doxa imposée au peuple. S’interroger sur la réception de cette doxa mène à comprendre qu’il peut être flatteur d’être considéré comme différent, mais que la définition du Vendéen finit par être incorporée au discours local au point que la population finit par ne plus douter de son altérité. Observer un spectacle et se demander pourquoi les vainqueurs et les perdants sont montrés ainsi, aller au musée et se demander pourquoi l’accent est mis sur l’extermination, lire avec les élèves une bande dessinée et tenter de comprendre avec eux comment on essaie de définir le Vendéen dans celle-ci, c’est les faire sortir de leur vulnérabilité. Il ne s’agit pas de faire s’affronter histoire et mémoire, mais de les faire dialoguer autrement : la mémoire est choisie, l’histoire est une science et permet de comprendre les choix d’une population ou de son élite concernant sa propre mémoire.

Cette proposition didactique peut être étendue à tous les objets mémoriels qui entrent en contradiction forte avec l’histoire scientifique, et le passé en regorge. Plutôt qu’un combat histoire/mémoire, nous proposons une articulation de l’un et de l’autre au profit des compétences critiques historiennes (Gomes, à paraître). Des élèves qui prendraient l’habitude de se questionner sur les raisons d’un discours qu’on leur tient seraient même très probablement moins sensibles aux fake-news car plus réflexifs sur celles-ci.