L’associatif et la personne âgée1 The associative commitment and the elderly person

Alain HERVET 

Full text

Version PDF 515 ko

La Tendresse

Note de bas de page 2 :

La tendresse. Extrait de la chanson interprétée par Bourvil.

On peut vivre sans richesse
Presque sans le sou
Des seigneurs et des princesses
Y en a plus beaucoup
Mais vivre sans tendresse
On ne le pourrait pas
Non, non, non, non
On ne le pourrait pas…2

La tendresse….

Après un tel hymne à la tendresse avais-je le droit et le besoin de rajouter quoi que ce soit ?

Je ne le sais pas, mais l’envie je l’avais.

Était-ce même utile ?

Là non plus je ne sais pas mais je vous laisserai en décider ….

Rassurez-vous je ne serai pas long. En tout cas beaucoup moins long, infiniment moins long que cette terrible période que nous avons traversée (dois-je d‘ailleurs en parler au passé ?) et au cours de laquelle, nous avons toutes et tous été sevrés de tendresse.

Nos ainés plus que les autres ?

Cela me semble une évidence. Qu’ils soient en établissement ou à domicile, leur quotidien a été bouleversé ; la lumière s’est éteinte brutalement, inexorablement. Pour beaucoup d’entre eux elle ne s’est jamais rallumée.

Tout comme il est incontestable que le monde associatif est une victime collatérale de cette pandémie.

L’associatif, le secteur associatif, le monde associatif, les associations …Voilà toute une liste de mots fréquemment et invariablement utilisés pour désigner une réalité, celle de centaines d’associations actives dans des domaines aussi variés que la culture, l’entraide, le sport …

Et lorsque l’on évoque l’associatif, une première série de représentations vient à l’esprit : dévouement des membres de l’association, quel que soit au demeurant son projet fondateur, surinvestissement des participants à la vie de l’association, valeurs communes partagées par l’ensemble des membres etc…

Et pour coller un peu plus avec le thème de mon intervention je pose cette question « Le bénévolat est-il un moyen pour bien vieillir …ou vieillir bien ? Ou les 2 à la fois ?

Très certainement ! Le besoin d’être actif pour un retraité répond à un double enjeu de santé mentale et de santé que l’on pourra qualifier de « prévention sociale globale ».

Il est clair que le remaniement identitaire qui se produit à l’occasion de l’entrée en retraite passe par l’identification de nouvelles sources de reconnaissance sociale – moins directement liées au statut social- qui peuvent se situer, soit dans la sphère privée et familiale soit dans la sphère publique ou encore mieux dans les deux.

Les responsables d’associations doivent dire clairement aux néo retraités (mais pas qu’à eux) que la société a besoin d’eux, qu’ils ne sont pas que des consommateurs passifs et qu’ils peuvent être la clé de voute du « vivre ensemble »

Tiens ça ne vous parle pas ce thème ? Il nous réunit depuis hier en congrès mais un peu aussi depuis que nous sommes nés.

Au fur et à mesure que j’avance, je me disperse ; …mais pouvait-il en être autrement avec un sujet aussi vaste ?

Dans un premier temps aurais-je dû définir ce qu’est une personne âgée ?

L’OMS définit une personne âgée à partir de soixante ans… sans commentaire !

Edgar MORIN pour sa part, du haut de ses 100 ans, parle de continuum de l’âge. Selon lui « on perd conscience d’une chose importante, à savoir que les âges s’intègrent, possèdent une continuité…Avec l’âge, chacun devrait être conscient qu’il possède en lui tous les âges de la vie » ; et à un journaliste qui lui demandait son âge il répondit « j’ai tous les âges en moi… ».

Enfin, pour Serge GUERIN, le sociologue, « l’âge est un construit social qui évolue en fonction des normes que se donne la société. Pour lui, l’âge a « rajeuni » du fait de l’augmentation de l’espérance de vie, de l’amélioration de la santé et de la formation des plus de 60 ans.

Pour le fun j’ai envie de paraphraser Fernand RAYNAUD qui aurait répondu : « une personne âgée est une personne qui a…. Un certain âge ».

Nous ne sommes pas plus avancés et donc nous partirons du postulat que la personne âgée est une personne qui a …son âge.

Et pour en revenir au thème qui m’a été confié, à savoir, « l’associatif et la personne âgée » je prends le biais de l’appréhender sous l’angle d’une association que je préside depuis 30 ans et qui est basée au sein d’un centre hospitalier dans les Landes ; association baptisée : Amicale du Personnel.

Crée par des hospitaliers en 1977, pour des hospitaliers, elle a pour objectif de créer du lien au sein de la communauté hospitalière à travers des petits, des moyens, des grands voyages ; mais aussi du lien au quotidien avec une mise à disposition d’avantages pour le personnel.

Si l’on se réfère à la définition de l’OMS, le président de cette association, votre serviteur, est une personne âgée. Les ¾ quarts de son conseil d’administration sont des personnes âgées, certaines bien plus que moi, retraitées de cet hôpital. Je le dis sans amertume : sans ces personnes, qui pour la plupart ont exercé un métier difficile, cette Amicale serait passée aux oubliettes ; sans l’abnégation et le dévouement de toutes ces retraitées (aides –soignantes, manipulatrice radio, contremaitre en restauration etc.) je vous en parlerais au passé. Mais le passé frappe à sa porte si je peux me permettre de le formuler ainsi. La communauté hospitalière de cet hôpital a considérablement grossi depuis sa création et paradoxalement le nombre d’adhérents diminue inexorablement d’année en année. Il était de plus de 800 il y a 20 ans pour atteindre les 300 à l’heure où je vous parle. La crise sanitaire a sans doute accéléré le processus mais ce n’est pas la raison principale. Elles sont plus profondes et même si ce n’est pas l’objet de mon intervention, nos interrogations sont bien réelles quant au pourquoi de cette désaffection dans tous les sens du terme. La jeune communauté hospitalière n’y trouve plus son compte et n’y voit un intérêt dès lors qu’elle lui rapporte sur le plan marchand.

Très certainement aussi que cette image (vieillissante, vieillotte, passée, dépassée…faites vos jeux !) que nous les bénévoles nous renvoyons ne correspond plus aux attentes ni aux envies de nos collègues ou ex-collègues.

Note de bas de page 3 :

Les agents qui composent l’Amicale sont en majorité des femmes. Note de la directrice de la revue.

Ce qui est tout aussi questionnant, c’est cette cohorte d’agents qui ont beaucoup donné professionnellement parlant et qui ressentent le besoin (presque compulsif chez certains) de donner du temps, leur temps pour que cette Amicale vive, survive devrais-je dire ; jusqu’à quand et pour qui ? Même si la plupart d’entre elles3 sont à mes côtés depuis de 30 ans, je ne me suis jamais posé, je ne leur ai jamais posé la question de ce qui les retenait, de ce qui les motivait à continuer l’aventure. Par principe, quand on travaille à l’hôpital, la notion de donner à l’autre et le concept d’équipe sont inscrits au frontispice. On pourra donc supposer que c’est la prolongation bénévole, amicale et humaniste de leur carrière. Par principe aussi, quand on a rendu sa blouse et rendu les clés de son vestiaire, on aspire à mettre de la distance avec cet hôpital qui vous a beaucoup sollicité. Pour ces personnes, qui 2 à 3 fois par semaine tiennent des permanences, ce n’est pas le cas, bien au contraire ; et tout ça dans un local sans fenêtre, proche de la fournaise les jours de forte chaleur ; qui dit mieux. Malgré tout cela, elles sont indéfectibles, indéboulonnables. Pire : si demain elles se désengagent, notre association cesse d’exister.

Nous faisons régulièrement appel à de nouvelles recrues. Après des années blanches, Cathy nous a rejoint, il y a quelques semaines ; c’est une aide-soignante…à la retraite. CQFD.

Pour en discuter régulièrement, avec des responsables d’associations dans d’autres secteurs, et qui assistent au même phénomène, tout cela démontre de manière implacable que sans le précieux soutien de nos ainés nous n’irions pas plus loin ; leur temps est compté mais ils ont envie de le donner …sans compter.

Petite aparté : Prenons l’exemple du sénat avec une moyenne d’âge de 61 ans et le conseil constitutionnel de 71 ans ; sans les personnes âgées (dixit l’OMS) c’est tout un équilibre législatif qui serait en jeu.

Et pourtant celles et ceux qui m’ont fait l’honneur de m’écouter depuis le début peuvent remarquer une dichotomie dans mes propos puisque je disais un peu plus haut que « le remaniement identitaire » qui se produit à l’entrée en retraite, passe par l’identification de nouvelles sources de reconnaissance ; l’attachement de mes bénévoles à leur association n’a rien d’unique et montre ô combien il n’est pas simple, pour tout le monde, de laisser 40 ans de bons et loyaux services derrière soi. Continuer à s’investir dans l’associatif, au sein d’une communauté reconnue et altruiste, c’est une possibilité de partir un peu tout en restant, sans contrat autre que moral, sans engagement de durée ; une sorte de CPA : Cessation Progressive d’Appartenance.

Et pour être complet sur le sujet et revenir à ma petite association hospitalière, il me semble important de vous préciser qu’une grande part de nos adhérents sont des retraités (très anciens pour certains) et que la majorité des participants aux activités diverses, et notamment les voyages, sont des retraités. On en revient au fait que ces gens ont eux aussi du temps ; et que ce temps il leur est agréable de le passer avec d’anciens collègues. Certes ils ne sont plus collègues mais ont en commun cette envie de vivre ensemble et de partager la « vie d’après ».

En poussant le bouchon un peu plus loin, je pourrais presque dire que toute cette population d’anciens actifs, qui continue d’adhérer dans tous les sens du terme, est l’avenir passé de notre Amicale. Idem pour les membres de son bureau ; quid de cette entité quand le CPA se sera transformé en CDI : Cessation Définitive d’Investissement ….

Ce temps de parole que l’on m’a généreusement offert touche maintenant à sa fin ; il n’a fait qu’effleurer un vaste sujet sur lequel tant aurait pu être dit. Autrement, très certainement ; ma modeste expérience m’a fait cheminer sur ce versant.

Le tissu associatif est une force vive et une fierté de notre pays qui ne vit qu’à travers l’engagement sans faille de dizaines de milliers de bénévoles, jeunes, moins jeunes, âgés au service de millions de leurs congénères ; peu importe, l’essentiel est que chacun y trouve, en fonction du rôle qu’il y joue, épanouissement, plaisir, tolérance et convivialité.

« Être vieux c’est être jeune depuis plus longtemps que les autres » (Philippe Geluck).