Raphaël CONFIANT, L’épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure, Paris, Mercure de France, 2018, 336 p., ISBN : 978-2-7152-4409-2

La Créolité à la façon de Raphaël Confiant : étude de L’épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure

Maurice Belrose 

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Propos préliminaires

1Il peut paraître surprenant qu’un spécialiste de littérature vénézuélienne se hasarde à rédiger un article scientifique sur L’épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure du Martiniquais Raphaël Confiant, œuvre publiée en 2018 et dont le protagoniste Romulus Bonnaventure est un ancien esclave engagé volontaire dans l’armée de l’empereur Napoléon III et qui a combattu au Mexique de 1862 à 1867.

2Nous dirons que nous appartenons à la même génération que Raphaël Confiant, que nous connaissons bien cette Martinique qu’il recrée dans ses différents ouvrages, et que la Créolité, dont il est l’un des plus célèbres représentants, offre d’intéressantes similitudes avec le Criollismo vénézuélien.

3La Créolité a trois fondateurs qui Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé (déjà décédé). Elle se situe chronologiquement après l’Antillanité d’Édouard Glissant, laquelle a fait suite à la Négritude d’Aimé Césaire. Jean Bernabé, Raphaël Confiant et Patrick Chamoiseau, dans Éloge de la Créolité (publié en 1989), ont déclaré dès l’incipit de cet essai : « Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles ».

4Le terme « créole », tout comme le terme « français », peut s’employer à la fois comme substantif (dans ce cas il s’écrit normalement avec un « C » majuscule) et comme adjectif qualificatif. Il réfère aussi bien à l’homme antillais (martiniquais et guadeloupéen) qu’à sa langue vernaculaire et à sa culture. Bien qu’il y ait des Antillais de « race » blanche, la majorité d’entre eux est issue d’un mélange ethnique à la fois d’Afrique, d’Europe, d’Inde et d’Asie, même si l’apport africain est prédominant au plan biologique.

5La langue créole est née, dans le cadre de l’habitation coloniale, du contact entre le maître blanc et ses esclaves noirs. Pendant longtemps, elle a été la langue maternelle de la majorité des Martiniquais et des Guadeloupéens, et la seule que parlaient vraiment les gens du peuple. Mais elle ne cesse de perdre du terrain au profit de la langue française qui progresse grâce à l’école publique et aux médias (radio et télévision), mais aussi parce que parler français est perçu comme un signe de réussite sociale. La langue créole est parlée également, avec des variantes, dans d’autres pays de la Caraïbe, notamment en Haïti où elle est langue officielle, et dans des îles anglophones jadis colonisées par la France, à savoir : Sainte-Lucie, la Dominique et Trinidad et Tobago.

Note de bas de page 1 :

Voir à ce propos (Belrose, 1979).

Note de bas de page 2 :

On peut consulter à ce sujet (Belrose, 1988).

6Le terme « créole » dérive de l’espagnol criollo, qui a d’abord désigné le Blanc né en Amérique pour le distinguer de celui venu d’Espagne. Après l’indépendance, acquise au début du XIXe siècle, le mot criollo, utilisé comme adjectif, a évolué sémantiquement pour devenir synonyme de típico et de nacional. C’est ainsi qu’au Venezuela, par exemple, est apparu à la fin du XIXe siècle un courant littéraire appelé Criollismo qui s’est surtout intéressé à la campagne où vivait alors la majorité de la population et où se trouvait, croyait-on, l’« âme nationale », appelée aussi « âme créole ». Influencés par le Réalisme et le Costumbrismo espagnol, les écrivains criollistas qui n’appréciaient guère la bourgeoisie locale, jugée corrompue et aliénée culturellement1, ont cru découvrir cette « âme nationale » dans les traditions, coutumes et croyances des paysans pauvres, lesquels sont représentés dans maintes œuvres par des Noirs ou des Mulâtres, ce qui autorise à parler d’un Negrismo vénézuélien2.

7Avant de passer à l’étude de L’épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure, précisons que les évidentes similitudes entre le Criollismo et la Créolité ne signifient absolument pas que Confiant, Chamoiseau et Bernabé aient été influencés par les écrivains vénézuéliens, qu’ils ne connaiss(ai)ent d’ailleurs pas. Raphaël Confiant, puisque c’est de lui dont nous allons parler désormais, jette sur la société martiniquaise un regard de sociologue et d’anthropologue, à la fois lucide et moqueur. S’il s’intéresse surtout au présent, il aime aussi à remonter le temps, à fouiller le passé, comme il le fait dans L’épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure.

Présentation de L’épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure

8Ce roman, que l’on peut qualifier de réaliste, compte quatre grandes parties appelées « cercles », divisées chacune en « chapitres », le nombre total des chapitres étant de 20. Les voix narratives sont au nombre de deux : celle de Romulus Bonnaventure, le protagoniste, et celle d’un narrateur hétérodiégétique, parlant « à la troisième personne » comme on dit couramment. Dans le « Premier cercle », placé après le Prologue, ainsi que dans les chapitres 1 et 20, la voix que l’on entend est celle du protagoniste. Et dans le reste de l’œuvre, il y a une alternance des deux voix narratives.

Note de bas de page 3 :

Péloponnèse est un nom de famille martiniquais, comme nous avons pu nous en rendre compte en écoutant à la radio les « Avis d’obsèques », le matin du 7 janvier 2021.

9Le récit commence par une prolepse, c’est-à-dire une anticipation, car la scène à laquelle on assiste se situe en réalité à la fin de l’histoire. On voit en effet Romulus Bonnaventure, de retour du Mexique, fanfaronner dans un français approximatif devant une foule réunie sur la place de la capitale Saint-Pierre, ville située au Nord de la Martinique, au bord de la mer des Antilles. Au chapitre 2, apparaît un autre personnage important, à savoir : Péloponnèse3 Beauséjour, une prostituée mulâtresse, native de Saint-Pierre, plus connue sous le nom créole de Bel-Bonda, à cause de son magnifique postérieur. Péloponnèse Beauséjour, qui est la concubine de Romulus Bonnaventure, se retrouvera elle aussi au Mexique, comme membre de l’expédition organisée par Napoléon III, ce que Romulus Bonnaventure ne saura que très tard.

10L’arrivée de Napoléon III à Fort-de-France est annoncée à la fin du chapitre 8. Suite à cette arrivée, le Mexique deviendra le lieu principal de l’action puisque c’est là que Napoléon III a installé Maximilien en qualité d’empereur, lui confiant, dit le narrateur hétérodiégétique, « une mission claire et précise » qui est « d’affirmer la force et le prestige de la race latine en Amérique en donnant un coup d’arrêt à l’expansion de la race anglo-saxonne » (p. 148-149).

Note de bas de page 4 :

Notons que cette duchesse est connue simplement comme Charlotte.

11Au début du chapitre 12, on entend de nouveau la voix de Romulus Bonnaventure parlant de la guerre du Mexique aux « bonnes gens de Saint-Pierre » ; une guerre qui, explique-t-il, s’est terminée tragiquement pour l’armée française, l’empereur Maximilien et la « bellissime impératrice Charlotte » (p. 165). Quant à Péloponnèse Beauséjour, elle refera son apparition au chapitre 13, en qualité de chambrière de « l’impératrice Marie Charlotte Amélie Augustine Victoire4, archiduchessse d’Autriche ».

Note de bas de page 5 :

Le substantif « gourmage » rappelle le verbe créole « goumen » qui veut dire « se battre ».

12À ce propos, il convient de souligner le travail de recherche sur la géographie et l’histoire du Mexique effectué par Raphaël Confiant. Le lecteur appréciera également l’humour et l’ironie qui caractérisent L’épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure, comme la plupart des œuvres de Confiant. Il s’avère, en effet, que Romulus Bonnaventure n’a vécu aucune épopée au Mexique, ce qu’il avoue avec lucidité et dans un langage comique au début du chapitre 15 : « Ils nous ont bel et bien couillonnés ! Ils nous avaient fait miroiter des batailles épiques, des joutes homériques, des affrontements frénétiques, des gourmages5 épileptiques et nous n’avons obtenu que les tâches les plus ingrates dans la partie la plus désolée de ce pays-Mexique. Oui, ces Terres chaudes que les indigènes eux-mêmes surnomment le Pays de la Mort ! ».

13Compte tenu de ce qui précède, le lecteur n’est nullement surpris de l’image qui est offerte du protagoniste dans les dernières pages de l’œuvre : celle d’un vieillard désabusé, triste, sans autre compagnie que celle de son « chien-fer », et surtout n’ayant droit à aucune pension, en dépit des sacrifices qu’il a consentis pour la patrie.

14Disons deux mots de ce « chien-fer ». C’est une race canine qui existe effectivement en Martinique, où elle est plutôt rare et donc peu connue de la population. Ce chien a la particularité d’être totalement dépourvu de poils et la légende veut qu’il soit originaire du Mexique, ce qui explique peut-être le fait que Confiant l’ait associé à l’ancien combattant Romulus Bonnaventure.

15Une autre remarque s’impose à propos des soldats polonais Bronislaw Lowensky, Adam Sobesky et Bogdan Ludos mentionnés au chapitre 20, sous-chapitre de « Pologne Créole ». Il s’agit certes de personnages inventés par l’auteur, mais le fait est qu’il existe effectivement en Martinique un certain nombre de patronymes d’origine polonaise, tels que Labensky, Lowensky et Sobesky.

Conclusion

Note de bas de page 6 :

Voir (Vargas Llosa, 1990).

Note de bas de page 7 :

On peut consulter au moins deux ouvrages sur l’histoire du Mexique : (Weymuller, 1963) et Historia mínima de México (1983 [séptima edición]).

16En guise de conclusion, nous dirons tout d’abord que l’étude de L’épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure permet d’apprécier l’art avec lequel Raphaël Confiant, mélangeant savamment « vérités et mensonges », selon l’expression de Mario Vargas Llosa6 , parvient à récrire cette page de l’histoire de la France, de la Martinique et du Mexique. Ce roman a en effet le mérite de placer la Martinique dans son contexte latino-américain et d’inviter les lecteurs à en savoir plus sur l’histoire mouvementée du Mexique, singulièrement sur les interventions militaires étrangères qu’a subies ce pays après son accession à l’indépendance, laquelle a été acquise au prix d’une guerre de libération doublée d’une guerre sociale et raciale7.

17Quoique l’action se déroule en partie au Mexique, L’épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure est une œuvre bien représentative de la Créolité, telle que Raphaël Confiant conçoit cette tendance littéraire. Précisons, pour éviter tout malentendu, que la Créolité n’implique nullement qu’une œuvre antillaise soit écrite en créole, même si on sait par ailleurs que l’universitaire Raphaël Confiant est un fervent défenseur de la langue et de la culture créoles, comme l’a été le regretté Jean Bernabé.

18Allant plus loin dans notre réflexion, nous dirons que le lecteur, surtout s’il n’est pas antillais, doit se garder d’assimiler « Créolité » à « couleur locale » ou à « folklore ». Certes, on peut trouver dans telle ou telle œuvre représentative de la Créolité la description d’un combat de coqs ou d’une veillée mortuaire, ou encore des personnages présentés comme typiquement martiniquais, très attachés à la tradition et comprenant à peine le français. Mais la Créolité va plus loin : elle ambitionne de nous aider à approfondir la connaissance que les Antillais ont d’eux-mêmes et à éliminer tous les complexes, pour que nous nous sentions pleinement citoyens du vaste monde. Ainsi pouvons-nous dire que Raphaël Confiant nous invite dans L’épopée mexicaine de Romulus Bonnaventure à éviter le piège de l’enfermement sur nous-mêmes pour découvrir le Mexique, cette partie méconnue de Notre Amérique, où jadis des Martiniquais ont versé leur sang pour la France.