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Transcontinental Human Trajectories

« Professions for Women » de Virginia Woolf : Féminisme et Expérience littéraire « Professions for women » by Virginia Woolf: Feminism and Literary Experience

Justine Rabat 

Published on line 20 décembre 2019

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En 1931, Virginia Woolf prononce un discours au National Society for Women’s Service ; ce discours sera publié dans un recueil posthume en 1942 sous le titre « Profession for women ». Ce texte révèle l’engagement de Woolf qui fait écho aux mouvements féministes du début du XXe siècle (dont celui des suffragettes). À partir de l’analyse de « Profession for women », nous identifierons les différentes étapes de la formation d’une pensée féministe à situer dans un contexte historico-politique. Woolf aborde la question du travail pour les femmes et son propre rapport avec l’écriture afin de rendre visibles les obstacles susceptibles de limiter l’émancipation des femmes et leur accès au travail. En remettant en question l’image de « l’Ange de la maison » inspirée d’un poème de Coventry Patmore (1823-1896), Woolf apporte une réflexion sur l’acte d’écriture qui est à relier à un combat qu’elle veut poursuivre pour repenser le rôle des femmes dans la société.

En 1931, Virginia Woolf pronuncia un discurso en la National Society for Women’s Service, que se publicará en una colección de novelas póstuma en 1942 bajo el título « Professions for women ». Este texto revela el compromiso político de Woolf que se hace eco de los movimientos feministas de principios del siglo XX (como las sufragistas). El análisis de « Professions for women », nos permitirá identificar la formación del pensamiento feminista de Woolf que se sitúe en un contexto histórico-político. Woolf aborda el tema del trabajo de las mujeres y su propia relación con la escritura para mostrar las barreras que pueden limitar la emancipación de las mujeres y el acceso al trabajo. Woolf estudia el acto de escribir relacionado con su pelea para repensar el papel de la mujer en la sociedad discutiendo la imagen del « ángel de la casa » inspirada en un poema de Coventry Patmore (1823-1896).

Em 1931, Virginia Woolf pronuncia um discurso no National Society for Women’s Service, que será publicado em uma coleção da noticias póstuma em 1942, sob o título « Professions for women ». Este texto revela o compromisso político de Woolf que reflecte os movimentos feministas do início do século XX (como o das Sufragistas). A análise de « Professions for women » nos permitirá identificar a formação do pensamento feminista de Woolf que pode estar contextualizar em um contexto histórico-político. Woolf aborda o tema do trabalho das mulheres e seu experiência da escrita para mostrar as barreiras que podem limitar a emancipação das mulheres e o acesso ao trabalho. Woolf traz uma reflexão sobre o ato de escrever relacionado a seu luta para repensar o papel das mulheres na sociedade interrogando-se sobre a imagem do « anjo da casa » inspirada em um poema de Coventry Patmore (1823-1896).

In 1931, Virginia Woolf gives a speech at the National Society for Women’s Service; this speech will be published in a posthumous short story collection in 1942 entitled « Professions for women ». The text reveals Woolf’s political commitment echoing the feminist’s movements of the XXe century (such as the suffragettes). The analysis of « Profession for women » will help us to identify the formation of Woolf’s feminists’ reflexions, which must be related to the historical political context. Woolf deals with the issue of women’s professional experience and her own writing experience in order to deliver the difficulties threatening women’s emancipation and their access to work. Woolf reflects on the writing which is related to her own struggle about women’s role in society by questioning the poetical image of « the angel in the house » inspired by a poem of Coventry Patmore (1823-1896).

Contents

Full text

Virginia Woolf est une figure importante dans la littérature anglaise du XXe siècle dans la mesure où elle aborde dans ses écrits le statut des femmes dans la société anglaise. Ses écrits semblent influencés par un contexte sociopolitique et par une volonté de transformation du statut politique des femmes. Elle est témoin des nombreux événements politiques en faveur de l'émancipation de la femme et soutient même, pendant quelque temps, les suffragettes qui appartiennent à l'organisation des Women's Social and Political Union, créée en 1903, pour revendiquer le droit de vote pour les femmes au Royaume-Uni.

Progressivement, les femmes ont pu acquérir le droit de vote : les femmes de moins de 30 ans ont gagné le droit de vote en 1918, et les femmes entre 20 et 30, en 1929. Au regard de ces événements historiques, Virginia Woolf s'interroge sur la place de la femme en tant qu'intellectuelle, car au même titre que le droit de vote, les professions intellectuelles étaient interdites aux femmes. Ainsi, dans « A Room of One's Own », Virginia Woolf raconte sa propre expérience à Oxbridge, lorsqu'elle rentre dans la bibliothèque de l'université :

J’ai dû l’ouvrir, car il en a aussitôt surgi, tel un ange gardien barrant le passage non d’un battement de ses ailes blanches, mais de sa robe noire, un monsieur grisonnant, désapprobateur, mais indulgent, qui tout en me refoulant exprima à voix basse le regret que les dames ne fussent admises dans la bibliothèque qu’accompagnées d’un fellow du collège ou munies d’une lettre de recommandation. (Woolf, 2016 : 17)

Ce passage restitue les interdictions banalisées au sein de l’université et l’encadrement d’un savoir envisagé comme un héritage patriarcal. Woolf évoque une fracture des sexes construite à partir de cet héritage : l’infantilisation de la femme qui devait être accompagnée dans une bibliothèque. Dans ce passage, elle évoque indirectement son propre apprentissage marqué par l’interdiction d’un accès à un lieu de savoir.

À la différence de ses demi-frères, Woolf n’a pas eu la possibilité de faire des études dans une université parce qu’elle n’était pas un homme. Elle écrit dans son journal qu’elle passait de nombreuses heures à étudier le Grec en attendant que son demi-frère lui rende visite et lui apporte l'enseignement académique. Elle raconte alors les étapes d’une exclusion de la femme sur le plan intellectuel qui est inscrite dans l’Histoire et qui finit par évoluer progressivement comme peuvent nous l’indiquer ces informations :

Oxford délivra le titre de licenciée aux femmes en 1920, Cambridge, en 1921, mais si Oxford admit les jeunes filles comme membres de l'Université à part entière dès 1920, il fallut attendre 1948 pour que Cambridge prît la même décision. (Palacin, 1977 : 71-72)

Nous analyserons précisément l’essai de Virginia Woolf « Professions for Women » qui est une version abrégée d’un discours de Woolf au National Society for Women’s Service, le 21 janvier 1931. On le retrouve dans le recueil posthume The Death of the Moth and Other Essays. Dans cet essai, elle propose une écriture engagée pour repenser l’identité construite de la femme dans la société et « la vérité qu’on croit déceler dans la catégorie “femmes” ». (Butler, 2006 : 60)

Nous analyserons les différentes étapes d’une réflexion sur la condition féminine que Woolf semble relier à la tâche de l’écrivaine. Dans « Professions for women », dans quelle mesure Woolf met-elle en place un questionnement sur la construction d’une image de la femme dans la littérature et dans la société ? Pour questionner cette image, elle propose une expérience littéraire : la destruction d’une image inspirée d’un poème de Coventry Patmore « the Angel in the House » qui célèbre l’amour domestique et qui est représentatif d’une pensée conservatrice.

Dans cet essai, Woolf lutte contre un modèle préétabli en souhaitant détruire « l’ange de la maison ». On retrouve un acte de lutte dans ce texte qui signe la volonté pour une écrivaine de s’affirmer en tant qu’écrivaine féministe :

Note de bas de page 1 :

Nous traduisons: “That has proved to be a prophetic statement, for today, not only in the domain of letters, but in the entire professional world, women are still engaged in that deadly contest in their struggle for social and economic equality”.

Ce discours s’est avéré prophétique pour aujourd’hui, non seulement dans le domaine des lettres, mais aussi dans l’ensemble du monde professionnel, les femmes sont encore engagées dans ce cruel combat et dans leur lutte pour une égalité économique et sociale.1 (Leaska, 1995 : 2)

1. Woolf et le groupe de Bloomsbury : la formation d’une pensée féministe

Note de bas de page 2 :

Nous traduisons: “Athenian liberty of speech and speculation”.

« Professions for women » est la transcription écrite d'un discours prononcé par Virginia Woolf devant les membres du National Society for Women's Service : il s'inscrit donc dans un contexte d'oralité influencé par les réunions intellectuelles du groupe de Bloomsbury auxquelles participent Virginia Woolf et sa famille (son frère Thoby et sa sœur Vanessa) et des étudiants de l’Université de Cambridge. Ils se réunissent le jeudi soir pour débattre dans un lieu consacré à la « liberté de parole et de réflexion athénienne »2 (Froula, 2005 : 19-20) qui permet aux jeunes femmes de construire leur propre réflexion sur la politique et les mœurs de leur société :

Note de bas de page 3 :

Nous traduisons: “When Vanessa (“strong brain”, “Quick to detect... fallacy”) and Virginia were mixed into their elixir of talk, “These apostolic young men” found to their amazement that they could be shocked by the boldness and skepticism of two young women”.

 Quand Vanessa (“obstinée” , ”qui décèle rapidement… les inexactitudes”) et Virginia sont mêlées à l’ivresse de leur discours, “ces jeunes hommes apostoliques” découvrent à leur grande surprise qu’ils pouvaient être choqués par l’audace et le scepticisme de ces deux jeunes femmes.3 (Froula, 2005 : 19-20)

Virginia Woolf et sa sœur Vanessa dirigent principalement ce groupe de conversation abordant des considérations sur la littérature, l'art et la politique. Le groupe de Bloomsbury est un espace d'apprentissage et de liberté d’expression qui favorise l’étude et la recherche intellectuelle et artistique des deux jeunes femmes : Virginia Woolf pour la littérature et Vanessa Bell pour la peinture. Ces débats auront une importance décisive pour Woolf qui construit sa pensée féministe à partir de ces rencontres :

Note de bas de page 4 :

Nous traduisons: “The ideas of the Bloomsbury Group formed the basis of her thinking, from which emerge her political ideas and social convictions. Her feminist perspectives, at a deep level and in a radical, subtle way, emerge as she wrote, and have over the years been subject to a range of styles of evaluation”.

Les idées échangées par le groupe de Bloomsbury ont formé les principes de base de sa pensée à partir de laquelle émergent ses idées politiques et ses convictions sociales. Son point de vue féministe, à un niveau élevé et d’une manière radicale et subtile, émerge lorsqu’elle écrit, et a depuis plusieurs années été sujet à différents types d’évaluation.4 (Roe, 2000 : 13)

Si Woolf a écrit sur la question du féminisme, les autres membres du groupe de Bloomsbury ont proposé dans leurs essais une remise en question de pratiques politiques : Clive Bell publie en 1914 Peace at once détruit par les autorités, l'économiste J.M. Keyne propose une analyse économique dans Economic Consequences of the Peace en 1919 et Leonard Woolf (le mari de Virginia Woolf) condamne l’impérialisme dans son essai Empire & Commerce in Africa en 1920. Dans une même cohérence et en proximité avec le groupe de Bloomsbury, Virginia Woolf affirme sa pensée féministe par l’acte même d’écriture. Elle énumère d'ailleurs, au début de son essai, les écrivaines anglaises qui ont combattu avec leur prose, pour faire valoir les droits de la femme en tant qu'intellectuelle :

Le chemin a été ouvert il y a bien longtemps – par Fanny Burney, par Aphra Behn, par Harriet Martineau, par Jane Austen et George Eliot – par des femmes souvent célèbres, et d’autres, bien plus nombreuses, inconnues et oubliées, qui ont rendu ce chemin plus aisé et ont guidé mes pas. (Woolf, 2015 : 390)

Virginia Woolf a formé sa pensée féministe à partir de son admiration pour ces femmes intellectuelles : elle insiste dans ses écrits sur le fait qu'Aphra Behn est la première femme à avoir gagné de l'argent avec ses écrits littéraires ; elle consacre plusieurs essais à l'écrivaine Jane Austen qu'elle admire pour la pensée féministe présente dans son œuvre littéraire et pour ses portraits de femmes du XVIIIe siècle, limitées par leur propre condition et leur absence de pouvoir. Dans ce passage, ce personnage féminin doit se plier aux exigences de la société patriarcale et n'a aucune autorité sur le plan social. Jane Austen décrit constamment dans ces romans l'impuissance des femmes et la marge qui se situe entre leurs propres désirs et les règles sociales.

Virginia Woolf garde en mémoire ces écrivaines anglaises, cet héritage féministe, mais veut inscrire son œuvre dans le présent. Pour peindre les mœurs de son époque, elle développe une écriture de la modernité. Dans son essai « Professions for women » Woolf construit un discours rhétorique proche de ceux qu'elle avait pour habitude de tenir dans ces réunions du jeudi soir. Elle débute son discours avec un prooimion en revenant sur la genèse de ce texte et sur son propre rapport avec la question du travail. Elle utilise alors la parole pour transmettre son témoignage :

Quand votre présidente m’a invitée, elle m’a expliqué que votre association s’intéressait à l’emploi des femmes et elle a suggéré que je vous parle de mes propres expériences professionnelles. Je suis une femme, en effet ; j’ai une occupation professionnelle, en effet ; mais quelles ont été mes expériences professionnelles ? C’est difficile à dire (Woolf, 2015 : 390)

Virginia Woolf introduit son discours dans un contexte (celui d'une intervention devant un groupe concerné par la condition féminine) et s'adresse directement à ces personnes en les désignant au cours du discours (« votre présidente », « votre association »). Elle veut à maintes reprises capter l'attention de son auditoire en articulant un discours expressif et dynamique avec des questionnements rhétoriques. En se présentant directement devant un public, elle défend une thèse : le droit des femmes d'exercer une profession rémunérée et, par la même occasion, de défendre l’activité intellectuelle des femmes.

Pour proposer des exemples servant à défendre sa thèse, Woolf choisit l'image de l’ « Angel in the house » :

Elle aurait détruit le cœur de mon écriture. Car, je m’en rendais compte dès que je prenais la plume, même la recension d’un roman exige que l’on ait un esprit à soi, que l’on exprime sa vérité à soi sur les relations humaines, la morale, les hommes et les femmes. (Woolf, 2015 : 394)

Elle revient sur ses difficultés lorsqu’elle se trouve sur sa table d’écriture, et que l’image de la femme attendue par la société revient pour la hanter. Pour pouvoir écrire, Virginia Woolf explique qu'il fallait qu'elle tue cette femme pour pouvoir libérer son écriture : ce texte est un témoignage précieux puisqu’il restitue une expérience concrète liée aux conséquences d’une politique patriarcale.

Woolf raconte son propre combat intérieur face à une image conservatrice de la femme qu’elle a intériorisée et contre laquelle elle doit lutter. Son écriture et sa pensée lui permettent de lutter contre cette image qui est représentative des limites imposées et d’un encadrement du féminin. Une image qui est proche de celle décrite par Beauvoir qui ramène la femme à une injonction à la passivité :

Mais tandis que le conformisme est pour l’homme tout naturel – la coutume s’étant réglée sur ses besoins d’individu autonome et actif – il faudra que la femme qui est elle aussi sujet, activité se coule dans un monde qui l’a vouée à la passivité. (Beauvoir, 1986 : 50)

2. La contestation d’une image « Killing the Angel of the House » 

L'image de l'asservissement de la femme est pour Virginia Woolf : « the angel in the House ». Cette dernière renvoie à un célèbre poème de Coventry Patmore (1823-1896) célébrant la vie domestique et l'amour matrimonial. Cette image de l’« ange dans la maison » représente une certaine conception de la femme du XIXe que Woolf décrit :

Je vais tenter de vous en faire un bref portrait. Elle était pleine d’une intense compassion. Elle était extrêmement charmante. Elle était dénuée de tout égoïsme. Elle excellait dans tous les arts domestiques. Sa vie était faite de sacrifices quotidiens. Si l’on servait du poulet, elle prenait l’aile ; s’il y avait un courant d’air, elle s’y asseyait – en résumé, elle était ainsi faite qu’elle n’avait nulle pensée, nul désir qui lui fût propre, préférant toujours partager les pensées et les désirs des autres. Avant toute chose – faut-il le rappeler – elle était pure. Sa pureté – ce rose qui lui venait aux joues, sa grâce exquise – était censée être sa principale beauté. À cette époque – la fin du règne de la reine Victoria – chaque foyer avait son ange. (Woolf, 2015 : 393-394)

Dans ce passage, Virginia Woolf analyse un modèle de femme typique de l'Angleterre victorienne contenu dans la métaphore du poème de Patmore. Cette description installe la déconstruction d’un modèle qui pèse sur chacune des femmes. Les qualificatifs énumérés par Woolf de ce portrait féminin poétique illustrent l’encadrement des femmes (« d’une intense compassion », « charmante », « dénuée de tout égoïsme »), qui doivent masquer leur pensée, pour maintenir le rôle attendu par la société.

Dans son essai « Trouvez des lectures féministes : Dante – Yeats », Spivak retrouve dans les métaphores poétiques des traces d’une représentation de la soumission féminine. En effet elle remarque que Dante « exerce son autorité » dans la mesure où le poète donne une représentation de Béatrice en tant qu’ « objet qui régule en apparence l’action du sujet » (Spivak, 2009 : 61), et que « le désir de la femme n’est nulle part en question » puisqu’elle « reste muette, agit contre sa volonté » (Spivak, 2009 : 60). Spivak propose une relecture d’un texte poétique qui trouve sa similitude avec le projet de Woolf qui va mettre en place une analyse féministe d’un poème qui révèle davantage l’autorité politique d’un auteur qui place la femme sur le plan littéraire, dans une passivité persistante.

Woolf dans son écrit veut, par-dessus tout, faire ressurgir les désirs des femmes et mettre en avant tout ce qui serait en mesure de rendre possible une indépendance de la femme. Elle propose des solutions dans l’espace littéraire pour donner une autre possibilité d’existence aux femmes en dehors du cadre domestique qui fait écho aux actions de John Stuart Mill sur le plan politique. John Stuart Mill, ayant plaidé la cause des femmes à la Chambre des communes, écrit que ces agréments sont des devoirs que l'on impose à la femme :

Chaque femme doit d'abord consacrer son temps et ses pensées à satisfaire les exigences de la vie pratique […] Tout cela s'ajoute au devoir absorbant que la société impose en priorité aux femmes : celui de plaire (Mill, 2005 : 131-132).

Virginia Woolf en faisant le portrait de l' » ange de la maison » renvoie aux exigences de la société et à la difficulté pour les femmes de dépasser les limites imposées par la vie domestique ; elle insiste sur le fait qu’ « elle excellait dans tous les arts domestiques » (Woolf, 2015). John Stuart Mill rajoute à ce propos : « Je crois que c'est pour les maintenir en sujétion dans la vie domestique qu'on insiste sur les incompétences des femmes dans d'autres domaines » (Mill, 2005 : 96). Les études, la politique, et le savoir sont des domaines qui leur sont proscrits. Par conséquent, l'éducation intellectuelle des femmes reste incomplète de sorte que, comme l'écrit Virginia Woolf, » elle n’avait nulle pensée. » (Woolf, 2015)

L’encadrement des femmes ne lui permet pas de développer sa pensée et c’est à partir de ce constat que Virginia Woolf compose son œuvre la plus célèbre Mrs Dalloway. L’écriture de Woolf va donc produire ce développement de la pensée et the stream of consciousness en réaction face à un manque dans le quotidien des femmes. L’écriture de Virginia Woolf doit être reliée aux mouvements féministes importants qui se sont développés en Angleterre. L'un d'eux est créé en 1865, par Elizabeth Garrett, Emily Davies, Dorothea Beale et Barbara Leigh Smith Bodichon, à Kensington appelé Ladies Discussion Society. Elles forment le premier Women's Suffrage Committee et débutent un combat pour l'obtention du droit de vote. John Stuart Mill les représente à la Chambre des communes, mais sans succès. De nombreux débats en Angleterre abordent la question du droit de vote pour les femmes et la question de la différence entre hommes et femmes.

Note de bas de page 5 :

Nous traduisons: “It is significant; moreover, that Woolf's short-lived period of suffrage activism affiliated her to the suffragist rather than the more militant suffragette cause”.

C’est particulièrement au début du XXe siècle que les suffragettes accentuent leur phase militante par des actions. En 1907, elles participent à la première manifestation suffragiste tenue à Londres et continuent de distribuer des tracts sur les marchés. En 1909, les militantes féministes poursuivent des actions qui vont être plus sévèrement réprimandées (emprisonnement, blessures occasionnées par les forces publiques, etc.). Virginia Woolf conserve son engagement féministe, mais prend de la distance avec le militantisme féministe pour se consacrer à son écriture et introduire dans ses écrits toutes les revendications déjà formulées par les suffragettes : Il est significatif, par ailleurs, que la courte période d’activisme de Woolf pour le suffrage soit davantage liée aux suffragists qu’à la cause militante des suffragettes.5 (Marcus, 2000 : 211)

Le geste d’écriture est devenu pour Virginia Woolf un combat politique qui a pris la place de son militantisme initial et de son désir d’action. Woolf veut rassembler des morceaux manquants dans la vie des femmes, leur intériorité, qui n’est pas toujours en mesure de s’exprimer. En écrivant qu'elle a tué « the Angel in the house » (« Si je ne l’avais pas tuée, c’est elle qui m’aurait tuée. […] Tuer l’Ange du foyer faisait, pour les femmes, partie du métier d’écrivain » (Woolf, 2015 : 395), Virginia Woolf annonce qu'elle veut rompre avec le modèle de femme produit par la société victorienne et veut proposer une écriture sur l’intériorité du féminin.

3. Un discours pour les femmes: « that young woman has only to be herself »

Pendant son discours qui deviendra l’essai « Professions for women », Virginia Woolf formule diverses indications concernant les expériences professionnelles des femmes. Elle raconte sa propre expérience : celle de l'écrivain qui doit combattre différents préjugés comme celui de « the Angel in the house ». Elle écrit dans « L’Essai moderne » concernant le travail de l’essayiste : « Ne jamais être soi et l’être toujours : tel est le problème. » (Woolf, 1976 : 113)

Tout le paradoxe des essais de Virginia Woolf est contenu dans cette citation qui évoque ce problème de l'alternance entre l’écriture de l'intime et la dimension spéculative de l'essai. Son discours s’adresse à toutes celles qui doivent aussi faire face à ces limites qui ont pris refuge dans la conscience et son discours lui semble pouvoir donner des indications valables dans d’autres circonstances de la vie d’une femme » Et en fait, si je me suis attardée sur les expériences professionnelles, c’est parce que je suis convaincue qu’elles sont aussi les vôtres, quoique de manière différente. » (Woolf, 2015 : 399)

Si elle associe sa propre expérience à celles de toutes les femmes, cela serait en vue de questionner la condition féminine dans son ensemble. Sa parole et son expérience personnelle servent alors de base discursive pour appuyer sa thèse. Cet écrit est un moyen pour Virginia Woolf de vaincre les obstacles pouvant se retrouver sur le parcours d'une femme, mais surtout invite à la libération de la femme sur le plan social et individuel. Virginia Woolf écrit à ce sujet :

 L’Ange était mort ; que restait-il à accomplir ? Il vous semblera peut-être que ce qu’il restait à accomplir était simple et banal – une jeune femme assise, munie d’un encrier. En d’autres termes, maintenant qu’elle s’était débarrassée des faux-semblants, cette jeune femme n’avait plus qu’à être elle-même. (Woolf, 2015 : 395)

Après avoir désigné les obstacles que peuvent rencontrer une femme et une écrivaine, elle insiste sur une nouvelle question celle de l'affirmation des femmes. Les femmes qui ont pendant longtemps porté les traits de l'ange de la maison pour répondre à une obligation sociale, en ayant le courage de détruire cette image peuvent affirmer leur propre identité et accéder à la connaissance de soi. En effet, cette connaissance de soi, elle seule, peut mener vers la libération de la femme.

Virginia Woolf veut se libérer des images préconçues de la femme et se consacre par conséquent à l'écriture du sujet et à la libération des codes du roman traditionnel. Le roman doit sortir des limites qui lui sont imposées tout comme le sujet. Elle introduit dans ces romans modernes des descriptions de luttes féministes pour poursuivre son projet initial. Dans Night and Day, la lutte des suffragettes intervient en second plan dans la fiction et dans Mrs Dalloway ; l'héroïne éponyme est à l'image de « the Angel in the house ». Elle développe l'écriture de la conscience comme révélateur d'un mal-être oppressant dans le quotidien. En effet, les pensées de Mrs Dalloway révèlent le manque de substance ressenti dans le quotidien et progressent à mesure que celle-ci avance dans la rue.

The Waves est lui aussi consacré à l'écriture de la conscience puisque le sujet constitue l’ensemble de l’œuvre littéraire : seules les pensées des différents personnages sont retranscrites. Virginia Woolf en écrivant le stream of consciousness tend à libérer le sujet qui est au centre de la fiction et révèle davantage la fragilité du sujet dans une société à laquelle il doit faire face. Dans « Professions for Women », Virginia Woolf affirme sa propre expérience littéraire et met en avant sa propre fragilité :

Néanmoins, si je dois me plier à l’invitation de votre présidente et vous narrer mes expériences de romancière, je dois vous raconter l’étrange expérience qui fut la mienne en tant que romancière. Pour la comprendre, vous devez tout d’abord imaginer ce qu’est l’état d’esprit d’un romancier. J’espère ne pas dévoiler de secrets professionnels en vous disant qu’un romancier ne désire rien tant qu’être aussi inerte que possible. Il doit provoquer en lui-même un constant état de léthargie. (Woolf, 2015 : 396)

Pour saisir les profondeurs psychologiques du sujet, Virginia Woolf recherche un état favorisant l'écriture, un état léthargique assimilable à une rêverie continue. Pour révéler l'insondable de l'être, cet état est nécessaire à l'écrivaine dont la vocation est le développement du sujet. Son intérêt pour la conscience est aussi lié à sa découverte des écrits de Freud qu’elle a rencontré et dont elle a publié ses écrits psychanalytiques avec son mari Leonard Woolf, fondateur de la Hogarth Press.

Virginia Woolf écrit en quelque sorte sur le refoulé en produisant une écriture de la conscience, en écrivant sur la pensée, celle de Mrs Dalloway qui n’a pas la possibilité de s’exprimer autant qu’elle le voudrait dans la société qu’elle fréquente. Mais, en revenant dans « Professions for Women » sur son expérience littéraire, elle rend compte d'un obstacle qui lui est propre, celui d'une censure de la conscience. Lorsqu’elle aspire à l’écriture de la passion et de la corporalité, cette censure est présente. Elle est marquée par le poids du jugement des mœurs, un jugement qui peut être un obstacle pour chaque individu.

Woolf raconte son expérience en tant qu’écrivaine et révèle sa propre terreur, la réception de ses œuvres et le jugement qui peut constituer un obstacle pour sa liberté d’écriture :

Les hommes, lui disait la raison, allaient être choqués. En réalisant ce que les hommes diraient d’une femme qui dit la vérité sur ses passions, elle avait été tirée de cet état d’inconscience qu’est celui de tout artiste. (Woolf, 2015 : 143-144)

Dans ce passage, Virginia Woolf renvoie à une réalité ayant condamné une grande majorité des écrivaines anglaise : le respect d'une certaine bienséance. Leur sexe déterminé comme étant « le sexe faible » ne pouvait transmettre cette vérité dont parle Virginia Woolf : « sa vérité à soi sur les relations humaines, la morale, les hommes et les femmes » (Woolf, 2015). Woolf écrit alors ce discours pour inciter à la libération d’un discours, mais aussi pour que ce combat perdure. Elle termine ainsi son essai sur une requête : la poursuite d'un combat pour la liberté féminine. Pour cela, elle énumère ce qui a été acquis :

Les femmes ont désormais des pièces à elles, dans cette demeure qui était jusqu’alors la propriété exclusive des hommes. Vous les avez conquises. Vous êtes en mesure, au prix d’un travail acharné, d’acquitter le loyer. Vous gagnez vos cinq cents livres par an. Mais cette liberté n’est qu’un début ; la pièce est à vous, mais elle est encore nue. Elle doit être meublée ; elle doit être décorée ; elle doit être partagée avec d’autres. Comment allez-vous la meubler, comment allez-vous la décorer ? Avec qui allez-vous la partager et à quelles conditions ? (Woolf, 2015 : 144)

« The room of your own » décrite par Virginia Woolf serait sans doute une métaphore de la conscience et de la liberté de la femme. Cette chambre devient un droit acquis, le droit de construire une vie intérieure et d’affirmer une indépendance intellectuelle et économique. Pendant longtemps, les femmes ne pouvaient disposer d’un espace et ne pouvaient être indépendantes sur le plan économique comme le souligne John Stuart Mill :

La femme ne peut agir sans la permission au moins tacite du mari. Elle ne peut acquérir aucun bien sans lui ; dès l'instant où un bien lui échoit, même en héritage, ce bien devient ipso facto celui de son mari. (Mill, 2005 : 68-69)

Lorsque Virginia Woolf écrit « Professions for women », des droits ont été acquis et une certaine évolution semble perceptible : les femmes peuvent faire usage de leur argent sans l'intermédiaire de leur époux. Une évolution se produit sur le plan économique, mais pour Woolf ce n’est pas suffisant ; elle incite à une perpétuelle lutte pour l’émancipation des femmes lorsqu’elle souligne : « cette liberté n’est qu’un début » (Woolf, 2015). Les femmes doivent à présent se libérer intérieurement ; elles doivent enrichir cet espace : la chambre à soi, c'est-à-dire leur propre conscience.

Pour conclure, dans « Professions for women », Virginia Woolf affirme une pensée féministe qui lui est propre. Elle développe cette pensée qui s’est formée initialement lorsqu’elle participait à des débats dans le groupe de Bloomsbury et qu’elle a confirmé dans ses œuvres littéraires. Nous avons pu constater que ce texte détient des similitudes avec les débats instaurés par les mouvements féministes et donc semble raconter un moment décisif dans la lutte féministe : celui de l’émancipation économique et sociale. C’est un texte sur le présent qui est introduit dans le chapitre « dire son temps » des Essais choisis de Woolf ; il a donc la particularité de décrire le présent et de formuler des propositions pour la poursuite d’un combat féministe.

Dans ses œuvres, Woolf veut faire l'expérience de la modernité en produisant un style littéraire (the stream of consciousness) en mesure d’introduire les conflits intérieurs du sujet et particulièrement des femmes. Dans « Professions for Women », Virginia Woolf condamne une politique conservatrice qui produit un modèle proche de l’« Ange de la maison ». Ce fantôme obsédant demeure un obstacle pour l’écrivaine et représente pour elle, l’image d’une impossibilité pour les femmes d’être libérées de contraintes instaurées par des règles sociales.

Woolf en écrivant cet essai invite à la remise en question de ce modèle, en particulier pour l’affirmation des femmes sur le plan intellectuel. Pour cela, elle part de son expérience personnelle d'écrivaine pour aborder certaines questions sur la condition féminine, narre les différentes étapes de son expérience et partage avec les autres femmes les étapes d’une lutte pour se libérer d’une image persistance « dans un monde qui l’a voué à la passivité. » (Beauvoir, 1986 : 50)

Woolf utilise sa plume pour exprimer un flux de pensée cloisonné qui permet de révéler l’intériorité du féminin et en même temps l’affirmation d’une existence. Son écriture est, sous cet angle, toujours inscrite dans le présent et lui permet de redéfinir les codes du roman traditionnel, en donnant une présence à la parole féminine afin de favoriser les possibilités d’une construction du sujet.