Pragmatique discursive du témoignage numérique
Sexisme ordinaire dans le tumblr « Paye ta fac »

Albin Wagener 

Publié en ligne le 28 janvier 2020

Digital Object Identifier : 10.25965/interfaces-numeriques.3944

L’objectif de cet article est d’examiner le fonctionnement de la pragmatique discursive au sein de l’environnement numérique d’un tumblr, dans le cas de la présentation de témoignage de sexisme dit « ordinaire » dans de l’enseignement supérieur français. Pour cela, nous utiliserons l’analyse lexicométrique et l’interprétation déictique du discours appliquées au tumblr « Paye ta fac ». À travers l’étude de ce corpus, nous souhaitons analyser la manière dont les contributeurs énoncent ces discours rapportés, mais également la façon dont les propos rapportés montrent l’institutionnalisation de comportements discriminatoires induisant une inégalité entre hommes et femmes au sein de rapports socialement normés comme hétérosexuels. Nous interrogeons ainsi la manière dont cette hiérarchie sexiste se dit, à travers des « boutades » prononcées en public et rapportées par d’autres locuteurs ou locutrices, comme système social discriminant, dans la mesure où il porte en son sein un rapport de pouvoir déséquilibré pour les enseignants concernés.

The aim of this paper is to look at the way discursive pragmatic functions, particularly in the digital environment of a tumblr account. In this specific case, we are studying a tumblr dealing with witnesses of everyday sexist discrimination in higher education institutions, especially within classes. We use a combination of both lexiometric and pragmatic deictic analysis, in order to examine the tumblr « Paye ta fac ». Through the study of this corpus, we wish to analyze the way contributors write down reported speech, and also how such reported speech actually show the institutionalization of discriminatory behaviour underlining a socially constructed inequality between men and women, especially within relations constructed and socially normed as heterosexual. In this perspective, our goal is to look at the way this sexist hierarchy tells itself through « jokes » enunciated in public and reported by other speakers, insofar as it displays a discriminating social system, drawing on imbalanced power relations for teachers and students.

Sommaire

Texte intégral

1. Introduction

Notre étude propose une analyse discursive du tumblr « Paye ta fac », dont le but est de recenser des citations sexistes produites par des enseignants dans l’enseignement supérieur. Un tumblr est un blog qui recense des items textuels ou picturaux et que les internautes mettent à disposition d’une communauté, le tout avec des contraintes qui allient lecture, collecte d’informations et curation (Wargo, 2017). Sur le tumblr « Paye ta fac », les étudiants qui proposent des contributions se présentent comme des locutrices. Elles livrent des citations d’enseignants avec commentaires critiques qui entraînent une situation de métadiscursivité et de représentation d’authenticité. À travers ce corpus, nous analysons la manière dont les contributrices énoncent ces discours rapportés, mais également la façon dont les propos institutionnalisent (Boltanski et Thévenot, 1991) des comportements discriminatoires induisant une inégalité entre hommes et femmes au sein de rapports socialement normés comme hétérosexuels. Nous interrogeons ainsi la manière dont une hiérarchie sexiste est mise en discours, à travers un rapport de pouvoir déséquilibré (Locher, 2004) envers les étudiantes. Nous proposons également d’observer en quoi ce rapport de pouvoir est significatif d’un problème de reconnaissance (Fraser, 1997) et comment cela construit un modèle sociétal basé sur un problème de contexte contraignant (Maillat, 2013), en prédéterminant les rapports entre hommes et femmes.

Notre approche est ancrée dans l’analyse de discours (Baker, 2006) et s’inspire de la sémantique des possibles argumentatifs (Galatanu, 2009), ainsi que de la théorie de la proximisation qui implique une analyse de la proximité spatiale, temporelle et axiologique envers le destinataire (Cap, 2013). Nous mobilisons aussi le concept de nœud sémantique, en ce que celui-ci représente une saillance discursive qui guide les locuteurs à travers leurs représentations du monde (Wagener, 2016). Notre analyse lexicométrique (Bendinelli, 2011) propose un découpage quantitatif du corpus ; elle devient ensuite sémantique et pragmatique pour dégager les aspects qualitatifs et comprendre la manière dont les représentations sont mises en scène par les locutrices (Kopytowska, 2015) pour tisser, à travers les nœuds sémantiques, une critique de l’institutionnalisation d’une androcentration hétéronormée discriminante. Cet article s’inscrit dans une perspective critique, tout en proposant une théorie et une mise en application d’une analyse systémique de discours qui saisit les réseaux de représentations et les institutionnalisations sociétales.

2. Accéder aux représentations grâce aux discours rapportés

2.1. De l’intérêt du discours rapporté comme objet systémique

Les discours rapportés méritent ici d’être étudiés en tant que tels et ce pour trois raisons. La première est que leur diffusion rapide sur Internet et leur reprise par plusieurs sites, qui luttent contre les discriminations et violences faites aux femmes, montre qu’un intérêt existe pour ce type de discours et qu’il séduit une audience qui les absorbe, les reproduit ou les critique : il s’agit donc d’un phénomène discursif en soi. La seconde est que les discours rapportés charrient un ensemble non négligeable de représentations fortement mises en relief. Ces représentations sont d’ailleurs plus le fait des énonciatrices que des locuteurs initiaux, même si l’énonciatrice fait parler le locuteur afin de mettre en relief ses représentations et ses objectifs (Rabatel, 2004, p. 11). Les discours rapportés sont les témoins de dynamiques sociétales et politiques, à travers une mise en circulation des représentations, de leurs adoubements et de leurs contestations. Enfin, les discours rapportés disposent d’une fonction argumentative, qui sert à sous-tendre des objectifs représentationnels ou politiques ; il s’agit de les analyser afin de comprendre la manière dont cette argumentation fonctionne (Marnette, 2002, p. 8). Dans le cas du tumblr « Paye ta fac », ces constats témoignent de la complexité du discours en tant qu’objet social, en ce que celui-ci se situe dans un interdiscours riche (Garric et Longhi, 2013) et structuré par des nœuds sémantiques (Wagener, 2012). Analyser ces discours rapportés à travers la perception que les énonciatrices ont de la discrimination dont elles estiment être les victimes permet d’accéder à une médiatisation de la réalité sociale, afin de mieux saisir les enjeux des désaccords qui la traversent (Kopytowska, 2015, p. 144).

En d’autres termes, les énonciatrices ne sont pas exemptes de logiques d’identification et de luttes de pouvoir, et expriment ces logiques à travers leurs choix discursifs. Il s’agit pour elles de pouvoir témoigner en touchant une audience, à travers la publication sur le tumblr, afin de créer ou intégrer une communauté de sens qui partage les mêmes perspectives sociétales et politiques (Sarfati, 2014, p. 23). Les propos de ce tumblr, repris par plusieurs mouvements militants pour les droits des femmes, participent à la construction d’une communauté de sens qui fait circuler des représentations à propos d’une hétéronormativité androcentrée discriminatoire, en ce qu’elle constitue un obstacle à l’émancipation des femmes, puisque ancrée dans un rapport de pouvoir vertical institutionnalisé.

2.2. Méthodologie d’analyse systémique du discours rapporté

La méthodologie systémique que nous proposons repose sur trois principes : une analyse lexicométrique des corpus (Baker, 2006), dans la mesure où la fréquence des termes et leurs colocations avec d’autres termes révèlent les représentations diffusées ; la sémantique des possibles argumentatifs (Galatanu, 2009), qui envisage une représentation argumentative qui agrège l’ensemble des traits sémantiques ; enfin, l’analyse de proximisation cognitive du discours (Cap, 2013), qui met en rapport les espaces déictiques (ou d’énonciation et de destination) avec la portée cognitive du corpus. Nous proposons le déroulé méthodologique suivant :

  • Une étude des fréquences d’occurrences lexicales et des colocations, grâce aux logiciels Iramuteq et Wordsmith ;

  • Une étude du sens contenu dans les formes lexicales, envisagées comme des éléments en interaction avec un environnement sémantique – cet environnement étant source et objet d’effets de circulation et de diffusion pragmatiques ;

  • Une analyse du positionnement des entités déictiques (énonciatrices et locuteurs) à l’intérieur du discours, afin de saisir la complexité de réception cognitive et émotionnelle des postures au sein des discours rapportés.

La vision d’ensemble du corpus rassemble les espaces représentationnels contenus dans les discours rapportés (Bendinelli, 2011, p. 110). Afin de reconstruire la figure représentative du corpus et les tendances sémantiques, nous proposons trois étapes :

  • La présentation des occurrences les plus fréquentes ainsi que leurs singularités par variations de sous-corpus ;

  • L’analyse des occurrences et de leurs colocations lexicales les plus fréquentes, afin de mesurer le poids des nœuds sémantiques, soit les interconnexions de réseaux de récits et d’interdiscours ;

  • L’étude pragmatique à travers l’analyse des espaces déictiques et des particularités modales et axiologiques.

Ces trois étapes mettent en relief la manière dont l’hétéronormativité comme représentation discriminatoire est révélée à travers les discours rapportés.

3. Le corpus : occurrences, fréquences et colocations

3.1. Introduction au corpus et analyse lexicométrique

Le corpus « Paye ta fac » rassemble plusieurs centaines d’anecdotes, présentées sous forme d’une citation rapportée d’un locuteur, suivie d’un commentaire produit par une énonciatrice. L’échantillonnage des billets a été effectué à la date du 31 janvier 2017 ; depuis cette date, le tumblr est quotidiennement alimenté. Les résultats statistiques font état d’un corpus de 32136 occurrences et 4700 formes lexicales différentes, sans compter 2722 hapax, soit des formes lexicales qui n’apparaissent qu’une fois dans le corpus. 20 occurrences lemmatisées reviennent de manière régulière et permettent d’obtenir une première photographie de la circulation lexico-sémantique du corpus.

Tableau 1. 20 premières occurrences du corpus « Paye ta fac »

université

412

nom

femme

242

nom

fille

234

nom

professeur

233

nom

cours

199

nom

aller

147

ver

enseignant

144

nom

étudiant

125

nom

paris

118

nom

classe

111

nom

homme

96

nom

voir

85

ver

garçon

75

nom

droit

72

nom

prof

69

nom

science

67

nom

parler

65

ver

année

64

nom

mettre

61

ver

demander

57

ver

À partir de ce tableau, nous relevons des informations qui permettent la suite de notre analyse :

  • la plupart des occurrences lemmatisées par Iramuteq portent sur l’enseignement supérieur : « université » (412 occurrences), « professeur » (233 occurrences), « cours » (199 occurrences), « enseignant » (144 occurrences), « étudiant » (125 occurrences), « classe » (111 occurrences), « prof » (69 occurrences), « année » (65 occurrences) ;

  • d’autres occurrences donnent des précisions sur le lieu du discours (ville de l’université) où le type de cours (la discipline) : « Paris » (118 occurrences), « droit » (72 occurrences), « science » (67 occurrences) ;

  • la notification du sexe, du genre ou de l’identification des interlocuteurs, du point de vue de leur sexe biologique, est visible, avec une prédominance de l’identification féminine : « femme » (242 occurrences), « fille » (234 occurrences), « homme » (96 occurrences), « garçon » (75 occurrences) ;

  • les verbes de mise en situation de l’énonciation et des discours, ou du contexte, sont identifiables : « aller » (147 occurrences), « voir » (85 occurrences), « parler » (65 occurrences), « mettre » (61 occurrences), « demander » (57 occurrences).

Ces lexèmes lemmatisés sont ce que nous appelons des occurrences A : il s’agit des occurrences immédiatement observables dans le corpus, du fait de leur haute fréquence. Cependant, il est nécessaire d’étudier ces occurrences A à travers leur environnement co-lexical (soit les termes les plus présents autour des occurrences A), qui permet d’isoler les occurrences B, soit les fréquences co-lexicales accessibles de manière indirecte à travers l’environnement des occurrences A.

3.2. Ecosystème co-lexical et nœuds sémantiques

Le croisement des occurrences A et B permet d’obtenir une photographie des relations sémantiques entre les éléments les plus emblématiques du corpus. En d’autres termes, il s’agit d’identifier les réseaux discursifs représentationnels tissés à travers le corpus. En utilisant le logiciel Wordsmith, qui détermine les co-occurrences lexicales, nous montrons les liens entre occurrences B et occurrences A en identifiant les principaux nœuds sémantiques du corpus – soit les points de croisement les plus importants en termes de sens. Cette méthodologie permet de tisser les réseaux représentationnels discursifs du corpus.

Schéma 1. Topographie des co-occurrences du corpus « Paye ta fac »

Schéma 1. Topographie des co-occurrences du corpus « Paye ta fac »

Ce schéma topographique relève les nœuds sémantiques les plus importants, en les limitant à une fréquence de 30 minimum, afin de garantir une représentativité statistique du total de co-occurrences. Plusieurs pistes représentationnelles sont délimitées :

  • « université » et « prof / enseignant » : 230 co-occurrences ;

  • « Paris » et « université » : 142 co-occurrences ;

  • « fille » et « vous » : 45 co-occurrences ;

  • « science » et « prof / enseignant » : 44 co-occurrences ;

  • « classe » et « prépa » : 43 co-occurrences ;

  • « femme » et « une » : 40 co-occurrences ;

  • « Paris » et « prof / enseignant » : 40 co-occurrences ;

  • « cours » et « université » : 39 co-occurrences ;

  • « cours » et « prof / enseignant » : 30 co-occurrences.

Ces nœuds sémantiques mettent l’accent sur le contexte d’énonciation du discours et sur la manière dont l’hétéronormativité discriminante perçue est incluse dans un écosystème universitaire. La ville de Paris est surreprésentée pour ce qui concerne les discours rapportés, et il est intéressant de noter que les classes préparatoires sont concernées, ce qu’un comptage des occurrences A ne permettait pas de repérer. Les disciplines scientifiques sont également présentes, mais là n’est pas l’élément intéressant. Nous mettons plutôt l’accent sur deux nœuds sémantiques, à savoir « fille » et « vous » (45 co-occurrences) et « femme » et « une » (40 co-occurrences). Chacun de ces nœuds sémantiques permet une première hypothèse.

En associant les lemmes « fille » et « vous », les locuteurs cités par les énonciatrices notifient que le terme « fille » est utilisé pour parler directement aux étudiantes :

(1) Les filles si vous ratez, trouvez un homme et mariez-vous, vous n’arriverez à rien […] ;
(2) Bien que vous soyez quasi exclusivement des filles, je vais parler qu’aux garçons : les filles, elles ne peuvent pas comprendre […] ;
(3) Les filles, faites attention, à partir de maintenant je vais vous parler de liquide vaisselle et de miroirs […] ;
(4) Les filles, vous avez de la chance, vous êtes bien plus éloquentes quand vous êtes silencieuses […] ;
(5) C’est étonnant pour une jeune fille, surtout que vous ne faites pas garçon manqué […].

En associant les lemmes « femme » et « une », les locuteurs cités par les énonciatrices notifient que l’utilisation du terme « femme » est la cible de représentations généralisantes de ce que sont les femmes :

(6) Aimer, c’est se donner à un homme ou posséder une femme […] ;
(7) La seule place d’une femme dans un conseil d’administration est en tant que secrétaire […] ;
(8) Comme tu es une femme tu devras en faire deux fois plus pour qu’on ait l’impression que tu es compétente […] ;
(9) Une femme qui s’adresse à tout le monde, c’est une pute […] ;
(10) Statistiquement, dans l’histoire de l’humanité, il y a forcément au moins une femme qui a aimé être violée […].

Dans ces deux cas, les espaces déictiques ne sont pas matérialisés de la même manière. Lorsqu’il est question de « filles », dans la plupart des cas, le locuteur s’adresse directement au public d’étudiantes, à grand renfort de stéréotypes. Il s’agit alors de transmettre des représentations au public d’étudiantes et de les valider de manière implicite, du fait de la relation de pouvoir inégalitaire entre enseignant et étudiantes. En revanche, lorsqu’il est question de « femmes », les généralités sont formulées de manière plus assertive, en dehors de toute relation étudiante/enseignant : il ne s’agit plus pour le locuteur de s’adresser à quelqu’un, mais de décrire un état considéré comme entendu devant un auditoire. Dans le premier cas, les étudiantes sont les destinataires de représentations dépréciatives et discriminantes dans une relation enseignant/étudiant ; dans le second cas, elles deviennent les témoins d’une généralisation sociale qui a pour vocation de s’imposer à tous. Dans le cas de la « femme », la discrimination est plus aiguë, dans la mesure où elle dépeint les représentations auxquelles les étudiantes sont censées devoir se confronter après leurs études, et auxquelles elles seraient sommées de se plier. Cette articulation entre « fille » d’un côté et « femme » de l’autre se retrouve au cœur de l’analyse du corpus.

4. Interprétation sémantique et pragmatique du corpus

4.1. Description des classes sémantiques

L’étape lexicométrique permet d’obtenir des éléments quantitatifs concernant la manière dont les réseaux discursifs tissent les représentations à partir des nœuds sémantiques. Iramuteq permet l’obtention d’un dendrogramme des classes sémantiques, soit les ensembles de sens identifiables qui structurent les représentations du corpus.

Schéma 2. Dendrogramme des classes sémantiques du corpus « Paye ta fac »

Schéma 2. Dendrogramme des classes sémantiques du corpus « Paye ta fac »

La classe sémantique 2, qui porte sur le contexte universitaire d’énonciation (34,4 % du corpus), se détache. Suivent la classe 1, et les classes 3 et 4 :

  • Classe 4 : elle constitue la classe-racine (dans l’embranchement du dendrogramme, les trois autres classes en découlent) et met en lumière une forme élitiste de l’enseignement supérieur, basée sur une différenciation entre « garçon » et « fille », à travers des repères comme « école », « ingénieur », « polytechnique », « militaire », « humour », « encadrant », « prépa », « envie », « supérieur », « chance », « plaire » ou « génie ». Cette classe indique une vision verticale de l’enseignement supérieur, qui invite les étudiants à se placer en position inférieure à celle des enseignants ou du système éducatif ;

  • Classe 1 : seconde classe dans l’embranchement, elle regroupe des termes qui portent sur la discrimination androcentrée des étudiantes, à travers des lemmes comme « regarder », « jupe », « sein », « cheveu », « fesse », « passer », « main », « empêcher », « inquiéter » : ici prévaut la perception du harcèlement des hommes sur les femmes ;

  • Classe 3 : au même niveau que la classe 2 dans l’embranchement, la classe 3 se distingue par une description des rôles sociaux prescriptifs attribués aux hommes et aux femmes à travers la réussite scolaire ou professionnelle, grâce à des éléments comme « étude », « enfant », « mari », « rôle », « économie », « collègue », « repas », « ambition », « maison », « maternel », « retraite », « bébé » et « homosexuel » : le lemme « homosexuel » fait ici son apparition, comme si la distinction sociale entre homme et femme s’adressait aussi, en toute hétéronormativité, à une homosexualité sommée de s’y plier ;

  • Classe 2 : dernière classe, cette classe-sœur de la classe 3, statistiquement la plus pesante, décrit l’environnement d’énonciation, avec « université », « droit », « faculté », « cours », « médecine », « sociologie », « master », « promo » et « auditoire ».

La classe 2 n’est pas la plus essentielle du point de vue sémantique, puisqu’Iramuteq la représente comme un résultat structurel de l’architecture sémantique du corpus. En d’autres termes, l’université n’est qu’un écosystème parmi d’autres qui permettrait d’exprimer des discriminations ancrées dans la société.

Il est intéressant de noter que la classe 4 symbolise la représentation verticale de la réussite sociale, de laquelle découle la classe 1, qui met en lumière des situations de discrimination hétéronormée, comme si celle-ci était directement inscrite dans la structure sociétale. Pour l’illustrer, nous proposons des extractions du corpus. Pour la classe 4, les matérialisations suivantes sont à noter :

(11) Ecole polytechnique, un encadrant militaire lors d’une soutenance de stage où il trouvait que le tailleur que je portais n’était pas convenable […] ;
(12) Il y a autant de filles que de garçons parmi nos élèves mais ça va changer parce qu’on va augmenter la qualité du recrutement […] ;
(13) Mais les filles, pour rentrer en école d’ingénieurs, vous êtes favorisées non ? Ils mettent un coefficient dans les calculs pour les dossiers […] ;
(14) Je t’ai mis cette note parce que tu as causé beaucoup de travail à la hiérarchie militaire et c’était désagréable […] ;
(15) Comment voulez-vous que les ingénieurs machos s’entendent avec les divas sur talons de 10cm du marketing […].

La classe 4 s’appuie non seulement sur le descriptif du contexte discursif rapporté, mais également sur une structuration sociétale de l’enseignement supérieur comme terrain de discrimination, notamment à l’égard de toute personne qui ne serait pas un homme hétérosexuel. Concernant la classe 1, nous mettons en relief l’exemplier suivant :

(16) Mademoiselle, la jupe que vous devez porter lors de votre oral doit être suffisamment courte pour susciter l’intérêt de l’examinateur mais assez longue pour couvrir l’intégralité du sujet […] ;
(17) Non, pas la peine de te retourner, c’est bien aussi de dos […] ;
(18) Vous allez tomber enceinte avant et laisser tomber vos études par la même occasion […] ;
(19) Vous êtes bien agréable à regarder, vous pourriez être commerciale : je vous vois bien avec le petit tailleur, les talons et la mallette […] ;
(20) Toutes les femmes rêvent secrètement de se faire violer, on ne contrôle pas ses fantasmes […].

La classe 1 permet d’obtenir les citations directes, sans lien avec le contexte d’énonciation. D’ailleurs, pour ces exemples comme pour d’autres, il n’y a pas d’indice contextuel permettant de penser qu’il s’agit de discours rapportés d’enseignants et adressés à des étudiants.

4.2. Matérialisation des espaces déictiques dans le corpus

Pour comprendre la circulation des représentations entre les instances discursives (locuteurs, énonciateurs et destinataires, en fonction de leur place dans les discours rapportés), nous proposons une étude de la matérialisation lexicale, sémantique et pragmatique des espaces déictiques, soit les postures d’énonciation ou de destination. Nous nous appuyons sur la théorie des espaces cognitifs de Chilton, qui propose l’utilisation de quatre axes (spatial, temporel, axiologique et modalisateur) pour représenter les espaces déictiques. Ce modèle cognitif et pragmatique répond à la manière dont les locuteurs se représentent, énoncent et interprètent les discours (Chilton, 2004, pp. 57-58). Nous délimitons ainsi une topographie sémantique dédiée aux espaces déictiques, à travers l’analyse d’occurrences A pronominales et de leurs environnements d’occurrences B. Ceci permet d’isoler les espaces déictiques et leurs nœuds sémantiques les plus saillants (au-dessus de 10 co-occurrences incluses) :

  • « Moi / je / mon », associé à : « prof / enseignant » (38 co-occurrences), « vous » (31 co-occurrences), « filles » (22 co-occurrences), « thèse » (20 co-occurrences), « université » (19 co-occurrences), « devant » (16 co-occurrences), « oral » (12 co-occurrences), « question » (12 co-occurrences) ;

  • « elle / elles », associé à : « filles » (10 co-occurrences) ;

  • « nous / nos / notre », associé à aucune co-occurrence significative ;

  • « vous / vos / votre », associé à aucune co-occurrence significative ;

  • « il / ils », associé à : « femme » (16 co-occurrences).

Nous exposons cette distribution à travers une topographie, afin de mettre en relief les nœuds sémantiques déictiques.

Schéma 3. Topographie des co-occurrences des espaces déictiques du corpus « Paye ta fac »

Schéma 3. Topographie des co-occurrences des espaces déictiques du corpus « Paye ta fac »

L’espace déictique le plus représenté est l’espace déictique interne (désormais EDI) : c’est en effet à la première personne du singulier que sont relatées les expériences du tumblr, en tant qu’instance énonciative qui rapporte les discours. Dans ce sens, c’est le rapport à l’enseignant, qui s’adresse aux étudiants via la deuxième personne du pluriel, qui compte de façon prééminente. Les autres espaces déictiques sont en retrait du point de vue de la récurrence de nœuds sémantiques spécifiques. Toutefois, deux espaces reprennent la distinction entre « femme » et « fille ». Si « elle / elles » se retrouve associé à « filles », « femmes » est en revanche lié au masculin « il / ils », comme pour renforcer la relation hétéronormée à l’homme. Nous pouvons alors faire l’hypothèse suivante : les « filles » semblent devenir des « femmes » en passant par une relation avec un élément masculin. C’est ici que se cristallise l’hétéronormativité androcentrée du corpus, à travers un enchevêtrement de discours discriminants pour les femmes et les filles.

Schéma 4. Modalisation des espaces déictiques du corpus « Paye ta fac »

Schéma 4. Modalisation des espaces déictiques du corpus « Paye ta fac »

Nous modélisons ces espaces déictiques sur les quatre axes proposés par Chilton, à savoir l’axe temporel (AT), l’axe spatial (AS), l’axe modal (AM) et l’axe axiologique (AA), en ayant pour point de départ l’EDI qui rapporte les discours. Nous distinguons trois espaces déictiques :

  • L’espace déictique étudiant (EDE), considéré comme proche de l’EDI, lui-même partie de la communauté étudiante, et plus proche des énonciatrices du point de vue modal et axiologique ;

  • l’espace déictique hétéronormé (EDH), proche des enseignants dont les propos ont été rapportés par l’EDI, en relation avec l’EDE : il contient une partie de l’EDE, dans un rapport normatif vertical, en détournant la relation entre enseignant et étudiant ;

  • l’espace déictique féminin (EDF), se retrouve éloigné du point de vue axiologique et modal, notamment parce qu’il est d’abord le fruit de descriptions de l’EDH (d’après les discours rapportés par l’EDI), et parce qu’il est aussi représenté comme une institution sociétale qui doit obéir à des règles.

Le statut d’observateur de l’EDI est capital, dans la mesure où celui-ci ajoute des éléments de contexte et des justifications, sans toujours saisir le fait que ces justifications participent elles-mêmes d’une intériorisation de l’hétéronormativité discriminante :

(21) Je n’ai pas réagi, on était en plein mois de juin et le décolleté n’avait rien d’indécent […] ;
(22) Je venais de me marier […] ;
(23) Personne ne savait qu’il fallait emmener le livre et je ne me maquille jamais […] ;
(24) Je suis partie sans rien dire […] ;
(25) Je me tournais vers lui pour lui demander quelque chose, mon crayon dans la bouche […].

En tentant d’expliquer le contexte de la perception d’hétéronormativité androcentrée, les énonciatrices prennent appui sur la sexualisation supposée de leur comportement (exemples 21, 23 et 25) en gardant une position d’observation, mais jamais d’action – par ailleurs, rares sont les anecdotes rapportées sur le tumblr « Paye ta fac » faisant état d’une réaction d’une étudiante. Cette absence de réaction participe de la verticalité structurelle qui permet à des enseignants d’asseoir les représentations liées à une hétéronormativité androcentrée.

5. Bilan

Notre proposition d’analyse de discours visait à explorer la manière dont fonctionnent les discours rapportés en tant que productions numériques, et notamment leur contexte social d’énonciation ; ceci est d’autant plus impactant lorsque l’énonciation devient dénonciation et entraîne des phénomènes de diffusion et de partage. L’étude du corpus « Paye ta fac » permet de comprendre la manière dont est présent le sexisme discriminant, précisément lorsque celui-ci dispose d’une visée dépréciative concernant les étudiantes ou leur avenir socio-professionnel en tant que femme. Nous retenons trois éléments d’analyse :

  • une topographie sémantique qui différencie les nœuds sémantiques liés aux « femmes » et aux « filles » ;

  • une distribution des classes sémantiques qui illustre la structuration sémantique et représentationnelle du corpus, avec pour racine un rapport vertical ancré dans l’enseignement supérieur, et pour conséquence des représentations discriminantes à l’égard des personnes de sexe féminin ;

  • enfin, des espaces déictiques distribués d’une manière typique des discours rapportés, puisque l’EDI décrit des rapports sociaux à travers les anecdotes relatées, sans être en capacité de produire une réaction qui s’y opposerait.

Le témoignage constitue cependant déjà une action, ou au moins la base d’actions possibles. Le résumé visuel des corpus, à travers l’analyse des similitudes sémantiques d’Iramuteq, peut en rendre compte : ici, plus précisément, nous pouvons immédiatement remarquer que les aires sémantiques « filles » et « femmes » se retrouvent séparées dans le schéma 5, souvent associées à « garçons » et « hommes » par ailleurs, alors que l’aire sémantique « professeur » se démarque nettement dans un contexte de verticalité liée à sa position dans l’enseignement supérieur – c’est en tout cas la manière dont les locutrices choisissent de construire leur discours, puisque nous sommes ici dans du discours rapporté.

Schéma 5. Analyse de similitudes sémantiques du corpus « Paye ta fac »

Schéma 5. Analyse de similitudes sémantiques du corpus « Paye ta fac »

Nous assistons ici à une double manipulation de l’information (Maillat, 2013, p. 195). D’un côté, les discours rapportés constituent une manipulation première des propos, en tant que retranscription indirecte par des énonciatrices supposées sincères ; de l’autre, les contenus des discours rapportés constituent une manipulation sociétale de préservation d’une doxa, qui tend à imposer aux étudiantes une représentation spécifique de la condition de femme.

Dans ce cas, l’énonciation pose question : nous n’avons ni contexte, ni co-texte énonciatif qui éclairent les propos. Malgré cette zone d’ombre qui obscurcit la situation d’énonciation, notre analyse permet de mettre en lumière la manière dont les personnes qui se sentent victimes de propos discriminants rapportent ces propos et rendent compte d’une distinction opératoire entre « fille » et « femme ». Ce faisant, elles signalent la manière dont les stéréotypes genrés à propos de la « femme » présentent des rapports de pouvoir verticaux discriminants ; pis encore, ces stéréotypes sont présentés comme des instances sociétales auxquelles les « filles » sont sommées de se conformer. Que ces propos soient attribués à des universitaires, dont la mission est de sensibiliser les étudiants à l’esprit critique, est un fait d’autant plus dommageable ; que les locutrices du tumblr mettent en énonciation ces propos dans des contextes de verticalité qui induisent un rapport de pouvoir devient alors particulièrement impactant, puisque ces énoncés sont produits pour pouvoir être repris et partagés sur d’autres types de réseaux. Ici, le discours rapporté en tant qu’énonciation dispose d’une valeur de témoignage, dans la mesure où l’énonciation devient dénonciation d’inégalités sociales institutionnalisées comme telles dans l’enseignement supérieur.

Pour citer ce document

Référence papier

Wagener Albin, « Pragmatique discursive du témoignage numérique Sexisme ordinaire dans le tumblr « Paye ta fac »  », Interfaces numériques, 2019, vol. 8, n°2, p. 343-364.

Référence électronique

Wagener Albin, « Pragmatique discursive du témoignage numérique Sexisme ordinaire dans le tumblr « Paye ta fac »  », Interfaces numériques, 2019, vol. 8, n°2, consulté le 28/10/2020, URL : http://dx.doi.org/10.25965/interfaces-numeriques.3944

Auteurs

Albin Wagener
PREFics, Université Rennes 2
PLIDAM, INALCO / Numerina, Campus Tech
18 rue du 8 mai 1945, 49124 Saint-Barthélemy d’Anjou
albin.wagener@campustech.fr
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