Le design comme objet idéal pour la recherche en communication ?

Fabien Bonnet 

Publié en ligne le 23 septembre 2019

Digital Object Identifier : 10.25965/interfaces-numeriques.3812

Texte intégral

L’intention initiale qui a servi de cadre à la composition de ce dossier visait à questionner la mobilisation de plus en plus fréquente du terme « design » dans les discours institutionnels, managériaux et commerciaux, au-delà des proportions qui pourraient être expliquées par le développement du design industriel comme pratique professionnelle.

Note de bas de page 1 :

Pignier Nicole (2009). Sémiotique du webdesign : quand la pratique appelle une sémiotique ouverte. Communication & langages, n°159), pp. 91‑110.

A ce sujet, il avait été mentionné dans l’appel à contributions du présent numéro l’évocation fréquente et potentiellement naturalisante des activités de webdesigners dans le champ de la création numérique1, le recours à la notion de « design organisationnel » dans celui du management, l’émergence d’un « design d’interaction » comme pratique professionnelle et finalement l’apparition et la mise en avant de Chief Design Officers au sein des directions d’un nombre grandissant d’entreprises engagées notamment dans des démarches d’innovation. L’ensemble de ces éléments de discours ont conduit à la formulation d’une hypothèse selon laquelle le « design thinking » serait aujourd’hui souvent éloigné de l’activité des designers pour devenir une grille de lecture, un cadre, ou peut-être un prétexte, mobilisé par d’autres professionnels dans le contexte de toute activité de conception.

Les contributions qui composent finalement ce dossier articulent différents points de vue tout en cherchant à éviter l’écueil de l’accumulation d’études de cas. Par leur nature et par leur agencement, ces points de vue font conjointement apparaître un certain nombre de tensions, de dynamiques, qui renvoient à la fois à l’actualisation de la notion même de « design » dans les pratiques de conception, à la pratique de la communication en organisation et enfin au paradigme communicationnel dans son ensemble tel qu’il a pu être développé au fil des ans par la recherche.

Note de bas de page 2 :

Vial Stéphane (2014). De la spécificité du projet en design : une démonstration. Communication & Organisation, n°46, p. 26‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

Note de bas de page 3 :

Findeli Alain (2010). Searching For Design Research Questions: Some Conceptual Clarifications. Dans Chow Rosan (dir.), Questions, Hypotheses & Conjectures: discussions on projects by early stage and senior design researchers. Bloomington : iUniverse. pp. 286-303.

Note de bas de page 4 :

Cross, Nigel (2006). Designerly ways of knowing. Springer.

Note de bas de page 5 :

Vial Stéphane (2014). De la spécificité du projet en design : une démonstration. Communication & Organisation, no 46, pp. 17‑32.‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

Note de bas de page 6 :

Potter Norman, et al. 2018 (Première édition 1969). Qu’est-ce qu’un designer: objets, lieux, messages. B42.

Note de bas de page 7 :

Berrebi-Hoffmann Isabelle, et al. (2018). Makers : enquête sur les laboratoires du changement social. Éditions du Seuil.

Note de bas de page 8 :

Gentès Annie (2017). The In-Discipline of Design: Bridging the Gap between Humanities and Engineering. Springer.

Tout d’abord, il a été possible de faire l’expérience de la complexité d’une définition de ce « design », « culture particulière de la conception »2 porteuse à la fois d’une dimension utopique3 et d’une ambition méthodologique4. Loin de nous bien sûr l’idée de convoquer dans un tel dossier le lieu commun d’une seule esthétisation des biens industriels, voire celui d’une esthétique spécifiquement contemporaine. Si ce lieu commun a pu faire l’objet de nombreux discours promotionnels, ce n’est pas de ces discours qu’il s’agissait de traiter. Pour une part héritier des arts décoratifs, le design a pris le large, agrégeant au fil de sa jeune histoire les contributions de ses praticiens et auteurs, lesquels semblent trouver dans la notion de « projet », et dans une acception particulière de celle-ci5, un point de départ commun pour leurs travaux. On retrouve cette dimension « projectuelle » et cette réflexion sur l’amélioration de l’existant dans des travaux anciens, comme ceux de Norman Potter6, tout comme dans des productions plus récentes consacrées par exemple au courant des « Makers »7. Aux frontières des questions de créativité, d’industrialisation, de prospective et d’acceptation sociale, le design s’affirme ainsi comme une « in-discipline »8 particulièrement visible.

Note de bas de page 9 :

Vial Stéphane (2015). Qu’est-ce que la recherche en design ? Introduction aux sciences du design. Sciences du Design, no 1, pp. 20‑34.

Mais comment aborder cette question du « design » dont l’intérêt nous semble perceptible quasi-intuitivement dans le cadre de recherches en Sciences de l’Information et de la Communication, au moment où l’ « in-discipline » parfois revendiquée suit un mouvement inverse d’institutionnalisation dans le cadre académique, porté notamment en France par les travaux de Findeli et Vial autour de la revue Sciences du Design ?9

Note de bas de page 10 :

Moeglin Pierre (2018). Ce que cachent les idéologies contemporaines de la création et de la créativité. Actes du Congrès 2018 de la SFSIC, vol. 1, pp. 151-156.

Note de bas de page 11 :

Darras Bernard. Design du codesign - Le rôle de la communication dans le design participatif. MEI, no 40, Design et communication, pp. 141‑158.

Note de bas de page 12 :

Quinton Philippe (2007). L’artéfact : un objet du faire. Les Enjeux de l’Information et de la Communication, Supplément 2007.

Note de bas de page 13 :

Beyaert-Geslin Anne (2012). Sémiotique du design. Presses Universitaires de France.

Note de bas de page 14 :

Leleu-Merviel Sylvie, Boulekbache-Mazouz Hafida (dir.) (2013). Recherches en design : processus de conception, écriture et représentations. ISTE éditions.

Les travaux consacrés à ce potentiel objet de recherche pour les SIC l’ont finalement abordé sous divers angles dont est proposée ici une tentative de synthèse, sans que cette démarche ne puisse prétendre à l’exhaustivité. Certains travaux ont ainsi pu questionner les ressorts et les enjeux10 de la créativité en organisation, dont le design est l’un des leviers. Parmi les facteurs régulièrement questionnés figurent notamment l’émergence de nouveaux dispositifs et usages, souvent numériques, ainsi que la possibilité de modes de conception collaboratifs11. Certains travaux ont investigué une piste différente au sein des Sciences de l’Information et de la Communication en questionnant le design à travers ses artefacts, objets ou services dont on peut chercher à cerner les contextes de production et d’usages, la nature sensible et le potentiel symbolique12. Ce potentiel symbolique, cette question de la « signification ajoutée à l’objet par le designer », a également pu motiver une approche sémiotique13. Enfin, la question des artefacts et des signes en design ne se résume pas à celle des formes produites mais peut être traitée sous l’angle de celles mobilisées au sein même des processus de conception propres au design14.

Note de bas de page 15 :

Conférence Permanente des Directeurs.trices d’Unités de Recherche en SIC (2018). Dynamiques des recherches en Sciences de l’Information et de la Communication, Chapitre 8 : Design. pp. 143-154. CPDirSIC.

Loin de se limiter à une observation de la place du design dans les activités de communication (ou l’inverse), l’ensemble de ces travaux, témoigne des nombreuses intersections qui sont investiguées aux limites des champs respectifs du Design et des Sciences de l’Information et de la Communication et alimentent en cela une importante dynamique de recherche15.

Au vu de l’intérêt (et du plaisir) occasionné par la préparation de ce dossier, nous formulons le souhait que cette dynamique se renforce au sein d’une discipline dont il semble nécessaire de rappeler qu’elle a pour spécificité de prendre la médiation pour objet central de ses travaux, que celle-ci soit entendue au sens médiatique, culturel, documentaire, sémiologique… Cet angle d’attaque par la médiation semble en effet en mesure d’apporter un éclairage spécifique et particulièrement heuristique sur le phénomène design en analysant conjointement les productions de formes, le contexte de cette production, la circulation de ces formes et les usages que cette circulation induit. Le design et sa variante contestée, le design thinking, représentent ainsi un objet frontière idéal pour questionner des processus de signification à la fois en organisation et à une échelle sociétale.