Denis Kambouhner, Philippe Meirieu, Bernard Stiegler, L’École, le numérique et la société qui vient, Mille et une nuits, 2012

Benoît DROUILLAT 

Publié en ligne le 05 février 2018

Texte intégral

L’intégration des usages du numérique à l’école est devenu l’un des enjeux – et l’un des lieux communs – autour desquels se cristallisent les questions sociétales actuelles. L’École, le numérique et la société qui vient est le fruit des débats et des réflexions de Denis Kambouchner, Philippe Meirieu et Bernard Stiegler sur l’école et plus largement, sur l’éducation. L’ouvrage s’articule en trois entretiens et quatre articles sur ce thème.

Le premier entretien, dédié à la question de l’écriture et du numérique, s’ouvre sur le double constat que l’institution scolaire est liée à l’histoire de l’écriture et qu’aujourd’hui cette écriture se transforme profondément, en passant à un « monde sur écran », sous l’impulsion des technologies du numérique. Bernard Stiegler donne sa définition de l’éducation, qu’il envisage, à la suite de Platon, comme une thérapeutique de l’écriture, en ce que l’école lutte contre « un mésusage de l’écriture » et qu’elle permet une transmission du savoir par la maïeutique. Pour Stiegler, nous vivons une révolution des hypomnémata, c’est-à-dire de ce que Michel Foucault désignait par les supports de mémoire. Cette révolution s’opère à la fois par l’apparition de nouveaux supports de mémoire et leur mise en réseau grâce au numérique. À partir du début du XXIe siècle, ces nouveaux supports numériques deviennent accessibles à l’ensemble du public et ne sont plus l’apanage des spécialistes. Ces pratiques, qui jouent un rôle « extrêmement important dans la construction des savoirs contemporains », se sont répandues si rapidement dans la société que l’institution scolaire n’a pas été en mesure de les intégrer, avec le recul critique nécessaire. Stiegler déplore que le marketing pilote aujourd’hui la socialisation de ces pratiques. Il appelle à ce que les structures scolaires retrouvent leur rôle thérapeutique par rapport à ces nouveaux supports de mémoire, afin qu’elles produisent des savoirs théoriques et des outils pour la recherche. Denis Kambouchner dresse les mêmes constats sur l’expansion du numérique et l’omniprésence des pratiques de l’internet, mais défend une école qui vaut à la fois par sa fonction sociale et une transmission des savoirs passant par la communication orale. Pour lui, la question n’est pas tant la place qu’il faut attribuer au numérique à l’école que les relations entre maître et élève à partir desquelles elles peuvent s’intégrer. Philippe Meirieu, lui, souhaite s’inscrire dans une perspective anthropologique. Pour lui, l’écriture est un moyen de « libér[er] notre mémoire et [d’]accroît[re] nos possibilités intellectuelles ». En outre, l’écriture permet de fixer notre flux psychique, de différer l’expression et de « transformer les contraintes de la langue en ressources pour l’expression ». Pour Meirieu, il ne faut pas réduire le numérique à l’ensemble des techniques à mettre en œuvre, mais penser plutôt le type d’interaction entre les ordinateurs et les personnes. Il s’agit de veiller à ne pas soumettre l’esprit à la machine, pour au contraire mettre la machine au service de l’intention d’écrire. Le débat qui suit porte sur la question du rapport entre numérique et écriture. Pour Meirieu, la formation des enseignants est essentielle, car ils doivent pouvoir donner l’exemple dans leur maniement de l’écriture numérique. Stiegler défend, lui, l’idée que l’école doit créer de l’autonomie et mettre à l’abri de la dépendance qui peut être créée par les technologies du numérique, si elles sont entre les mains du marketing. Kambouchner réaffirme l’importance de la formation des enseignants, en souhaitant la lier davantage à la recherche scientifique.

Le deuxième entretien est consacré à « l’école dans la société de la connaissance ». Bernard Stiegler initie le débat en reprécisant les contours de la notion de « société de l’information » et de « société de la connaissance ». Il la définit de façon critique comme une « économie de l’exploitation à la fois de l’information et de la connaissance ». Pour lui, « on parle d’autant plus d’une société de la connaissance que l’on met en place une société de désapprentissage et de prolétarisation des esprits ». Il dénonce la mise en place d’un « capitalisme cognitif ». Les technologies numériques sont ambivalentes car elles offrent à la fois à leurs usagers la capacité de s’émanciper de ce modèle et peuvent en être l’outil même, si elles sont mises en œuvre uniquement dans une logique de profit à court terme. Pour Philippe Meirieu, le rôle de l’école est de donner aux élèves un usage éclairé des technologies du numérique et de les faire entrer de plain-pied dans une « culture lettrée ». Denis Kambouchner, lui, propose de réfléchir sur le rapport à l’outil numérique. D’une part, il appelle, comme Meirieu, à un usage plus critique des ressources numériques, et d’autre part, il dénonce les usages du numérique comme susbtitut à l’effort intellectuel.

Le troisième entretien porte sur « l’école et l’idéal démocratique », sans être particulièrement lié à la question du numérique. Comment faire en sorte que l’école, en tant qu’elle est prise entre deux tendances – soutenir l’égalité des chances et entretenir une certaine forme de sélection ­– ne soit pas simplement une école de masse ? Pour Kambouchner, la démocratisation de l’école passe par son adaptation à ses différents publics, notamment pour tenter de limiter l’échec scolaire. Dans ce prolongement, Stiegler pense que la démocratie doit tendre vers le meilleur et il dénonce ce qu’il nomme un « populisme linguistique » – c’est-à-dire un usage incorrect de la langue par volonté de la rendre accessible – qui s’insinue parfois à l’école. Meirieu renchérit à son tour, pour affirmer que « la maîtrise de la langue est, à bien des égards, la matrice pédagogique de tout enseignement ».

Ces débats sont suivis par de courts textes écrits par les protagonistes des débats et les instigateurs de l’ouvrage, Julien Gautier et Guillaume Vergne. On y retrouve un diagnostic critique de l’institution scolaire actuelle et de la société. Gautier et Vergne ne se contentent pas de ce constat de crise, ils le replacent en perspective avec le phénomène de la convergence numérique, qui exige que le rôle de l’école soit réévalué. Leur texte pose la question de fond qui a sans doute tardé à émerger des débats, « Quelle école pour la “société de la connaissance” ? ». Ils proposent ainsi de formuler un new deal pour l’école, qui s’appuierait sur des « maîtres numériques cultivés et libres », c’est-à-dire disposant d’un recul critique et du discernement nécessaire pour attribuer la place qui revient aux technologies du numérique à l’école. Ce serait à ce titre dans un rapport de complémentarité, plutôt que de substitution, que ces outils s’articuleraient avec les méthodes plus « traditionnelles » d’enseignement.

On regrettera sans doute que les auteurs ne proposent pas ici de piste plus concrète pour matérialiser leurs réflexions. L’ouvrage, qui propose un débat pourtant particulièrement fécond, reste en effet cantonné aux principes théoriques qui fondent l’école et le numérique. Si leur lecture s’avère parfaitement utile et passionnante, elle n’entre pas totalement de plain-pied dans les usages qui se dessinent.