Paul E. Ceruzzi, Computing, a concise history, The Mit Press, 2012

Benoît DROUILLAT 

Publié en ligne le 05 février 2018

Texte intégral

L’histoire de l’informatique ne se réduit pas à la description chronologique de ses dispositifs techniques. Le livre de Paul E. Ceruzzi questionne précisément la façon dont peut être abordée une histoire de l’informatique. L’auteur prend la précaution, dès l’introduction, de signaler que cette dernière « ne peut pas être écrite », car son focus se modifie en permanence et qu’il est malaisé de prendre du recul tant l’évolution de la discipline est fulgurante. Comment cadrer un tel récit historique ? S’agence-t-il en fonction des entreprises qui s’y rendent visibles, des devices qu’elles produisent, ou encore des usages inédits qu’elles suscitent ? Une partie de l’ouvrage s’attache à relater les innovations techniques qui jalonnent la numérisation des méthodes de calcul. Cet avènement de « l’ère numérique » est le point de départ d’une lente évolution vers la miniaturisation et la convergence. Ceruzzi illustre cette dernière par l’exemple du smartphone comme terminal rassemblant de nombreuses technologies : le téléphone, la radio, la télévision, le photographe, l’appareil photo, l’ordinateur, etc. L’un des autres fils conducteurs du récit est la loi de Moore, qui énonce l’augmentation exponentielle chaque année de la puissance de calcul des ordinateurs, à coût constant. Le dernier thème que l’auteur développe est l’interface homme-machine, comme moyen qu’ont les personnes d’interagir avec les dispositifs numériques. Cet axe est présent ici plutôt en filigrane, comme un fil narratif mineur.

Ce qui fascine dans l’ouvrage de Ceruzzi, ce n’est pas tant la description de l’émergence des technologies innovantes qui mènent le récit jusqu’à l’éclosion de l’informatique personnelle et à internet. C’est plutôt la façon dont l’auteur témoigne de la place parfois inattendue du déterminisme technologique et social qui s’est opéré ces trente ou quarante dernières années. Il apporte des éclairages inédits sur la façon d’envisager la place du numérique dans la société. Ainsi, l’apparition de l’informatique personnelle n’est-elle pas tant due à la miniaturisation et à l’accessibilité des composants électroniques qu’à la vivacité des contre-cultures qui ont contribué à façonner des scénarios d’usages différents de ceux imaginés par les ingénieurs. On peut toutefois regretter, dans le récit de Ceruzzi, le déséquilibre qui s’instaure entre les trois grandes périodes de l’informatique, celle des ordinateurs centraux, celle des ordinateurs personnels et celle d’internet. Tandis que la première est abordée dans les détails, celle qui comprend notamment l’invention de l’interface graphique au Xerox PARC n’est traitée que de façon périphérique, au regard de l’influence qu’elle a eu sur l’histoire récente. De même, l’absence de l’internet des objets ne permet pas de mettre en perspective le récit historique. C’est peut-être la relative linéarité du récit qui semble ici moins favorable au développement de ces thèmes.