Jeff Johnson, Designing with the mind in mind (2e édition), Morgan Kaufmann, 2014

Éric Kavanagh 

Publié en ligne le 13 décembre 2017

Texte intégral

Présent dans le monde de l’interaction humain-machine (IHM) depuis plus de 35 ans sur la scène américaine et californienne (Xerox, Sun Microsystems, Hewlett-Packard), Jeff Johnson s’est fait connaître d’un public plus large par ses trois ouvrages de la série bloopers (2000, 2003 et 2007), ouvrages présentant des exemples de design web construits sur le modèle faites/ne faites pas popularisé par le très coloré Vincent Flanders dès 1998. Malgré le succès de cette série et la demande pour ce genre de publication de la part des lecteurs-praticiens, on pouvait très certainement attendre une contribution un peu plus fondamentale de ce diplômé en psychologie de Yale (B. A.) et Stanford (Ph. D.). Avec la sortie de la 1re édition de Designing with the mind in mind (2010), Johnson vient combler les attentes en proposant un véritable exposé de notions psychologiques à l’usage des designers d’interfaces. La deuxième édition de l’ouvrage poursuit dans la même voie en proposant quelques enrichissements transversaux, une refonte du premier chapitre sur les biais perceptuels et, de façon plus visible, en faisant passer la table des matières de 12 à 14 chapitres pour traiter de la prise de décision et des lois guidant la coordination main-œil (la Loi de Fitts essentiellement). Si la psychologie cognitive accompagne l’IHM depuis les débuts de la discipline, elle n’était toutefois, à l’époque, l’apanage que de quelques initiés. Les années 2010 marquent certainement le commencement d’une tendance lourde chez les auteurs s’adressant aux praticiens (Ware, Weinschenk, Johnson, etc.) : les fondements psychologiques sont maintenant à jour, expliqués et contextualisés pour le design et le designer d’interface. Confirmation d’une nouvelle ère épistémologique, si on peut dire.

Dans cet ouvrage à l’usage des praticiens, Johnson brille d’au moins trois façons. D’abord, en privilégiant l’exposé cohérent et suivi de fondements psychologiques constituant les chapitres (fonctionnement et limites de la mémoire, propriétés de l’attention, biais perceptuels, etc.), il présente à son lectorat non pas une liste désincarnée de principes sans lien explicite les uns avec les autres – et cela dit avec le plus grand respect pour des ouvrages importants et incontournables comme Principes universels de design (Rockport et Eyrolles), construit en liste –, mais bien une réelle leçon de science. Les principes et guidelines, certes encore et toujours essentiels, ne sont pas ici les entrées principales mais bien des éléments consécutifs et intégrés à l’exposé scientifique. Cette organisation de l’information contribue à doter l’ouvrage d’une dimension argumentative supplémentaire, ce qui le rend plus riche et plus dense que la plupart des ouvrages du même créneau adressés au même public.

Ensuite, il faut souligner la pertinence, la quantité et la variété des exemples présentés en appui aux propos, qu’il s’agisse de la théorie en début de chapitres ou, le cas le plus fréquent, lors de la présentation des principes de design découlant de la théorie. Bien qu’on assiste à la reprise du modèle faites/ne faites pas dans plusieurs cas d’exemplification, on ne retrouve pas les fréquents dérapages des premiers ouvrages du genre (ex. : sélection de cas limites, exemples forgés et peu réalistes, exemplification sans nuance). Outre les exemples tirés du web ou d’autres systèmes d’information, l’ouvrage présente çà et là quelques figures et tableaux – fort bienvenus – venant soutenir l’exposé de façon très efficace.

Enfin, sur le fond des choses, on peut se réjouir du traitement théorique qui ne fait pas dans les clichés. Par exemple, la majorité des ouvrages pratiques produits dans le domaine évoquent très souvent la fameuse règle du 7 +/- 2 (en référence à la capacité de traitement de la mémoire de travail). Johnson cesse de cultiver cette donnée colportée de façon inégale depuis 1956 et introduit la « nouvelle » limite (4 éléments) et toutes les précautions à prendre lorsque vient le temps d’évoquer les capacités de cette partie de la mémoire. Autre exemple, dans le chapitre sur la vision colorée, en plus d’évoquer des éléments évolutifs fort captivants, il n’hésite pas à présenter la révision du « statut » des bâtonnets (ces photorécepteurs sensibles au mouvement et aux faibles contrastes lumineux) : dans nos environnements sur-illuminés, ces derniers ne seraient plus très utilisés. Et Johnson de nous rappeler qu’ils étaient fort utiles pour distinguer les prédateurs de nos ancêtres dans la pénombre ou encore en veille auprès du feu devant la grotte.

Les ouvrages de ce genre sont essentiels pour le futur de la discipline. Insuffisamment formés à la psychologie, les praticiens sont très souvent en déficit d’expertise pour justifier leur intervention ou pour documenter une problématique. Dans l’avant-propos, c’est Stuart K. Card lui-même qui insiste sur l’importance de cette base scientifique pour les développements futurs de l’IHM. Intégrer et développer une telle base permettrait notamment de sortir du tout-puissant paradigme du test A/B – qui condamne à l’essai-erreur sans vraiment injecter de savoirs réels et durables en IHM – et d’entrer, à tout le moins en partie, dans celui de l’évaluation expliquée par la science, ce qui permettrait une plus grande capacité prédictive et générative. Card évoque encore la codification de la connaissance, ce qui permettrait à la discipline de mieux nommer les phénomènes dont elle se préoccupe. Qui nomme bien comprend mieux. Si l’IHM est peut-être encore loin de voir naître la synthèse complète et à jour en ce qui a trait aux connaissances psychologiques à relayer et à adapter, l’ouvrage de Johnson constitue un jalon certain vers cette destination. Vivement la 3e édition dans quelques années !