Jean-Pierre Meunier, Des images et des mots : cognition et réflexivité dans la communication, Louvain-la-Neuve, Academia – L’Harmattan, 2013

Guillaume Joachim 

Publié en ligne le 13 décembre 2017

Texte intégral

L’ouvrage de Jean-Pierre Meunier fait partie des travaux qui jalonnent et clarifient la compréhension des rapports entre activité cognitive et processus de communication. Des images et des mots aborde les questions complexes des opérations mentales qui accompagnent et sous-tendent nos dispositifs d’interprétation des signes iconiques et langagiers. Plus particulièrement, il propose un exposé introspectif sur les facultés imaginatives, logiques et inférentielles activées lors de nos échanges médiés par l’image et le langage parlé, qui rétroagissent sur la pensée et la conditionne dans une certaine mesure.

Note de bas de page 1 :

J.P. Meunier (2003), Approches systémique de la communication, Bruxelles, De Boeck.

Cette recherche s’inscrit dans le projet d’approfondissement des relations entre cognition, communication et média de l’auteur, entamé dans sa précédente publication Approches systémiques de la communication1. En mettant ici l’accent sur la réflexivité et les dimensions les plus fondamentales de l’expérience communicationnelle (imagerie et discours), ce livre compare différentes productions signifiantes (iconiques, langagières, et mixtes) selon des niveaux d’abstraction et des points de vue différenciés. En situant son approche au niveau phénoménologique d’explicitation de l’expérience subjective des sujets communicants, cette étude se structure en cinq parties.

Dans la première partie sont introduites quelques grandes aptitudes cognitives dont le retour réflexif sur l’expérience subjective de la communication est graduellement mis en exergue. Du rôle des capacités mimétiques à l’abduction en passant par l’intégration conceptuelle, l’examen détaillé d’opérations de la pensée révèle progressivement la manière dont se construisent et interagissent nos représentations mentales sous l’influence de l’expérience du dialogue interindividuelle (communication) et du « dialogue intraindividuelle (réflexion) » (p. 124). Qu’elles soient transitoires, s’appuyant ou non sur des connaissances préalables, ces représentations internes déploient également leur richesse et leur complexité dans leurs articulations, leurs enchâssements et leurs évolutions dynamiques avec les différents contextes de communication. S’appuyant principalement sur l’intervention de théoriciens de la sémantique cognitive, cette section théorique construit l’épine dorsale de l’ouvrage sur la base de ces opérations de base de la pensée et de leurs spécificités.

La deuxième partie s’attache à reconnaître certaines relations entre, d’un côté les médiations iconiques et verbales, et de l’autre les aspects cognitifs généraux abordés précédemment. Elle présente le travail cognitif du récepteur et la « variation en extension » (p. 110) du message par l’étendue des contextes activés et la profondeur de l’élaboration mentale. Entretenant par nature des rapports différents avec les représentations internes, médiations langagières et iconiques sont analysées séparément pour identifier leur participation spécifique à la construction de modèles mentaux, et les transformations liées à leur projection dans le monde extérieur. La médiation iconique est approchée comme un processus impliquant fortement le corps par projection mimétique. L’influence des « contextes » et « schémas » variés (p. 70-78) convoqués par les images, par leur prédétermination importante ou la diversité d’accommodation perceptive est ensuite mise en évidence. L’implication d’opérations de complexité et de réflexivité croissante explicite en outre comment notre aptitude cognitive participe à rapprocher, par superposition ou juxtaposition, des éléments iconiques habituellement distants. La médiation linguistique est elle envisagée comme une production sémiotique culturellement élaborée qui médiatise notre rapport au monde, aux autres et à nous-mêmes. En soulignant certaines caractéristiques des signes linguistiques, ce chapitre précise également la réflexivité propre à la manipulation des signes linguistiques, agissant sur nos propres représentations, ainsi que la dimension profondément intersubjective de toute pensée discursive. La communication par le langage parlé est enfin problématisée par sa forte dépendance sociale et par des raisonnements logiques spécifiques.

La troisième partie approfondit des aspects cognitifs et relationnels liés au langage. Elle décrit comment des aspects psychosociaux de partage d’attention via les signes langagiers permettent, entre autre, d’engendrer des phénomènes de centration et de décentration entre les interlocuteurs. Le rapprochement entre l’exercice du langage et les capacités imaginatives et logiques donne l’opportunité d’exposer comment certaines opérations cognitives favorisent des « mises en profil » (p. 37) dans nos modèles mentaux, des ajustements de points de vue, et explique de manière plus large le rôle que joue les signifiants dans la distanciation réflexive et la compréhension du réel.

La quatrième partie considère les relations entres les instruments et supports de communication et les opérations cognitives impliquées dans les processus communicationnels. Ce chapitre s’organise autour de la comparaison entre l’écriture, comme médium de renforcement de la pensée logique et de « d’autonomisation du discours intérieur » (p. 212), et les technologies de l’imagerie, conservant un rapport d’analogie avec nos représentations internes et favorisant les effets fusionnels et participatifs. Une exploration plus poussée du cas du cinéma, autour de la question du « langage cinématographique », apporte un éclairage sur les processus distinctifs de distanciation réflexive et de conceptualisation de l’image cinématographique

La cinquième partie, en s’appuyant sur les précédentes, envisage les interactions complexes entre les médiations iconiques et langagières dans leurs rapports et combinaisons au sein de médias spécifiques. Ce dernier chapitre du travail présente une série de bipolarité comme clés de lecture et analyse comment, associés l’un à l’autre, les signes de nature différente modifient l’ajustement perceptif, la conscience du rapport intersubjectif et favorise ou non la décentration et la distanciation réflexive. Dans leurs nuances et modulations, quelques articulations entre langage verbal et images sont examinées pour illustrer les mécanismes par lesquels les différents aspects des messages peuvent se combiner de manière très variée pour orienter la réception d’un message.

Ce travail, dont les concepts sont illustrés par des exemples issus des domaines de l’art, de la publicité ou de disciplines scientifiques, s’adresse à toute personne s’intéressant aux liens entre la communication et les diverses formes de l’activité cognitive. Dans le flux constant des informations et formes médiatiques qui nous entoure, cette publication offre une prise de distance et un regard instructif sur nos activités communicationnelles dans nos rapports aux autres et à nous-mêmes, et fournit des clés de lecture pour mieux comprendre nos mécanismes réflexifs et les rapports d’interdépendance entre technologie, communication, cognition et culture.