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NOTES DE LECTURE : Franck LEIBOVICI, Julien SEROUSSI, Bogoro


Bogoro

Franck Leibovici, Julien Seroussi, , Paris,  Éditions Questions Théoriques, 2016, 351 p.

Pascal Plas, directeur de l’IiRCO.

 
Franck Leibovici et Julien Seroussi viennent de publier un ouvrage original – Bogoro – aux Éditions Questions Théoriques. Celui-ci est constitué d’un ensemble de pièces d’archives émanant de la Cour pénale internationale et se rapportant aux massacres commis dans le village de Bogoro le 24 février 2003. Ce village est situé au Congo, dans la province orientale de l’Ituri où s’affrontent des milices et des éléments de l’armée ougandaise  dans le cadre d’un conflit international qui se déroule en République démocratique du Congo depuis 1996. Les chefs des différentes milices ont été poursuivies pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité à la Cour pénale internationale à partir de 2007.

   Les auteurs s’expliquent sur leur démarche dans une « note sur le dispositif d’écriture » sise en fin de volume et qui, nous semble-t-il traduit bien la singularité de leur entreprise.

   « bogoro suit la chronologie d’un des premiers procès de la cour pénale internationale à la haye », écrivent ils, pour désigner l’affaire «  le procureur vs. germain katanga et mathieu ngudjolo (2007 – 2014)[1]. le texte est composé de quatre parties : la première partie donne la parole aux témoins du procureur, anciens enfants-soldats, à la fois victimes de la guerre et participants actifs aux massacres ; la seconde donne la parole aux victimes ; la troisième, aux témoins de la défense ; la quatrième rend compte, dans un retournement un peu théâtral, de la crédibilité des témoins telle qu’elle fut évaluée dans le jugement de la Cour.

   au sein de chaque témoignage, non seulement l’indication temporelle des jours d’audience a été conservée, mais aussi et surtout, l’architecture éditoriale des transcripts : le report des numéros de ligne originaux permet de transporter, au-delà du texte même, quelque chose du document juridique. le lecteur peut ainsi savoir lorsque des coupes et des sutures ont été opérées, et où elles l’ont été. il semblait qu’il y avait quelque chose d’éthiquement juste à conserver ces chiffres pour permettre au lecteur de considérer les actions effectuées sur les matériaux d’origine et, éventuellement, de retourner vers ces derniers.

chaque témoignage est organisé selon la règle anglo-saxonne du contradictoire : l’interrogatoire permet d’élaborer une narration de l’événement depuis la perspective du témoin, mise à l’épreuve ensuite par un contre-interrogatoire (appuyé parfois par des contre-témoins) (…)

(…) une technique d’écriture, à la fois simple et utile, aura été d’utiliser un système de mots-clés pour qualifier certains paragraphes. Cette technique permet de créer des échos d’un témoignage à l’autre, puisque les mêmes thèmes sont à chaque fois repris, diminuant ainsi l’effet de coq-à-l’âne que pourraient éprouver des lecteurs de romans. Mais cette technique offre aussi la possibilité de passer d’une lecture linéaire à une lecture tabulaire : en choisissant, depuis l’index, un tag comme fil directeur, le lecteur pourra alors traverser d’une tout autre manière la masse de l’ouvrage.

    la composition de l’index est [aussi] une opération d’écriture.  les mots-clés n’ont pas été apposés systématiquement à chaque occurrence d’un thème – leur apparition invite plutôt à une attention particulière de lecture, elle rend sensible aux dimensions pointées et contribue à la formation d’une « vision professionnelle ». dans cet index, les mots-clés se répondent entre eux et en viennent, parfois, à fonder des familles, des familles bien étranges, où l’hétérogène et l’inattendu viennent disputer l’aune des nos représentations trop rapidement montées en généralité.

 

       Cet ouvrage  renvoie à des pratiques littéraires développées par le courant objectiviste développé aux Etats-Unis par le groupe constitué de Charles Reznikoff[2], George Oppen, Carl Rakosi et Louis Zukofsky auquel Franck Leibovici et Julien Seroussi font référence.

Ces poètes, réunis très informellement dans les années 30  prônaient une poésie non lyrique, en prise directe avec le réel. Leur travail se fondait sur une forme d’effacement du poète derrière des créations devant donner accès objectivement au réel. Testimony – The United States 1885-1890 publié en 1965 par Charles Reznikoff est l’un des exemples majeurs de l’objectivisme littéraire. « La poésie présente l’objet afin de susciter la sensation. Elle doit être très précise sur l’objet et réticente sur l’émotion », écrit Reznikoff  qui propose comme élément de définition de l’objectivisme poétique l’axiome formulé par William Carlos Williams: « No ideas, but in things » — pas d’idées, sinon dans/par les choses. Ce courant   efface tout rapport au jugement subjectif de l’écrivain ; en ce sens cette poésie se démarque totalement du lyrisme. Leur travail objectiviste interrogeait les rapports entre les énoncés et vennait les déplacer, les agencer, les questionner afin de mettre en lumière des liens qui sont non apparents, des liaisons inaperçues ou bien cachées volontairement.  Les recherches objectivistes interrogent donc beaucoup la formation symbolique du réel. Reznikoff précisait : « Je suppose qu’on peut qualifier du terme « objectiviste » un écrivain qui n’écrit pas directement sur ses sentiments, mais sur ce qu’il voit et ce qu’il entend, qui se restreint presque au témoignage devant une cour d’assisse, qui exprime ses sentiments indirectement par le choix de son sujet, et, s’il écrit en vers, par sa musique. »

bogoro emprunte aussi aux expériences de Nicolas Kent en Angleterre ; directeur artistique depuis 1984 d’un petit théâtre indépendant et emblématique — le Tricycle — situé dans un quartier populaire de Londres, il est bien connu pour ses travaux réalisés à partir de retranscriptions de sujets brûlants de l’actualité internationale dont la guerre en Irak ou en Afghanistan, le meurtre raciste d’un adolescent noir — l’enquête sur le jeune Stephen Lawrence– la prison de Guantanamo, etc.. Il a produit en 1993 une pièce « Half The Picture » traitant de l’enquête publique de Richard Scot sur la vente d’armes en Irak[3].

 

Bogoro est un beau livre auquel nous sommes sensibles dans la mesure où il montre d’autres possibilités d’exploitation des archives de la justice pénale internationale ce à quoi s’emploie l’IiRCO depuis de nombreuses années. Il y a en effet dans les milliers de pages des audiaences et des multiples pièces annexes une dimension anthropologique que nul ne perçoit lors des procès et qui ne peut être mise en évidence que par une relecture « autre » de ces textes comme nous venons de le faire pour mettre en évidence les références aux pratiques de sorcelleries contenus dans les archives des tribunaux indonésiens (Cf. site de l’IiRCO, article de Pascal Plas et Pascal Texier). Le choix de de passages spécifiques, de « moments adéquat » au sein de la masse de l’archive disponible constitue aussi une démarche intéressante de valorisation de cet ensemble de documents ; cette démarche montre qu’il n’est point toujours besoin d’un discours scientifique d’appui pour donner à lire ce qui semble être au départ des pièces complexes mais qui est au fond la parole brute des acteurs.

Au final, habitué à travailler sur l’archive judiciaire brute dans un processus de réflexion permanent sur le séquençage, l’indexation, la valorisation et ce dans l’entrecroisement de plusieurs disciplines, j’ai apprécié ce  livre dans la mesure aussi où sa construction subtile en dit long sur le grand théâtre qu’est une juridiction pénale internationale, la manière dont s’y déroule les procès et s’y produisent des péripéties qui pèsent sur le(s) récit(s) et les discours des témoins.

Il faut lire Bogoro.

 

 

[1] Cf. p. 349. Nous reproduisons tel qu’imprimé le texte des auteurs lequel ne comprend pas de majuscules.

[2] Né à Brooklyn, dans le quartier juif de Brownsville, de parents russes ayant  fuit les pogroms consécutifs à l’assassinat du tsar Alexandre II, avocat de formation n’ayant que peu exercé, Reznikoff  a passé toute sa vie à New York, ville qu’il n’a cessé d’arpenter.

[3] Report of the inquiry into the export of defence equipment and Dual-Use Goods to Iraq and related prosecutions, 1992, 1806 p..

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