De la théorie à la pratique, expérimenter la dérive dans l’espace urbain limougeaud : du campus Vanteaux aux bords de Vienne, quelles dérives ?
Présentation d'un travail de cartographie sensible From Theory to Practice, Experimenting la dérive in Limoges Urban Space: from the Vanteau Campus to the Banks of the Vienne, What Kind of dérives? A Sensitive Mapping Work Presentation

Lucile BERTHOMÉ ,
Michelle MOUENGA MAKINDA 
et Nicolas PIEDADE 

Mots-clés : cartographie sensible, Debord, dérive, expérimentation, Limoges

Keywords : Debord, dérive, experimentation, Limoges, sensitive mapping

Sommaire

Texte

1. Présentation de l’expérimentation

1Si la dérive est en premier lieu une expérience esthésique, sensorielle, « une technique du passage hâtif à travers des ambiances variées » dirait Debord (1958b, p. 19), il semblerait paradoxal, presque inconvenant, de se limiter à son étude selon une approche purement intellectuelle, sans nous frotter à la « concrétude » de l’espace urbain, pour reprendre les mots de Thibaud (2010, p. 2). C’est pourquoi nous avons tenu, durant le colloque, à dédier du temps à sa pratique. Néanmoins, nous avons choisi de prendre quelques libertés avec les règles spécifiques proposées par les situationnistes. Il est en effet impossible de faire, par exemple, une dérive d’une journée comme le préconise Debord (1958b, p. 21). Pour cette raison, nous parlerons plutôt ici « d’exploration urbaine ».

2Nous avons donc saisi l’occasion du déplacement vers le lieu du dîner, sur les bords de Vienne, pour proposer un moment d’expérimentation de notre version de la dérive, afin de saisir la ville « à même ses “phénomènes de médiocre importance” (Simmel), ses “manifestations discrètes de surface” (Kracauer) et ses “images dialectiques” (Benjamin) » (Thibaud, 2010, p. 4).
Précisons dès à présent que le restaurant, point final de l’exploration, était situé à 4 km de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines (FLSH) où se déroulait ledit colloque, ceci en s’en tenant à l’itinéraire le plus direct. Bien plus donc, en situation de dérive… Cette donnée aurait pu en rebuter plus d’un. Dès lors, pourquoi choisir ce moment, ce trajet, pour tenter une exploration urbaine ?

Figure 1 : Capture d’écran du trajet proposé par Google Map pour relier la FLSH au restaurant

Figure 1 : Capture d’écran du trajet proposé par Google Map pour relier la FLSH au restaurant

3Pour plusieurs raisons.

4Tout d’abord, la FLSH est située dans une zone périphérique de la ville (Figure 1). Le trajet permettait donc une traversée de différents espaces : celui de la faculté, d’un grand boulevard dédié aux automobiles, de zones pavillonnaires, mais aussi des bords de Vienne. Les chemins possibles étaient pluriels, éclectiques et invitaient à « se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent » (Debord, 1958b, p. 19). Qu’il s’agisse des habitants de Limoges ou des participants jouant en terrain inconnu, nous étions tous face à une portion de ville peu familière et/ou parcourue à pied.
Ensuite, ce moment était idéal, car il s’insérait à la suite de la communication proposée par Kevin Clémenti abordant la pratique des cartes cognitives (voir l’article « Représentations cognitives de l’espace et dérive : quels liens ? » présent dans ce numéro). Nous mettions ainsi immédiatement en pratique les connaissances apportées par cette présentation et donnions un « cadre » à l’exploration urbaine.
Enfin, cette exploration, proposée lors du premier soir du colloque, apparaissait comme pertinente pour éclairer, sous un angle différent, la seconde journée. Après cette expérimentation collective, esthésique, quels tournants prendraient les discussions du lendemain ? Cela aurait-il un impact ?

5Telles étaient nos hypothèses.

6Mardi 09 novembre 2021, 17h30, à la nuit tombante, par petits groupes, armés de polaroïds, de carnets, de stylos et de téléphones portables (pour enregistrer du son), nous nous sommes mis en route, ou plutôt, en déroute. Très peu de consignes, sinon la plus importante, celle de nous retrouver, deux heures plus tard, au restaurant. Voici les consignes données aux participants :

  1. Notre point de départ est la FLSH. Notre point d’arrivée, le restaurant du pont Saint-Étienne (8 Pl. de Compostelle, 87000 Limoges).

  2. Nous partirons par petits groupes. Chaque groupe aura le même matériel : une carte, un polaroid, un enregistreur, un carnet pour dessiner et écrire.

  3. Vous aurez deux heures pour rejoindre le restaurant où vous attendra un cocktail.

  4. Le but de cette exploration urbaine est, comme son nom l’indique, d’explorer la ville. Laissez-vous porter par ses ambiances, ses sons, ses odeurs, son architecture. Sentez-vous libres d’aller où bon vous semble. Utilisez la carte uniquement comme une indication quant à votre destination finale, ne l’utilisez pas comme un outil contraignant.
    Pendant l’exploration, saisissez, à l’aide du support de votre choix, les éléments de la ville qui vous touchent ou retiennent votre attention
    Contraintes : ne pas prendre plus de 5 photos, ou produire plus de 5 dessins, 5 textes par groupe.
    N’hésitez pas à ramasser des éléments en chemin.
    Si besoin, sentez-vous libre de prendre le bus pour rejoindre le point d’arrivée. L’exploration urbaine prendra alors une autre dimension !

  5. Une fois arrivé·e·s au restaurant vous trouverez à votre disposition du matériel pour élaborer une carte sensible de votre exploration urbaine (une carte par groupe). Retracez votre parcours en indiquant les différents éléments répertoriés au cours de l’exploration urbaine. Vous pouvez coller les photos, indiquer les numéros de sons et les décrire (nous les prendrons sur une clé USB). Ne cherchez pas à reproduire un parcours topographique, mais plutôt un parcours sensible.

  6. Ces cartes seront présentées en clôture du colloque et illustreront les articles du numéro de la revue FLAMME consacré à la dérive urbaine.

7Passées les quelques hésitations, « par où partir ? », « comment faire s’il pleut ? », les groupes (3 groupes de 5 ou 6 personnes) se sont peu à peu dispersés.

8Après une heure trente pour certains, plus de deux heures pour d’autres, l’arrivée au restaurant fut assez naturellement très appréciée (la nuit était tombée, la température n’était pas clémente, mais, par chance, il ne pleuvait pas). Toutefois, avant de pouvoir se restaurer, chaque groupe s’est rassemblé pour produire une carte sensible de cette exploration urbaine et tenter de dessiner des « relevés des articulations psychogéographiques d’une cité moderne » (Debord, 1958b, p. 23), c’est-à-dire, ici, Limoges.

9Avant de s’intéresser dans le détail à ces cartes sensibles, il est primordial de définir plus précisément cette notion et d’expliquer les raisons qui nous ont motivés à les intégrer à la démarche.

2. Des cartes sensibles pour saisir les affects du milieu urbain

10La carte sensible est définie par Olmedo et Roux, comme « l’inverse des cartes habituelles qui se prétendent neutres, abstraites générales (sic) et sont comme “désensibilisées” au sens où elles sont coupées de la sensibilité particulière des auteurs qui les élaborent » (2014, p. 38). Cette proposition n’est pas sans rappeler les écrits des situationnistes qui invitent, avec la psychogéographie, à étudier les « effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement des individus » (Debord, 1958a, p. 13), mais également l’« action directe du milieu géographique sur l’affectivité » (p. 13). Autrement dit, face à une ville rationalisée, cloisonnée, dirigée (voir l’article de Paul Ardenne présent dans ce numéro), comment peut-on encore représenter et conférer une place à la sensibilité, à la subjectivité ?

11Les cartes sensibles constituent une tentative de réponse à cette interrogation. Cet outil remet en cause le caractère prétendument « neutre » (Olmedo et Roux, 2014, p. 38) de la ville et révèle, au contraire, la sensibilité des usagers qui la fréquentent.

12Leur capacité à « représenter les spatialités affectives » (Olmedo et Roux, 2014, p. 37) et à « représenter les micro-espaces » (Olmedo, 2011), c’est-à-dire la ville non pas telle qu’elle peut être conçue ou théorisée, mais bien telle qu’il est possible de la représenter, de l’éprouver, nous semblait particulièrement appropriée, à la fois pour servir de cadre à notre dérive, et pour en restituer la teneur.

13Ce que nous souhaitions, c’était engager les participants dans une sorte de corps à corps avec l’urbain, même si celui-ci se révélait décevant. La carte sensible était alors le moyen d’orienter l’exploration, de ne pas en faire un simple déplacement, mais, au contraire, de chercher du sens au fil du parcours.

14C’est pourquoi nous avons choisi de restituer deux des trois cartes produites à l’issue de notre exploration dans ce numéro, accompagnées de ce que nous pourrions nommer un récit de vie. En effet, pour la psychologue Marichela Vargas, « [l]e récit de vie en tant que dispositif méthodologique se fonde sur la faculté humaine, universelle, de structurer l’expérience de manière narrative ; en d’autres termes de faire de la vie une histoire » (2018). De la même manière, « [e]n tant que dispositif de recherche, le récit de vie vise la connaissance : la connaissance scientifique, le témoignage ou encore la transmission » (2018).

3. Présentation des cartes sensibles

Figure 2 : Carte sensible du Groupe 1 (Théo Ananissoh, Paul Ardenne, Lucile Berthomé, Kevin Clémenti, Hani Georges)

Figure 2 : Carte sensible du Groupe 1 (Théo Ananissoh, Paul Ardenne, Lucile Berthomé, Kevin Clémenti, Hani Georges)

Récit 1

15À peine parti·e·s de la faculté, plutôt calme et silencieuse (1) entourée de vastes terrains et de très nombreux parkings (2) déjà presque vides à cette heure-ci, nous nous sommes confronté·e·s à un boulevard de deux fois deux voies (3), très bruyant et oppressant. Nos premières foulées étaient déjà contraintes par les passages piétons, au demeurant peu nombreux : l’exploration urbaine commençait par un assujettissement collectif aux tracés urbanistiques, un comble ! Le début de notre expérience n’a donc pas été choisi, mais plutôt subi. Nous n’avons aucunement réfléchi à un parcours, un chemin, bien au contraire : nos pas décideraient pour nous. Mais déjà nos pas ne décidaient pas, sous peine de nous faire renverser.

16Après cette traversée cacophonique, le calme des zones pavillonnaires s’est fait inquiétant : 18 heures, pas âme qui vive (4). Heureusement, Paul Ardenne, très enthousiasmé par cette exploration urbaine, a vite empli le silence et rythmé nos mouvements de conversations azimutées, se saisissant de chaque recoin pour construire des récits urbains ; nous invitant parfois, en écho à son intervention de la matinée, à transgresser les interdits, et pourquoi pas, à « couper par les jardins privés ». Nous ne l’avons pas fait, sans quoi notre dérive aurait bien pu connaître un tournant bien plus inattendu, quoique sans doute, aussi, plus excitant.

17Tout à coup, au détour d’un rond-point, entre deux de ces envolées, un sapin quelconque (5), affaibli et peu remarquable, a attiré nos regards : une légère note colorée et vivante apparaissait au sein de ce camaïeu de gris urbain mortifère.

18Après cette parenthèse, toujours guidé·e·s par cet état d’esprit de transgression ardennien, nous avons choisi de photographier les multiples panneaux « propriété privée » (6) interdisant aux automobilistes en quête d’une place où se garer de s’aventurer sur ces grands parkings. Toute notre dérive venait confirmer l’existence de la ville sous contrainte narrée par Paul Ardenne. Deux personnes croisées au détour d’une rue furent quelque peu surprises face à la vision, sans doute étrange et peu habituelle, de notre joyeux groupe arpentant les espaces périphériques de la ville limougeaude.

19Passées ces rencontres, qui n’en n'étaient pas, notre parcours fut ensuite cadencé par les feux tricolores (7) qui nous attiraient comme des mouches sur un écran de télévision. Un arrêt devant le panneau de la rue Émile Montégut (8) nous lança dans une discussion effrénée sur les choix odonymiques opérés à Limoges : cette ville n’était-elle donc pas « de gauche » ?

20C’est alors qu’au détour d’une rue pentue, un jardin d’enfants, alors fréquenté par de jeunes adultes dont l’utilisation à la nuit tombée semblait toute autre, nous a attirés : cet espace était le premier que nous croisions à avoir été pensé pour l’action humaine spontanée, non programmatique. Théo Ananissoh et Paul Ardenne se sont donc prêtés au jeu de la balançoire (9), souvenir mémorable d’une dichotomie totale entre instant vécu et contexte universitaire. Nous touchions là le point le plus exaltant de notre exploration urbaine : la décontextualisation. Passé ce point culminant, marqué par le départ de Paul Ardenne, le parcours redevint plus calme, trop calme. L’environnement se prêtait de moins en moins aux surprises urbaines (se prêtait-il mieux aux surprises urbaines auparavant ?).

21Nous avons poursuivi notre déambulation, mais l’engouement des premiers kilomètres se mua peu à peu en banale marche. Les discussions entre pairs prirent le pas sur la dérive : nous n’avions rien à observer de particulièrement enthousiasmant (10). La ville était si apathique que, lorsque nous avons croisé un bar-tabac ouvert (11), la prise d’une photographie s’est imposée. Les néons lumineux permettaient de prendre une photographie car, jusqu’alors, le polaroïd demeurait impassible, figé dans l’obscurité de la ville.

22Arrivé·e·s sur les bords de Vienne (12), au niveau d’une poubelle trônant sur un terre-plein qui séparait deux voies de circulation (13) (notons que nous avions réellement peu d'éléments auxquels nous raccrocher), nous avons croisé un autre groupe, égaré, qui hésitait à mettre en marche son GPS pour « en finir ». Nous les avons dépassé·e·s et avons poursuivi notre exploration en contrebas du boulevard (14), de nouveau bruyant, sur un chemin longeant la Vienne (15) : indice que le point d’arrivée était tout proche.

23La déambulation se transforma alors en promenade socratique, les discussions s’égrainant gaiement autour de Bourdieu et de Latour, entre autres (16). L’ambiance était particulière : à la fois agréable et inquiétante. L’apparition des arbres ne fut sans doute pas un hasard quant à ce changement d’atmosphère.

24Quelques centaines de mètres avant l’ultime pont de pierre (17) menant au restaurant, la lumière nous surprit (18). Nous venions de marcher durant de longues minutes dans un chemin noir, qui, tout à coup, en se rapprochant de la zone « active » des bords de Vienne, s’éclairait : la récompense était à portée de pas (nous avions promis un cocktail lors de l’arrivée au restaurant pour motiver les participants…).

25Finalement, après l’excitation des premiers instants, l’exploration s’est peu à peu transformée en déplacement, faute d’éléments intrigants ou signifiants. En nous laissant aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent (qui furent très peu nombreuses) (Debord, 1958), peu de choses sont advenues. Sans doute est-ce là une des raisons qui explique que ce qui nous a le plus marqué·e·s durant cette exploration urbaine ne se trouve pas dans le dessin stabilisé, mais dans les contre-récits que nous venons de narrer, dont certaines parties ne peuvent être en intégralité rapportées ici.

26Commentaire : Nous avons choisi de représenter notre exploration urbaine sous la forme de dessins schématiques mimant le parcours et les différentes étapes qui le jalonnent. Nous n’avons pas questionné cette représentation, nous n’arrivions pas à imaginer d’autre manière de le faire. En narrant nos pérégrinations, nous avons pris conscience que la carte était dépouillée. Cela s'explique par deux raisons principales : l’heure du dîner et la volonté de profiter de ce moment en premier lieu, et en second lieu l’impossibilité de faire figurer sur la carte certains moments vécus, excepté le « blablabla » (16) figurant en vert, en fin de parcours. Nous avons tenu à faire apparaître des éléments urbains. Or, paradoxalement, ce que nous retenons de l’expérience n’est pas matériel, mais phénoménologique. Dès lors, le support de la carte se prête-t-il réellement à la mise en signe de l’exploration ?

Figure 3 : Carte sensible du Groupe 2 (Yaosca Bautista, Yvan Chasson, Julia Isabel Eissa Osorio, Sabine Gadrat, Nicolas Piedade)

Figure 3 : Carte sensible du Groupe 2 (Yaosca Bautista, Yvan Chasson, Julia Isabel Eissa Osorio, Sabine Gadrat, Nicolas Piedade)

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Récit 2

27L’exploration urbaine de notre groupe a, d’une certaine manière, débuté à l’intérieur de la FLSH. Alors que les consignes avaient été distribuées, et la dynamique de groupe amorcée, nous avons quitté la salle du colloque avec un retard notable, fasciné·e·s par la manière dont nos penchants individuels à l’indécision nous avaient réuni·e·s. La composition de notre collectif a en effet été d’emblée placée sous le signe de la transgression : certain·e·s d’entre nous ont manqué le départ de leur groupe, mal écouté les consignes, ou simplement décidé que leur interprétation constituait une contrainte bien superflue après une journée aussi remplie. Ce départ différé, d’aucuns diront manqué, est symbolisé sur le support de la carte par une feuille de carnet arrachée, griffonnée et froissée (1).

28La première décision du groupe, qui représente la véritable amorce de notre exploration, fut de filer cette transgression initiale, en décidant non pas de nous diriger dans la direction approximative des bords de Vienne – et par conséquent de notre lieu d’arrivée – mais d’emprunter la direction opposée. L’idée nous semblait intéressante : nous nous offrions alors le choix de décider où s’arrêterait le bord de notre carte mentale. L’inscription « Le monde s’arrête là-bas » (2), présente dans le coin inférieur droit de son support, matérialise cette décision. Elle donne en même temps corps à notre intention première de jouer avec le format de la carte autant qu’avec celui de l’exploration urbaine.

29Alors que nous développions ces considérations, nous traversions une zone résidentielle, en elle-même pauvre de relief, connue de certains membres du groupe. Le soleil couchant, prompt à des modifications sensibles et rapides de lumières à ce moment de l’année, transforma notre rapport à la dimension familière de cet environnement à mesure que nous l’arpentions. Les édifices disparaissaient au loin, et ne présentaient plus que leur ombre diffuse à nos regards. La profondeur de notre champ de vision s’épaississait, pour finalement s’amenuiser et se limiter à notre environnement immédiat, fait de béton, de murs de pierre et de la végétation malingre qui a su échapper à l’élagage municipal. Du lierre, quelques tapis de feuilles, se transformaient à nos yeux en cascades organiques. Celles-ci dévalaient les gravats, chancelants et oubliés, des bas-côtés parsemant les deux côtés du boulevard qui mène à Isle – municipalité périphérique patiemment absorbée par Limoges (3).

30Cette modification optique orienta notre recentrement sur la dimension pratique du projet d’exploration urbaine que nous étions en train d’embrasser. L’étonnement né à la contemplation du pouvoir de transformation de la lumière eût pour contrepartie directe une nécessaire réorientation de notre itinéraire. Nous rentrions dans le rang, nous réorientant en fonction du seul éclairage subsistant, celui du boulevard et de ses torrents motorisés, grondant dans leur avancée rectiligne sur la route que nous longions alors. Nous suivions « les phares des voitures comme des mouches » (4), et revenions près des zones formant le dénivelé orienté vers le fleuve. Faisant face aux véhicules, aveuglé·e·s par la saturation lumineuse de leur passage auquel succédait une immédiate nuit – compensation naturelle de l’oeil – nous « dérivions dans le blanc », surpris au milieu d’un conflit opposant Malevitch à Soulages (5). Toutes ces références, rassurantes, bien qu’un brin moqueuses, ne masquaient qu’une chose, objet d’un clair consensus au sein de notre groupe : « c’était chiant ». Nos aspirations à la dérive étaient en déroute, et nos imaginations, frustrées. C’est ce que le symbole d’une flèche brisée et le dessin d’un cerveau rompu en deux vinrent illustrer à ce moment (6).

31Nous réorientant malgré nous en suivant les files d’automobiles qui se succédaient dans la hâte d’une fin de journée, nous avons fini par rejoindre le boulevard de Vanteaux, nous disant que nous emboitions le pas aux autres groupes, bien qu’avec un certain retard. L’obscurité n’était guère propice au projet initial impliquant l’usage d’appareils polaroïds, ce que nous avons durement expérimenté, comme en témoignent le nombre important de photographies manquées (7) présentes sur notre carte mentale (l’obscurité est ici un pur mobile, masquant l’incompétence joyeuse des membres de notre groupe, dont nous espérons sauver ici l’honneur par un pieux mensonge).

32À l'échec du dispositif technique, nous avons tenté de répondre en exploitant le dessin : la présence d’un panneau « Stop » englouti sous les volutes grimpantes d’un tapis de lierre a alors arrêté notre attention et justifié un croquis (8), ainsi que le ramassage de l’un des nombreux déchets mêlés à la végétation. Cette pause fut l’occasion de contempler des édifices placés en retrait du boulevard, qu’un passage en voiture ou en bus ne permet pas de saisir dans leur entier. Séparée de la route par des parkings, véritables mers de béton, nous pouvions savourer l’angoisse blafarde de néons appartenant à un édifice de ce qui semblait être un grand groupe bancaire. Nous y trouvions alors de quoi réactualiser dans nos mémoires ce modèle d’ambiance chaleureuse qu’est l’hôtel du film Shining (9) : du plaisir pour toute la famille !

33Après quelques minutes de contemplation collective, nous reprîmes notre marche, heureux·ses de savourer le froid glacial de novembre et les fumées d’échappement plutôt que de devoir compenser les retards comptables d’une multinationale qui n’en a probablement pas besoin. C’est également à ce moment précis que nous sommes finalement parvenu·e·s à venir (timidement) à bout de la résistance du dispositif technique, saisissant la lumière dorée du tapis de feuilles accompagnant notre descente du boulevard (10). C’est alors que nous avons choisi de bifurquer : nous laissant emporter par le sentiment (précaire) d’avoir triomphé de cet obstacle, il nous fallait en trouver de nouveaux. L’Éducation Nationale allait nous aider, possédant, aux yeux de plusieurs d’entre nous, une indéniable expertise en la matière. L’horizontalité métallique des stores d’un lycée nous appelait. Il était difficile de savoir s’ils étaient ouverts ou fermés : « École ou prison ? Ça dépend de ta profession ! » (11). La sagesse mystérieuse de cette phrase saisit à ce moment nos esprits fatigués par notre journée et le jeûne. Apparût alors sur notre gauche la vague présence d’une aire de jeux à moitié fondue dans l’obscurité. Nous ne distinguions que les mailles d’un filet de cordes torsadées, se dotant, à distance, d’allures carcérales. Notre question avait trouvé une réponse et nos rires une nouvelle occasion de déployer leurs échos, ricochant sur le froid silencieux des bâtiments scolaires.

34La faim eût raison de notre résolution initiale de ne pas consulter l’heure, craignant que cela eût un impact négatif sur l’expérience de notre exploration urbaine. Ce fut pourtant un réflexe essentiel : nous avions passé, dans ce que l’on pourrait décrire comme un même quartier, les trois quarts du temps qui était approximativement convenu pour l’ensemble du parcours. Les autres groupes allaient arriver, et nous, à peine commencer… Notre parcours, jusque-là sinueux, devait prendre une forme plus directe. La nuit était tombée, le froid aussi, et nous le ressentions. Une suite poétiquement alignée de déjections canines nous montra la voie à suivre (12). Épargnant cette vue à notre polaroïd (pas à notre carnet), nous étions dirigé·e·s sur le chemin du centre-ville.

35À partir de ce moment, le temps s’accéléra. Les pauses contemplatives diminuèrent, et la cadence de nos pas augmenta. Les dessins firent place nette à de rapides observations, qui furent l’occasion de mesurer toute l’efficacité et la perversion cognitive de la publicité. Un seul regard nous suffit pour intégrer, malgré nous, qu’une auto-école locale proposait des « tarifs jeunes » et qu’un salon de beauté offrait des services « sans gloss » (13). Il n’y eut hélas pas de volontaires… La vitesse n’eut toutefois pas raison de notre seul véritable succès photographique (14), mais également d’une perle pour les amateurs moqueurs de patronymes singuliers qui empruntent à une palette très ciblée de noms communs (15). Pour briller à l’occasion de rencontres mondaines, on parlera d’aptonymes, et on s’étonnera que ni les surréalistes ni Martin Parr ne se soient penchés sur la question.

36Alors que nous amorcions notre descente en direction de la Vienne, nos échanges verbaux prirent le pas sur notre exploration. Peu d’éléments du centre-ville de Limoges retinrent notre attention. La rencontre du pont Saint-Martial et des façades à colombages des demeures longeant la Vienne fut néanmoins l’occasion de rater de nouvelles photos, mais surtout de profiter de la beauté des reflets d’un ciel étoilé sur l’onde filante de la rivière. Après avoir traversé et longé les voies minérales de béton et de goudron du centre-ville, nous trouvions là un apaisement bienvenu. L’eau et la végétation (16) nous accompagnèrent jusqu’à notre destination. En guise de clôture à cette exploration, ou plutôt de grand finale, nos yeux fatigués rencontrèrent, à quelques dizaines de mètres du restaurant, l’apparition providentielle qu’il manquait pour finir d’épuiser nos diaphragmes déformés par le rire. « C’est le fruit de l’accouplement d’une chienne et d’un singe » (17), image fulgurante qui nous vint à l’esprit alors que nous croisions un chien, de ceux manifestement élevés pour les concours de beauté, arborant à ses extrémités pompons et autres volutes de poil, alors que le reste de son corps était rasé. Épuisé·e·s, en retard, mais heureux·ses et, en un certain sens, déçu·e·s de ne pas pouvoir continuer à déambuler, nous arrivâmes au restaurant sous la meilleure des auspices (18), celle d’une capsule de bouteille que nous nous empressâmes de ramasser.

37Commentaire : La production de la carte sensible de notre groupe s’est effectuée dans la même effervescence que notre exploration urbaine. Nous avons choisi de faire usage de l’ensemble des matériaux mis à notre disposition avant notre départ. Dessins, photographies, éléments ramassés figurent sur notre carte. Plusieurs prises de son ont été également pensées pour être incluses au sein de cette restitution finale. L’une des limites principales de cette démarche tient à l’absence de dimension signifiante de ces différents objets pour un observateur extérieur. Beaucoup d’entre eux ont été investis d’une valeur qui ne peut qu’être contextuelle, c’est-à-dire interprétable au sein du cercle de référence qu’a constitué notre groupe. L’expérience sensible liée à un trait d’esprit, à une moquerie, à un moment de contemplation, est intimement attachée à la dimension sociale de cette expérience. Celle–ci, une fois traduite par le biais d’un récit rétrospectif, ne peut que s’appauvrir. La mémoire entre, elle aussi, en compte : combien de temps les éléments inclus dans cette représentation de notre parcours continueront à faire sens ou à s’associer à un moment au fil du temps ?

38Pour organiser ces matériaux foisonnants, dont le nombre transgressait l’une des règles initiales de cette exploration, nous avions songé à un code associant lettres et nombres. Les fichiers audios et les photographies prises avec d’autres appareils que le polaroïd de départ pouvaient de la sorte être organisés plus tard. C’est le support qui eut raison de cette organisation pourtant prometteuse. N’importe quel observateur pourra s’apercevoir de la charge visuelle qui caractérise notre carte. Si elle est encore lisible grâce au trait retraçant la linéarité de notre parcours, il est aisé d’imaginer la saturation dont elle aurait pu souffrir si nous avions réalisé notre projet initial, consistant à lui rajouter pas moins de dix-sept photographies supplémentaires, accompagnées de trois enregistrements sonores de longueur variable. Qu’ils eurent été rassemblés par juxtaposition, dans ou hors du document, ou rendus accessibles par le biais d’un système de renvoi hypertexte, ces éléments n’auraient pu concourir à l’intelligibilité nécessaire à un travail de cartographie sensible.

Conclusion : bilan critique d’une dérive partielle

39En tant qu’organisateurs, nous avions accepté que l’exploration urbaine puisse être un fiasco ou tout simplement ennuyeuse. Notre idée était avant tout de confronter nos discours à une pratique réelle. D’une certaine manière, nous pensons que le simple fait d’avoir mis notre groupe universitaire dans les conditions d’une exploration urbaine constitue en soi une réussite.

40Néanmoins, en préparant cette dérive, nous avions convenu qu’un organisateur, connaisseur de la cité limougeaude, se trouverait dans chacun des groupes. Cette posture paradoxale, contrainte par des problématiques pratiques (avec la nécessité d’arriver au restaurant pour diner, nous ne pouvions décemment pas perdre les groupes dans la ville pour une durée trop importante) semble avoir opéré négativement : impossible de réellement se perdre et se laisser aller à une déambulation pleinement insouciante. Nous avions déjà une idée, même floue, du chemin global à parcourir. L’idée debordienne selon laquelle : « l’action du hasard est naturellement conservatrice » (Debord, 1958, p. 20) s’est largement vérifiée. Or, comme le confirme Macherey « la dérive est une entreprise conflictuelle qui [...] doit être menée sous tension : c’est une lutte dont l’issue n’est pas garantie » (2016). Entendue ainsi, notre exploration urbaine fut un échec.

41Notre tendance conservatrice fut par ailleurs soutenue par l’agir urbanistique. Dériver dans des zones urbaines pavillonnaires, sur des boulevards principalement fréquentés par les automobiles, s’est avéré, dans bien des cas, perturbant et difficile. Toute une partie de la ville ne semble en effet pas conçue pour la marche, ou paradoxalement, pour la présence humaine inopinée. Au contraire, son espace est entièrement déterminé par une intention pragmatique : dormir, se déplacer (vite). Peu de commerces, peu d’espaces sont adaptés à la marche, ce qui donne parfois l’impression de traverser, à 18h30, une ville fantôme (volets fermés, peu de lumières dans les habitations). Nous rejoignons ainsi la proposition d’Ivain, à savoir que « [n]ous nous ennuyons dans la ville, il faut se fatiguer salement pour découvrir encore des mystères sur des pancartes de la voie publique » (1958, p. 15). Bien que nous ne nous soyons pas fatigué·e·s « salement » (avec des nuances selon les personnes, certaines étaient, le lendemain, bien éreintées par cette pérégrination), il fallait bien le contexte du colloque et la bonne compagnie des participants pour que cette exploration apparaisse comme autre chose qu’un simple déplacement.

42Les cartes sensibles montrent toutefois que l’exploration de ces zones n’est pas dépourvue d’intérêt, qu’il peut s’y passer des choses, à condition toutefois d’être dans de bonnes dispositions pour les accueillir, ou même, pour les laisser advenir.

43Peut-être s’agit-il ici du véritable succès de notre entreprise qui, sans être parvenue à prendre la forme d’une dérive urbaine au sens strict, aura au moins su constituer autre chose qu’une banale promenade. Elle fut, à n’en pas douter, un événement qui a su introduire l’inopiné et le singulier au sein du déroulement traditionnellement normé et protocolaire d’une rencontre universitaire. En cela, cette exploration urbaine s’est bel et bien constituée sous la forme d’une « situation » au sens situationniste du terme, répondant à « la construction concrète d'ambiances momentanées de la vie, et leur transformation en une qualité passionnelle supérieure » (Debord, 2004, p. 16).

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BERTHOMÉ, L., MOUENGA MAKINDA, M. et PIEDADE, N. (2023). De la théorie à la pratique, expérimenter la dérive dans l’espace urbain limougeaud : du campus Vanteaux aux bords de Vienne, quelles dérives ? Présentation d'un travail de cartographie sensible. Fédérer Langues, Altérités, Marginalités, Médias, Éthique, (1). https://www.unilim.fr/flamme/864

Auteurs

Lucile BERTHOMÉ
Lucile Berthomé est doctorante en information et communication au sein du laboratoire CeReS. Son travail de recherche, sous la direction de Didier Tsala-Effa, interroge les possibilités d’urbanités dans la ville contemporaine. Par une approche sémiotique, elle analyse des phénomènes – le citybranding, des initiatives participatives ou des communs par exemple – qui tentent de restituer du sens à l'espace urbain.
CeReS, Université de Limoges
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Michelle MOUENGA MAKINDA
Michelle Mouenga est doctorante en sixième année en littérature comparée à l’Université de Limoges, au sein du laboratoire EHIC. Elle y prépare, sous la direction de Till Kuhnle, une thèse qui étudie le déploiement ainsi que les conditions de création et de circulation du roman policier africain subsaharien. Elle s’intéresse plus particulièrement aux œuvres de Janis Otsiémi, de Moussa Konaté, d’Abasse Ndione, d’Achille Ngoye et de Ngugui wa Thiong’o, interrogées au prisme d’une analyse narrativo-stylistique doublée d’une lecture associant la sociopoétique et la sociocritique. Elle questionne ainsi l’existence même du genre policier en Afrique subsaharienne, de sa conception à ses modalités de diffusion dans le champ africain et en dehors.
EHIC, Université de Limoges
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Nicolas PIEDADE
Nicolas Piedade est doctorant en sixième année en littérature comparée à l’Université de Limoges, au sein du laboratoire EHIC. Il prépare actuellement une thèse abordant la question de la mise en abyme de l’écrivain dans le roman moderniste européen, sous la direction de Bertrand Westphal. Il est l’auteur de plusieurs articles consacrés aux spatialités urbaines issues des fictions d’Alfred Jarry. Il s’est aussi intéressé au cinéma brésilien, plus spécifiquement à la période du Cinema Novo.
EHIC, Université de Limoges
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